UNE LARME DE BISMARCK
il. de Bismarck a pleuré au couru des fêtes qui lui ont été données à Vienne.
OORNAUX AUTRICHIENS.)
Le soir tombait, la nue était vermeille, On entendait an loin flotter des voix.
Le Spectre ailé qui me parle à l'oreille Vint et me dit : « Lève les yeux et vois !
Il me parlait comme d'un autre monde ; Si j'avais pu, je m'en serais allé.
Or, une larme, encore toute ronde, Luisait au bout de son doigt fuselé.
Il la coula dans ma dextre mi-close :
On aurait dit, à la considérer, Qu'elle attendait la lèvre d'une rose, Et que le ciel venait de la pleurer.
— Quoi! m'écriai-je, une goutte d'aurore? Un diamant né du soleil vainqueur?
Voilà qui va doucement faire éclore
La paix du rêve au jardin de mon cœur!
Mais, se penchant comme un roseau se plie. Tel un chasseur avant de tirer l'arc :
— Ce n'est, hélas! qu'une larme cueillie
Dans l'œil d'un homme, et cet homme est Bismarck!
J'avais tremblé jusqu'en mes sept vertèbres, L'àme béunte au vol des songes fous, Comme un enfant surpris par les ténèbres Dans un bois plein du hurlement des loups.
Je regardai cette larme maudite :
J'y vis passer le vaste flot humain; Et toutefois elle était si petite.
Qu'elle tenait encore dans ma main.
Deux nations, la France et l'Allemagne, S'y colletaient dans l'orage du fer; Les vastes eaux, la plaine et la montagne, Tout s'éclairait d'une lueur d'enfer.
Chaque drapeau s'envolait comme une aile; Les canons sourds aboyaient sur le Rhin ; L'obus, épars dans la nue éternelle, Ouvrait partout sa sombre fleur d'airain.
Des pans de rnur et des murailles d'hommes Couvraient le sol, brusquement écroulés; Le vent semait la cendre que nous sommes Dans les sillons promis à l'or des blés.
La Guerre avait sur sa terrible face,
Dans les chemins creusés d'affreux tombeaux,
L'ombre que fait en traversant l'espace
Le vol rapide et bruyant des corbeaux.
L'herbe poussait, déjà drue et plus verte, Sur les talus on pourrissaient les morts. L'honneur saignait comme une veine ouverte, Sans que Judas tressaillît d'un remords.
Sur les remparts où la pique et la lance Veillaient jadis au ras du ciel vermeil, Des haillons blaucs se hissaient en silence, Tout ruisselants de honte et de soleil.
Tout s'effoudrait en un fracas d'abîme, Dans la stupeur du tonnerre impuissant.
Ma main portait de la gloire et du crime : L'horrible larme était rouge de sang.
Je dis au Spectre, ayant levé la tête :
— Ah! je comprends que cet homme ait pleuré !
La fosse n'est impassible et muette
Que pour les niort3 au front pâle et sacré.
Mais elle tonne, elle se fait vivante, Elle redit le mot de l'inconnu Aux ouvriers de meurtre et d'épouvante, Qui n'ont régné que par le glaive nu.
Les trépassés, rompant les ossuaires, Dressant leurs poings crispés d'une fureur, L'ont effleuré du vent de leurs suaires ; Et tout son être a sangloté d'horreur.
11 a revu les cités en ruines, Le tournoiement des bombes dans les airs, Et les corbeaux qui fouillaient les poitrines, Tout reluisants de la pourpre des chairs.
Il s'est courbé comme un vaisseau qui sombre Sur la pâleur des .bouches et des fronts, Lui qui demain ne sera plus dans l'ombre Qu'un crâne vide avec ses deux trous ronds.
Pas un martyr ne consent à se taire, Le ver accuse, un tombeau se défend :
J'aurais douté du ciel et de la terre, S'il n'avait pas pleuré comme un enfant !
J'ai repoussé la pitié qui désarme; Je l'ai maudit, pendant qu'il triomphait. Mais tout mon cœur, au nom de cette larme, L'absout un peu de mal qu'il nous a fait.
Le Spectre ailé m'a répondu : — Prends garde Ceux qui vous font pleurer ne pleurent point. Cet homme rit, quand la Mort le regarde Avec les yeux qu'il a fermés du poing.
Lorsqu'il s'en va fouler l'herbe des fosses Où sont tombés les innocents guerriers, C'est pour y voir toutes ses gloires fausses S'épanouir dans l'orgueil des lauriers.
Que peut lui faire à ce tueur d*idées, Né pour donner de la pâture aux vers, L'énorme assaut des Guerres débridées, Caracolant sur les ventres ouverts ?
Vous aviez cru, vous, les âmes altières, Vous qu'a bercés l'idéal anxieux, Que les drapeaux plantés sur les frontière; S'envoleraient un jour au vent des cieux.
Eh bien! demain, si l'ouragan des balles Sifflait encore au pied des murs tonnants, Ses os pourris, mal scellés sous les dalles, Se lèveraient heureux et frissonnants !
Lui, regretter la bataille inhumaine !
Lui, sangloter do douleur! Lui, pleurer! 0 mon rêveur, as-tu si peu de haine Que ta pauvre àme ait osé l'espérer?
L'oubli des rois est l'excuse du traître ; Les demi-dieux finissent en valets :
S'il a pleuré, c'est parce que sou maître Ne l'a plus fait appeler au palais!
25 juin 1892.