‹ Les libertinsChapitre 7 sur 8 · II · texte numérisé non relu

II

104 LES Ll"DERTINS

— Oh! ôh ! s'écria-t-il 5 belle demeure, sur mon âme ! C'est un charnier, maître, que ton domicile, un véritable réceptacle de hiboux et de vampires !

— Vos paroles sont malséantes, Christian ; mais je pardonne à Télourderie de Yotre âQ;e : vous apprendrez plus tard à respecter la science.

— La science, maître?... C'est de la magie que tu façonnes, et de la moins blanche, encore!... Mais il s'agit d'autre chose pour le moment ; le sire duc veut t'enlretenir avant son départ pour la • chasse.

LBS LIBEIXTmi 195

— Et n'avez-vous donc rien à me dire auparavant, Christian? L'émeraude que je vous ai donnée produit un miraculeux effet sur votre toque, beau damoiseau ! Ne me confierez-vous point où en sont les amours de monseigneur avec ta dame de Maxé ville ?

— Il j a rendez-vous aujourd'hui, pendant la chasse, dit le pa^^e.

— Et de qui tenez-vous ce renseignement, Christian ?

— De la propre bouche du messager d'amour... Maîlrc, j'ai perdu hier trois écus d'or au jeu...

— En voila six, Christian ; ménagezles, mon enfant.

— Merci, dit le page en ouvrant son escarcelle : pourvu que ce ne soit pas de la monnaie d'enfer qui redouble mon

guignon I A présenT, maître, en

route.

Heb-AIuck sortit avec le page. En passant près du mur des Dames-Prêcheresses, ils les entendirent chanter matines ; Christian se découvrit avec respect, et le juif maugréa.

— Peste soit des sottes nonnains! s'écria-t-il; elles réveillent tout le voisi nage

LES LIBERTIi^S 107

avant l'aurore par leurs criailleries et fausse musique.

— Silence, païen ! dit le page, où je fais savoir à monseigneur que tu blasphèmes contre notre mère, la sainte Église.

— Et moi, j'aurais soin de lui apprendre, Christian, que vous vendez les secrets d'amour a raison d'une émeraude et de quelques écus d'or.

— Marché conclu ! s'écria le page. Je serai fouotlé ; tu seras pendu ou brûlé, comme mauricien et fabricant de sorti-

lèges...

198 LES LIBEOTINS

— Allons, Christian, pas de mauvaises plaisanteries! Si vous ne m'aviez plus, votre escarcelle logerait plus souvent le diable qu'autre chose.

En devisant de la sorte, ils atteignaient une porte secrète par laquelle Christian introduisit son compagnon. Les hommes d'armes rangés dans les galeries du palais leslaisserentpassersansobstacle, et bientôt ils entrèrent dans une vaste salle octogone dont la voûte était supportée par un double rang de piliers. Chacune des parties de celte colonnade était ornée d'un trophée d'armes, et les niches pratiquées dans l'épaisseur (les murs contenaient les statues

LBS LÏBRT\Ti:fS 109

dquestres de tous les ducs de Lorraine, depuis Régnier au long cou jusqu'à Matthieu II, père de Fcrrv. Celle pièce servail d'antichambre aux appartements du prince, et déjà grand nombrede seigneurs attendaient son lever. Ils étaient tous eu costume de chasse et s'entretenaient a voix basse.

ileb-Aluck prêta l'oreille en passant près d'eux et recueillit quelques mots qui lui suffirent pour machinera l'instant même un projet infernal. Il savait combien les seigneurs nourrissaient de mécontentement contre Ferry. Ce prince s'él;iit attiré l(Mir haine en rdoptani !( > !. i-^nres les

200 LKS LIBERTINS

plus rigoureuses pour empêcher les rapines et les brigandages qu'ils exerçaient envers les peuples. Le juif comprit qu'il ne fallait qu'une étincelle pour faire éclater la conspiration. Tirant par son manteau le seigneur de Maxéville, qu'il aperçut au milieu du groupe , il lui dit rapidement et sans que le page , qui marchait en avant, pût l'entendre :

— Vous êtes homme a payer largement

un secret qui concerne votre honneur

Quand je sortirai, suivez-moi.

Sans attendre la réponse, il se dirigea vers la ciiaïubre Ii coucher de Ferry. Les

LES LIBERTINS 20i"

gardes placés a l'enlrée croisèrent leurs hallebarbes; mais Christian montra le cachet de Lorraine et pénétra dans l'appartement du prince, suivi de lleb- Aluck.

Ferry venait de se lever. Le grandmaître de la garde-robe, debout a ses côtés, tenait le manteau d'hermine, en attendant qu'il pliil au duc de le revêtir. Le prince t'iait assis dans un vaslc fauleuil d'ébène, et deux pages a genoux lui chaussaient les éperons, pendant que plusieurs autres, placés en ligne derrière les premiers, portaient les différentes pièces de son armure ainsi que les cinq

202 LES LIBERTirfS

étendards reproseiifant îe nombre des fiefs qu'il tenait, ûq l'Empire (1). La. chambre était tendue de tapisseries de haute-lice représentant plusieurs épisodes des croisades. Elle recevait le jour par deux fenêtres étroites dont les vitraux: coloriés laissaient passer mille capricieux rayons qui venaient jouer sur l'ogive de la voûte. Au fond de la pièce, le lit surmonté du blason ducal, était a demi-cache

(1) Alphonse, roi il' Espagne, oy;vit élé élu roi Jes Romains, Feny'dut v";i'lre;-ser à Uii pour oiid-nir l'iîivesliture de ses fief.'î. > senoiix devant le Irône d'Alphonse, il reçut succssivemeiil iii;q baonières: l'uiie d'eiilre elles désignait son emploi de grand sénéchal de l'empereur, auquel il devait servir le premier plat dan.s les jours de cérémonie. En recevant cette bannière, il prenait ea outre rengagement, dans le ca.-; où ICiipercur déclarerait la guerre au roi de France, de faire l'avant-gardc eo iii!;ii!l i'! l'ariK rr g;;n:c au rilcur (i'dM Cai.Siét).

LES LIBEI\TIÎ<S 205

par les épai\ rideaux de damas a franges d'or; et, sur une peau d'ours au pied du lit, deux grands lévriers blancs seml)laient solliciter un regard de leur maître.

ferry II, dit le Chauve, avait sans doute été surnommé de la sorte parce qu'il portait les cheveux très courts. Ses Ir.ails, dune exquise proportion, présentaient un mélange de douceur et de fermeté qui provoquait la conHance et commandait le respect. Sévère justicier dans ses domaines, il punissait avec rigueur le moindre uianquemerit k ses ordonnances, et les grands de sa cour nvai(Mjl h lui rendre

201 LES LiBERTirfS

compte de la moindre injustice qu'ils commettaient a l'égard des peuples.

Au.Mîoment oîi Christian introduisait Heb-Aluck, Ferry causait avec un envoyé du roi de France. Celui-ci racontait au prince les causes de la fameuse dissension qui existait alors entre BonifaceVlII et Philippe-le-Bel, et comme quoi ce dernier, plutôt que de reconnaître l'autorité temporelle du pape sur le royaume de France, venait de faire brûler publiquement a Paris la bulle Aîiscuha fili.

— Par Abraham! s'écria le juif, auquel il devint impossible de se taire en entendant le nom de Philippe-le-Bel, le faux-

LF.S LlBliRTJ.NS 205

monnayeur s'entend trop bien à dépouiller les autres pour se laisser dépouiller luimême !

— Quel est ce mécréant, s'écria l'envoyé , qui ose ainsi parler du roi de France?

— Un do ceux qu'il a volés sans pudeur et sans honte , reprit hardiment Heb- Ahich.

— Monseigneur, dil au duc Ferry l'envoyé, que celte réponse enflamma de colère, je vous demande cet homme pour qu'il vienne rendre compte au roi mon maître de ses paroles outra^^eantes.

— Tout beau, messire 1 dit Ferry ; je ue refuse pas de vous donner satisfaction ; mais le roi Philippe n'a pas droit de haute justice sur mes sujets. Allons, vous autres, continua-t-il en s'adressant aux pages, dépouillez-moi proinptement ce malavisé bavard et lui administrez deux* cents coups de verges ! Ce n'es f pas trop pour lui apprendre une auJre fois à brider sa langue!

— Grâce, monseigneur ! s'écria le juif avec un comique effroi... Ce n'est pas pour me bâiller des verges que vous m'avez mandé!

— Laisse-toi faire, dit le duc en riant; tu me tireras ensuite mon horosc ope.

