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CHAPITRE PREMIER

La «ofclore et le combat (suite).

Cependant Jes Libertins se livraient derrière la barricade h une résistance désespérée. Trois fois renversé par d'énormes [)ierrcs que les ennemis lui lançaient, le comte de Vaudémont se releva trois fois; et, marchant avec sa troupe

viclorieuse sur les morts et les décombres, il rompit le dernier obstacle et brisa la barrière.

Alors ce fut un carnage atroce, une effroyable scène de bataille, où le fracas des armes et les cris de victoire se mêlaient a des clameurs de rage, aux plaintes des blessés, au râle de l'agonie. Les Libertins désarmés reçurent le trépas avec la froide intrépidité du fanatisme et le courage sloïque de héros combattant pour une meilleure cause. Plus de sept mille hommes furent massacrés, sans qu'un seul criât merci. Les pieds des vainqueurs baignaient

dans le sang; le nombre des victimes avait émoussé tous le» {glaives.

Accusé de traliison par le prédicateur, ^larcel avait défié celui-ci de donner en face de tous des preuves de courage. Voila pourquoi sans doute Jacques, dès le premier engageaient , s'était retiré cliez la sorcière, ou le montagnard avait conduit Simone.

Floretla demeurait efleclivement dans l'église même du bourg. VMc avait adopté ce lieu pour asile, après que les lutiié-

LES LIBKRTINS

riens en eurent chaàsé les prêtres, brisé

les images et fait déserter le sanctuaire.

C'était une femme d'une soixantaine d'années, dont la Sgure sillonnée de rides, l'œil gris cliatoyant sous des paupières dégarnies de cils , les lèvres bleuâtres et pincées, trahissaient l'âuie perverse et les désordres antérieurs. La répulatiou de sorcière qu'elle s'élait acquise la mettait a l'abri du besoin; les paysans la craignaient et ne la laissaient manquer (i'aucune pro- Yisian ; les jeunes filles lui demandaient des talismans pour se faire aimer du plus luwd .uarron du villaiie. el les nn.anls lui

payaient au poids de l'or le. breuvage mystérieux qui devait amener dans leurs bras une maîtresse rebelle.

Lorsque les idées de réforme se répandirent en Alsace , Florelta disparut pendant quelque temps, et revint ensuite annoncer qu'elle avait eu des entreliens avec le rievtil F^ulher. A la voix de la Bohémienne, les habitants de Loupcsteio renvoyèrent avec insulte leur vieux pasteur, démolirent son presbytère et ne laissèrent de l'église que les quatre murs, au milieu desquels fut installée Florelta. La rusée vieille savnit que cctle hahilaliMii favfwise-

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raii son commerce de nécromancie, car elle avait trouvé, sous le maîlre autel, l'entrée d'un chemin couvert qui conduisait a Saverne; de sorte qu'elle disparaissait souvent des jours entiers, sans qu'on l'eût vue sortir de sa retraite.

On la croyait" alors au sabbat ou en conférence avec les esprits invisibles.

La sorcière était vêtue d'une robe noire, parsemée de flammes. Ses longs cheveux grisâtres tombaient en désordre sur ses tempes jaunies et sa (igure décrépite.

LES LinKliTlISS î)

Lorsque Franck entra, conduisant la nièce d'Érasme, Fioreila, courbée sur une espèce de réchaud rempli de braise allumée, paraissait grelotter en dépit de la douce chaleur du printemps.

— C'est loi, Franck? dit-elle sans tourner la tète, car elle avait reconnu la marche pesante du montagnard.

Plus d'une fois celui-ci avait eu recours a elle pour dépister les soupçons après un crime. Grâce au chemin couvert, le meurtrier se trouvait à Saverne, lorscju'un as-

sassinat avait olé commis, quelques heures auparavant, a Loupestein ; et, réciproquement, il établissait avec la même facilité son alibi , quand un autre meurtre exi- ^^eait que le coupable pariit ne pas avoir quitté le village.

— Je vous amène une jouvencelle, qui se fait traîner à la remorque, ni plus ni moins qu'un navire avarié! s'écria Franck. Du diable, si maître Jacques arrive jamais h ses fins avec une pareille créature]... bien qu'elle soit gentille, n'est-ce pas? C'est jeune et frais, ajouta le montagnard, en iuonlrani Simone a la sorcière.

LES LIBEUTIN» \ { .

Floretla fit enlcndro un grognement d'hyène.

— Hé! hé! mon garçon, j'en sais qui, jadis, avaient les yeux plus noirs, les couleurs plus vives, la chevelure plus soyeuse! Votre soleil de France ne fait pas mûrir aussi vile les fruits d'amour que notre beau ciel de Naples. Nos brunes Italiennes sont mille fois plus jolies que vos pâles Françaises... soit dit sans vous oiïenscr, mignonne! Hé! hé! je voudrais avoir dix-huit ans, à condition de rajeunir avec cette peau blanche et ce gentil minois

12 LES LlBERTir<S

La main sèclie de la sorcière caressait en même Irmps le visage et les épaules nues de la jeune fille.

Simone frémissait sous ce contact et regardait avec des yeux égarés la hideuse vieille, dont le rire satanique semblait être pour elle un présage de mort et de déshonneur.

Franck tira la sorcière à l'écart et lui dit quelques mois à l'oreille.

Hé ! hé ! nous savons composer des

LES LIBF.UTiryS iù

philtres ! s'écria-l-elle après celle confidence. La plus bégueule peul devenir passionnée, et la plus coquette amoureuse... Tu dis qu'il paie avec de l'or?

