‹ Les lèvres et le secret: PoésiesChapitre 70 sur 82 · A LA FENÊTRE D'UN HOTEL GARNI · texte numérisé non relu

A LA FENÊTRE D'UN HOTEL GARNI

O jeune homme penché sur la nuit de Paris, Tu regardes rouler les ombres et les flammes. Et, moins vaste pourtant que Tespoirde ton âme, L'océan des clochers, des dômes, des toits gris...

A quelle rêverie amère tu te livres I Accoudé sur le fer rouillé de ton balcon Ou voyant les héros qui vivent dans les livres Comme un mystère défiler sur le plafond,

Entends-lu comme un pas de revenant qui monte, Lourd de tout un passé de malheurs infinis, La légende moderne et triste que racontent Les escaliers rongés des vieux hôtels garnis...

Ils disent : Sous le feu d'une jaune lanterne Que d'hommes étonnants nous avons vu passer ! Les forts, les patients, ceux que rien ne prosterne Et même morts tiennent debout leurs fronts glacés.

Parfois en trébuchant, des poètes sublimes Étreignaient sur leur cœur la rampe en bois moisi Et de la pauvreté, du vin, pâles victimes.

Prostituaient ces fronts par Tidéal choisis.

Nous avons vu passer les révolutionnaires.

Qui portent la lueur des martyrs dans leurs yeux, Cœur en feu de l'humanité, sel de la terre, Qui n'ont que l'avenir pour patrie et pour Dieu.

Nous avons vu passer lès amants de rencontre Qui viennent échanger sous des rideaux salis, Dans cette horreur qui des vieux draps s'exhale et monte, D'effroyables baisers sentant Thôtel garni.

Dans le vieil escalier, malheur à ceux qui montent Trop de douleurs ont défilé ! L'air y fait mal ! Il coule de ces murs une sueur de honte...

Les vieux meubles ont (me odeur d'amour véiial.

Ah I te dis- tu, là-bas sur le perron de pierre, Les glycines tombant sont des gestes d'espoir, Et la fenêtre fait comme un cœur de lumière Lorsque mon père lit devant le feu du soir.

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Comme ma vîe était paisible et bienveillante I

Les livres s'animaient et devenaient vivants.

La nature vibrait de choses enivrantes.

Les vers que je trouvais chantaient an bruit des vents.

Un soufffe d'amitié s'élevait de la terre^ Chaque arbre était pour moi plaisant ou familier. Bonjour ! disait, quand je passais, la boulangère. Assise près des pains sous de clairs espaliers...

BonjourI il fait beau temps ! disaientles vieuxaux portes. Bonjour ! il se fait tard ! disait le voiturier... Ah ! comme tout cela de loin nous réconforte, C'est avec ces bonjours que le cœur est lié.

Et quand je traversais les ombres des charmilles» Mon pas faisait craquer la terre du jardin.

Les rosiers me disaient un nom de jeune fille. D'elles-mêmes les fleurs se plaçaient sous ma main.

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O jeune homme, qu'importe l au fond du soir écoule Douce, tendre et profonde une ancienne chanson. Elle parle de la maison au coin des routes.

De blancs amours, de vieille mère, et de moissons.

C'est la chanson que chante une fille publique Partageant de ce toit la nuit et la bonté...

Elle aussi se souvient, elle est mélancolique, C'est un chant de regret et de fidélité.

Le lien qui la rattache encore aux choses belles. Tout son cœur d'autrefois et toute sa vertu... N'êtes-vous pas un peu semblables?... Fais comme elle, Reçois ces souvenirs comme des bienvenus.

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Ne jamais oublier et garder sa jeunesse Comme un sûr compagnon qui sait faire pleurer, Mais pour de chers motifs, avec délicatesse, Au fond sache-le bien, voilà la vérité...

Mais ta jeunesse, elle est là-bas, avec ta mère Au fond du vieux jardin, qu'ombre le demi-jour... Ta forme pour ses yeux se sculpte dans la terre; Son geste fait vers toi rayonner de Tamour.

Elle étend la main droite et scrute le ciel gris.

Et des voix dans son cœur te nomment et t'appellent.

S'il pleut, elle se dit : Pleuvra-t-il à Paris ?

Si le soleil est doux : Qu'illui soit doux ! dit-elle.

Ta jeunesse est là-bas, c'est elle qui te parle :

Mon enfant, je t'embrasse bien, ô mon enfant I

Ne me reviens, ni trop fatigué, ni trop pâle 1...

— Car ta mère, c'est ta jeunesse en cheveux blancs.

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