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peuvent déplaire à Dieu aussi-tost qu'elles s'en apperçoivent, et qui pèchent neantmoins plusieurs fois chaque jour, eussent à chaque fois, avant que de tomber, la connaissance de leur infirmité en cette occasion, celle du Médecin, le désir de leur 6 santé, et celuy de prier Dieu de les secourir, et que, malgré toutes ces inspirations, ces âmes si zélées ne laissassent pas de passer outre, et de commettre le péché ?
Concluez donc, mon Père, que ny les pécheurs, ny mesme les plus justes n'ont pas tousjours ces connoissances, ces
10 désirs, et toutes ces inspirations toutes les fois qu'ils pèchent, c'est à dire, pour user de vos termes, qu'ils n'ont pas tousjours la grâce actuelle, dans toutes les occasions où ils pèchent. Et ne dites plus avec vos nouveaux auteurs qu'il est impossible qu'on pèche quand on ne connoist pas la
15 justice ; mais dites plustost avec S. Augustin et les anciens Pères qu'il est impossible qu'on ne pèche pas quand on ne connoist pas la justice : Necesse est ut peccet à que ignoratur justitia.
Le bon Père se trouvant aussi empesché de soustenir son
20 opinion au regard des justes qu'au regard des pécheurs, ne perdit pas pourtant courage. Et après avoir un peu resvé : Je m'en vas bien vous convaincre, nous dit-il. Et, reprenant son Père Bauny à l'endroit mesme qu'il nous avoit monstre : Voyez, voyez la raison sur laquelle il establit sa
26 pensée. Je sçavais bien qu'il ne manquoit pas de bonnes preuves. Lisez ce qu'il cite d'Aristote ; et vous verrez qu'après une autorité si expresse, il faut brusler les livres de ce Prince des Philosophes, ou estre de nostre opinion. Escoutez donc les principes qu' establit le Père Bauny. Il
30 dit premièrement qu'une action ne peut estre imputée d blasme lors qiCelle est involontaire. Je l'avoue, luy dit mon amy. Voilà la première fois, leur dis-je, que je vous ay veus d'accord. Tenez-vous-en là, mon Père, si vous m'en croyez. Ce ne seroit rien faire, me dit-il. Car il faut sçavoir quelles
35 sont les conditions nécessaires pour faire qu'une action soit volontaire, J'ay bien peur, respondis-je, que vous ne vous broiiillez là dessus. Ne craignez point, dit-il, cecy est seur. Aristote est pour moy. Escoutez bien ce que dit le Père Bauny : Afin qu'une action soit volontaire, il faut qu'elle
AOprocede d'homme qui voye, qui sçache, qui pénètre ce qu'il y a de bien et de mal en elle. Voluntarium est, dit-on communément avec le Philosophe (vous sçavez bien que c'est Aristote, me dit-il, en me serrant les doigts) quod fit à
principio cognoscente singula in quitus est actio : si bien que, quand la volonté, à la volée et sans discussion, se porte à voîdoir ou abhorrer, faire ou laisser quelque chose, avant que l'entendement ait pu voir s'il y a du mal à la voîiloir ou à la fuir, la faire, ou la laisser, telle action n'est ny bonne 5 ny mauvaise, d'autant qu'avant cette perquisition, cette veiië et reflexion de l'esprit dessus les qualitez bonnes ou mauvaises de la chose à laquelle l'on s'occtipe, l'action avec laquelle on la fait n'est volontaire.
Et bien, me dit le Père, estes-vous content ? Il semble, 10 repartis-je, qu'Aristote est de l'avis du Père Bauny ; mais cela ne laisse pas de me surprendre. Quoy, mon Père, il ne suffit pas pour agir volontairement qu'on sçache ce que l'on fait, et qu'on ne le fasse que parce qu'on le veut faire ? mais il faut de plus que l'on voye, que l'on sçache, et que l'on 15 pénètre ce qu'il y a de bien et de mal dans cette action ? Si cela est, il n'y a gueres d'actions volontaires dans la vie ; car on ne pense gueres à tout cela. Que de juremens dans le jeu, que d'excez dans les débauches, que d'emportemens dans le Carnaval, qui ne sont point volontaires, et par con- 20 sequent ny bons ne mauvais, pour n'estre point accompagnez de ces réflexions d'esprit sur les qualitez bonnes ou mauvaises de ce que l'on fait ! Mais est-il possible, mon Père, qu'Aristote ait eu cette pensée ? Car j'avois oiiy dire que c'estoit un habile homme. Je m'en vas vous en esclaircir, me dit mon 25 Janséniste. Et, ayant demandé au Père la Morale d'Aristote, il l'ouvrit au commencement du troisième livi'e, d'où le Père Bauny a pris les paroles qu'il en rapporte, et dit à ce bon Père : Je vous pardonne d'avoir creu, sur la foy du Père Bauny, qu'Aristote ait esté de ce sentiment. Vous auriez 30 changé d'avis si vous l'aviez leu vous-mesme. Il est bien vray qu'il enseigne afin qu'une action soit volontaire, il faut connoistre les particularitez de cette action, singuici in quibus est actio. Mais qu'entend-il par là, sinon les circonstances particulières de l'action, ainsi que les exemples qu'il en 35 donne le justifient clairement, n'en rapportant point d'autres que de ceux où l'on ignore quelqu'une de ces circonstances, comme d'^ine personne q%ii, voulant monstrer une machine, en décoche uji dard qui blesse quelqu'un ; et de Merope, qui tua S071 fils en pensant tuer son ennemy, et autres sem- 40 blables?