— Si vous en voulez la preuve , dit Franck en ouvrant sa bourse, la voila !

— IhV. hé! mon garçon, tu es bien riche! et ce serait une œuvre charitable de partager avec moi, pauvre vieille, qui n'ai pas le plus souvent do pain à manger et d'habits pour me couvrir... Vois-tu, lorsqu'on est jeune, on n'est point économe;

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je te garderai les pièces d'or, et tu les trouveras au besoin... Voyons, donne-moi ta bourse!

— Par le diable! ma confiance en vous ne va pas jusque-ld, mère! s'écria Franck. Avant huit jours, certains cotillons et mon goût prononcé pour le vin du Pihin auront épuisé mes finances... Mon bras et mon poignard combleront alors le vide de l'escarcelle.

— Bien, mon garçon ; mais un jour ton ' bras sera faible, et ton poignard s'émous-

LES LIT5Ki{Tl><i 15

sera. Viendront alors la misère et ia faiai.

Moi 5 j'ai gagné de l'or aussi, beaucoup

d'or! Naples et Florence m'ont vue briller

dans leurs palais, j'avais le front orné de

diamants et de fleurs, les princes et les

jeunes damoiseaux mettaient leur fortune

k mes pieds... j'étais belb? et riche! Puis,

le jour où la pâleur chassa les roses de

mes joues, je vis tomber ma couronne de

diamants; lejouroîi parut ma première

ride, je vis mon palais s'échanger contre

une chaumière... Puis l'indigence , les

haillons, la faim, les rires moqueurs du

mépris me firent déserter mon beau ciel,

mes chaudes campagnes d'orangers, avec

leurs riantes villas et leur verdure éter-

iCi LKS LIBERTINS

nelle ; je vins dans ce triste pays cacher ma honte et ma vieillesse... Donne-moi ton or, mon enfant!

— Merci, je le garde ! dit Franck. Pourvu seulement qu'en sortant d'ici je ne trouve pas mes écus changés en feuilles sèches!

— Hé! hé! répliqua la vieille, il ne tient-

qu'a moi!

— Çà, voyons, charmante, continuât-elle en i'app rochaut de Simone, qui

LES LIRÈRTINS l"

se tenait immobile et stupéfaite, en présence de ces deux êtres, dont la profonde démoralisation perçait dans chacune de leurs paroles, vous faites donc la cruelle avec un brave et loyal seigneur, qui paie en pièces d'or les services qu'on lui rend ?... Peste! j'étais une autre commère à votre

âge!

— Oh ! taisez-vous, s'écria la jeune fille, vous me faites horreur !

— Allons, allons, mignonne, [on vous apprivoisera. Vous vous habituerez a ma

iS LES LIBERTINS

figure et h mes manières ; car je ne suis pas une ogresse, et loin d'avoir envie de vous dévorer, je vous embrasserais de bon cœur... Hé! hé! vous êtes si g^entille! Nous demeurerons ensemble, je vous donnerai de bons conseils... Voyons, ne tremblez pas ainsi!

— Oh! je vous en conjure ! s'écria Simone, laJssez-moi rejoindre mon oncle, que je n'aurais jamais dû quitter! Pierson Guelrard, qui m'accuse peut-être!... Vous ne savez pas que j'abhorre de toutes les forces de mon âme le monstre qui cause mes malheurs !

— Bon , fit la vieille, nous tenons le mot de l'énigme! Ça, ma chère enfant, ne pleurez pas... Jes larmes ne servent qu'a rougir de beaux yeux el ne remédient à rien. Raisonnoiis ensemble... ¥Gus aimez ce Pierson Guelrard, h ce que je vois ?

— Oh! si je l'aime!

— A merveille... Mais est-ce donc une raison pour désespérer le reste de vos amoureux? laut-il que l'un ail tout et l'autre rien ?... Bah ! je n'agissais pas de la sorte, et je m'en suis bien trouvée I J'au-

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rais voire fraîcheur el vos jolis yeux que je ferais autant de viclimes qu'il y a de fils de soie dans votre blonde chevelure... Hé! hé! mon enfant, vous ne connaissez pas encore la vie.

~ Oh! mon Dieu, mon Dieu! que vous •ai-je fait pour me laisser tant souffrir? murmura la malheureuse jeune fille en tombant à deux genoux sur les marches brisées de l'autel.

— On a chassé Dieu de cette église, dit la sorcière en ricanant ; mais les villageois qui m^ Tout donnée pour demeure

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auraient bien dû songer qu'une mortelle devait avoir froid entre ces murailles humides... Voila mon réchaud qui s'éteint.

— Silence! cria Franck, et respect a l'ange de lumière!

La porte de l'église tourna sur ses gonds. Jacques parut dans un attirail guerrier qui cadrait fort médiocrement avec la lâcheté d'un fuyard.

Il referma la porte après lui, poussa les verrous et marcha droit a Simone, qui le regardait s'approcher d'elle avec la crainte

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du pauvre oiseau que l'œil du vautour a découvert daos les guérets! L'effroi dont elle était saisie, a l'aspect de l'hérétique, ne laissait même pas à sa haine la possibilité de se faire comprendre.

Elle restait devant lui , fascinée, tremblante et sans voix.

— Franck a dij vous annoncer, dit le prédicateur, en montrant Simone à la sorcière, que je destinais cette jeune fille a être ma femme. Je la confie à voire vigilance, el je veux ijuc tous ses désirs, a

moins qu'ils ne tendent a une évasion, soient satisfaits h l'heure même oîi elle les formera.

