LA SAGESSE DE L'EST
Indéfiniment j'ai parcouru la région de l'Est, j'ai pris, au jour le jour, des notes en Lorraine et en Alsace. Je voudrais les résumer.
J'affirme que la politique de coterie où nos gouvernants s'obstinent mène ce pays à une dissolution de communauté. J'affirme que j'ai distingué des ferments de séparatisme. Je les déteste, puisque je veux le bien général. Mais
c'est une autre question de savoir ce que nous aimons ou détestons, et de savoir ce que l'avenir nous réserve. Il faut cesser de tirer sur les liens qui font le faisceau français, ou bien il tombera en javelle.
Les mesures absurdes que l'anticléricalisme vient de dicter à nos gouvernants et que personne de désintéressé ne réclamait; la campagne frénétique qui est menée avec la complicité du monde officiel contre l'armée; les déclamations antialsaciennes et antilorraines de M. Jaurès, qui est le plus éloquent appui du ministère; la mauvaise foi des paroles officielles et officieuses qui analysent en les salissant (à propos de l'abbé Delsor), les sentiments de pauvres annexés : voilà qui irrite profondément la Lorraine. Elle se dit : « Rien de cela n'est conforme à la raison générale, et c'est l'expression de passions et d'intérêts particuliers. »
Quant à moi, pas un instant, je n'oublie que le point de départ du nationalisme philosophique où je me tiens, est le souci de l'intérêt général, uégligé par
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les politiciens au profit de leurs diverses coteries. 11 ne s'agit donc pas de surexciter l'intérêt local au détriment de l'intérêt général. Il s'agit de ranimer, de hausser le bon sens des groupes régionaux et de donner une voix à la terre et aux morts parmi tant d'absurdes idéologies. De la mon souci constant de formuler les droits et les devoirs lorrains ou alsaciens.
Je m'attache à l'élaboration et à la diffusion de ces idées françaises et lorraines. Elles sont nées des conditions même de la vie dans notre région frontière qui est patriote, opposée à tout sectarisme et désireuse d'une certaine autonomie.
11 me parait qu'un bon remède à notre fâcheux état d'esprit politique serait de faire une plus grande place aux gens de l'Est. 11 est déplorable que l'âme de la République actuelle soit une âme méridionale. Là-dessus, jamais assez je ne redoublerai : ce qui perd la France sous nos yeux, c'est que l'idée républicaine n'y est plus servie par les représentants de l'Alsace. Ré-
bi Les Lézardes
publicains formés par une longue histoire locale, ceux-ci auraient avantageusement balancé flans notre régime, depuis trente-trois ans, les orateurs du midi. A la frivolité aimable, à l'improvisation éloquente, à l'esprit de système, ils auraient opposé leur poids, leur sens commun et tout leur positif.
Mais c'est ici que je touche au second point de mes notes de vacances. Quand je parle au nom de la Lorraine et de l'Alsace, je ne me borne pas à soutenir leurs droits, je sais aussi qu'elles ont des devoirs. Et je les proclame.
Quand j'essaie de mettre en valeur les vertus de ma région, ce n'est point pour la pousser à se préférer aux autres régions : c'est pour fortifier en elle ces vertus utiles, c'est pour les proposer en exemple à d'autres provinces et surtout à nos gouvernants.
Dans l'Est, les démocrates aiment l'armée. Dans l'Est, personne ne se dupe de phrases chantantes et de principes nuageux. Dans l'Est, on a une notion du devoir social et un sentiment civi-
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que qui seuls permettraient à une République de vivre.
D'un point de vue si grave (où je m'attarderai plus longuement dans quelque chapitre des Bastions de l'Est), je voudrais ici esquisser, cerner en quelque sorte ma profonde pensée. Je voudrais qu'on y réfléchit : si une république peut vivre dans notre France qu'a créée la monarchie, c'est par des familles, par des cités, par un esprit public tels qu'en produit l'Alsace.
Et ce disant je ne pense point à ce qu'il peut y avoir d'analogue entre l'Alsace et l'Allemagne. Tout au contraire, je vois ces deux pays fort différents, celui-ci féodal et le premier très républicain. L'esprit alsacien est quelque cbose de particulier qu'on peut seulement rapprocber de l'esprit suisse.