Enun clin d'œil les pa^es eurent arraché la robe d'isaac Heb-Aluck. Le sournois Christian leur dislribua des verges, et le malheureux magicien reçut le nombre de coups désigné au grand amusement de la valetaille du palais et des seigneurs accourus aux cris du patient. L'exécution terminée, les pages replacèrent la robe du juif sur ses épaules.

— Tu n'en aurais pas été quitte à si bon bon marché près du roi de France, dit Ferry.

— Grand merci, monseigneur !ré[)ondil lleb-Aluckavec une rage concentrée.

208 LIÎS LIBKi'.TOS

— Maintenant, continua le prince,' dismoi ce que tu as lu dans les astres a mon sujet. J'ai confiance en tes prédictions, et tu sais qu'il m'arrive assez souvent de régler ma conduite d'après ce que tu m'annonces.

— Sire duc, dit le juif d'un ton solennel, les astres m'ont appris que vous aviez privniitez et doulces nccoinlaiices avec la dame

de l'un des seigneurs de votre cour.

— Tu mens par la gorge ! s'écria le duc, qui se leva furieux : la dame est restée jusqu'alors vertueuse et pure...

— En outre, reprit ileb-Aluck sans s'é-

LES LIBEUTINS ^09

mouvoir, j'ai vu que lesdites privauiez et accoiniances vous occasionneraient force chagrins et déboires. S'il y a mensonge dans mes paroles , monseigneur, il faut vous en prendre aux. astres, et non pas a moi.

Heb-Âluck sortit à ces mots, laissant tous les spectateurs et Ferry lui-même ébahis de son audace. A peine avait-il ^agné sa demeure, qu'il fut rejoint par Andrian des Armoises.

— Ton secret ! s'écria le chevalier, et dis-moi promplement le prix que tu veux, y mettre.

— Apposez d'abord la sceau de vos

armes au bas de ce parchemin, répondit Heb-Aluck, qui venait de tracer rapidement quelques lignes : c'est un contrat de quatre mille livres dont vous me donnez sûreté sur votre terre de Maxéville. Je vous aurais demandé le double de cette somme si je n'avais pas à. me venger moimême du honteux traitement qu'on vient de me faire subir.

Andrian des Armoises scella le parchemin du pommeau de son épée. Le juif, après avoir serré le contratdans un énorme bahut de chêne qui lui servait de coffrefort, se prit à regarder le seigneur de Maxéville avec un air de pitié moqueuse.

LES LIBEUTIi^S M 1

— Vous étiez présent tout a l'heure lorsque j'ai dévoilé le mystère des astres ? lui demanda-t-il.

— Oui, répondit Andrian, qui devint horriblement pâle,car il devinait de quelle nature allait être la conlidence du juif.

« — Alors, messire, reprit Heb-Aluck, la dame de Maxéville vous suppose trop vieil et trop biglou, puisqu'elle est convoiteuse ez ébats d'amour vis-h-vis du sire duc, qu'elle trouve jnoull gentil prince. »

— r>n preuve? dit Andrinn d'une voix lenible.

— Vous l'obtiendrez vous-même, sei-

212 LKS LIBERTINS

gneur, si vous avez soin d'épier les démarches de Ferry pendant la chasse : je vous promets qu'il négligera cerfs et sangliers pour courir après le gibier d'amour et rejoindre votre femme sous quelque épais fourré.

Et comme Andrian des Armoises s'élançait dehors sans vouloir en entendre davantage, Heb-Aluck lui cria :

— Je vous conseille de ne pas répandre le san^g, monseigneur!... Un noble prisonnier paie toujours tôt ou tard une forte rançon, et je serais au désespoir de faire vendre votre terre de Maxéville!

Cependant Ja cour du palais était remplie de seigneurs occupés a contenir l'impatience de leurs chevaux, d'écuyers-tranchants qui chargeaient sur des mules les provisions de bouche, et de varlels tenant le lévrier en laisse : lous attendaient le signal du déparl. Enfin le duc Ferry parut, monté sur un cheval d'Espagne qu'il conduisait avec grâce. Il élait couvert d'une partie de son armure, car alors la chasse était aussi dangereuse que la guerre; seulement il portait, au lieu de casque, un bonnet de pourpre brodé par les mains de Marguerite de Navarre. Une riche écharpe soutenait son épée, et son manteau, jeté négligemment en arrière, dé-

^ii LZS UfiBUTlNS

couvrait la chaîne précieuse qui tombait sur sa poitrine.

Le cortège , en sortant du palais, déboucha par la rue des Juifs et se dirii^ea vers la forêt de Haye. En tête marchait le grand veneur suivi des varlels et de la meute haletante. Cette troupe se grossissait a chaque pas d'une multitude de serfs et de mendiants qui suivaient la chasse pourrempHrl'ofSce de traqueurs. Venaient ensuite les pages tenant sur le poing les faucons chaperonnés , le grand louvetier portant sur l'épaule une hache à deux tranchants, puis la plupart des serviteurs du palais, éciiycrs conduisant les chevaux

IKS LIREIITIXS 215

de rechange, officiers de bouche qui devaient tenir prêt , pendant, le repos de la chasse, un festin pour le? ducs et seigneurs, le tout suivi d'une foule de coinnières et de ribaudes recruîées dans les rues au passage du cortège, alors qu'elles s'exclamaient sur la bonne tournure des damoiseaux et gentilshommes. Ceux-ci se promettaient de leur donner la cotteverte une fois que l'on serait parvenu dans la foret. Après celte seconde troupe venaient ceux qui sonnaient de la trompe et du cor pour annoncer la mori du cerf ou réunir les chasseurs, puis les arbalétriers, les archers, les hallcb.irdiers, que l'on écbelontiail dnn«; les n\onui's i\\\ bois

ftIO • LES LiBEr.Trr^s

et qui- ne devaient tirer sur la bête que dans le cas de légitime défense; enûn, le duc, avec les grands officiers de sa maison et la foule des seigneurs qui marchaient a sa suite.

Ces derniers ne paraissaient nullement disposés a faire leur cour au prince ; une rumeur sourde et menaçante circulait dans leurs rangs, et le sire de Maxéville, i'œil en feu , 3a rage sur le visage, courait de l'un à l'autre, leur glissait quelques mots a l'oreille et leur pressait mystérieusement la main. Quant a Ferrv, sombre et rêveur, il chevauchait sans prendre garde à ce qui se passait [srès de lui.

LES L!Ui:UTINS »217

Les dernières paroles du juif avaient fortement frappé son esprit. Il résolut de rompre une intrii^ue dont la découverte jetterait sur lui des loris et diminuerait l'autorité dont il avait besoin pour accomplir l'œuvre d'alTrauchissement qu'il avait entreprise.

— La dame de ^laxéville n'est point coupable encore, pensait Ferry; je la verrai pour la dernière fois, et je saurai l'engager a suivre mon exemple et à rentrer dans la voie du devoir.

Et comme on np|)rochait de la forêt, le duc appela d'une voi\ impérieuse Andrian des Armoises.

Les' conjurés s'arrêlèrent et pâlirent; ils crurent que Ferry soupçonnait leurs desseins, et cet appel direct, fait au chef de la conjuration, leur semblait d'un funeste augure ; mais ils se rassurèrent lorsqu'ils virent le duc, après avoir glissé deux mots à l'oreille d'Andrian, donner de l'éperon à son cheval et dépasser le cortège. Bientôt

il disparut dans l'épaisseur du bois.

— Le juif avait raison , dit entre ses

dents le seigneur de Maxéville.

Il s'arrêta longtemps indécis, ne sachant s'il devait suivre Ferrj^ pour s'opposer au rendez-vous, ou rester avec ses complices pour mieux assurer sa vengeance : il prit enfin ce dernier parti.

— Victoire ! s'eci ia-t il , j'ai reçu l'ordre de diriger la chasse à l'opposé de la route que notre bien-aimc sire vient de prendre.

— Messeigneurs, dit Tiiiébault, le seul peut-être au milieu de tant d'ennemis acharnés qui,senlît de la répugnance a mettre le complot h exécution, songez

a'un pareil acte ne peut être approuvé ni f'e Dieu ni des hommes... Au moins épargnez sa \'\e !

— Sommes-nous donc des assassins?

crièrent tous les autres.

— Mieux vaudrait pour lui tomber sous

le poignard! dit Andrian des Armoises : la mort serait préférable k la deslioée qui l'attend!... Voyons, messeigneurs , que chacun de nous paraisse occupé de la chasse.

La meute comniençail a donner de la voix au fond du taillis, et les pages, dispersés sur les collines et dans la plaine, encourageaient l'oiseau déchaperonné qui s'élevait vers la nue.