— Simone, poursuivit-il en s'adressant à la nièce d'Érasme, vous n'avez pas compris mon amour, il sera sans pitié!... Je le jure, si vous persistez a aimer Guelrard, vous mourrez et je mourrai moi-même avant que vous soyez à lui.

— Rassurez-vous, mcssire, dit Florelta, cette jeune fille a promis de suivre mes conseils.

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— Jamais! c'esl une iaiposture, un abominal)le mensonge! s'écria-Simone. Pierson Guelrard a reçu mes serments devant Dieu!

— Jeune fille, répliqua durement l'Iiérétique, je saurai briser votre obstination... Maintenant, je dois m'occuper de tout autre chose que d'une victoire a remporter sur un caprice de femme. Nos frères sont aux prises avec les ennemis de la réforme ; nous avons a lutter contre l'armée catholique et contre des divisions intestines. Si nous étions vaincus à Loupestein 5 nous saurions nous défendre a Saverne...

LES LIiii:UTl«S 15

— Est-il vrai que vous connaissiez un moyen de gagner la ville assiégée?

poursuivit Jacques, en s'adressanl à Florella.

La sorcière reçut en même temps une bourse remplie d'or.

— Oui , monseigneur , répondit-elle, en prenant une clé cachée dans sa poitrine.

Elle conduisit Jacques derrière le mai-

^^ LÏS LIBEUTIIVS

tre autel, ouvrit une porte enclavée dans la muraille et montra l'entrée d'un souterrain qui conduisait a Saverne.

Sur le même emplacement que l'église existait autrefois un château-fort, que les guerres précédentes avaient ruiné. Les débris du vieux manoir furent employés à construire le temple chrétien ; de sorte que le chemin couvert qui établissait, en cas de surprise, une communication entre Saverne et le château, conservé par l'architecte qui avait jeté les fondements du nouvel édifice, pouvait, dans les circonstances actuelles, servir au même usage.

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— Après quelques heures de marche sous terre, dit la vieille h. l'hérélique, nous nous trouverons à Saverne dans une maion qui m'appartient. Je l'ai achetée avec les économies de ma jeunesse et les pénibles labeurs de ma viellesse... Je tacherai de vous y recevoir dignement, monseigneur.

— C'est bien, dit Jacques, que les salutations de Floretla jointes au titre de monsegneur g^onllaienl d'orgueil. Avant de partir, je doism'assurer de la victoire que nos frères remportent en ce moment. Reslez avec celte jeune fille îi lentn'e du

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souterrain ; Franck et moi, nous allons monter au clocher de l'église pour voir la déroute des idolâtres.

— Peste! s'écria Franck, qui, parvenu le premier au sommet de la tour, jeta les yeux dans la plaine, il n'en est pas comme vous le croyez, maître! les catholiques ont le dessus et repoussent les nôtres dans le

village.

— 31alédiction ! cria l'hérétique à son tour eu voyant le jeune comte franchir la barrière et renverser tout ce qui s'opposait

à la fougue de sa valeur: voila ce diable incarné qui va pénétrer jusqu'ici !... Les lâches ! mais pour fuir de la sorte, ils ont donc oublié que le ciel combat en notre faveur?

— Mfi foi, maître, dit le montagnard, il faut que vous soyez aveugle; car je les vois, au contraire, se faire tuer très gentiment... Tudieu ! quelle boucherie! Ce qu'ils auraient de mieux, à faire serait de se réfugier dans celte église et d'y soutenir un siège, de manière a pouvoir obtenir une honorable capitulation.

— Qu'ils meurent i)lulot mille fois,

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puisqu'ils se laissent vaincre ! dit Jacques. A quoi leur ont servi mes discours, qui devaient embraser leur âme du feu sacré, par lequel on est invincible?

— 11 eiit peut-être mieux valu, répliqua Franck , leur apprendre à se servir de l'épée et du mousquet... Du diable si on a jamais fait des soldats avec des paroles vides et des contes en l'air !

— Insolent ! cria l'hérétique en tirant la dague qu'il avait au côté.

— Tout beau, maître ! dit froidement le

LES LIBEIVTK>S ?)1

moiUagnard, dégaînanl h son lour son large coutelas. Nos conventions ne me défendent pas de me servir de ma langue, et vous joueriez un mauvais jeu en persistant a vouloir me larder Ja peau... J'ai pour moi l'habitude, et ma lame est bien affilée.

Jacques pâlit. Il jeta sa dague au loin par un mouvement d'impuissante colère.

— Maître, reprit le montagnard, vous savez que je vous suis vendu corps et àme : encore ne faut-il pas «ju'une irritation

d'un moment vous prive de mes services, à l'heure où ils vous sont le plus nécessaires. Voyez plutôt! Les luthériens sont en pleine déroute, la cavalerie est parvenue, malgré tous les obstacles, a s'approcher du village qu'elle a l'intention de livrer aux flammes, si, toutefois, je devine la cause véritable de ces nuages de fumée qui s'élèvent aux quatre coins de Loupestein. Donc, il faut nous réfugier dans Saverne, près du r^ire de Molshem, voire

implacable ennemi Rappelez-vous-le

bien, maître.

— Parlons! s'écria Jacques, qui vit

LES LlBEKTT!fS 55

avec effroi l'incendie faire des progrès rapides, et le petit nombre de luthériens échappés au massacre accourir du côté de l'église.