Vous voyez donc par là quelle est l'ignorance qui rend les actions involontaires, et que ce n'est que celle des circon-
stances particulières, qui est appelée par les Théologiens, comme vous le sçavez fort bien, mon Père, l'ignorance du fait. Mais quant à celle du droit, c'est-à-dire quant à l'ignorance du bien et du mal qui est en l'action, de laquelle seule il s'agit 5icy, voyons si Aristote est de l'avis du P. Bauny. Voicy les paroles de ce Philosophe : Tous les meschans ignorent ce qu'ils doivent faire et ce qu'ils doivent fuyr . Et c'est cela mesme qui les rend meschans et vitieux. C'est poîirqtioy on ne peut pas dire que, parce qu'un homme ignore ce qu'il est à
10 propos qu'il fasse pour satisfaire à son devoir, son action soit involontaire. Car cette ignoratice dans le choix du bien et du mal ne fait pas qu'une action soit involontaire, mais seulement qu'elle est vitieuse. L'on doit dire la mesme chose de celuy qui ignore en gênerai les règles de son devoir, puisque
15 cette ignorance rend les hommes dignes de blasme, et non d'excuse. Et ainsi l'ignorance qui rend les actions i7ivolontaires et excusables est seulement celle qui regarde le fait en particulier et ses circonstances singulières. Car alors on pardonne à un homme, et on l'excuse, et on le considère comme
20 ayant agy contre son gré.
Apres cela, mon Père, direz-vous encore qu'Aristote soit de vostre opinion? Et qui ne s'estonnera de voir qu'un Philosophe Payen ait esté plus esclairé que vos Docteurs, en une matière aussi importante à toute la Morale et à la con-
25 duite mesme des âmes qu'est la connoissance des conditions qui rendent les actions volontaires ou involontaires, et qui ensuitte les excusent ou ne les excusent pas de péché ? N'espérez donc plus rien, mon Père, de ce Prince des Philosophes, et ne résistez plus au Prince des Théologiens, qui décide
30 ainsi ce poinct au 1. 1. de ses Eetr. c. 15 : Cetix qui pèchent par ignorance ne font leur action que parce qu'ils la veulent faire, quoy qu'ils pèchent sans qu'ils veuillent pécher. Et ainsi ce péché mesme d'ignorance ne peut estre commis que par la volonté de celuy qui le commet, mais par une volonté qui
35 se porte à l'action, et non au péché : ce qui n'empesche pas neantmoins que l'action ne soit péché, parce qu'il suffit pour cela qu'on ait fait ce qu'on estoit obligé de tie point faire.
La Père me parut surpris, et plus encore du passage d' Aristote que de celuy de S. Augustin. Mais comme il
40pen8oit à ce qu'il devoit dire, on vint l'avertir que Madame la Mareschale de... et Madame la Marquise de... le demandoient. Et ainsi, en nous quittant à la haste : J'en parleray, dit-il, à nos Pères. Ils y trouveront bien quelque response.
Nous en avons icy de bien subtils. Nous l'entendismes bien ; et, quand je fus seul avec mon amy, je luy tesmoignay d'estre estonné du renversement que cette doctrine apportoit dans la Morale. A quoy il me respondit qu'il estoit bien estonné de mon estonnement. Ne sçavez-vous donc pas encore que 5 leurs excez sont beaucoup plus grands dans la Morale que dans la doctrine ? Il m'en donna d'estranges exemples, et remit le reste à une autrefois. J'espère que ce que j'en apprendray sera le sujet de notre premier entretien. Je suis, etc.
ESCRITTE A UN PROVINCIAL
PAE UN DE SES AMIS
De Paris, le 20 Mars, 1656.