Les conjurés se séparèrent après qu' Andrian des Armoises leur eut assigné l'endroit où ils devraient se réunir. Tout semblait favoriser leur criminel projet. Ceux

LES LIBEUTINS 221

des grands qui ne faisaient point partie de ]a conspiration , remarquant a peine l'absence de Ferry, suivaient la chasse avec ardeu.:; et, vers le soir, comme si le ciel eût aussi conspiré contre le prince, un orage éclata sur la foret. Les chasseurs regagnèrent la ville en désordre. Un faux avis, habilement réjiandu par les conjurés, éloigna tous les serviteurs, convaincus que leur maître les a\ait précédés à Nancy : de sorte qu'a son retour sur le lieu de la chasse, le duc de Lorraine se trouva seul.

Il ne put se défendre d'une certaine inquiétude, car la nuit commençait a devenir

LES libeutins

obscure, et c'était l'heure où les bandits et mauvais garçons rôdaient dans les bois pour dévaliser les voyageurs et les occire traîtreusement par derrière.

^ Le duc avait passé la journée dans une cabane de bûcheron , près de la dame de Maxéville 5 qui l'avait grandement ému par son désespoir et ses pleurs, ses reproches et ses plaintes. Mais restant inébranlable dans sa résolution, le prince lui déclara :

« Qu'il ne se lairroyt oncques aller au » courant de l'amour, ayant très aperte- » ment veu que les doulx soubrires des

1) ieunes daines brouUloyent la cervelle j> de l'amaDt et occasionnojenl des mes- » chiefs dans les Estais. — A quoi répon- » dovt Blancbe car la dame de Maxéville » avovt nom Blanche), en lui remenli- )) vant les délicieulses paroles et les » souefves fassons qu'il emplojoyt iadis » pour captiver sa iiiuliel)re nature ; puys » la paovre dame plouroyt et l'accusoyt X) de traitrize. Li duc avoyt beau la re- » quiesrir de ménasger sa foiblesse, Blan- * che plouroyt toujours et se lamenloyt » no plus ne moins qu'une palumbe qui » pordoyt son ijenlil p;ilumbeau. A la fyn » des fyns, après celle iournée qui lui fut » ardeuc et navrante, li duc pryt moult

s 14 lES LIBERTI.NS'

» douloureusement son cœur k deux » mains, puis il baisa Blanche au front » comme une amye et s'en alla meslan- > coUieux, pendant que la paovre haban- » donnée se pasmoit soubs le faix des « douleurs et laschoit de gros sospirs en

» regasgnant son manoir. »

Le duc, surpris de ne reiicontrer aucun ^firses ^ens, sonna du cor et suspendit un instant'sa marche pour écouler si l'on ré- ' poudrait a son appel ; mais le silence continua de régner autour de lui, ce qui rétonna d'autant plus qu'il lui semblait Yoir des ombres errer dans la forêt.

Bieulôl ces ombres se rapprochèrent, et

Ferry put voir distinctement des hommes

armés de toutes pièces ^ui l'entouraieot

en silence.

— Qui êtes-vous? et que me voulezu m

VOUS? s'écria le duc de Lorraine en se mettant sur là défensive. .

— Ne déi5^ainez pas, beau sire, dit l'un des agresseurs : votre bras énervé par les plaisirs de l'amour ne pourrait lutter contre tant d'ennemis.

— Arrière, chevalier déloyal! cria le prince, qui venait de reconnaître Andrian des Armoises... Oses-tu bien attaquer ton maître et seigneur?

— Ne le prenez pas si haut, noble duc. Vous êtes seul et nous sommes vingt, tous ayant à nous venger, qui d'une injustice, qui d'un outrage sanglant, qui d'une tache

à leur honneur... Ah! vous chassez sur nos terres le gihier d'amour, et vous ne voulez pas qu'on dresse un piège au braconnier?... Rendez-nous votre épée, monseigneur!

— Mon épée! traître!... tu ne l'auras qu'avec mon sang!

Ferry se rua sur les conjurés; mais a l'instant même, accablé par le nombre, il fut arraché brutalement des arçons, couché sur la poussière et chargé de liens.

— Lâches et brigands! criait In malheurcui prince, dont les clforls n'avaient

2i8 LES L!B1-:rti\s

d'autre résultat que de serrer davantage encore les nœuds qui lui bridaient les membres, n'avez-vous pas honte de vous mettre ainsi vingt hommes armés contre un seul homme sans défense?

— Qu'on le bâillonne et surtout qu'on lui bande les yeux ! dit le seigneur de Maxéville.

Cet ordre reçut immédiatement son exécution ; puis les conjurés garrottèrent le duc en travers de son cheval, et rentrèrent dans la forêt. Andrian voulut veiller lui-même sur le prince captif; ses complices marchaient les uns en avant pour éclairer la route, les autres par derrière

afin de prévenir toute surprise. Ils voyagèrent ainsi jusqu'au jour, ne sortant de la forêt que pour y rentrer ensuite, suivant les mêmes détours, repassant dans les mêmes sentiers, suspendant leur marche et se blottissant sous les arbres au moindre bruit qu'ils entendaient. On eût dit une troupe de fanlômes se rendant en silence h quelque ténébreux mystère, ou des voleurs timides guettant l'occasion de commettre un crime et craignant de donner l'éveil a des témoins accusateurs.

Nous ne pourrions dire au juste dans laquelle de ces deux catégories les rangea Jehan qui les \it déboucher d'une avenue

250 LE! LIBERTI^ri

solitaire. Toujours est-il qu'avisant un fossé sur la lisière du bois, il s'y étendit à plat ventre, et, soulevant un peu la tête, il lâcha de percer, au moyen des deux yeux qu'il avait encore a cette époque, le douteux crépuscule qui l'empêchait de distinguer parfaitement ce muet cortège.

Par malheur, sa curiosité le trahit. Andrian des Armoises l'aperçut, et sans quitter la bride du cheval qui portait le prisonnier, il fit un signe à ses complices pour les avertir de la présence du serf.

Jehan, glacé d'épouvante, les entendit discuter froidement la nécessité de le mettre a mort.

LES LIBERTINS 25t

— De par le ciel, mes bons seig^neurs, s'écria-t-il, aurez-vous bien le couraï^e de me tuer ainsi sans confession et sans vous inquiéter si ma pauvre âme est en état d'aller paraître devant Dieu?

— Que faisais-tu là, maraud? lui dit brusquement l'un des conjurés.

— Hélas ! messire, je suis un misérable artisan. Je me lève avant le jour pour aller chaque matin ramasser du bois mort ; car l'hiver approche, et j'ai de jeunes enfants qui mourraient de froid dans mon humide cabane, si je ne faisais mes provisions d'avance.

2rr2 L!:s f-îr.cuTL\s

Les seigneurs se consultèrent de nouveau : puis ils saisirent le serf, qui se croyait à sa dernière heure. Mais ils se conteuLcrent de lui dislfiijuer quelques bourrades, et rattachèrent a un arbre, le dos tourné vers la roule qu'ils devaient suivre. Jehan donc en fut quitte pour la peur. Mais bientôt le pauvre homme eut a redouter un genre de mort plus terrible. Après avoir inutilement tenté de briser ses liens et poussé des cris auxquels l'écho seirf répondait, il craignit d'être dévoré par les bêles sauvages, ou tout au moins de mourir de faim. Délivré cependant vers le soir, il oublia cette journée d'angoisses et s'empressa de rejoindre sa famille.

trS LIBF.UTLNS 2ô5

Malheur et désespoir! Jehaa trouva sa femme pleurant sur des ruiues, et ses enfants, presque nus, grelottant au seuil dévasté de sa chaumière.

Le serf, accablé par ce coup inattendu, s'arrêta muet et consterné devant sa compagne qu'il interrogeait du regard. Celleci lui montra d'abord les autres habitalions enveloppées dans le même désastre, puis elle tourna les yeux lentement et comme avec crainte vers le donjon de Maxéville. Jehan comprit sans peine que l'auteur de cet acte de violence était Andrian des Armoises. En efTet, parles ordres de ce dernier, (ouïes les maisons bâ-

ties aux environs de la tour a une distance moindre de cinquante toises avaient été briilées ou démolies le jour même.

— Viens, femme, dit le serf; prends tes enfants, et suis- moi!

Le sire de Maxéville était en liesse. De nombreux convives lui faisaient raison, la coupe à la main, lorsque Jehan pénétra dans la salle du banquet. Ce dernier ne reconnut pas ceux qui l'avaient garrotté le malin ; les conjurés avaient d'ailleurs changé de costume, et ce ne fut que plus tard que l'ouvrier conçut des soupçons sur Andrian des Armoises. Quant aux seigneurs, ils le reconnurent et chuchote-

LES LIBKIVTI5S 255

renl entre eux. lorsqu'ils le virent s'approcher du maître du château.

