iisdem verbis C
DIX HUITlfeME LETTRE 239
VOUS ne faites ny l'un ny l'autre, et, au lieu de cela, voyant bien que tous les endroits de Jansenius que vous alléguez quelquefois pour éblouir le monde ne sont point les Propositions condamnées, individiielles, et singulières, que vous vous estiez engagé de faire voir dans son livre, vous nous présentez 5 des Constitutions qui déclarent qu'elles en sont extraites, sans marquer le lieu.
Je sçay, mon Père, le respect que les Chrestiens doivent au S. Siège, et vos adversaires témoignent assez d'estre tresresolus à ne s'en départir jamais ; mais ne vous imaginez pas 10 que ce fust en manquer que de représenter au Pape, avec toute la soumission que des enfans doivent à leur Père, et les membres à leur Chef, qu'on peut l'avoir surpris en ce point de fait ; Qu'il ne l'a point fait examiner depuis son Pontificat, et que son Prédécesseur Innocent X avoit fait seulement ex- 15 aminer si les Propositions estoient hérétiques, mais non pas si elles estoient de Jansenius. Ce qui a fait dire au Commissaire du S. Office, l'un des principaux examinateurs : Qu'elles ne pouvoient estre censurées au sens d'aucun Auteur : non sunt qualificabiles in sensu proferentis, parce qu'elles leur 20 avaient esté jyreseritées pour estre examinées en elUs-mesmes et sayis considérer de quel auteur elles pouvaient estre : in abstracto et ut prœscindunt ah omni jiroferente ; comme il se voit dans leurs suffrages nouvellement imprimez : Que plus de soixante Docteurs et un grand nombre d'autres personnes habiles et 25 pieuses ont lu ce livre exactement sans les y avoir jamais veuës, et qu'ils y en ont trouvé de contraires ; Que ceux qui ont donné cette impression au Pape pourroient bien avoir abusé de la créance qu'il a en eux, estant intéressez, comme ils le sont, à décrier cet auteur, qui a convaincu Molina de 30 plus de 50 erreurs : Que ce qui rend la chose plus croiable est qu'ils ont cette maxime, l'une des plus autorisées de leur Théologie, qu'ils peuvent calomnier sans crime ceux dont ils se crayent injustement attaquez ; .et qu'ainsi, leur témoignage estant si suspect, et le témoignage des autres estant si con- 35 siderable, on a quelque sujet de supplier sa Sainteté, avec toute l'humilité possible, de faire examiner ce fait en présence des Docteurs de l'un et de l'autre party, afin d'en pouvoir former une décision solennelle et régulière. Qu'on assemble des juges habiles, disoit S. Basile sur un semblable sujet, Ep. 40 75 ; qiie chacun y soit libre ; qu'on examine mes écrits ; qu'on voye s'il y a des erreurs contre lafoy ; qu'on lise les objections et les réponses, afin que ce soit un jugement rendu avec
connoissance de cause et dans les formes, et non pas une diffamation sans examen.
Ne prétendez pas, mon Père, de faire passer pour peu soumis au S. Siège ceux qui en useroient de la sorte. Les 5 Papes sont bien éloignez de traiter les Chrestiens avec cet empire que l'on voudroit exercer souz leur nom. L'Eglise, dit le Pape S. Grégoire, in Joh, lib. 8, c. 1, qiii a esté formAe dans l'école d'humilité, ne condamne pas avec autorité, mais persuade par raison ce qu'elle enseigne à ses enfans qu'elle croit
10 engagez dans quelque erreur : Becta quœ errantibus dicit, non quasi ex auctoritate j.rœcipit, sed ex ratione persuadet. Et, bien loin de tenir à deshonneur de reformer un jugement où l'on les auroit surpris, ils en font gloire au contraire, comme le témoigne S. Bernard, Ep. 180. Le Siège Apostolique, dit-il,
15 a cela de recommandable qu'il ne se picque pas d'honneur, et se porte volontiers à révoquer ce qu'on en a tiré par siirprise : aussi est-il bien juste que personne ne profite de l'injustice, et principalement devant le S. Siège. Voila, mon Père, les vrais sentimens qu'il faut inspirer aux Papes, puisque tous les