Monsieur,
Voicy ce que je vous ay promis. Voicy les premiers traits de la Morale des bons Pères Jésuites, de ces hommes eminens en doctrine et en sagesse ; qui sont tous conduits par la sagesse divine, qui est plus asseurêe qîie toute la Philo- 5 Sophie. Vous pensez peut-estre que je raille ; je le dis sérieusement, ou plustost ce sont eux-mesmes qui le disent dans le livre intitulé Imago primi saeculi. Je ne fais que copier leurs paroles aussi bien que dans la suite de cet éloge. C'est une société d'hommes ou plustost d'Anges qui a esté
lOpredite par Isaïe en ces paroles : Allez, Anges prompts et légers. La prophétie n'en est-elle pas claire? Ce sont des esprits d'aigles ; c'est une tfoupe de phénix ; un autheur ayant monstre depuis peu qu'il y en a plusieurs. Ils ont changé la face de la Ghrestienté. Il le faut croire, puis qu'ils
15 le disent. Et vous l'allez bien voir dans la suite de ce discours, qui vous apprendra leurs maximes.
J'ay voulu m'en instruire de bonne sorte. Je ne me suis pas fié à ce que nostre amy m'en avoit appris. J'ay voulu les voir eux-mesmes. Mais j'ay trouvé qu'il ne m'avoit rien
20 dit que de vray. Je pense qu'il ne ment jamais. Vous le verrez par le récit de ces conférences.
Dans celle que j'eus avec luy il me dit de si plaisantes choses que j'avois peine à le croire ; mais il me les monstra dans les livres de ces Pères, de sorte qu'il ne me resta à dire
25 pour leur défense sinon que c'estoient les sentimens de quelques particuliers, qu'il n'estoit pas juste d'imputer au
Title. om. Escritte . . . amis C 7. mn. dans . . . saeculi A . 22.
si estranged choses C.
Corps. Et en effet, je l'assuray que j'en connoissais qui sont aussi sévères que ceux qu'il me citoit sont relaschez. Ce fut sur cela qu'il me découvrit l'esprit de la Société, qui n'est pas connu de tout le monde, et vous serez peut-estre bien aise de l'apprendre. Voicy ce qu'il me dit. 5
Vous pensez beaucoup faire en leur faveur, de monstrer qu'ils ont de leurs Pères aussi conformes aux maximes Evangeliques, que les autres y sont contraires ; et vous concluez de là que ces opinions larges n'appartiennent pas à toute la Société. Je le sçay bien. Car, si cela estoit, ils n'en 10 souffriroient pas qui y fussent si contraires. Mais, puis qu'ils en ont aussi qui sont dans une doctrine si licentieuse, concluez en de mesme que l'esprit de la Société n'est pas celuy de la sévérité Chrestienne. Car, si cela estoit, ils n'en souffriroient pas qui y fussent si opposez. Et quoy, luy re- 16 spondis-je, quel peut donc estre le dessein du Corps entier? C'est sans doute qu'ils n'en ont aucun d'arresté, et que chacun a la liberté de dire à l'aventure ce qu'il pense ? Cela ne peut pas estre, me respondit-il. Un si grand Corps ne subsisteroit pas dans une conduite téméraire et sans une 20 ame qui le gouverne et qui règle tous ses mouvemens ; outre qu'ils ont un ordre particulier de ne rien imprimer sans l'aveu de leurs Supérieurs. Mais quoy, luy dis-je, comment les mesmes Supérieurs peuvent-ils consentir à des maximes si différentes ? C'est ce qu'il faut vous apprendre, 25 me repliqua-t-il.
Sçachez donc que leur objet n'est pas de corrompre les mœurs : ce n'est pas leur dessein ; Mais ils n'ont pas aussi pour unique but celuy de les reformer. Ce seroit une mauvaise politique. Voicy quelle est leur pensée. Ils ont assez 30 bonne opinion d'eux-mesmes pour croire qu'il est utile et comme nécessaire au bien de la Eeligion que leur crédit s'estende partout, et qu'ils gouvernent toutes les consciences. Et, parce que les maximes Evangeliques et sévères sont propres pour gouverner quelques sortes de personnes, ils 35 s'en servent dans ces occasions où elles leur sont favorables. Mais, comme ces mesmes maximes ne s'accordent pas au dessein de la pluspart des gens, ils les laissent à l'égard de ceux-là afin d'avoir de quoy satisfaire tout le monde.
C'est pour cette raison qu'ayant affaire à des personnes 40 de toutes sortes de conditions, et de nations si différentes,