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SEIZIEME LETTRE
2ÔÎ
qu’il n’y a point d’autre différence en la maniéré de recevoir J.-C., mais seulement qu’il n’y en a point d’autre en Jésus- Christ que l’on reçoit. Et cependant vous voulez, contre toute raison, luy faire dire par ce passage qu’on ne mange non plus icy Jesus-Christ de bouche que dans le ciel : d’où vous concluez son heresie.
Vous me faites pitié, mes Peres. Faut-il vous expliquer cela davantage ? Pourquoy confondez-vous cette nourriture divine avec la maniéré de la recevoir ? Il n’y a qu’une seule différence, comme je le viens de dire, dans cette nourriture sur la terre et dans le ciel, qui est qu’elle est icy cachée sous des voiles qui nous en ostent la veüe et le goust sensible. Mais il y a plusieurs différences dans la maniéré de la recevoir icy et là, dont la principale est que, comme dit M. Arnaud, 3 part., ch. 16, il entre icy dans la bouche et dans la 'poitrine et des bons et des méchans, ce qui n’est pas dans le ciel.
Et si vous ignorez la raison de cette diversité, je vous diray, mes Peres, que la cause pour laquelle Dieu a estably ces differentes maniérés de recevoir une mesme viande est la différence qui se trouve entre l’estât des Chrestiens en cette vie et celuy des Bienheureux dans le ciel. L’estât des Chrestiens, comme dit le cardinal du Perron apres les Peres, tient le milieu entre l’estât des Bienheureux et l’estât des Juifs. Les Bienheureux possèdent Jesus-Christ réellement, sans figures et sans voiles. Les Juifs n’ont possédé de Jesus- Christ que les figures et les voiles, comme estoient la manne et l’agneau Paschal. Et les Chrestiens possèdent Jesus- Christ dans l’Eucharistie véritablement et réellement, mais encore couvert de voiles. Dieu, dit Saint Eucher, s'est fait trois tabernacles : la Synagogue, gui na eu que les ombres sans vérité ; V Eglise, qui a la vérité et les ombres ; et le ciel, où il ny a point d'ombres, mais la seule venté. Nous sortirions de l’estât où nous sommes, qui est l’estât de foy, que S. Paul oppose tant à la loy qu’à la claire vision, si nous ne possédions que les figures sans Jesus-Christ, parceque c’est le propre de la loy de n’avoir que l’ombre, et non la substance des choses ; et nous en sortirions encore, si nous le possédions visiblement, parceque la foy, comme dit le mesme Apostre, n’est point des choses qui se voyent. Et ainsi l’Eucharistie est parfaitement proportionée à nostre estât de foy, parce qu’elle enferme véritablement Jesus-Christ, mais voilé. De sorte que cét estât seroit destruit, si Jesus-Christ
n’estoit pas réellement sous les especes du pain et du vin, comme le prétendent les heretiques ; et il seroit destruit encore, si nous le recevions à découvert, comme dans le ciel, puisque ce seroit confondre nostre estât avec l’estât du 5 Judaïsme, ou avec celuy de la gloire. Voila, mes Peres, la raison mystérieuse et divine de ce mystère tout divin. Voila ce qui nous fait abhorrer les Calvinistes, comme nous reduisans à la condition des Juifs; et ce qui nous fait aspirer à la gloire des Bien-heureux, qui nous donnera la pleine et 10 éternelle jouissance de Jesus-Christ. Par où vous voyez qu’il y a plusieurs différences entre la maniéré dont il se communique aux chrestiens et aux Bien-heureux, et qu’entr’ autres on le reçoit icy de bouche, et non dans le ciel ; mais qu’elles dépendent toutes de la seule différence qui est entre 15 l’estât de la foy, où nous sommes, et l’estât de la claire vision, où ils sont. Et c’est, mes Peres, ce que M. Arnauld a dit si clairement en ces termes : Qu'il faut qu'il ri y ait point d'autre différence entre la pureté de ceux qui reçoivent Jesus-Christ dans V Eucharistie et celle des Bien-heureux qu' autant qu'il y 20 en a entre la foy et la claire vision de Dieu, de laquelle seule dépend la differente maniéré dont on le mange dans la terre et dans le ciel. Vous devriez, mes Peres, avoir révéré dans ces paroles ces saintes veritez, au lieu de les corrompre pour y trouver une heresie qui n’y fut jamais, et qui n’y sçauroit 25estre, qui est qu’on ne mange Jesus-Christ que par la foy, et non par la bouche, comme le disent malicieusement vos Peres Annat et Meynier, qui en font le capital de leur accusation.
Vous voila donc bien mal en preuves, mes Peres ; et c’est 30 pourquoy vous avez eu recours à un nouvel artifice, qui a esté de falsifier le Concile de Trente, afin de faire que M. Arnauld n’y fust pas conforme, tant vous avez de moyens de rendre le monde heretique ! C’est ce que fait le P. Meynier en cinquante endroits de son livre, et huit ou dix fois en la 35 seule page 54, où il prétend que, pour s’exprimer en catholique, ce n’est pas assez de dire : Je croy que Jesus-Christ est prese?it réellement dans V Eucharistie ; mais qu’il faut dire : Je croy avec le concile qu'il y est présent d'une vraie présence locale, ou localement . Et sur cela, il cite le Concile, 40 sess. 13, can. 3, can. 4, can. 6. Qui ne croiroit, en voyant le mot de presence locale cité de trois canons d’un Concile universel, qu’il y seroit effectivement ? Cela vous a pû ser-