— C'était , eu effet , la seule position qui pût oIMr aux Libertins un moyen de défense.

Le comte de Vaudémont les poursuivait l'épée dans les reins, et, partout ailleurs, l'incendie fermait la retraite. Aussi ne pourrions-nous dépeindre les

cris de rage et les imprécations que Il '

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ces malheureux lancèrent au ciel, lorsqu'ils trouvèrent l'église fermée, lorsque leur dernier espoir de salut les abandonna.

Les clameurs des Libertins parvinrent ^ a l'oreille de Franck, il s'empressa de remonter les marches du souterrain qu'il commençait a descendre.

— Maître, dit-il a l'hérétique, partez sans moi. Floretta pourra vous éclairer avec sa torche, et vous aurez facilement raison de la résistance de cette jeune

us LIBKKTir^S 35

fiiie... xMais, en vérité, c'est une chose indigne d'enlever a nos frères le refuge que celte église peut leur offrir encore I Je saurai vous rejoindre sans trahir Je secret de votre fuite.

Le montagnard, a ces mots, regagna

l'inltTiour de l'église.

il referma l'entrée du caveau sur les fugitifs, ôlant ainsi à Simone l'espérance de lui voir arriver des lib/rraleurs. L'infortunée jeune fille appelai! à son aide avec une voix déchirante et se débattait con-

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\ii!sivemeat eatre les bras de l'hérétique. Lorsqu'elle ne vit plus la lumière du jour et qu'elle se sentit descendre dans les enlraille« de la terre, elle ne fit plus aucune résistance et se laissa traîner oîi ses bourreaux voulaient la conduire, brisée qu'elle était par le désespoir, anéantie par les poignantes émotions sous l'influence desquelles on la forçait a vivre depuis quelques heures.

Franck courut ouvrir la porte de l'église aux Libertins.

S'armaul ensuite d'une espèce de pou-

LRS LIBLRTIJCS T}1

Ire, ffiii se Irouva sous sa maiD, il protégea leur retraite et lutta seul contre les troupes du comte, acharnées au massacre.

Les vainqueurs commencèrent a reculer à leur tour, intimidés par l'air féroce, la haute taille du montairnard, et surtout par les coups effrayants qu'il faisait pleuvoir sur eux. La poutre s'abaissait avec fracas sur des rangs entiers et se relevait, sanglante, pour retomber encore, on écrasant d'autres victimes.

Furieux de voir un pareil carnage de

ses soldats, le comte de Vaudémont, dont la pique venait d'être bris 'e, et dont les exhortations avaient été impuissantes pour empêcher la déroute, saisit une lourde épée a deux mains, qu'un fuyard laissa tomber a ses pieds, et s'avança, l'œil enflammé du désir de la vengeance, a la rencontre de Frank. Mais, atteint luimême par la redoutable massue, il roula sur les cadavres entassés a la porte de l'église.

A la vue de leur chef étendu sur la poussière, les troupes catholiques revinrent îi la charge pour ie venger, honteuses

de la terreur panique que venait de leur inspirer un seul liomme.

Elles furent soutenues par le prince Claude, qui, après avoir enfin Irouvé un passage, s'empressait d'accourir à la tcte

de ses gendarmes.

Franck, se voyant sur le point d'être assailli par un aussi grand nombre d'adversaires, ferma rapidement la porle du temple, et les Libertins l'aidèrent à la barricader, de telle sorte (]ue les panneaux de fliènc rrsislèrnil \\ Inules les

LES LIBEnTI.NS

secousses et ne furent même pas ébranlés.

A l'aspect de son frère, gisant au milieu des blessés et des morts, et qu'il n'avait pu joindre plus tôt pouï s'opposer a la fougue de sa jeunesse, le prince de Guise descendit de cheval en poussant un cri de douleur. 11 se hâta de relever le jeune comte, qu'il croyait tué, mais qui, réellement, n'était qu'étourdi par le coup terrible que lui avait asséné le montagnard.

François ouvrit les yeux, bon premier

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soin fut de chercher l'ennemi qui venait de le terrasser.

— Vive Dieu! mon hien-aimé frère!

s'écria-t-il. Ne pourriez-vous me donner des nouvelles du brigand qui se permet d'assommer mes soldats et de m'assommer moi-même? De par le diable! je suis perdu d'honneur pour n'avoir pas fendu

le crâne a ce géant mal tourné ! Le

chevalier David ne s'est pas jadis laissé coucher sur la poudre par le libertin Goliath !

— Parce (|u'il ne s'est pas approché si

près que VOUS de l'ennemi, frère, répondit le puince Claude. Je prends a témoin tous ceux, qui vous ont vu combattre que jamais, a votre âge, guerrier ne s'est couvert de plus de gloire et n'a exécuté d'aussi brillants faits d'armes. Par mon saint patron ! c'eût été grand dommage qu'un preux de votre sorte fût resté parmi les morts, et je vais faire payer chèrement a ces vilains la crainte qu'ils m'ont donnée de voir la maison de Lorraine perdre sa plus fine fleur de chevalerie!

— Allons, frère, continua le prince Claude, cernons le res-e de cette canaille,

LES LIBERTIWS 43

ensevelissons-Ia sous les décombres de l'églii^! L'incendie que j'ai fait allumer aux quatre coins du bouriç se propage de manière à nous donner prompte justice

N'oublions pas que le duc, noire frère, nous attend pour emporter Saverne d'assaut.