— Monseigneur, dit le serf en élevant la v.">ix avec hardiesse, vous avez commis une indigne action !

— Une indigne action? répéta le sire de Maxéville en posant sur la table le hanap ciselé qu'il allait porter à ses lèvres... Malheur a toi si tu connais mon secret ! continua-l-il avec un accent animé par la colère et l'ivresse.

— Andrian ! s'écrièrent h la fois tous les convives, laisez-vous, et laissez parler cet homme !

25Ô LKS LIBERTIi^S

— Oui, reprit le serf, ma cabane vicnl d'être abattue par vos ordres, et c'est une lâche cruauté, monseigneur! c^^ ma femme et mes enfants ne savent plus où reposer leur tête. Vous seul pouvez leur rendre ce que vous leur avez ôlé : je viens donc mettre entre vos mains le sort de ma famille.

— Est-ce la tout? fit en éclatant de rire le maître du château. Dieu me pardonne, je dois suspendre mes libations et briser ma coupe, car j'allais oie trahir en présence de ce manant... Et que veux-tu que je fasse de ta femelle et de tes petits, animal? continua-t-il en se tournant vers Jehan.

L' S LIBEUTINS i7il

— Je vous somme de me rendre jus lice ! cria le serf, i udigné des paroles qu'il venait d'entendre, ou j'irai trouver le duc Ferry, qui saura vous y contraindre.

Cette menace fut accueillie par un nouvel éclat de rire et par les ricanements de tous les seigneurs.

— Va porter plainte et débarrasse-nous de ta présence, dit Andrian des Armoises. J'ai donné l'ordre à mes archers d'éloigner h coups de flèches ceux qui s'aviseraient d'aj)procher à plus de deux cents pas de la tour de Max.éville. Ceci, retiens-le, dans

!^58 LES LIBEATirtS

le cas où la fantaisie te prendrait de vouloir rebâtir ta liulle.

Andrian lit un signe aux. gardes qui se trouvaient k la porte de la salie, et ceux-ci se mirent en devoir de chasser le serf. Furieux de se voir en butte a leurs mauvais traitements, Jehan voulut faire une résistance inégale et reçut un coup de lance au milieu de l'œil gauche.

Le malheureux erra longtemps sans asile et sans pain, traînant après lui sa. pauvre famille, montrant sa blessure à tous et criant vengeance. Mais tous le repoussaieuf, car, en ces temps d'esclavage,

on s'éloignait de la vicliine pour ne pas encourir la haine du bourreau. Jehan ne trouvait même plus à exercer son métier. Un jour qu'il parcourait les rues de Nancy, poussé par le désespoir et rendu presque fou de misère et de souffrance, il aperçut Heb-Aluck et vint le tirer par la robe.

— Maître, dit-il, je sais que vous êtes nécromant et magicien... Pourriez-vous m'euseigner comment il faut s'y prendre pour se donner au diable?

— Et que veux-tu qu'il fasse de toi ? lui rtîpondit le juif.

— Ce qu'il ferait de moi, maitrôî II me

240 LES LIBKIITINS

vendrait au prix de mon âme le plaisir de me venger d'un puissant seigneur qui m'a réduit a l'état où vous me voyez.

— Et quel est ce seigneur ?

— Andrian des \rmoises.

— Je t'achète, dit Heb-Aluck, en lui ordonnant de le suivre.

A partir de ce jour, le serf se livra corps et âme a celui qui lui promettait la vengeance. Heb-Aluck, mécontent du seigneur de Maxéville, auquel il ne pardonnait pas de conserver un secret sans le lui communiquer, cherchait à connaître dans quel

LKS LIBERTINS 241

lieu les conjurés avaient conduit le duc de Lorraine, se promettant de leur faire payer cher la défiance qu'ils lui témoignaient. Lorsque Jehan lui eut narré la rencontre qu'il avait faite dans le bois de Maxéville, Heb-Aluck soupçonna que la tour d'Andrian des Armoises était la prison de Ferry. La défense d'approcher des environs de cette tour et la ruine des chaumières qui l'avoisinaient devinrent autant do preuves a l'appui des soupçons du juif, et bientôt il passa du doute a la certitude, au moyen des révélations de Thiébault, que le remords d'avoir pris part a l'arrestation du prince rendit .plus actif à lui procurer une i)romple délivrance. Du

Il 1G

reste, il q'v avait dans l'âme de Heb-Aluc k

aucun sentiment généreux, mais bien un

ignoble calcul, une basse et détestable

avidité. 11 se flattait que la perte d'Andrian

des Armoises serait le moyen le plus expé-

ditif de se faire payer des sommes qui lui

étaient dues par ce seigneur, espérant les

recouvrer en exploitant la reconnaissance

de Ferry. La suite nous prouvera que

Heb-Aluck avait mal jeté les bases de son

calcul.

Nous reprenons ici le fil de notre histoire, que nous avons interrompue pour rendre compte des événements antérieurs, et faire plus ample connaissance avec les p'err-

sonnages que nous mettons en scène.

Jehan venait de recevoir les instructions du seigneur de Laxou. Plein d'espoir et d'allégresse, le couvreur montait sur la tour de Mavéville, sans se douter que deux hommes avaient de sang froid médité sa mort et se proposaient de le briser comme un instrument inutile, après s'être servi de lui chacun a leur manière. A peine eutil gravi le donjon, qu'il se laissa couler, au risque de sa vie, jusqu'au bord de la toiture et se pencha sur une élévation de cent cin(|ua!ite pieds pour examiner

une élroite fenêtre garnie de barreaux

• de fer et pbcée \x quelques toises au-dcâ-

244 LES LIBKUTLNS

SOUS du lieu périlleux où il se trouvait.

Jehan, voulant attirer Fattention du prisonnier dont cette fenêtre éclairait la sombre demeure, ne trouva rien de mieux pour y parvenir que de se mettre a chanter. S'étudiant donc a donner a sa voix toute la portée dont elle était susceptible, il commença cette chanson dont parle Louis d'Haraucourt, chanson, du reste, passablement grivoise, mais que nous reproduisons sans craindre d'offusquer la délicatesse des lecteurs, car le naïf langage de nos ancêtres a cela de commun avec la langue latine que, coinme elle, il est toujours chaste quand même.

Aulcims en un loiiiglain pays Guident que noslre gualanl sire Se gauldit de faicl et de dire E/. riants iardins de Cyprys,

Où n'est fille

Tant gCDtille

Qui ne grisle De lui bailler un doulx iogys.

Adonrques iafiliiissi iolys, Guardcz poiiict Ferry, noslre sire.

Oyez, veu que failli vous le dire :

On ne gaigne le paradys.

J'ros de lillo

Tant gentille

C"ni babille • tl iiiaize en un doulx Iogys,

Ains plùtosl conuiie saint I.oys Ez climats brûlants, ndstrc siro Guerroyé et desguaisme son ire Sur les Sarraziiis dôcouTys,

Qu'il élrille

Sans que fille

*%/cnlo;tille •■

Ni l'empesclic en un douU logy».

Or ça rega&gncz le pays, C'est asspz chevaulcher, beau sirô.

Finez de guerroyer ou rire ; ^ oslre dame ploure rubys,

Moyns vault fille

Si gentille

Que famille Soubriaol en un doulx logys.

Jehan n'eut pas plutôt actievé sa cjianson qu'il s'entendit appeler. Son cœur battit avec violence. Que faire et que résoudre? Il était a craindre que les gens du seigneur de Maxéville fussent initiés à un entretien qui ne pouvait avoir lieu à voix basse, vu la distance qui le séparait du prisonnier. Jehan se pericha de nouveau pour regarder auj)as de-îui. Lémur, vieux^t dégrade, présentait ça et la des

LES LîBEllTirfS 247

crevasses béantes el quelques pierres en saillie; un élang baignait le pied de la tour.

— Après tout, se dit le couvreur, je sais nag-er.

Se cramponnant aussitôt a Textrémité du toit et se plaçant en deliors, il posa ses pieds sur les appuis incertains de la muraille, saisit fortement chaque aspérité qui se trouva sous sa main; puis, semblable au lézard, il glissa sur la surface rugueuse, jouant avec l'abîme, et, de crevasse ca

crevasse, de pierre en piorro, il atteignit la fenêtre du prisonnier. A peine tou«bait-iI

24^ ï-rS LIBERTJNS

aux barreaux, qu'une main saisit fortement la sienne'.

— Qui es-tUj mon ami? lui demanda la même voix qui l'avait appelé l'instant d'auparavant.

— Un pauvre couvreur qui n'a plus qu'un œil, mais qui voit cependant encore assez clair pour vous reconnaître, mon-

seigneur.

— Dls-tu vrai? s'écria Ferry... car c'était bien le duc de Loriiaine qui gémissait depuis six mois, en butte aux traitements barbares de son geôlier.

