SCÈNE PREMIERE
GEORGES , donnant dans un coin , PRE- VAL, CRISSE. M"' GUIMARD, b’ARMINCOURT, CHA VIGNY, à
tuile au milieu du théâtre.
chavigny. Je vous l'avais bien dit. Valmont se dérange : le jour vient de paraître, étonné l’a point vu à notre souper; peutêtre même n'assistera-t-il pas à notre chasse?.... Qu’il y prenne garde , sa dévote tst capable de le perdre.
la guimard. Je crois le contraire ! c’est bien plutôt lui qui la perdra.
chavigny. Mais, uou ! du tout ! Vous ne savez pas ce que c’est qu’une prude , ma chère Marianne. 11 y en a fort peu parmi les danseuses de l'Opéra,
la ci'IMaRd. C'est vrai!... ou du moins, s’il y en a , vous devez me rendre la justice de convenir que leur exemple ne m’a pas pervertie.
tous , en riant. Bravo ! bravo ! Accordé !
la guimard. Mais, cette belle daine, de quel genre de prude csl-cllc? car il y en a de toutes les espèces.
Am de la Cniacnua.
On peut être prude cl coquette,
Et, bravant le qu'en ilira-l-ou.
Savoir faiblir en tête S tète.
Et moraliser au salon.
J’ai vu de ers vertus si rodes,
Qui, nous dérobant Irurs faux pas,
Dans plus d’un cas ,
Sans embarras,
Savent unir en soupirant tout bas,
A l'honneur de passer pour prudes Le plaisir de ne l'être pas.
crissé. Ah!... celle-là est de la pire espèce. C’est une femme vertueuse, purement et simplement.
la guimard. Vraiment? vertueuse!. . .
là 1. .. pour tout de bou ?
crissé. Chavigny en sait quelque chose , il lui a fait la cour.
CHAVIGNY . Moi?... Non'.»
crissé. Allons ! je l’ai vu amoureux d'elle.
( lias ù son )>visin.) H en g été fou!
cïïavigxy , à Crissé, d’un air nonchalant.
Monsieur le comte , vous êtes un impertinent!... Si j’avais songé à madame de Tourvel , elle serait sur ma liste.
crissé. Oh! je ne conteste ni ta supériorité , ni tes succès ! Ils ont fait assez de bruit dans le monde. Le chevalier de Chaviguy a mérité cent fois son beau surnom d’irrésistible. C’est notre maître h tous , messieurs.
la guimard. Oui / votre maître en perfidies.
cravigsy. Des perfidies ?... Mot vide de sens!... On ne vit que de cela aujourd'hui ! Plus observateur que sensible , je m’ap erres , en débutant dans le monde, que la société se partage en deux grandescatégories: les dupeurs et les dupés, les tyrans et les esclaves! De ce jour, mon choix fut décidé!
la cuimard. Ainsi , chevalier, vous n’avez jamais éprouvé ce qu’on appelle un amour véritable?
cuavigsy. Vous êtes curieuse , Mariaune!... Je vcûx bien t'avouer; malgré la rigidité de mes principes, j’y fus pris comme un sot, une fois!... une seule fois!... Je fus repoussé , dédaigné, et cette femme devint l’épouse d’un autrequi, certes, ne me valait pas.
crissé, à demi-voix aux autres. Je crois que je devine.
. la gl’imard. Et, depuis ce temps-là , revenu à vos grands principes , vous croyez qu'aucune autre femme ne peut vous résister ?
cravigry. Je n’attribue pas cela «à mon mérite, mais à mon savoir-faire! Veuxtu me mettre au défi, Marianne! je me sens quelque goût pour toi.
la guimard. Réellement?
chavigxy. Sur l’honneur !
la guimard , se levant. Eh bien, vive Dieu! j’accepte !.. Vous trouverez enfin une rebelle , aussi vrai que j’ai le cœur d’une bonne fille et l’ame d’un honnête homme, que je suis premier sujet à l’Opéra „ et que je m’appelle Marie- Anne- Madeleine Guimard!
cuavigsy. Quelle vivacité!... Rasseyezvous , belle dame !
crissé. Il serait curieux de voir l'honneur du sexe vengé par une dame d’Opéra.
la guimard, à Chavigny. Maintenant, revenons , je vous en prie , au plus brillant de vos élèves, à ce vicomte de Valmont, qui m’intéresse.
chaviguy. En vérité ?
la cuimard. EUc est donc Mfcn jolie, cette présidente ?
CBAVicvY. Pas mal !
LA GUIMARD. Veuve?
CHAVIG5Y. Non!... Mais son mari voyage en ce moment , ce qui revient au même.
la guimard. Et Valmont triomphera ?
cravigry. Sans doute, s’il veut m’écouter.
crissé. Il s’est attaqué là à une femme formidable de vertu et de dévotion.
cravigry. Eh! qu’imporle! s’il suivait une marche savante, mais je n’entends plus rien à sa manière : il louvoie, il temporise. \ almont est faible ?... Je le répète, celte femme-là est capable de le perdre.
