LES TROIS PAPILLONS
Avril ayant fait le projet D'emplir les cœurs de rêverie.
Un poète allemand songeait, À genoux dans l'herbe fleurie.
Juste à côté de lui, devant Une anémone solitaire, Un laurier tremblait dans le vent, Tout frêle, à peine hors de terre.
Survint un petit papillon Qui se posa sur Thumble tige, Dans la verte paix du sillon Où l'ombre accomplit son prodige.
Le poète dit : « Reste un peu!
f Quand tu t'en va-, l'espoir nous quitte. »
Car le papillon était bleu
Gomme les yeux de Marguerite.
Un autre survint à sou tour, Joli comme une fleur qui vole.
Le poète lui dit : « Bonjour!
« Demeure aussi, chaste symbole !
« Pourquoi blesser en t'en allant « Nos Chimères immaculées? »
Car le papillon était blanc Comme la neige des vallées.
Mais un troisième vint aussi Se poser sur le laurier frêle :
11 était rouge, comme si Le sang avait baigné son aile.
Et le poète stupéfait Blasphéma l'innocente aurore:
Les trois papillons avaient fait Un petit drapeau tricolore l
il février (890.
— te —
m A LA JEUNESSE PORTUGAISE
A nom du comité d'étudiants de l'Univer* site de Coïmbra, nous demandons au j.oète des <> Evocations » un chant pour le Portugal gui aura un écho dans tout notre pays.
^EXTRAIT d'lNB ADRESSE DES ÉTUDIANTS POHTU GAIS A M. CI.OVIS HCGDES.)
Puisque vous demandez une strophe à nia lyre Pour votre fier pays qu'émeut un saint délire. II ne sera pas dit que je me serai tu. Que j'aurai refusé mon chant expiatoire A ce peuple qui sait, au niveau de sa gloire, Maintenir sa vieille vertu.
Certes, je suis hostile aux fracas de Pépée ; Quand la terre est en fleurs, je l'aime mieux trempée De gouttes de soleil que de gouttes de sang. Mais qu'un noble pays, un peuple, une patrie Lève les bras au ciel, proteste, appelle, crie ; Et me voilà tout frémis=ant !
Me voilà, souhaitant les tragiques revanches, Pâle, oublieux des nids éclos au creux des branches, Kvoquant le clairon, dédaigneux du pipeau, Parce que j'ai cru voir, en l'ardeute mêlée, Des drapeaux souffleter de leur frange étoilée Les couleurs d'un autre drapeau!
Ce n'est point le caprice éphémère des hommes Oui façonne le peu de cendre que nous somme? A l'image du sol où dorment les aïeux : Le pays où l'on naît, où Pâme rêve et prie, C'est de l'humanité siècle à siècle pétrie, Devant l'éternité des eieux.
Dans l'histoire, à l'appel des trompettes épiques, Notre vieux Portugal se hérisse de piques, Barde ses flancs d'acier, dresse partout ses camps, Tonne, gronde et fait signe aux puissants de se taire, Comme s'il était né du baiser de la terre, Du jet de flamme des volcans !
Le glaive déposé, la paix noblement faite, 11 accueillait la Muse avec des cris de fête : Bernardin Ribeiro lui chantait les amours. L'Idéal rayonnait, la lyre était bénie : Vos troubadours étaient des rois parle génie; Vos rois étaient des troubadours ! .
Virgile tressaillit, Dante leva la tête; La gloire qui planait cria : « C'est le poète ! » L'ne étoile surgit à l'horizon lointain, Quand votre Camoëns, sublime enfant d'Homère, Franchit, avec son livre au poing, la vague amère, — Moins amère que son destin !
Et de quel droit un peuple, eu son brutal vertige, Rêve-t-il de briser votre antique prestige, Comme un vent orageux brise les grands blés d'or ? Au nom de quelle loi saintement proclamée, Dresse-t-il devant vous sa face de fumée, Ainsi qu'un autre Adamastor ?
Quoi ! vos hardis marins, vos vaillants capitaines Seraient allés planter sur les rives lointaines Les radieux drapeaux que l'histoire acclama ! Vous auriez d -ployé vos voiles dans l'espace ! Vous auriez, sur la mer, comme un souffle qui passe, Déchaîné Yasco de Gama !
Quoi! vous auriez partout, au bord des vastes ondes. Conquis des îles d'or, bâti de nouveaux mondes, Au prix de sacrifice et des espoirs déçus! Et dans son fol orgueil fait de brume'et de cendre, L'Angleterre aujourd'hui n'aurait plus, pour les prendre. Qu'à jeter son filet dessus ?
Ah : soyez confiants, travaillez, hâtez l'heure. Elle viendra. Debout! La Justice demeure; Elle est la blanche étoile en un ciel ténébreux. Fouillez tout le passé, lisez toute l'histoire : Le- peuples sont battus pnr leur propre victoire, Quand ils n'ont pas le droit pour eux.
Ils ont beau s'écrier que la force est auguste, Qu'on féconde la gloire en violant le juste, Que l'avenir absout les lauriers mal acquis : Tout à coup le Destin, environné de flammes, Fait grondera leurs pieds uDe tempête d'àmes; Et l'ancien sol est reconquis !
Jeunes gens, vous ferez ce qu'ont fait vos ancêtres. Vous direz aux passants qui s'érigent en maitres : « Nous sommes les vaillants, si vous êtes les forts ! Et vous les chasserez tôt ou tard et quand même, Dussent vos bras s'armer, pour la lutte suprême, Des ossements sacrés des morts !
Juin 1890.