Liîs MBi;i\Ti?(S • 249

Andrian des Armoises ne lui ménageait aucune souffrance. Il l'avait placé sous les combles, comme si le malheureux prince devait répudier tout autre espoir de délivrance, que celui qui pourrait lui venir directement du ciel. A peine si l'on daignait, a de longs intervalles, lui donner une mauvaise nourriture, qu'une vieille servante, idiote et muette, lui passait le plus souvent par un trou pratiqué dans la porte. Andrian des Arnioises n'avait que cette seule confidente, ignoble créature que son organisation viciée rendait méchante et cquclle, o4 q\ii faisait subir au prisonnier toutes sortes d'avanies cl de tortures, le laissant jeûncf |)cndaMl des

LES LIBERTIXS

journées entières, et ne répondant a ses plaintes que par un gTo^nement d'hyène, ou le rire immuable et glacial de l'insensé.

C'était la première fois depuis longtemps qu'une voix liumaine frappait les oreilles de Ferry. Lorsqu'il eAlendit chanter le couvreur, lé pauvre duc, malade et soutTrant, se dressa sur son lit de paille humide pour écouter ce chant d'homme libre, ces accents joyeux qui entraient (Jans son cachot comme un rayon de l'aurore après une nuit 4e tempête, et lui fqjsaient regretter celte vie dont le prisonnier seul apprécie les joies, cette

LJîS LIBERTINS 25 i

vie de liberté sous la voûle du ciel, en plein air, a l'ombre des arbres, celle vie qui permet au dernier des hommes de respirer le parfum des fleurs, de voir le soleil, d'embrasser un ami!

La voix de Jehan lui arrivait forte et sonore.

Il s'approcha lentement de l'étroile fenêtre de sa prison, monta «ur un siège grossier qui lui permit li peine d'atteindre aux barreaux, et se mil à écouter le chanteur.^

^ Quel fut son élonnenient lorsqu'il enlendit prononcer son nom, lorsqu'il com-

2') 2 LLS LlBhUTlNS

prit que cette chanson avail été composée au sujet de son absence? H ne s'arrêta pas aux interprétalions saugrenues du poêle, mais embrassant avec avidité l'espoir d'un prompt secours, il appela le couvreur et celui-ci ne tarda pas a se présenter à la lucarne.

— Tu me reconnais? dit le duc de Lorraine en prenant avec transport la main de Jehan... Suis-ja loin de ma capitale. . . Réponds, mon ami , réponds-moi!

— Vous êtes dans'la tour de Maxéville, a un quart de îifvue de Nancy, monsei-

gneur..,

LLS LIBERTINS S^'O

— Damnation! cria Ferry, des traîtres me retiennent captif au cœur de mes États!... Et qui gouverne pendant mon absence? Gomment se fait-il qu'on n'ait pas découvert ma prison?

— Hélas! monseigneur, les uns vous croient mort, les autres, parti pour la terre sainte ; le plus grand nombre vous supposaient caclié quelque part et retenu par des serments d'amour. Maintenant, que le ciel nous protège tous deux! Jl faut (jue j'aille dire a madame la duchesse de sécher ses pleurs. Mais je vois un égal danger, soit que je remonte sur la toiture, soit que je me précipite en bas delà tour; car

en prenant ce dernier parti, je pourrai fort bien, au lieu de choir dans l'étaug, me briser les membres sur le talus qui sert de base au donjon...

— Je fais ta fortune et je t'anoblis, si tu m'aides a recouvrer ma liberté ! s'écria le duc de Lorraine.

— La noblesse et la fortune, c'est beaucoup, monseigneur... pourtant si je parviens k vous sauver, j'attends de vous autre chose encore.

— Parle, dit Ferry ; dusse-je te donner la moitié de mon territoire, je promets d'accéder à ta demande.

LES LlBliHTlNS 255

— Andrian des Armoises est puissant, reprit le couvreur... Oserez-vous tirer une vengeance éclatante de la trahison dont il vous a rendu victime?

— En douterais-tu? s'écria le captif, qui secoua les barreaux avec rage.

— Alors, que ce donjon qui vous a vu gémir soit renversé I que demain, de ce château de malheur, il ne reste plus pierre sur pierre!

— Je le jure!.. Il sera rasé de fond en comble.

— Un gage de votre parole?

2oO LES LIBERTINS

— Gel anneau...

— Bien, monseigneur... Vengez-vous!

vengez-moi!

L'ouvrier, par un élan prodigieux, se précipita du haut de la tour... Et le duc de Lorraine, au bout de quelques secondes,

ayant entendu la chute bruyante d'un corps lourd au milieu des eaux de l'étang, s'écria : .

■ — Je suis sauvé I

Immédiatement après le départ de Jehan pourMaxéville, le seigneur de Laxou longeant le mur des Dames-Prècheresses, vint frapper doucement a l'une des portes du palais. Un page lui ouvrit aussitôt et l'introduisit avec mystère.

Il IT

258 LES LIBERTIÎVS

— Vous avez bien tardé, lui dit-ilk voix, basse.

— Madame la duchesse a-t-elle remis

son pèlerinage a demain? |

— Oui, mais elle veut vous interroger encore au sujet des espérances que vous lui avez données.

— Comment se fait-il que vous soyez si bien instruit, Christian?

— Parce qu'on a des oreilles, messire, et que les tapisseries sont faites pour cacher les pages indiscrets... mais il était nécessaire que j'entrasse dans cette conlidence car, a la fin de tout ceci, j'aurai quelqu'un a faire pendre.

LES LIBEUTINS 259

— Et quel est l'heureux mortel h qui vous réservez celte galanterie , beau

page?

— Un maudit juif que le ciel confonde !

— lïcb-Aluck?

— Précisément, messire.

—-Oh! oh ! Christian, vous lui présagez

donc la potence?

— Ou le fàgol. M, lis il faut qu'il joue auparavant son rôle de prophèle : nous verrons ensuite U dévoiler sa turpitude.

Le page soulevant, a ces mots, une magnifique tapisserie de Flandre, le seigneur de Laxou se vit en présence de Marguerite de Navarre, et dut renoncer à questionner Christian.

La duchesse de Lorraine commençait a ne plus êtfe de la première jeunesse, car Ferry l'avait épousée en 1249 ; cependant elle savait dissimuler les outrages que le temps avait faits a sa beauté. La noblesse de son maintien, la dignité de ses manières, ft surtout la rigueur avec laquelle elle exigeait de son entourage l'observance de rétiquelte et du cérémonial des cours rendaient son abord froid et mono-

tone. Ferry lui-même avait éprouvé Tinfluence glaciale de ce caraclère invariablement sérieux, au point qu'il mettait parfois en doute l'alTection de sa femme el cherciiait ailleurs, sans remords, des témoignages de tendresse. Mais comme si Mariîuerite de Navarre eut dédaiirné de se montrer jalouse, même en face des preuves les plus flagrantesd'infidélité,elle restait toujours impassible et grave, soit que, renfermée dans son intérieur, elle s'occupât a soigner l'enfance de ses ûls, soit qu'elle parut on publia avec tout l'éclat de son rang. Néanmoins il s'en fallait que la duchesse fût d'un caractère égoïste el dépourvu (le Bensibilité^ comtrté on lé

croyait généralement à la cour. Elle avait été victime de celle éducation princière, dont les règles se sonl tradilionnellement perpétuées d'âge en âge, éducation par laquelle on apprend k cacher de poignantes émotions sous une apparence de joie et de bonheur, à faire menlir le visage quand l'âme éprouve des transes mortelles, à se montrer avec le sourire sur les lèvres lorsque des larmes vous retombent sur le cœur. La duchesse aimait son époux et ses enfants; mais on avait oublié de lui apprendre a être femme , on avait oublié de lui apprendre a être mère.

L'incertiiude où elle était sur le sort de

Ferrv parut changer cependant ce naturel si froid en apparence. On s'ctonna de voir pleurer Marguerite de jNavarre, et la méctianceté des courtisans alla jusqu'à leur faire dire que la duchesse commençait a aimer les autres lorsqu'elle ne pouvait plus elle-même être aimée.

Thiébault, pliant un genou devant sa souveraine, baisa la main qu'elle lui tendit, et, sur un signe de la duchesse, il vint prendre place a ses côtés.

— Vous le voyez, dit-elle, j'ai quille mes habits de deuil.