— Retirez-vous, messeigneurs ! s'écrièrent les gendarmes en voyant les princes s'approcher de l'église; retirez-vous, sinon vous allez être écrasés par ce malotru qui démolit le mur du clocher.

].o< doux olicfs se rrrulèront assez a

ii LES LIBERTmS

temps; mais les soldats, qui s'acharnaient a vouloir enfoncer la porte, furent atrocement mutilés par d'énormes pierres que Franck fit pleuvoir sur eux. du haut de la tour.

Le robuste montagnard se servait de sa poutre comme d'un bélier et renversait des pans entiers de muraille.

Douze hommes, sur vingt qui travaillaient a s'ouvrir une issue pour atteindre les Libertins, furent écrasés sur le lieu même, et les autres blessés grièvement.

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— Qu'on se tieane a distance! s'écria le prince Claude , et que les archers décochent contre l'église des traits enflammés !... car j'ai fait le serment que pas un seul de ces mutins n'échapperait a notre vengeance. Nous raserons ce bourg jusque daus ses fondements. Quant au bandit qui a osé frapper un noble comte et qui vient de tuer nos plus braves soldats, je jure Dieu qu'il sera tiré vif à quatre chevaux!

— Si, toutefois, vous pouvez m'attcindre, monseigneur! répondit Franclv du haut de la tour. Je me ris des ^flammes

4Ô ' LEâ LIBSBTl.'^S

qui s'élèvent autour de moi comme des flèches de vos archers, et je vous défie de toucher a un seul cheveu de ma tête, Don plus qu'à celle des luthériens enfermés avec moi Voilk mon

gage!

A ces mots, il lança sur les soldats

catholiques la poutre qu'il tenait encore.

L'énorme morceau de hois serpenta pendant quelques instants dans les airs et s'abattit avec un bruit sinistre sur les ar-

mures et les boucliers, brisanl çà et la dans sa chute des crânes, des bras et des jambes.

— Damnation !* cria le jeune comte en s'adressant au prince de Guise. Permettrons-nous donc, monseigneur, qu'un mécréant d'hérétique fasse un pareil carnage de nos troupes, sans le châtier de son audace? Pourquoi la porte de cette église n'est-elle pas encore enfoncée?

— A mon aide, mes courageux piétons !

ajouta François. Qu'on me donne une

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hache, et que cette poutre, teiute du sang de DOS soldats, serve a venger leur mort, en renversant le faible obstacle qui nous sépare des mutins !

Le bouillant jeune homme marcha droit a la porte de l'église, qui résisîa longtemps à ses efforts et à ceux de ses hommes d'armes. Enfin, les deux battants cédèrent au tranchant de la hache du comte et tombèrent avec fracas dans l'intérieur de l'édifice. Mais quel ne fut pas l'élonnement du jeune guerrier et de ceux qui l'accompagnaient, lorsqu'ils virent l'église déserte. Après en avoir exploré tous les coins et

\isilé la tour, ils ne rencontrèrent pas une âme vivante. L'incendie seul grondait sous les voûtes, et l'on n'entendait d'autre bruit que le mugissement des flammes, qui serpentaient sur les murailles, comme autant de monstrueux reptiles, laissant après elles des traces noirâtres et de suffoquants tourbillons de fumée.

Déjà la tour s'ébranlait, et la voûte béante menaçait de tomber sur François et ses soldats. Ils s'empressèrent de vider les lieu\, tout en cherchant à se rendre compte de la mystérieuse disparition des Libertins.

50 LES LIBEUTLNS

Le comte de Vaudémont lit approcher Marcel, que deux gendarmes gardaient a \'ue.

— Existe-t-il un passage dans cette église, par lequel les mutins aient pu s'enfuir? demanda-t-il au vieux soldat.

■-- Ma foi, seigneur conile, j'ignore si ce passage existe. Je doute même qu'il reste un seul, excepté moi, de ceux que vous appelez mutins, et dont vous avez fait si épouvantable déconfiture. Jamais je n'ai vu pareille boucherie, moi qui fais la

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^merre depuis trente ans!... Tout ce que je puis vous dire, c'est que cette église était hantée par une sorcière. Les sortilèges et machinations d'icelle ont pu vous enlever les ennemis échappés k vos armes !

A peine Marcel eut-il parlé, qu'un effroyable craquement se fil entendre. Le clocher, miné par l'incendie, s'écroula sur la voiile eml)rasée. Il ne resta plus du bourg entier que des ruines fumantes et des cadavres gisant dans les rues.

En quittant ce théâtre de mort et de

désolation , les vainqueurs demandaient au vieux soldat qu'ils emmenaient avec eux, des renseignements plus détaillés sur la sorcière de Loupes leinj

— Du diable, si je puis vous en dire davantage, répondit Marcel. C'est une vieille mégère, laide et ridée, comme toutes les nécromanciennes du monde... ce qui prouverait, à la rigueur, que les jolies femmes sont des anges, et que Satan ne les aime pas.

ciivPiTUE Di:u\iii\iî;

A feu et à sang:.

