que le Diable C
QUATORZIÈME LETTRE
ignominie ; et le diable déclaré malheureux ceux qui sont dans l’ignominie. Jesus-Christ dit : Malheur à vous quand les hommes diront du bien de vous ; et le diable dit : Malheur à ceux dont le monde ne parle pas avec estime.
Voyez donc maintenant, mes Peres, duquel de ces deux 5 royaumes vous estes. Vous avez oüy le langage de la ville de paix, qui s’appelle la Hierusalem mystique, et vous avez oüy le langage de la ville de trouble, que l’Escriture appelle la spirituelle Sodome : lequel de ces deux langages entendezvous? lequel parlez-vous? Ceux qui sont à Jesus-Christ 10 ont les mesmes sentimens que Jesus-Christ, selon S. Paul ; et ceux qui sont enfans du diable, ex pâtre diabolo, qui a esté homicide dés le commencement du monde, suivent les maximes du diable, selon la parole de Jesus-Christ. Escoutons donc le langage de vostre Escole, et demandons à vos 15 Auteurs : Quand on nous donne un souflet, doit-on l’endurer plûtost que de tuer celuy qui le veut donner ? ou bien est-il permis de tuer pour éviter cét affront? Il est permis, disent Lessius, Molina, Escobar, Reginaldus, Filiutius, Baldellus, et autres J esuites, de tuer celuy qui nous vêtit donner un souflet. 20 Est-ce là le langage de Jesus-Christ ? Répondez-nous encore : Seroit-on sans honneur en souffrant un souflet sans tuer celuy qui l’a donné ? N’est-il pas véritable, dit Escobar, que, tandis qu'un homme laisse vivre celuy qui luy a donné un souflet, il demeure sans honneur ? Oüy, mes Peres, sans cét hon- 25 neur que le diable a transmis de son esprit superbe en celuy de ses superbes enfans. C’est cét honneur qui a toûjours esté l’idole des hommes possédez par l’esprit du monde. C’est pour se conserver cette gloire, dont le démon est le véritable distributeur, qu’ils luy sacrifient leur vie par la 30 fureur des duels à laquelle ils s’abandonnent ; leur honneur, par l’ignominie des supplices ausquels ils s’exposent, et leur salut, par le péril de la damnation auquel ils s’engagent, et qui les a fait priver de la sépulture mesme par les Canons Ecclesiastiques. Mais on doit loüer Dieu de ce qu’il a éclairé 35 l’esprit du Roy par des lumières plus pures que celles de vostre Théologie. Ses Edits si severes sur ce sujet n’ont pas fait que le duel fust un crime, ils n’ont fait que punir le crime qui est inséparable du duel. Il a arresté par la crainte de la rigueur de sa justice ceux qui n’estoient pas arrestez par la 40 crainte de la justice de Dieu ; et sa pieté luy a fait connoistre que l’honneur des Chrestiens consiste dans l’observation \ des ordres de Dieu et des réglés du Christianisme, et non pas
dans ce fantosme d’honneur que vous prétendez, tout vain qu’il soit, estre une excuse légitimé pour les meurtres. Ainsi vos decisions meurtrières sont maintenant en aversion à tout le monde, et vous seriez mieux conseillez de changer de 5 sentimens, si ce n’est par principe de Religion, au moins par maxime de Politique. Prévenez, mes Peres, par une condamnation volontaire de ces opinions inhumaines, les mauvais effets qui en pourraient naistre, et dont vous seriez responsables. Et, pour concevoir plus d’horreur de l’homi- 10 eide, souvenez-vous que le premier crime des hommes corrompus a esté un homicide en la personne du premier juste ; que leur plus grand crime a esté un homicide en la personne du chef de tous les justes ; et que l’homicide est le seul crime qui destruit tout ensemble l’Estat, l’Eglise, la 15 nature, et la pieté.
Je viens de voir la réponse de vostre Apologiste à la treiziéme Lettre. Mais, s’il ne répond pas mieux à celle-cy, qui satisfait à la pluspart de ses difficultez, il ne méritera pas de répliqué. Je le plains de le voir sortir à toute heure hors du 20 sujet, pour s’étendre en des calomnies et des injures contre les vivants et contre les morts. Mais, pour donner creance aux mémoires que vous luy fournissez, vous ne deviez pas luy faire desavoüer publiquement une chose aussi publique qu’est le souflet de Compiegne. Il est constant, mes Peres, 25 par l’aveu de l’offensé, qu’il a receu sur sa jolie un coup de la main d’un Jesuite ; et tout ce qu’ont pû faire vos amis a esté de mettre en doute s’il l’a receu de l’avant-main ou de l’arriere-main, et d’agiter la question, si un coup du revers de la main sur la jolie doit estre appelé souflet, ou non. Je ne 30 sçay à qui il appartient d’en décider ; mais je croy cependant que c’est au moins un souflet probable. Cela me met en seureté de conscience.