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LETTRE A L' « ÉTOILE DE L'EST

Les pages que l'on vient de lire résument une série d'articles que nous avons publiés dans la Patrie et dans le Gaulois au cours des années 1902 et 1903. Ils suscitèrent des approbations et des contradictions également vives, sinon également nombreuses.

En Lorraine, où je puis dire que je fus presque unanimement compris, le journal YÉtoile de l'Est, d'une violente passion dreyfusarde , défigurait obstinément ma pensée. Je lui écrivis la lettre suivante :

Monsieur le Directeur,

Je suis toujours content quand je trouve un joli échantillon d'esprit et de malice lorraine, même si cette verte de terroir

s'exerce à mes dépens. Mais il s'agit de me rendre odieux et de me peindre sous les couleurs d'un ennemi de la France. Votre journal y dépense, depuis quelques mois, beaucoup d'ingéniosité et de ténacité. Permettez-moi de vous répondre le plus simplement du monde.

J'aime de tout mon cœur la Lorraine.

J'aime de tout mon cœur et de toute ma raison la France. Je me plais à rappeler, c'est vrai, que notre sol lorrain a produit le grand peintre Claude Gelée et la famille d'où sortit Victor Hugo, et je crois pouvoir démontrer quelque jour que c'est à nous encore que la littérature française doit la famille d'où sortit Alfred de Musset : je vénère, comme tous les patriotes, le souvenir de Jeanne d'Arc ; je n'ai pas vu dans les pays assez nombreux que j'ai visités un lieu d'une élégance plus noble que la place Stanislas, à Nancy, et une solitude plus chargée de souvenirs que la promenade qui mène, sur le plateau de Vaudémont, de l'église de Sion à la « Tour de Brunehaut ». Je suis fier de la glorieuse cohorte des grands soldats que la France doit à notre région. Metz, enfin, nous donne à tous, n'est-ce pas? une émotion de l'ordre religieux le plus haut, si la religion, comme je l'entends ici, est un lien entre les âmes.

Un mouvement instinctif de vénération nous attache à la terre où nous avons

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grandi el qui porte les lombes de nos parents. Mais ce mouvement instinctif n'est pas contredit par noire raison. Notre raison nous dit ([lie l'ordre et le progrès social, que notre sécurité el notre grandeur nous viennent de la France, el que nous devons, en conséquence, servir celleci de toutes nos forces. Précisément, c'est servir la France que de donner le plus de soins possible à la Lorraine devenue l'un de ses membres. Il n'y a pas plus de contradiction entre la grande et la petite pairie qu'entre la famille et la patrie. Toutes trois s'étayent. Et si vous vous enorgueillissez de votre père et de votre fils, et de toute votre maison, seul un homme aveugle pourrait en conclure que vous êtes un citoyen suspect.

L'esprit lorrain, c'est-à-dire nos mœurs et nos manières de sentir et déjuger, me parait d'une meilleure qualité politique qu'un certain esprit méridional (par ailleurs si charmant, si artiste, si rapide), el je voudrais voir la République se fonder sur notre solidité de l'Est plutôt que sur la frivolité du Midi.

Si les idées de votre ami ou allié M. Jaurès venaient à triompher, nous ne serions pas loin du démembrement, de l'odieux démembrement, parce que l'Europe pourrait L'imposer ù notre pays désarmé et parce que dans tonte société mal gérée il se produit, tôt ou tard, des éhran-

lemtnts, des scissions. Mais précisément, selon mes faibles forces, je combats l'influence délétère des idées que vous servez avec une infinie habileté et que, goutte à goutte, vous prétendez doser à notre région. De tout mon effort je collabore avec ceux qui veulent maintenir l'union sociale, le respect de l'armée, le sentiment patriotique : en deux mois, l'unité française.

Allons, moncher confrère, il ne manque pas de points sur lesquels vous pouvez m'attaquer. Répétez que je suis un imbécile, que la longueur de mon nez vous choque, que j'ai été boulangiste, que saisje encore? Car il faut, je l'entends bien, nourrir votre argumentation ministérielle, mais ne m'accusez point de déchirer ou d'insulter ou de trahir la grande patrie dont je suis, comme vous l'êtes, — je n'y contredis point — le fils respectueux et reconnaissant.

Veuillez recevoir, Monsieur le Directeur, mes sentiments très distingués et permettez-moi de signer

Maurice Barrés,

Français de Lorraine.

20 novembre 1902.

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