‹ Les lettres provinciales de Blaise PascalChapitre 79 sur 172 · L’esprit de l’Eglise est C · texte numérisé non relu

L’esprit de l’Eglise est C

QUATORZIÈME LETTRE

gile, de peur que la pratique extérieure de la justice ne fust contraire aux sentimens intérieurs que des Chrestiens doivent avoir? On voit assez combien ce commencement des voyes de la justice vous confond, mais le reste vous accablera.

Supposez donc, mes Peres, que ces personnes publiques 5 demandent la mort de celuy qui a commis tous ces crimes, que fera-t-on là dessus? Luy portera-t-on incontinent le poignard dans le sein ? Non, mes Peres : la vie des hommes est trop importante ; on y agit avec plus de respect ; les loix ne l’ont pas soûmise à toutes sortes de personnes, mais 10 seulement aux Juges dont on a examiné la probité et la suffisance. Et croyez-vous qu’un seul suffise pour condamner un homme à mort ? Il en faut sept pour le moins, mes Peres. Il faut que de ces sept, il n’y en ait aucun qui ait esté offensé par le criminel, de peur que la passion n’altere 15 ou ne corrompe son jugement. Et vous sçavez, mes Peres, qu’afin que leur esprit soit aussi plus pur, on observe encore de donner les heures du matin à ces fonctions. Tant on apporte de soin pour les préparer à une action si grande, où ils tiennent la place de Dieu, dont ils sont les Ministres, pour 20 ne condamner que ceux qu’il condamne luy-mesme !

Et c’est pourquoy, afin d’y agir comme fideles dispensateurs de cette puissance divine d’oster la vie aux hommes, ils n’ont la liberté de juger que selon les dépositions des témoins, et selon toutes les autres formes qui leur sont pre- 25 scrittes ; ensuite desquelles ils ne peuvent en conscience prononcer que selon les loix, ny juger dignes de mort que ceux que les loix y condamnent. Et alors, mes Peres, si l’ordre de Dieu les oblige d’abandonner au supplice les corps de ces misérables, le mesme ordre de Dieu les oblige de prendre 30 soin de leurs âmes criminelles ; et c’est mesme parcequ’elles sont criminelles qu’ils sont plus obligez à en prendre soin : de sorte qu’on ne les envoyé à la mort qu’aprés leur avoir donné moyen de pourvoir à leur conscience. Tout cela est bien pur et bien innocent, et neanmoins l’Eglise abhorre 35 tellement le sang qu’elle juge encore incapables du ministère de ses Autels ceux qui auroient assisté à un arrest de mort, quoy qu’accompagné de toutes ces circonstances si religieuses : par où il est aisé de concevoir quelle idée l’Eglise a de l’homicide. 40

Voilà, mes Peres, de quelle sorte on dispose en justice de la vie des hommes ; voyons maintenant comment vous en

29. le corps C. 41. sorte dans l’ordre de la justice on dispose C.

disposez. Dans vos nouvelles loix il n’y a qu’un juge, et ce juge est celuy-là mesme qui est offensé. Il est tout ensemble le juge, la partie, et le bourreau. Il se demande à luy-mesme la mort de son ennemy ; il l’ordonne, il l’execute sur le 5 champ, et, sans respect ny du corps ny de l’ame de son frere, il tuë et damne celuy pour qui Jesus-Christ est mort, et tout cela pour éviter un soufflet, ou une médisance, ou une parole outrageuse, ou d’autres offenses semblables, pour lesquelles un juge qui a l’autorité légitimé seroit criminel 10 d’avoir condamné à la mort ceux qui les auroient commises, parceque les loix sont très éloignées de les y condamner. Et enfin, pour comble de ces excès, on ne contracte ny péché ny irrégularité en tuant de cette sorte sans autorité et contre les loix, quoy qu’on soit Religieux et mesme Prestre. Où en 15 sommes-nous, mes Peres ? Sont-ce des Religieux et des Prestres qui parlent de cette sorte ? Sont-ce des Chrestiens ? sont-ce des Turcs? Sont-ce des hommes, sont-ce des démons ? Et sont-ce là des mystères, revelez par l'Agneau à ceux de sa Société, ou des abominations suggérées par le 20 Dragon à ceux qui suivent son party ?

Car enfin, mes Peres, pour qui voulez-vous qu’on vous prenne ? pour des enfans de l’Evangile, ou pour des ennemis de l’Evangile? On ne peut estre que d’un party ou de l’autre ; il n’y a point de milieu. Qui nest point avec Jesus- 25 Christ est contre luy. Ces deux genres d’hommes partagent tous les hommes. Il y a deux peuples et deux mondes répandus sur toute la terre, selon S. Augustin : le monde des enfans de Dieu, qui forme un corps dont Jesus-Christ est le chef et le Roy ; et le monde ennemy de Dieu, dont le diable 30 est le chef et le Roy. Et c’est pourquoy Jesus-Christ est appelle le Roy et le Dieu du monde, parce qu’il a partout des sujets et des adorateurs, et le diable est aussi appellé dans l’Escriture le Prince du monde et le Dieu de ce siecle, parce qu’il a partout des supposts et des esclaves. Jesus-Christ a 35 mis dans l’Eglise, qui est son empire, les loix qu’il luy a plû selon sa sagesse eternelle ; et le diable a mis dans le monde, qui est son royaume, les loix qu’il a voulu y establir. Jesus- Christ a mis l’honneur à souffrir ; le diable, à ne point souffrir. Jesus-Christ a dit à ceux qui reçoivent un souflet de 40 tendre l’autre jouë ; et le diable a dit à ceux à qui on veut donner un souflet de tuer ceux qui voudront leur faire cette injure. Jesus-Christ déclaré heureux ceux qui participent à son

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