Marguerite de Navarre avail en effet

^i04 LKS LIIîKRTINS

revêtu ses parures les plus éclataotes. Elle portait une robe de velours cramoisi dont l'étroit corsage était parsemé d'émeraudes. Un collier de diamants entourait son cou; ses cheveux, a demi-cachés sous une coiffure aplatie par derrière et rehaussée sur le devant par une couronne ducale, retombaient le long de ses tempes avec une profusion de perles entrelacées dans leurs tresses nombreuses, et un voile du plus fin tissu lui descendait de la tête aux pieds. Comme marque distinctive de l'autorité souveraine, elle portait aussi le manteau d'hermine.

«— Vous croyez donc, reprit Maf guérite^

LES LIDERTIKS 2C5

que la prédiction du juif se réalisera? Néanmoins j'ai bien peur de pécher en renonçant a ma visite au glorieux Saint- Nicolas-du-Porl, pour attendre le résultat des promesses d'un inGdèle qui ne peut être si bien instruit que parl'intermédiaire de Satanas.

— Ne vous arrêtez pas a de pareilles idées, noble dame. En supposant que Heb- Aluck ait tiré ses renseignements en ligne directe de l'enfer, le crime en est pour lui seul... Vous pourriez vous repentir de ne pas adopter toutes les mesures que vous dicte la circonstance.

— Dieu nie préserve d'en négliger au-*

2G() I,ES LTIJEUTINS

cune ! j'ai trop frraiid désir de revoir mon seigneur époux.

— Que nul de ceux qui devaient vous accompagner a Saint-Nicolas-du-Port, continua Tliiébault, ne sorte du palais avant la fin du jour, et surtout que de nombreux hommes d'armes soient prêts a voler au secours de notre duc et bien-aimé sire, car la prophétie annonce qu'il est en état de souffrance et retenu captif par traîtrise.

— Juste ciel! c'est a quoi j'ai pourvu d'abord : le sire de Tillon n'attend plus que mes ordres. Il fait garder toutes les issues du palais.

LKS LIBKUTLNS 267

— Maintenant, noble dame, dit Thiobault en se levant, n'oubliez pas que la clémence est la première qualili' des princes; faites comprendre h votre époux qu'un pardon généreux change en serviteurs fidèles les ennemis les plus acharnés.

Le seigneur de Laxou quitta la duchesse et rejoignit ceux qui se proposaient de suivre le pèlerinage. Ces derniers n'étaient pas encore avertis du contre-ordre et devisaient entre eux, sans remarquer le mouvement extraordinaire qui avait lieu dans toutes les parties du palais, ni le

iGS LES LIBERTINS

bruitdes armes qui résonnail aux porte de la salle de réceplion.

Cette salle, la plus vaste de raucieime habitation de nos ducs , avait la forme d'un trapèze, grâce a la singulière bizarrerie de l'architecte, qui en avait resserré les angles de manière a placer le trône en perspective, et qui, de plus, avait construit au fond de la pièce une tribune oblique d'où l'on pouvait examiner a la fois ce qui se passait dans l'intérieur et a l'extérieur du palais. Cette tribune, exclusivement destinée a la duchesse et aux dames de sa suite, dominait toute la salle. Le siège de Marguerite de Navarre, placé sous uû

LES LIBEUTINS 2G9

poêle brillant de dorures, faisait face au trône de son époux, magniOque travail où l'or se mariait a l'ébène par mille capricieuses arabesques. Au sommet du dossier, l'artiste avait sculpté les armes ducales, et deux énormes serpents, dont les anneaux entrelacés formaient les bras du fauteuil, semblaient se tordre en impuissants efforts pour atteindre les aigles qui supportaient l'écusson de Lorraine sur leurs ailes déployées.

Les tentures de la salle de réception , brodées par la duchesse et ses demoiselles d'honneur, représentaient les guerres que Ferry eut k soutenir coq Ire Laurent ,

évêque de Metz. Le prélat s'y redressait de toute sa hauteur, le casque en tête et la croix épiscopale sur la poitrine. Assisté de Conrad , évêque de Strasbourg , et de Henri, comte des Deux-Ponts, il luttait avec avantage contre les troupes lorraines; mais les cadavres amoncelés autour du duc Ferry et le visage menaçant des hommes d'armes qui combattaient a ses côtés, montraient que l'avantage remporté par Laurent élait dû moins a la valeur qu'au nombre des soldats.

Les seigneurs commençaient à remarquer que l'heure fixée pour le départ était passée depuis longtemps , lorsque

Marguerite de Navarre parut a l'eulrée de la salle. Traversant avec la majesté d'une reine les groupes qui s'écartaient k son passage elle vint se placer sur le trôncyet promenant son rei,^ard imposant et fier sur la foule inclinée : -

— Messeigneurs, dit-elle, le pèlerinage projeté n'aura pas lieu. Je vous requiers de demeurer céans pendant tout le jour, afin que je puisse vous communiquer les nouvelles que j'attends au sujet du sire duc mon époux, votre maître à tous...

A peine ces paroles avaient-elles été prononcées au milieu du plus profond

silence, qu'une vive coiotion se manifesta dans les rangs des seigneurs. Us s'interrogèrent du regard avec inquiétude, et le plus fougueux de tous , Andrian des Armoises , s'élança vers la porte de la salle et voulut sortir ; mais a peine eût-il soulevé la tapisserie, que la pointe meurtrière de trente hallebardes menaça sa poitrine.

— Sommes -nous donc prisonniers , noble dame? s'écria-t-il en s'adressanl a Marguerite de Navarre , et se plaçant audacieusement devant elle sans plier le genou.

-> Sire de Maxéville , répondit la du-

LES LIBKI\TI>S 275

chesse avec ironie , nous montrez-vous maintenant quelle est votre gakinterie accoutumée a l'égard des dames , ou voulez-vous seulement nous donner une preuve du respect que vous devez a votre souveraine? Nous avons le droit d'exiger l'un et l'autre. Puisque nous voulions bien nous borner à la prière, aviez -vous besoin de vous exposer à recevoir un ordre?... Nous vous retenons en notre compagnie , noble sire, et vous y resterez de gré ou de force.

— iMesseiirneurs, continua-l-elle en dé-^ tournant les yeux du sire de Maxéville qui restait anéanli parcelle sortie vigoureuse, vous ne voudrez pas , je l'espèr.',

Il i«

274 LES MBEUTlNi^

mettre obstacle à notre désir. D'ailleurs il est possible que 1(î duc de Lorraine réclame l'assistance des grands de sa cour, vu qu'il se trouve à cette beure victime d'une insigne félonie.

Andrian des Armoises comprit que son secret était découvert: il n'en douta plus lorsqu'à l'appel de la duchesse il vit entrer Heb-Aluck. Celui-ci pâlit en reconnaissant le sire de Maxéville , et manifesta l'intention de rétrogader , sans égard aux ordres de Marguerite de Navarre qui fui disait de s'approcber d'elle; mais Christian le poussa rudement par derrière , et le juif vint tomber sur les marches du trône... Il ne se releva que pour voir les yeux

d'Andrian des ArQioises lui envoyer des menaces de mort.

— Répétez , en présence de ces seigneurs , la prédiction que vous m'avez faite , lui dit Marguerite : elle nous intéresse tous également , bien que' nous déclarions ne prendre aucuue part aux maléfices et sortilèges par lesquels vous êtes parvenu à connaître la destinée du sire duc mon époux... Vous nous annoncez donc sa prochaine délivrance?

— Hélas! nohie darne, la science est une maîtresse volage, une fée trompeuse... Elle nous dévoile un instant ses charmes pour se cacher ensuite ]\ nos yeux ; elle nous oflVe de loin le flambeau de la

LES LIBEUTINS

Yérilé pour le remplacer par des feuxfollets qui nous égarent et nous font errer à l'aventure. .. Je ne sais rien, noble dame. .. j'ignore absolument tout, balbutia le juif, qui tremblait de tous ses membres, car le sire de Maxéville se rapprochait graduellement de l'estrade.

— Donc, tu m'as fait un impudent mensonge ! s'écria Marguerite de Navarre , et tu n'avais d'autre intention que celle d'obtenir à l'avance les écus d'or dont je deyais payer ta fausse nouvelle ?

— J'aurai ton âme damnée , dit sourdement à l'oreille du juif Andrian des Armoises.

— Crains-tu de parler? dit à son tour

Christian : eh I ne sais-tu pas que , dans tous les cas possibles, lu ne peux manquer d'être pendu?

— Miséricorde ! que vais-je devenir ?

s'écria le malheureux juif en jetant autour de lui des yeux égarés.

— Cet homme est sous l'influence d'une menace, dit le sire de Tillon , qui vint se placer entre Ilcb -Aluck et Andrian des Armoises : je le prends sous ma sauvegarde et je lui déclare qu'il peut parler sans crainte. .

Andrian, rouge de colère, fut sur le

.point de délier ce prolecteur inattendu;

mais celui-ci le regarda d'un aii* si parfai-

^"78 LES LIBEllTirfS

tement calme , qu'un acte de violence devenait impossible.

