AUX JUGES DE DRUMONT
Donc, c'est toujours la même blague, Devant le pays consterné!
L'immortelle Thémis divague, Et l'honnête homme est condamné.
Malheur au combattant superbe Qui, dans la bataille du Verbe, Porte une idée à bras tendus!
Les lois le livrent en risée Aux Thénardiers de la pensée, Qui vivent de drapeaux vendus.
Quoi qu'il écrjve et quoi qu'il fasse, L'ombre des barreaux qui viendront Est déjà toute sur sa lace, Dans les plis sacrés de son front.
Toujours un magistrat se lève ' Pour le diffamer dan- son rêve, Quitte à le louanger après!
Toujours, au mépris de sa gloire, Quelque roqui t sort du prétoire Pour lui japper dans les jarrets!
Toujours le vieux Code farouche, Soulevé par quelque valet, Vient lui lapider sur la bouche Le mot tremblant qui s'envolait, Comme si ses textes barbares N'avaient été pour les simarres Reliés en robe de veau Qu'afin de mieux casser les ailes Aux grandes phrases immortelles Qui lui chantaient dans le cerveau!
Toujours quelque bonhomme glabre,
Au crâne fuyant et pelé,
Lui clame sur un ton macabre
Son réquisitoire ampoulé,
Les bras ouverts dans un cyclone,
Pleuvant en éclats de trombone
Sur les stagiaires déçus,
Comme si ce bout de* fantoche
Avait la foudre dans sa poche,
Avec son mouchoir par-dessus!
Eh ! de grâce, un peu de tenue!
Trêve aux misérables brocards !
Est-ce que la vérité nue Offense vos chastes regards?
Depuis quand est-ce un noble usage Que vous nous ciseliez l'ouvrage Avec le vieux glaive des lois, Comme les forçats que vous faites S'amusent à sculpter vos têtes Dans une coquille de noix?
A quoi répond votre harangue?
De quel droit nous diffamez-vous, Quand vos bassets, tirant la langue, Nous ont traqués comme des loups?
Est-il glorieusement sage Que, pour nous cracher au visage Votre fiel quintessencié, Vous le mêliez à l'eau sucrée Où votre éloquence altérée Boit l'adjectif émacié?
Ah! vous claquez moins de la phrase, Effarés d'un vague plongeon, Les yeux comme noyés d'extase, Les bras en ailes de pigeon, Quand le gendarme vous amène Quelque terrible bète humaine Dont les lions mangeaient la part, Qui vous plante en pleine figure L'éclair de sa prunella dure Comme un double coup de poignard !
Pour sauver nos fronts et nos joues, Sous les gros yeux ronds des badauds, Du feu d'artifice de boues Que vous nous tirez sur le dos, Faut-il que nos meurtre? célèbres Aient fait consentir les ténèbres A réhabiliter le vol - Et que, hâtant vos funérailles, Nous ayons bourré de mitrailles La valise de Ravachol?
Abjection! Ignominie!
Quoi ! c'est vous qui nous accusez
De veudre de la calomnie Aux citoyens scandalisés?
Mais c'est vous, prédicants de haine, Qui, vous roulant sur la bedaine On ne sait quel tablier noir, Vous faites bravement un titre De nous la débiter au litre, Devant votre noble comptoir !
Qu'un Aryen, bon fils de France, Veillant sur le commun trésor, Arrache aux rois de la finance Leur bandeau filigrane d'or :
Ce sera lui, jamais un autre, Ce sera l'implacable apôtre, Debout dans sa rébellion, Qui, flétri par votre morale, Aura monnayé le scandale Et filouté le million !
Vanité, l'honneur de cet homme !
Son juge, dévot au succès, Lui parlera de haut et comme S'il avait vidé vos goussets ; Puis, sans que le jury l'appelle, Il s'en ira, faisant flanelle," Dans tous les coins de la maison, Lui mendier comme une offrande Une toute petite amende, Avec un semblant de prison.
Le Tartufe a joué son rôle, On passe au vote, c'est bâclé.
Conclusion : trois mois de geôle Et cent mille francs à la clé.
Récriminations. Vacarme.
Faites appeler le gendarme !
Co lirez ces douze garnements !
Braquez des canons aux fenêtres !...
Il ne vous manquait plus, ô maîtres! Que de voler des jugements !
Mais qu'importe au flot des idées, Lorsqu'il vient battre nos genoux, Que vos vieilles bouches ridées Bavent leur salive sur nous !
Quand vous avez, tremblants de ra« Battu la charge de l'outrage Sur le crâne ries réprouvés, Votre belle phrase qui tue Empêche-t-el!e leur statue De pousser entre les pavés ?
Devant le cachot, sur la porte Et sans qu'elle puisse bouger, Avez- vous cloué l'aile moite De la chanson de Béranger?
Avez-vous banni de l'histoire Lamennais couché dans la gloire, En son blanc cercueil de sapin ?
i\ 'avez-vous eu qu'à faire un signe Pour chasser Courier de sa vigne?
Avez-vous biffé Bichepiu?
Allons, fourbissez les vieux glaives, Grondez, raillez l'esprit humain :
Ce que vous appelez nos rêves, C'est le grand soleil de demain!
Bernettez-vous à vos musiques :
Les tonnerres apoplectiques, Les tirades en coup de vent Ne valent pas l'ombre envolée Qu'une petite plume ailée Fait sur la feuille en écrivant.
Les peuples songent, eu extase Devant le droit qui refleurit:
Vous pourrez condamner la Phrase, Vous n'arrêterez pas l'Esprit.
Et, sur votre tombe inconnue Où la graude foule ingénue N'ira blasphéiner ni prier.
L'ardent soleil, témoin des crimes, Fera germer pour vos victimes L'immortalité du Laurier.
H) juin 1S92.