Vous voyez que déjà il nous manque de arole... Quelle raison a pu l’empêcher e se trouver à notre joyeux rendez-vous de chasse?
crissé. Mais ne nous a-t-il pas envoyé son fidèle Georges pour nous prévenir qu’une affaire importante le retiendrait quelque temps?'
chavigny. Georges est fort bon pour le service. Tenez! le voilà qui dort. {Frappant sur la tab te.) Allons! allons! Georges!
tous , frappant leur verres sur lu tàlle. A boire! à boire! à boire!
Georges, se rcveiUiuit. Quel tapage tu fais, Julie!...
tous. Julie ! ( Ils rient.) Ah ! ah ! ah !
Georges, tout-à-fait réveillé. Ah! pardon!
messieurs.
la guimard. Qu’est-ce que c’est que celte Julie , Georges?
crissé. La femme de chambre de madame de Tourvel.
Georges. Oui , une corvée que mon maître m’a donnée.
CHAVicirr. La tactique n’est pas mauvaise pour être instruit des mouvemens de l’ennemi. C’est de moi qu’il emprunta celte mesure de précaution.
ceorges. Le ciel vous hénisse, monsieur le chevalier. Aussi , quand mon maître a une idée quelque part , la femme de chambre me regarde absolument... qu’elle soit laide ou qu’elle soit belle.. . ce n’est pas toujours agréable.
la guimard. Et elle est donc laide , cette Julie?
georges. Non pas, madame... .; mais c’est sans esprit, sans manières... ça tient à la noblesse de robe... et, si ce n’était par égard pour M. le vicomte , je n'aurais pas gardé ça plus de hait jours.
( On rit. )
tous. Ah! ah! ah!
ceohges. Au lîcu que je prévois qu’il me faudra , par ordre supérieur, lui rester fidèle au moins uné année entière.
CHAVir.ifr.Ton maître n’arancedoncpas ?
GEORGES. Ah! c’csl déplorable !... Il n'y a pas de sa faute! car, depuis quinze jours qu’il vit au château de sa tante, avec son entourage de bigotes , il a fait tout ce qu’il était humainement possible défaire.. ■ je lui rends justice... jusqu’à aileràla messe!
Et il soupire , et il fait des yeux au ciel , et il écritlettres sur lettres !
la criMABD. Elle les reçoit?
oeorges. Il le faut bien,' il en fourre partout , jusque sous l’enveloppe de celles qu’elle reçoit de son mari.
tocs. Ah ! très-bien! très-bien 1 Georges. Dans les commencemens elle a répondu; une petite correspondance s’était établie , mais tout-à-coup elle a cessé : Air : Et voilà comme tout s ' arrange .
M»i ntenant le moindre billet Nous est renvoyé sans scrupule :
Il porte encor noire cachet!...
Ceux qu’on ne rend pas , on les brûle.
Vous juger de notre embarras!
Notre tâche est loin cl’étr’ remplie;
Oo r'cul' dès qu’nous faisons un pas ,
Ce qui fait qu’nous n’arrivons pas!,..
Et nue i'aisnc toujours Julie!...
El j crains dTaimer toute ma vie !
crissé. C’est donc un marbre que celte femme-là !
Georges. C’est bien pis. Je crois qu’elle est amoureuse... de sou mjtri.
tous. Ah! ah! ah!
chatigïy. Ne riez pas, messieurs ; ça . s’es» vu !
Georges. Cependant, pour être vrai, je dois dire que je ne la crois pas lout-à-fail •insensible à notre égard, car nous avons retrouvé dans ses poches des lettres qu’elle était censée avoir brûlées. . ■
la guimard. Dans ses poches! et par quel moyen ?
Georges. Eh bien!. .. et Julie donc?
la guimard. Ab! la pauvre femme!
Quelle trahison !
Georges. Mais tout cela ne prouve pas grand chose; moi, je crois que M. le vicomteatortdecourir deux lièvresà la fois.
ciayigny. Comment?
georges. Oui. Il s'occupe aussi de mademoiselle Cécile Volange.
crissé. Mais elleesl dans les adorations avec ce brave Danccny , le plus naïf chevalier du monde.
georges. Oui , monsieur le comte ; mais madame de Volange qui a surpris le secret de ces atnours-Ià , a mis M. le chevalier Danceny à la porte de chez elle, sons le prétexte qu’il n’était pas d'assez bonne noblesse pour aspirer à la main Je sa fille.
Mademoiselle Cécile a été envoyée à la campagne , chez la tante de M. le vicomte ,
lequel a trouvé le moyen de devenir le confident des deux amans , et je crois fort qu’en ayant Pair de travailler pour l’autre, il ne travaille que pour lui.
chayigNy. Ah! ce pauvre Danceny.. . il en est bien digne à tous égards !
tous. Ah! ab! ah! Ç On rît .) cnAvicnr. Cette petite Cécile est fort jolie. C’est uoe éducation à faire. Mais il Int faut un gnidc.. ■
Valmont antre; tout le monde se lève; on place la table.dans un coin.