‹ Les lettres provinciales de Blaise PascalChapitre 74 sur 172 · om. de la vie ... au frere C · texte numérisé non relu

om. de la vie ... au frere C

QUATORZIEME LETTRE

vantage ; parce que c’est la rendre semblable à celle de Dieu, qui est impuissant pour faire le mal et tout puissant pour faire le bien ; et que c’est la distinguer de celle des démons, qui sont impuissans pour le bien et n’ont de puissance que pour le mal. Il y a seulement cette différence entre Dieu et les Souverains que, Dieu estant la justice et la sagesse mesme, il peut faire mourir sur le champ qui il luy plaist, quand il luy plaist, et en la maniéré qu’il luy plaist. Car outre qu’il est le maistre souverain de la vie des hommes, il ne peut la leur oster ou sans cause, ou sans connoissance, puisqu’il est aussi incapable d’injustice que d’erreur. Mais les Princes ne peuvent pas agir de la sorte, parce qu’ils sont tellement Ministres de Dieu qu’ils sont hommes neanmoins, et non pas Dieux. Les mauvaises impressions les pourroient surprendre ; les faux soupçons les pourroient1 aigrir : la passion les pourroit emporter, et c’est ce qui les a engagez eux-mesmes à descendre dans les moyens humains, et à establir dans leurs Estats des juges ausquels ils ont communiqué ce pouvoir, afin que cette autorité que Dieu leur a donnée, ne soit employée que pour la fin pour laquelle ils l’ont receuë.

Concevez donc, mes Peres, que, pour estre exempt d’homicide, il faut agir tout ensemble et par l’autorité de Dieu et selon la justice de Dieu ; et que, si ces deux conditions ne sont jointes, on peche, soit en tuant avec son autorité, mais sans justice, soit en tuant avec justice, mais sans son autorité. De la nécessité de cette union il arrive, selon S. Augustin, Que celuy qui sa?is autorité tué un criminel se rend criminel luy -mesme, par cette raison principale qu'il usurpe une autorité que Dieu ne luy a pas donnée ; et les Juges au contraire, qui ont cette autorité, sont neanmoins homicides s’ils font mourir un innocent contre les loix qu’ils doivent suivre.

Voila, mes Peres, les principes du repos et de la seüreté publique qui ont esté receus dans tous les temps et dans tous les lieux, et sur lesquels tous les législateurs du monde, saints et prophanes, ont estably leurs loix ; sans que jamais les payens mesmes aient apporté d’exception à cette réglé, sinon lorsqu’on ne peut autrement éviter la perte de la pudicité ou de la vie ; parce qu’ils ont pensé qu’alors, comme dit Cicéron, les loix mesmes semblent offrir leurs armes à ceux qui sont dans une telle nécessité .

7. om. quand il luy plaist G. 10. ny sans cause ny A ; il est sans doute

qu’il ne la oste jamais ny sans cause ny O. 34. sacrez et prophanes G.

Mais que hors cette occasion dont je ne parle point icy, il y ait jamais eu de loy qui ait permis aux particuliers de tuer, et qui l’ait souffert, comme vous faites, pour se garentir d’un affront et pour éviter la perte de l’honneur ou du 5 bien, quand on n’est point en mesme temps en péril de la vie, c’est, mes Peres, ce que je soûtiens que jamais les infidèles mesmes n’ont fait. Ils l’ont, au contraire, deffendu expressément. Car la loy des 12 Tables de Rome portoit : Qu’il n'est pas 'permis , de tuer un voleur de jour qui ne se de- 10 fend point avec des armes. Ce qui avoit desja esté défendu dans l’Exode, c. 22. Et la loy Furem, ad legem Corneliam , qui est prise d’ Ulpien, defend de tuer mesme les voleurs de nuit qui ne nous mettent pas en péril de mort. Yoyez-le dans Cujas, in tit. dig. de Justit. et jure, ad. 1. 3.

15 Dites-nous donc, mes Peres, par quelle autorité vous permettez ce que les loix divines et humaines défendent, et par quel droit Lessius a pû dire, 1. 2, c. 9, n. 66 et 72 : L’Exode defend de tuer les voleurs de jour qui ne se défendent pas avec des armes ; et on punit en justice ceux qui tueroient de cette 20 sorte. Mais neanmoins on n'en seroit pas coûpable en conscience s, lorsqu’on n’est pas certain de pouvoir recouvrer ce qu’on nous dérobe, et qu’on en est en doute, comme dit Sotus, parcequ’on n’est pas obligé de s’exposer au péril de perdre quelque chose pour sauver un voleur. Et tout cela est encore permis 25 aux Ecclesiastiques mesmes ? Quelle estrange hardiesse ! La loy de Moyse punit ceux qui tuent les voleurs, lorsqu’ils n’attaquent pas nostre vie, et la loy de l’Evangile selon vous, les absoudra? Quoy, mes Peres, Jesus-Christ est-il venu pour détruire la loy, et non pas pour l’accomplir? Les juges punir oient, dit Lessius, ceux qui tueroient en cette occasion, mais on nen seroit pas coûpable en conscience. Est-ce donc que la morale de Jesus-Christ est plus cruelle et moins ennemie du meurtre que celle des Payens, dont les juges ont pris ces loix civiles qui le condamnent ? Les Chrestiens font- 35 ils plus d’estat des biens de la terre, ou font-ils moins d’estat de la vie des hommes, que n’en ont fait les idolâtres et les infidèles? Surquoy vous fondez-vous, mes Peres? Ce n’est sur aucune loy expresse ny de Dieu, ny des hommes, mais seulement sur ce raisonnement estrange : Les loix , dites-vous, 40 permettent de se défendre contre les voleurs, et de repousser la force par la force. Or la defense estant permise, le meurtre est aussi réputé permis , sans quoy la defense seroit souvent impossible.

QUATORZIÈME LETTRE

Il est faux, mes Peres, que, la defense estant permise, le meurtre soit aussi permis. C’est cette cruelle maniéré de se defendre qui est la source de toutes vos erreurs, et qui est appelée par la Faculté de Louvain une defense meurtrière, Defensio occisiva , dans la Censure de la doctrine de vostre P. L’Amy sur l’homicide. Je vous soûtiens donc qu’il y a tant de différence, selon les loix, entre tuer et se defendre que, dans les mesmes occasions où la defense est permise, le meurtre est défendu quand on n’est point en péril de mort. Escoutez-le, mes Peres, dans Cujas, au mesme lieu : Il est 'permis de repousser celuy qui vient pour s’emparer de nostre ' possession ; mais il n’est pas permis de le tuer. Et encore : Si quelqu’un vient pour nous frapper, et non pas pour nous tuer, il est bien permis de le repousser, mais il n’est pas

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