‹ Les lettres provinciales de Blaise PascalChapitre 8 sur 172 · touchant la subs. B?C. 38. d’une autre A ; en un B2C · texte numérisé non relu

touchant la subs. B?C. 38. d’une autre A ; en un B2C

DEUXIEME LETTRE

d’hommes, excepté les Dominicains, entendent par le mot de suffisant ce qui enferme tout le necessaire. Personne n’est averty de cette singularité. On dit seulement par toute la terre que les Jacobins tiennent que tous les hommes ont des grâces suffisantes. Que peut-on conclure, sinon qu’ils 5 tiennent que tous les hommes ont toutes les grâces qui sont necessaires pour agir, et principalement en les voyant joints et d’interest et d’intrigue avec les Jésuites, qui l’entendent de cette sorte? L’Uniformité de vos expressions, jointe à cette union de party, n’est-elle pas une interprétation mani- 10 feste et une confirmation de l’uniformité de vos sentimens?

Tous les fidelles demandent aux Théologiens quel est le véritable estât de la nature depuis sa corruption. Saint Augustin et ses disciples respondent qu’elle n’a plus de grâce suffisante qu’autant qu’il plaist à Dieu de luy en donner. 15 Les Jésuites sont venus ensuite, et disent que tous ont des grâces effectivement suffisantes. On consulte les Dominicains sur cette contrariété. Que font-ils là dessus? Us s’unissent aux Jésuites. Us font par cette union le plus grand nombre. Ils se séparent de ceux qui nient ces grâces 20 suffisantes. Ils déclarent que tous les hommes en ont. Que peut on penser de là, sinon qu’ils autorisent les Jésuites?

Et puis ils adjoustent que neantmoins ces grâces suffisantes sont inutiles sans les efficaces , qui ne sont pas données à tous î 25

Voulez-vous voir une peinture de l’Eglise dans ces diffe- K rens avis ? Je la considéré comme un homme qui, partant de son païs pour faire un voyage, est rencontré par des voleurs qui le blessent de plusieurs coups, et le laissent à demy mort. II envoyé quérir trois Médecins dans les villes 30 voisines. Le premier, ayant sondé ses playes, les juge mortelles, et luy déclaré qu’il n’y a que Dieu qui luy puisse rendre ses forces perduës. Le second, arrivant ensuitte, voulut le dater, et luy dit qu’il avoit encore des forces suffisantes pour arriver en sa maison, et insulta contre le premier, qui 35 s’opposoit à son avis, et forma le dessein de le perdre. Le malade, en cét estât douteux, apercevant de loin le troisième, luy tend les mains comme à celuy qui le devoit déterminer. Celuy-cy, ayant considéré ses blessures, et sceu l’avis des deux premiers, embrasse le second, s’unit à luy, et tous deux 40 ensemble se liguent contre le premier et le chassent hon-

2. Presque personne B2C. 16. ensuite qui C. 35. insultant . . .

forma B^C.

teusement, car ils estoient plus forts en nombre. Le malade juge à ce procédé qu’il est de l’avis du second, et, le luy demandant en effet, il luy déclaré affirmativement que ses forces sont suffisantes pour faire son voyage. Le blessé 5 neantmoins, ressentant sa foiblesse, luy demande à quoy il les jugeoit telles. C’est, luy dit-il, parce que vous avez encore vos jambes. Or les jambes sont les organes qui suffisent naturellement pour marcher. Mais, luy dit le malade, ay-je toute la force necessaire pour m’en servir, car il me 10 semble qu’elles sont inutiles dans ma langueur? Non certainement, dit le Médecin, et vous ne marcherez jamais effectivement, si Dieu ne vous envoyé son secours du ciel pour vous soustenir et vous conduire. Et quoy, dit le malade, je n’ay donc pas en moy les forces suffisantes et lôausquelles il ne manque rien pour marcher effectivement? Vous en estes bien éloigné, luy dit-il. Vous estes donc; dit le blessé, d’avis contraire à vostre compagnon touchant mon véritable estât ? Je vous l’avouë, luy répondit-il.

Que pensez-vous que dit le malade? Il se plaignit du 20 procédé bizarre et des termes ambigus de ce troisième médecin. Il le blasma de s’estre uny au second, à qui il estoit contraire de sentiment, et avec lequel il n’avoit qu’une conformité apparente, et d’avoir chassé le premier, auquel il estoit conforme en effet. Et, apres avoir fait essay de ses 25 forces, et reconnu par expérience la vérité de sa foiblesse, il les renvoya tous deux ; et, rappellant le premier, se mit entre ses mains ; et, suivant son conseil, il demanda à, Dieu les forces qu’il confessoit n’avoir pas ; il en receut miséricorde, et par son secours arriva heureusement dans 30 sa maison.

Le bon Pere, estonné d’une telle parabole, ne répondoit rien. Et je luy dis doucement pour le rassurer : “ Mais apres tout, mon Pere, à quoy avez-vous pensé de donner le nom de suffisante à une grâce que vous dites qu’il est de foy 35 de croire qu’elle est insuffisante en effet ? Vous en parlez, dit-il, bien à vostre aise. Vous estes libre et particulier ; je suis religieux et en communauté : n’en sçavez-vous pas peser la différence ? Nous dépendons des Supérieurs. Ils despendent d’ailleurs. Ils ont promis nos suffrages : que voulez- 40 vous que je devienne? Nous l’entendismes à demy mot, et cela nous fit souvenir de son confrère qui a esté relégué à Abbeville pour un sujet semblable.

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