« La ville de Saverne, dit Voizir, située cl assise en une vallée au pied des monts Daiiîsays^ sui*la rivière de iSosne, qui passe tout par-devant la ville, h quatre lieues

(rADcniagne de la cih' de Slr;'.>lK»iirij, le-

Ob LES LIDE!',TI?(S

garde direcleoient entre Midi et Orient, et s'appelait la dicte ville anciennement Taherna^ pour ce que les rois anciens, partant de la grande cité de Soltern, pour eux transporter k Trêves ou a Belge, rafraîchissaient leurs gens dans la Taverne, doni, par succession de temps, le T a été converti en S, et s'appelle Sahenia ou Sabernia en latin, et Savenie en français, laquelle ville est bastie en la semblance d'ung œuf, c'est a savoir large au milieu et ung petit plus estroicte es deux bouts, où les portes sont assises. »

Grâce à la marche des siècles, et sur-

tout au vandalisme de l'arcliiteclure moderne, nos vieilles cités perdent chaque jour un nouveau fleuron de leur couronne gothique.

Bientôt, en France, on ne rencontrera plus qu'a de longs intervalles ces monuments qui nous prouvent ce qu'on été nos pères et ce que nous sommes : tombeaux, isolés d'une nation morte, qui n'a pas même conservé le souvenir de ses aïeux; gigantesques pyramides perdues dans le désert de la civilisation, et qu'on renversera sans doute un jour, pour peu qu'elles se trouvent sur le tracé d'un canal ou du M chemin de fer.

Alors, quQ nous restera-t-il à dépeindre, a nous rancuniers écrivains, lorsque nos vieux édifices seront démolis, nos villes froides et régulières, nos maisons alignées comme un piquet d'infanterie?

lorsque nos forêts, abattues par la hache, n'auront plus ni concerts ni ombrages; que des routes sans verdure sillonneront, en tout sens, nos champs dépouillés, et que notre beau ciel de France verra son azur entièrement obscurci par les noirs et puants nuages de la vapeur?

Pauvres hommes et pauvre siècle !

Pauvres ho urnes qui renient leurs con-

vidions, mentent a leurs priacipes, proslituent leur talent pour de l'or.

Pauvre siècle, qui n'aura rien a offrir a la postérité que des inconséquences politiques et une ^4oire sans résultat I

Pauvres hommes, qui répondraient au génie mendiant, comme autrefois Homère, son pain de porte en porte : « Faites-vous •épicier ! » car, dans ce siècle de commerce et de spéculation, le commerce et la spéculation peuvent seuls vous tirer de Tindigence... Soyez poète, et l'on vous enverra frrojirir sur le prralKil d'un liospirr!

Pauvre siècle, qui ne comprend pas que pour s'appuyer sur le froid égoïsme de la propriété, sur le sordide calcul des boutiques, il sera flétri dans l'histoire par le génie qu'il aura repoussé!... Pauvre siècle enfin, qui ne présente aucun monument revêtu du cachet de la foi; qui marche sans croyance et sans espoir vers sa tombe, et qui se rit du mépris des âges futurs, pourvu qu'il expire sur des monceaux, d'or !

Pauvres hommes et pauvre siècle !

Je désire Jque le lecteur me pardonne

LES LIBERTINS Gl

cette digression, qui le force a quitter les anciens temps pour me suivre au milieu de la démoralisation moderne, dont rien, pas même une conviction franche, ne rachète la honte elles crimes. Mais encore nous est-il permis, a nous pauvres auteurs, quand notre tête est lourde de fatigue, quand la plume nous tombe des mains après une longue veille, de nous demander d'où provient cette rage d'entasser lignes sur lignes, pages sur pages, manuscrits sur manuscrits, puisque les hommes du jour veulent des chiffres et non des idées, puisque tout noble sentiment glisse sur des cœurs éteints par l'intrigue et raccornis par l'avarice, puis-

t)2 LES LIBERTINS

qu'on ne rougit même pas d'exploiter a la Bourse le deuil de la patrie (1) ! !... Alors nous suspendons notre travail pour jeter au front du siècle la boue dans laquelle nous le voyons se vautrer... puis nous reprenons la plume, et nous continuons d'écrire, moins pour les autres que pour nous-mêmes. *

Je reviens a la description de Saverne.

Au commencement du seizième siècle,

(1) (.eUe nouvelle a été écrite à l'époque de la mort du duc d'Orléj^us, et ces derniers mots y iont allusion.

LKS LIBERTINS 05

avant que cette ville fût envahie par les hérétiques et que le duc Antoine vint en fom^r le siège, elle était admirable de structure gothique et de poésie.

Lorsqu'on jetait un coup d'œil du haut de la montajjne ou du sommet des créneaux de Hohen-Harr sur la cité, qui s'éveillait au bruit des cloches de tous ses couvents; lorsque le regard plongeait au milieu de cette masse confuse de pignons et de tourelles élancées, et que les rayons du soleil, jouant sur les noirs édiQces, semblaient animer les monstres suspendus aux gouttières et mettre une auréole au

front des saints du portail; quand la rosace aux raille couleurs étincelait de tous les feux du prisme et que les tours sacrées jetaient a la brise leurs sublimes harmonies, on ne pouvait s'arrachera un specla cle qui parlait a la fois-à l'âme et aux sens. C'était un immense tableau vivant, découpé sur l'horizon des montagnes, et dont les diverses parties semblaient vouloir se réunir et se confondre; une ville qui chantait et dont la voix d'airain, mélodieuse et pure, se mêlait dans les nuages au murmure des vents et des forêts.

Souvent encore, s'il arrivait que les

masses blanchies de la brume du malin, s'élevant en tourbillons, fussent chassés par un souffle d'automne, la vallée ressemblait à une vaste mer • les monuments de Saverne, a des vaisseaux ballottés par les vagues ; les clochers, les pignons et les tourelles, aux mâts d'une flotte dispersée par l'orage. La rumeur de la ville

élait le bruit de l'ouragan, les cloches

hurlaient comme la tempête.