Je n'apprends rien à personne en rappelant que Mulhouse, qui faisait partie depuis 1513 de la Confédération suisse, ne s'est réunie volontairement à la France qu'en 1798 ; que la ville libre de Strasbourg, occupée par les Français en 1681, demeura réellement dans le
royaume une république jusqu'en 1789:
que dix autres villes d'Alsace eurent à travers les siècles une formation républicaine dont elles conservent les mœurs. Ces mœurs se témoignent par une fierté que chacun peut constater même chez les Alsaciens déracinés. Parfois cette fierté chez les individus va jusqu'à la susceptibilité, mais elle met dans la société un réel sentiment d'égalité qui entraîne en même temps une notion très forte et très saine de l'idée de classe. En Alsace — et c'est là ce qui qui rend possible dans un pays la forme républicaine — il y a des familles (hélas ! l'émigration les détruit) que leur confiance en elles-même et le consentement du canton chargent de former et de représenter l'opinion. Dans ces familles, lentement constituées et éprouvées, on a l'habitude de gérer les intérêts publics : la prospérité de la famille est liée à la prospérité de la région. Voilà des chefs et des cadres, des compétences et des mœurs ; voilà, les conditions qui permettent au système républicain de fonctionner.
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Ces solides qualités, notre Midi si éloquent, si amusant, ne les a pas. Ses hommes à poiyne et ses grands orateurs ont mis la France en anarchie, nullement en république.
A leur insu, les méridionaux qui nous gèrent n'ont-ils point une certaine antipathie contre l'Alsace? Je trouve qu'ils prennent bien aisément leur parti du traité de Francfort. Ils se sont plu — leur mauvaise volonté crevait les yeux — à ne point comprendre le « conditionnement » politique de l'abbé Delsor.
J'ai toujours admiré comme un trait de haute philosophie le mot d'une coquette, philosophe de quarante-deux ans, qui penchée sur son miroir s'écriait : t Et dire que l'an prochain je regretterai cette gueule là ! » Regretterons-nous un jour le personnel politique qui nous dégoûte si fort maintenant? Burdeau ne valait pas grand'chose, mais il sentait l'Alsace nécessaire dans l'équilibre
français. J*ai entendu ses leçons au lycée de Nancy ; j'ai lu son Manuel d'éducation civique pour les écoles primaires. Quand je vois que nous sommes devenus Jaurès, je regrette le temps où nous étions Burdeau.
Aurons-nous pire que Jaurès? Peut-être.
Peut-être que nous aurons un statthalter, cependant que l'éloquent antichauvin enchantera toujours les rives de la Garonne. Il dira qu'il faut nous abandonner, comme il dit aujourd'hui qu'il faut abandonner l'Alsace.
Je parle de Jaurès sans animosité privée. Du moins, je le crois sincère (il suit sa race). Eh bien, qu'il vienne un jour en Lorraine nous exposer ses idées: il n'a que le choix de savoir s'il veut terminer ses jours dans la Meurthe, dans la Moselle ou dans la Seille. Pour ma part, je lui conseille la Moselle, l'eau en est excellente et puis je le verrais passer sous le pont de ma ville natale.
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Par piété pour ses fondateurs et parce qu'il est aujourd'hui encore le principal journal de l'Alsace, le Temps devrait plus hardiment, au nom de l'unité française, donner une voix dans la république aux intérêts et aux sentiments de l'Est. La Lorraine est voisine de l'Alsace, elle a recueilli le plus grand nombre des Alsaciens ; à ce titre, elle est la région française qui peut le mieux représenter la région annexée. J'ai cru de mon rôle et de mon devoir de donner le son de cloche. J'ai dit qu'une rupture d'équilibre dénature la France et nous perd. L'alarme est jetée. Un publiciste ne peut rien que signaler et surexciter les sentiments capables de devenir des remèdes. J'ai dit de mon mieux les délires de la république méridionale et la sagesse républicaine de l'Est. Puissé-je être entendu!
Nos amis les députés de Lorraine, si patriotes et si pondérés, puisqu'ils ajournent les préoccupations constitutionnelles accepteront-ils la magnifique tache que la circonstance leur offre : ce serait de traduire devant le parlement l'espritt de la Lorraine et de l'Alsace.
Post-scriptum :