‹ Les lettres provinciales. Edited by H.F. StewartChapitre 53 sur 181 · en fin · texte numérisé non relu

en fin

DIXIÈME LETTRE IIÇ

loy de grâce du nouveau Testament, Dieu levast l'obligation fascheuse et difficile qui estoit en la loy de rigueur, d'exercer un acte de parfaite contrition pour estre pistifié, et qu'il instituast des sacremens j^our suppléer à son défaut à l'aide d'une disposition plus facile. Autrement certes les Chrestiens, qui sont 5 les enfans, n auroient pas maintenant plus de facilité à se remettre aux bonnes grâces de leur Père qiie les Juifs, qui estoient les esclaves, pour obtenir miséricorde de leur Seigneur.

O mon Père, il n'y a point de patience que vous ne mettiez à bout, et on ne peut ouïr sans horreur les choses que je viens 10 d'entendre. Ce n'est po.8 de moy-mesme,- dit-il. Je le sçay bien, mon Père. Mais vous n'en avez point d'aversion, et, bien loin de détester les auteurs de ces maximes, vous avez de l'estime pour eux. Ne craignez-vous pas que vostre consentement ne vous rende participant de leur crime ? Et 15 pouvez-vous ignorer que S. Paul juge dignes de mort non seulement les auteurs des maux, mais aussi ceux qui y consentent ?

Ne suffisoit-il pas d'avoir permis aux hommes tant de choses défendues, par les palliations que vous y avez apportées ? 20 falloit-il encore leur donner l'occasion de commettre les crimes mesmes que vous n'avez pu excuser, par la facilité et l'assurance de l'absolution que vous leur en offrez, en destruisant à ce dessein la puissance des Prestres, et les obligeant d'absoudre plustost en esclaves qu'en juges les pécheurs les plus envieillis, 25 sans aucun amour de Dieu, sans changement de vie, sans aucun signe de regret que des promesses cent fois violées, sans pénitence, s'ils n'en veulent point accepter, et sans quitter les occasions des vices, s'ils en reçoivent de l'incommodité ? Mais on passe encore au delà, et la licence qu'on a prise 30 d'esbranler les règles les plus saintes de la conduite chrestienne se porte jusqu'au renversement entier de la loy de Dieu. On viole le grand commandement qui comprend la loy et les prophètes. On attaque la pieté dans le cœur, on en oste l'esprit qui donne la vie ; on dit que l'amour de Dieu 36 n'est pas nécessaire au salut ; et on va mesme jusqu'à prétendre que cette dispense d'aimer Dieu est l'avantage qiie Jesus- Christ a apporté au monde. C'est le comble de l'impiété. Le prix du sang de Jesus-Christ sera de nous obtenir la dispense de l'aimer ! Avant l'Incarnation on estoit obligé d'aimer 40 Dieu ; mais, depuis que Dieu a tant aimé le monde qu'il luy a donné son fils unique, le monde racheté par luy sera deschargé

9, luy dis-je, il C,

de l'aimer. Estrange Théologie de nos jours ! On ose lever Vanatheme que S. Paul prononce contre ceux qui ii aiment pas le Seigneur Jésus ; on ruine ce que dit S. Jean, que qui n'aime point demeure en la mort, et ce que dit Jesus-Christ mesme, 5 que qui ne l'aime point ne garde point ses préceptes. Ainsi on rend dignes de jouir de Dieu dans l'éternité ceux qui n'ont jamais aimé Dieu en toute leur vie. Voilà le mystère d'iniquité accomply. Ouvrez enfin les yeux, mon Père, et, si vous n'avez point esté touché par les autres egaremens de vos

10 Casuistes, que ces derniers vous en retirent par leurs excès. Je le souhaite de tout cœur pour vous et pour tous vos Pères, et prie Dieu qu'il daigne leur faire connoistre combien est fausse la lumière qui les a conduits jusqu'à de tels précipices, et qu'il remplisse de son amour ceux qui en dispensent les

15 hommes.

Apres quelques discours de cette sorte, je quittay le Père ; et je ne voy gueres d'apparence d'y retourner ; mais n'y ayez pas de regret, car, s'il estoit nécessaire de vous entretenir encore de leurs maximes, j'ay assez leû leurs livres pour

20 pouvoir vous en dire à peu prés autant de leur Morale, et peut-estre plus de leur Politique, qu'il n'eust fait luy-mesme. Je suis, etc.

ESCRITE PAR L'A VTHEUR DES LETTRES A U PROVINCIAL

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