La principale rue de Saverne, celle où se groupaient les plus beaux édifices, élait large et S])acieuso. On y renianjuail Téglise canoniale, dédiée a la Vierge. Aux

66 LES UBEnTTNS

murs latéraux de celte église étaient adossées douze maisons, habitées par un égal nombre de chanoines pourvus d'excellentes prébendes. En face, jaillissait une fontaine d'eau vi\e, qui servait a entretenir la salubrité de la ville et qui prenait son cours devant le vieux palais ou chancellerie, sombre manoir tout chargé de siècles et qui semblait écraser le sol par ses lourdes colonnes toscanes. C'était la résidence accoutumée des évêques, avant que le château neuffùl construit, elles luthériens s'étaient emparé de celte position, dans laquelle ils avaient trouvé un arsenal complet, des canons en bon état et tous les mo} eus de soutenir un siège. Ils pouvaient

LES LlBEUllXS 67

impunément tirer sur l'armée catholique par les meurtrières du donjon.

flpPresque en face de la chancellerie, k gauche de la iontaine, s'élevait le palais des seigneurs, dont les vastes salles retentissaient du bruit des festins et des clameurs désordonnées de l'orgie, au grand scandale des bons moines du couvent de Saint-François, dont les cellules étaient

voisines du lieu de réunion des nobles, et

qui se signaient avec une religieuse terreur, lorsque des chants bachiques dominaient les sons de l'orgue et les psaumes de matines.

Les franciscains avaient plus d'une fois envoyé leurs plaintes a riIôtel-de-Ville, oîi se rendait la justice, « pour connaître, dit Volzir, et adviser au droict d'un chacun ;» mais les seigneurs prouvaient clairement au bailli qu'il leur était permis, comme aux moines, de chanter a une heure avancée de la nuit, vu, d'autre part, que leurs chansons étaient en bon français et celles des moines en mauvais latin.

L'Hôtel-de-Ville, situé a quelque dis tance du couvent, était un vaste édifice, bâti dans le goût de la renaissance, qui dominait de sa masse imposante la ville haute

LES LIBERTINS 6i)

que nous venons de dépeindre, et la ville basse, âii se trouvaient les halles et le marché.

On descendait dans cette dernière partie de Saverne par une porte immense, en forme d'arclie, pratiquée dans le milieu de rilôtel-de-Ville, et par des rues sombres, qui conduisaient jusqu'au bord de la rivière. Ces rues, garnies de maisons enchevêtrées Tune dans l'autre, comme un écolier dans un sophisme, offraient aux yeux l'aspect de brute insouciance, de repoussanle misère et de débauche sans pudeur, que le peuple, véritaldcmont

peuple, affiche eticore aujourd'hui dans

f nos carrefours.

Les Libertins avaient transporté a Saverne les scènes de désordre et.de dégradation que nous avons déjà vues se passer à l'abbaye de Maurmontier. *

Cependant Érasme, avec le secours des chefs de bandes qui l'avaient précédé dans la ville, était parvenu à organiser une espèce de défense. L'artillerie du vieux palais avait été transportée sur les remparts, a l'exceplion des cnoroies canons

de fer, placés entre les màchecoiilis des tours et sur l'embrasure des bastions.

L'Hôtel-de- Ville, qu'Érasme avait choisi pour sa résidence, était également fortifié. Une garnison luthérienne avait été placée dans les couvents ; car le sire de Molshera, ainsi que les capitaines qui recevaient ses ordres, sentaient combien il eût été imprudent de se mettre en état d'hostilité flagrante avec les catholiques restés dans la ville, etla moindre insulte faite aux moinesou aux religieuses était, a l'instant même, punie de mort. Les ÏJbertins se dédommageaient (le celle coiitniinio (ju'on

LLS LlDIiUTi.NS

leur imposait dans la ville haute, en descendant, après leur service, dans la ville basse, dont le peuple déi^radé, mendiants couverts de haillons, hommes abrutis par la crapule, femmes échevelées par l'ivresse, criait: Vive Luther ! et fêtait les nobles défenseurs de la réforme. Ce peuple seul, déjà gâté par les doctrines venues d'Allemagne, avait livré la ville sans la participation des magistrats et des bourgeois (1).

Le lendemain du massacre des Libertins

(1) Pour dire vray, la meilleure partie de ceulx delà

ville ne pouvaient rien de la venue des mutins qui, à

Taide d'ung las de menu peuple, ia suborné, avaient prJns

la ville [lar force.

Edmond du Boulvy.

LliS LlBJiiniiNïi • 73

à Loupeslein, Jacques se trouvait a Saverne, et Franck l'avait rejoint avec le peu de luthériens échappés a la déroute.

Toutes ces circonstances, ainsi que la victoire remportée par les princes de Guise et de Vaudéraont, étaient ignorées du sire de Molshem et de Guelrard, que nous retrouvons appuyés sur le balcon de rilôtclde-Ville. Le chef luthérien et son jeune compagnon d'armes examinaient avec un profond dégoût la tourbe populaire, se ruant a la sortie des tavernes ; les pa} sans ivres-morts, couchés dans la bouc des ruisseaux, ou se querellant après une

monstrueuse or^ie et se précipitant diï haut des ponts dans la rivière, qui traversait cette partie de la ville, C'«'taient des chants, des rires, des cris d'aniçoisse et des cris de débauche, un amalgame horriljle de ce que la passion peut inspirer de plus éhonté, ie crime le plus ignoble; un épouvantable concert exécuté par tout ce que l'espèce humaine a de discordantes clameurs, de lugubres hurlements, d'exclamations de joie et de colère, de trépignements d'ivresse et de sale volupté.