20 Théologiens demeurent d'accord qu'ils peuvent estre surpris, et que cette qualité suprême est si éloignée de les en garentir qu'elle les y expose au contraire davantage, à cause du grand nombre des soins qui les partagent. C'est ce que dit le mesme S. Grégoire à des personnes qui s'estonnoient de ce qu'un
25 autre Pape s'estoit laissé tromper. Pourquoy admirez-vous, dit-il, 1. 1, Dial., que nous soyons trompez, nous qui sommes des, hommes ? JSTavez-vous pas veu que David, ce Boy qui avoit l'esprit de prophétie, ayant donné créance aux impostures de Siba, rendit un jugement injuste contre le fils de Jonaihas ? Qui
30 trouvera donc estrange que des imposteurs nous surprennent quelquefois, nous qui ne sommes point prophètes ? La foule des affaires nous accable, et nostre esprit, qui, estant partagé en tant de choses, s'appiliquê moins à chacmie en particulier, en est plus aisément trompé en une. En vérité, mon Père, je croy
35 que les Papes sçavent mieux que vous s'ils peuvent estre surpris ou non. Ils nous déclarent eux mesmes que les Papes et les plus grands Eoys sont plus exposez à estre trompez que les personnes qui ont moins d'occupations importantes. Il les en faut croire, et il est bien aisé de s'imaginer par quelle
40voye on arrive à les surprendre. S. Bernard en fait la description dans la lettre qu'il écrivit à Innocent II, en cette sorte : Ce n'est pas une chose estonnante ny nouvelle qu£ l'esprit de l'homme puisse tromper et estre trompé. Des Beligieux sont
venus à vovs dans un esprit de mensonge et d'illusion ; ils vous ont "parlé contre un Evesque qu'ils haïssent, et dont la vie a esté exemplaire. Ces personnes mordent comme des chiens, et veulent faire passer le bien pour le mal. Cependant, tres-saint Père, vous vous mettez en colère contre vostre fils. Pourquoy avez- 6 vous donné un sujet de joye à ses adversaires ? Ne croyez pas à tout esprit, mais esprouvez si les esprits sont de Dieu. J'espère que, quand vous aurez connu la vérité, tout ce qui a esté fondé sur un faux rapport sera dissipé. Je prie l'esprit de Vérité de vous donner la grâce de se2)arer la lumière des ténèbres, et de 10 reprouver le mal pour favoriser le bien. Vous voyez donc, mon Père, que le degré eminent où sont les Papes ne les exempte pas de surprise, et qu'il ne fait autre chose que rendre leurs surprises plus dangereuses et plus importantes. C'est ce que S. Bernard représente au Pape Eugène, De Consid., 15 lib. 2, c. ult. Il y a îm autre défaut si gênerai que je n'ay veil personne des grands dit monde qui l'évite. C'est, saint Père, la trop grande crédulité, d'où naissent tant de desordres. Car c'est de là que viennent les persécutions violentes contre les innocens, les préjugez injustes contre les absens, et les colères ter- 20 ribles pour des choses de tieant, pro nihilo. Voila, saint Père, un mal universel, duquel, si vous estes exempt, je diray que vous estes le seul qui ayez cet avantage entre tous vos confrères.
Je m'imagine, mon Père, que cela commence à vous persuader que les Papes sont exposez à estre surpris : mais, 25 pour vous le montrer parfaitement, je vous feray seulement ressouvenir des exemples, que vous-mesme rapportez dans vostre livre, de Papes et d'Empereurs que des hérétiques ont surpris effectivement. Car vous dites qu'Apollinaire surprit le Pape Damase, de mesme que Celestius surprit Zozime. 30 Vous dites encore qu'un nommé Athanase trompa l'Empereur Heraclius, et le porta à persécuter les catholiques, et qu'enfin Sergius obtint d'Honorius ce Décret qui fust brûlé au 6 concile, en faisant, dites-vous, le bon valet auprès de ce pape. 36
Il est donc constant par vous-mesme que ceux, mon Père, qui en usent ainsi auprès des Roys et des Papes, les engagent quelquefois artificieusement à persécuter la vérité de la foy en pensant persécuter des hérésies. Et de là vient que les Papes, qui n'ont rien tant en horreur que ces surprises, 40 ont fait d'une lettre d'Alexandre III une loy ecclésiastique,