Le sire de ïillon , l'un des plus fidèles serviteurs de Ferry , avait constamment aidé ce prince de ses armes et de ses conseils. Ce fut lui que le duc de Lorraine chargea de repousser les aventuriers qui désolaient le territoire de Giles de Sorcy, évêque de Tout ; et lors de celte funeste bataille où Laurent remporta la victoire , il sut arrêter les effets d'une guerre désastreuse et concilier tous les différends par l'entremise de Gobert , comte d'Apremont , qui prononça son jugement le jour de la Saint-Barthélémy, le 24 août 1278.

LES LinEIlTlNS 279

Les conjurés s'élaient bien gardés jadis de metlre le sire de Tiilon dnus la confidence du complot ; ils connaissaient son allachement inviolable h la personne du prince.

Depuis le jour de la disparition de Ferry, ce loyal seigneur était a sa recberche, et, sans avoir aucune preuve positive, il soupçonnait néanmoins la cause de celte disparition, cherchant à découvrir parmi les grands ceux qu'il croyait en elre les auteurs, et se proposant d'agir aussitôt qu'il pourrait le faire a coup sur. L'einpresseinent du seigneur de Maxéville a sortir au moment où la duchesse le conviait ]i roslor, le Irouble ((uil lil p.iraîlre

2oO Li:s LiBi;UTiNS

en prévoyant la révélation soi-disant prophétique du juif, et surtout l'intention évidente qu'il manifesta d'imposer par la menace le silence h lîeb-AlucIv , tout convainquit le sire de ïillon qu'Andrian des Armoises tenait entre ses mains le sort de Ferry.

— Parle, dit-il au magicien, le seul péril que tu doives redouter esl celui auquel t'exposeraient le mensonge et la rétractation de tes premières paroles.

Cependant Christian, avec l'effronterie d'un page, s'était approché du trône. 11 dit a haute voix, en plaçant sous les yeux de Marguerite de Navarre un parchemin qu'il tira de sa poitrine :

f.KS LllîEUTIXS 281

— Veuillez iiiferro^er ce traître juif, ma noble maîtresse, et lui demander l'explication (le l'engagement de quatre mille livres contrnclé par le sire de Maxérille en sa faveur.

— Par Abraham ! dit Heb-Aluck, stupéfait, ce garnement de page a forcé mon cofTre-fort et m'a dérobé le contrat.

— Lisez-nous cette pièce ! crièrent plusieurs voix dans la salle.

— En voici le contenu, dit Christian :

« Moi, seigneur de Maxéville et autres » lieux circonvoisins, reconnais devoir a M maître Isaac Ileb-Alucii, physicien, la > somme de quatre mille livres pour un » secret important qu'il m'a vendu; la-

282 LKS LIBEÏlTmS

» quelle somme je liii i^^arantis sur les >^ terres et chàteawx de ma dépendance; •» en vertu de quoi j'ai scellé de mes armes » le présent écrit. »

— Or, ce secret vendu par un autre Judas, continua Christian en montrant Heb- Aluck pétrifié, ce secret avait été surpris à l'imprudente confiance d'un enfaut, et ce maudit Israélite en profita pour exciter la haine du sire de 3Iaxéville contre Ferrj, son duc suzerain.

— Qu'avez-vous k répondre? demanda

Marguerite de Navarre a Andrian des Ar-

moises.

— Le secret en question ne concernait pas le duc de Lorraine, répondit celui-ci,

LBS LIBERTINS 283

dont l'embarras se trahissait aux yeux de tous.

— Ce page est un menteur! ajouta le juif, enhardi par la dénégation de son complice.

— Et moi je vous soutiens que vous clés deux traîtres! dit Christian avec force. Toi, juif, je te couvre de mon mépris et je te crache au visage... Silence, pourceau! Quant k vous, seigneur Andrian, sachez que je dois être bientôt armé -chevalier; je ne souffiirai pas un dénjenli sans vous appeler eu champ-clos, le jour où je re«:evrai l'accolade.

Nobles sires et lovaux chevaliers , ajouta Christian en s'adressant a la foule

284 LES LIBEUTINS

des seigneurs qui l'écoulaient avec admiration, apprenez que cet enfant, dont on avait surpris indignement la foi, s'aperçut que l'al)sence de monseigneur le duc de Lorraine coïncidait avec sa fatale confidence. Dès-lors il répudia les jeux de son âge, toutes les joies de l'enfance ; il fit divorce avec ses compagnons de plaisir, afin de s'occuper sérieusement a réparer sa faute ; il employa la ruse pour se procurer ce papier, il ne rougit pas d'écouter aux portes, de pénétrer dans la vie intérieure de ceux, qui le regardaient encore comnie un enfant, lorsqu'il s'était fait homme pour lire sur le front des traîtres et dévoiler leur crime... El maintenant il

LES LlliEKTINS t^t)

ne craint pas de se tromper en disant : Juif, tu as vendu le duc de Lorraine!. . . Sire de Maxéville, vous êtes coupable de haute trahison!

— Me laissera-l-on plus loni^temps outrager par un page? s'écria le furieux Andrian. Quelle preuve donne-t-il à l'appui de ses accusations?

— Vous êtes libre de vous défendre, seigneur, dit froidement Marguerite de Navarre.

— Sire de Mavéville, continua le page, vous retenez captif le duc de ï.orraine. a moins que vous ne l'ayez assassiné dans la foret de Haye! Je no crains pas di; vous accuser, car vous êtes le seul qui n'ayez

286 LES LIBEUTOS

pris aucune part au deuil universel 5 vous êles le seul que j'aie vu sourire, quand des larmes coulaient de tous les yeux... D'ailleurs , le trouble de ce païen vous dénonce, et sa pâleur témoigne de la vérité de ce que j'avance.

En eOel, lleb-Aluck chancelant et presque mort de frayeur venait d'être déposé par ie sire de Tillon sur les degrés de l'estrade.

— Or, ajoute Christian, le premier châtiment des traîtres est de se voir livrés par leurs complices. Ileb-Âluck q'ayant pas touché le pris, que vous étiez convenu de lui pay.M', seigneur Andriau, il manœuvra pour rendre la liberté au duc de Lorraine

LES LIBEUTINS 287

espérant que son premier crinio resterait enseveli sous les ombres du mystère et qu'il obtiendrait mille écus d'or pour sa prédiction. Ses mesures étaient prises pour (jue cette prédiction se réalisât... Écoutez, seigneur de Maxéville! voilà le peuple qui s'apprête a (léir>rer son prince !

On entendit en même temps les cris d'une multitude nombreuse rassemblée aux portes du palais... et bientôt un homme dont les habits ruisselaient encore d'une eau verdàtre fendit rapidement la foule et vint se jeter aux pieds de Marguerite de Navarre.

Mais ;i peine Andrian des Armoises eutil reconnu Jehan-le-Jiorgnc, que renon-

Li:s LUManiNS

çant a l'ei^poir de cacher son secret el cédant a sa rage longtemps comprimée, il s'élança sur le malheureux couvreur et lui passa son glaive au travers du corps...

Le sang jaillit jusque sur les marches du trône.

A cet affreux spectacle, Marguerite de Navarre se rejeta en arrière en poussant' un cri d'hqrreur. La salle de réception sembla devoir se changer en un champ de

bataille; tous les seigneurs avaient tiré

epee.

— A la rescousse, mes hommes d'armes!

cria le sire de Tillon.

Soudain les tapisseries soulevées donnèrent passage à une baie de piques «t de

LES LIBERTI?ÎS 28'J

hallebardes qui se liérissèreDt contre les conspirateurs et leur firent reconnaître l'inutilité de la résistance. Ileb-Aluck, qui voulait profiter du désordre pour s'enfuir, recula devant le visage menaçant des soldais.

— Sire de Maxeville! dit le page, dont la voix perçante domina le tumulte, vous êtes un lâche assassin ! Avant d'être puni du ciel pour cette indigne action, vous aurez a m'en rendre compte !

Christian soutenait en môme temps le couvreur, dont les traits pâles et décomposés annonçaient l'approche de la mort.

Jehan se traîna jusqu'à Mar^rueritc de .Navarre, et lui présentant Tanncau que hii

Il 19

avait donné le duc de Lorraine, il dit d'une voix faible :

— A Maxé ville ! sauvez -le!... renversez la tour, il me l'a promis.

Puis il tomba morl.

— Au nom du ciel , courez délivrer le sire duc mon époux ! dit la duchesse, qui fondait en larmes : ce traître seigneur est capable de l'occire comme il vient de faire à ce pauvre homme.

— A la tour de Maxéville ! cria le page; arrêtez les traîtres et volez au secours de monseigneur!