— Voila ix>urlantceuxa la tête desquels

LES I.IBEIITINS 79

je suis venu me placer! dit Érasme avec amertume. Et que dira de moi l'histoire, lorsqu'elle se verra forcée de ra'accoler a de pareils hommes ?

— Llle dira, général, que vous étiez digne de commander a d'autres soldats.

— Tel ne sera pas son langage,» crois-le bien, ami. L'histoire appellera Gerbcr de Molshem chef de brigands, sot fanatique, guide inexpérimenté de bandes de villageois, (lo Liitrilins sliijMdcs comme lui...

el l'histoire aura raison! car il y a deux ans je pouvais résister à l'influence de Jean Leclecc, je pouvais mettre en doute ses promesses de succès... Il est vrai que j'ai voulu venger sa mort; voila ce que l'histoire ne dira pas.

— Sire de Molshem, demanda le jeune homme en jetant un long regard de tristesse sur les tentes de l'armée catholique, que l'on apercevait au loin dans la plaine de Montmartyr, l'histoire vous pardonnerait-elle, si vous rendiez la ville au duc Antoine?

— Elle Die flétrirait alors d'un nom bien plus odieux, dit Erasme, du nom de traître !

— Que faire alors ? dit Pierson Guelrard avec accablement.

— Ami, continua le sire de Molshcm, tu me fais ces questions parce que les yeux, comme les miens, se portent sans cesse du côté du camp. Ces tentes lui

servent de refuge Elle est Ta! Ma

nièce, ingrate jeune fille, qui m'al)andonne au moment poul-ctrc où sa main

devait me fermer les yeux... Car j'en ai le pressentiment, ami, je ne sortirai pas de Saverne.

— A moins que tu n'en sortes mort ! dit une voix menaçante qui paraissait venir de dessous terre.

Erasme et Guelrard tressaillirent au son de cette voix.

N'apercevant personne a leurs côtés, ils enlrèrent dans la grand'salle de l'Hôtelde-Ville : personne encore.

— Sire de Molshem, reprit la même voix, — mais alors les paroles élaient évidemment proférées dans l'intérieur de la salle, — je t'avais averti que nous devions nous revoir!,.. Te crojais-tu donc à l'abri de ma vengeance, a présent surtout que j'ai contre toi do nouveaux motifs de haine? Sept mille de nos frères viennent d'être massacrés, grâce a l'espion catholique, dont tu n'as pas su deviner les pièges. Il a divisé tes forces, et, demain, le ravage et l'incendie se promèneront dans Saverne, comme, hier, ils se promenaient dans l.ou]>eslein. D'ici, lu peux voir la fumée qui s'élève des décom-

bres... Ilegarde!

80 LES LIBEUTINS

— C'est vrai ! dit Érasme, dont les jeux. se remplirent de larmes brûlantes; pauvre Marcel !

— A loi, maintenant, Pierson Guelrard, ex-receveur de Sainte-Glossinde ! poursuivit l'invisible interlocuteur. Tu as préféré l'amilié du sire de Molshem à celle de Jacques le libraire, et Jacques te poursuit d'une haine implacable. Qu'un fol amour ne le fasse pas conseiller un crime! On ne rendra pas la ville au duc Antoine, et tu ne reverras jamais celle que lu aimes... car elle est en mon pouvoir.

— Tu mens ! s'écrièrent a la fois Gerber et Pierson.

— Sachez, profanes, que l'homme visité par l'esprit du Seigneur ne peut mentir!... Je vous le répète, Simone est en mon pouvoir, dans les murs de Saverne... et la puissance surnaturelle qui a pu la transporter ici saura la dérober a toutes vos recherches.

— Oh! montre-toi, lâche! cria Gerber horsdolui,en parcourant In salle a grands pas et frappant les murs de son épée.

Il 6

— II ment! c'est impossible! murmura Gueirard, dont le visage était inondé d'une sueur glaciale.

— Je vous attends l'un et l'autre sur le rempart, dit la voi\, qui s'éloignait insensiblement. A vous, sire de Molshem, je vous prouverai que je ne suis pas un lâche I et toi, Pierson, tu pourras voir, tressée à mon bras, une mèche des blonds cheveux de ta fiancée... Je jure qu'elle sera ma femme aujourd'hui même.

— O mon Dieu ! s'écria Gueirard, c'est a en mourir !

Il tomba roiile et glacé sur le parquet de la salle.

Déjà le sire de MolsheDi avait quitté précipitamment l'Hôtel-de-Ville et se dirigeait du côté du rempart.

L'instant d'après, un panneau de la boiserie, soulevé lentement, donna passage à deux hommes qui refermèrent avec précaution la porte mystérieuse par laquelle ils s'introduisaient dans la salle.

A la vue de Pierson Guelrard éleadu

8i LES LÎBERTINS

sans mouvement, les yeux de Jacques élincelèrent de joie.

Une infernale pensée lui traversa l'esprit.

— Franck, dit-il, que cet homme passe de l'évanouissement a la mort!... Tu porteras ensuite son cadavre a celle qui n'a pas craint de me préférer ce damoiseau sans cœur et s^ns tête.

— Maître, répondit le montagnard, du

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