— Votre épée! dit le sire de Tillon en s'approchant d'Andrian des Armoises.

LES LIBEllTI.^S 291

Celui-ci laissa paraître sur ses lèvres un Iroid sourire de dédain.

— Il n'y a que le duc de Lorraine qui puisse me faire une pareille demande , répondil-il : encore aurais-je le droit de traiter d'égal a éiial... Allez, noble seigneur, allez délivrer Ferry! moi-même, dans l'impuissance de résister h la force, je vous accompagne h Maxéville, et nous verrons si mon prisonnier ne sacriGe pas sa vengeance à la crainte de subir mes reproches en face de tous.

Cependant les cris d'une foule impatiente se faisaient entendre au dehors. I^ seigneur de Laxou, UdMc à son système de prudence, resta près de Marguerite de

Navarre, pendant que de nombreux applaudissements accueillaient le sire de Tillon qui montait a cheval pour courir avec ses hommes d'armes à la délivrance de Ferry. Mais ces joyeuses acclamations se changèrent aussitôt en hurlemenîs de rage a l'aspect d'Andrian des Armoises.

— A mort, le traître !

— Arrachons-lui les entrailles I

— Broyons son cœur entre nos dents !

— A mort ! ! !

— Loin d'ici ! dégoûtante canaille ! cria le sire de Maxéville, irrité de ces menaces, et lançant son cheval au travers de la multitude... Est-ce donc aux manants à se mêler aux querelles des seigneurs?

LES MDnnTir<s 295

— A mort ! hurlait la foule.

Et tout ce peuple que Jehan venait de recueillir sur son passage , mendiants en guenilles, moines barbus, femmes échevelées, cerna le sire de Maxéville , qui Youlut en vain lutler contre mille bras soulevés contre lui. Sans rinlcrmcdiaire de Christian, il allait êire mis en j)ièces.

— Laissez vivre ce seigneur pour la justice du prince! cria le. page. Je vous amène le plus grand coupable, un damné juif magicien d'enfer, qui par ses conjurations et détestables maléfices , a fait tomber le duc de Lorraine dans les embûches qu'on lui dressail... Le voici ; je vous l'abandonne!

^94 LES 1.IBERTINS

En même lemps il dési^ma Heb-ÂIuck, traîné par deux varîets, el se mit en croupe derrière Andrian des Armoises, qui partit au galop.

— Sire de Maxéville, lui dit Christian, en faveur de ce que je viens de faire pour Yous, je vous somme de répondre a mon défi, le jour où je serai libre de vous provoquer dans la lice.

— Enfant ! répondit Andrian des Armoises, d'ici la je serai mort ! . . . ou ma vengeance une fois assouvie, tu n'auras plus a combattre qu'un homme dont le cœur viendra se placer de lui-même audevant de tes coups !

Ils rejoignirent le sire de Tillon pen-

dant que la foule se ruait sur Ileb-Aluck, dont la peur avait anéanti toutes les facultés. Semblable a un serpent, elle roula ses plis autour de sa victime et la broya sous ses muscles de fer, comme pour mieux la dévorer ensuite; puis elle la traîna sanglante après elle dans sa marclie tortueuse, étoufTant ses cris au milieu de ce cercle d'airain qui se rétrécissait toujours, hurlant de la joie du tigre à la vue des angoisses et des tortures du juif, riaul de ses supj)lications, de ses promesses et- de ses pleurs... Haletante et furibonde, elle suivit ainsi le sire de Tillon jusqu'h Ma\é- Yille.

Lorsqu'on fut arrivé sous les murailles,

296 LES MÏ)F.Î\TI?(S

Andrian des Armoises fit baisser les ponts et ne balança pas à introduire, non-seulement le sire de Tillon et ses hommes d'armes, mais encore la foule entière ; il semblait que, reconnaissant l'impossibilité de la défense, il prît plaisir à affronter le péril.

La porte de la tour, brisée en mille pièces, donna bientôt passage aux libérateurs de Ferry, qui Iç descendirent en triomphe de son cachot aérien. Le duc de Lorraine monta sur un cheval richement . caparaçonné que l'on avait amené tout exprès pour lui; mais cette magnificence formait un tel contraste avec ses vêtements en désordre, sa pâleur et ses traits

LES LIDERTl.NS 297

décharnés, que l'on devinait au premier coup d'oeil ce qu'il avait dû souffrir de misère el de traitements barbares. Tous ceux qui l'eulouraient n'eurent qu'une voix pour crier vengeance.

La foule, un instant apaisée, rugit de nouveau comme une lionne en fureur. Le nom d'Andrian des Armoises vola de bouche eu bouche; mais le sire deMa^éville avait disparu... L'autre victime était la, sanglante, meurtrie, déchirée: il restait encore des tortures à lui faire subir.

Le peuple alluma des torches, qu'il brandit avec fureur. Heb-Aluck fut enfermé dans la tour. Bientôt l'incendie

gronda sous les voûtes, les murs craquèrent jusque dans leurs fondements, et des gerbes de flammes jaillirent, en pétillant avec fracas, de toutes les ouvertures de l'édifice. Poursuivi par la mort, (jui montait après lui, cruelle, inévitable, Heb- Aluck atteignit le sommet de la tour, et tendant ses mains suppliantes vers le duc de Lorraine :

— Grâce, monseigneur! criait-il avec désespoir; laissez-moi la vie... tous mes trésors sont à vous !

Mais sa voix ne fut même pas entendue. Un autre spectacle, une autre scène de mort attirait tous les regards. Le sire de Maxéville, traînant par les cheveux

LES LÏBEIITINS "290

une jeune femme dont les mains étaient chargées de chaînes, parut sur le balcon du chàleau. Prenant l'infortunée entre ses bras nerveux, il la balança pendant quelques secondes au-dessus de sa tête et la précipita du haut du balcon sur le pavé de la cour.

— Duc de î.orraine! s'écria-l-il , si tu échappes a ma vengeance, ta complice du moins ne pourra te n*joindr^!... A cause de toi, je l'ai fait soulTrir! elle a subi comme toi les tortures de la prison... Que ne puis -je te briser comme elle et te faire payer de la vie le bonheur que tu m'as fait perdre !

— Monstre ! s'écria Terry, le ciel le pu

nira, car celle femme n'était pas coupable du crime dont lu l'accuses.

Le duc de Lorraine voulut courir au secours de Blanche ; mais il recula d'horreur a la vue de la jeune femme dont le crâne était entr'ouvert et la cervelle répandue sur le pavé; Au même instant, la tour minée par l'incendie s'écroula... Le juif disparut au milieu des flammes en poussant des cris horribles, et le sire de Maxéville s'ouvrit un passage, avec sa hache d'arme, au travers de la foule, qui voulut, mais en vain, l'empêcher de prendre la fuite.

EPIfiOCiUE.

« A chacun selon ses œupvres !

» Heb-Aluck mourust de male-niorl, » Christan fut faict cheuallier et il advint » grand honneur et amitiance au sire de

> ïillon, lequel demanda qu'il lousiours

> mais, pour souvenance de ce qu'avoit • porté secours k monseignour, li et sa 3 lignée tant que seroit en légitime pro-

> curation et engendrée de son chief » avinssent droict et puissance aller en » premier avant tous les aullrcs, cxccp-

S02 LES LIBEHTIMS

> tant ii seigiitmr duc, a l'adoreûient di. » sei^^nourDieuèsiour que bonsetloyaulx » cbeslieos festoyent sa mort , ce que » fust accordé.

» Li bon duc -Ferry regasgna son cbâ- » teau, où il embrassa drument sa dame y> et les gentiiz princes ses filz, et vecust » en glojre et santé iusque son trepas- » sèment qui aduint en l'an di Seignour » 1303.

' El fut li fief d'Andrian des Armoises * apprins et tombé par félonie. Quant aux p aullres triîislres et conjurez , la duy> cbesse et tous les princes obligèrent li V duc maigre iuj a prendre vengeance de » ces perfides et desloyaux qui s'éloigne-

LES LIBERTI?(S 50J

» rent des Estais de Lorraine, s'enfuvant » qui deçà qui delà. Ferry pardoina à » beaucoup des moins coupables, et re- » munera largement le sire de Laxou veu » que le dict sire avovt vendu la mècbe » et ûct bien.

)) El Jehan le couvreur ayant esté mes- » chaminenl perfosré d'outre en outre, le w duc prit cure de sa descendance laquelle » il rendist moult noble et riche sous le » nom de du Hault-ïoit, ce que fut une » uéritable iuslice.

» Âins il n'y eusl que celte paoïiro et min gnonne Blanche que son jaloulx mari > gecla sur le dur paué, cl qui paya de sa

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