‹ Les libres parolesChapitre 20 sur 39 · AU GRAND-DUC CONSTANTIN · texte numérisé non relu

AU GRAND-DUC CONSTANTIN

Je ne suis pas de ceux qui, raillant le martyre, Hissant les Majestés sur le dos des passants,

Agenouillent la Lyre

Devant les tout-puissants.

Ma Strophe, ayant au front l'étoile et la cocarde. Sévère aux courtisans, dédaigneuse aux valets,

Chante pour la mansarde

Et non pour les palais.

Mais, puisque mon pays te salue et te fête, Je viens mêler, avec le chant de mes pipeaux,

Le salut du poète

A celui des drapeaux.

0 grand-duc, est-il vrai qu'un frisson d'épopée Soulève ta patrie et morde ses seins blancs, Chaque fois que l'Epée Sonne autour de nos flancs?

Est-il vrai que tu sois soudaiu pâle de honte, Comme si nous avion? subi les mêmes torts.

Quand une clameur monte

De l'ombre où sont nos morts?

E3t-il vrai que l'espoir de venger nos deux races S'épanouisse en toi comme une fleur de sang,

Quand les corbeaux voraces

Nous raillent en passant?

Si c'est vrai, gloire aux dieux ! La lutte sera belle : Car des rêves nouveaux hantent l'humanité,

Et ce sera pour elle

Que nous aurons lutté!

Ce sera pour la joie immense de la terre Que nous aurons collé d'un geste souverain

Le clairon militaire

A nos lèvres d'airain!

Ce sera pour sauver l'agneau qui bêle et tremble. Ce sera pour traquer les loups et les soudards

Que nous aurons ensemble

Levé les étendards!

Même aux terribles jours où la guerre inhumaine Nous armait contre vous au gré du sort moqueur,

Vit-on jamais la haine

Nous déflorer le cœur?

N'avons-nous pas, malgré la consigne sévère,

Quand vos drapeaux berçaient sur nous leur large vol

Bu dans le mêmeVerre

Devant Sébastopol?

Va, que le sort consente ou proteste, nous sommes La vertu, l'équité, l'honneur, le droit vivant :

La même forêt d'hommes

En marche dans le vent !

Hourra I soyons l&s boas ehevaliers de l'Idée, Les deux peuples altiers luttant contre l'en'er,

La poitrine bardée

De justice et de fer.

S'il est ©ncor des chefs que le sang versé grise, Arrachons les lauriers de leurs fronts impudents,

Et que notre main brise

La coupe entre leurs dents !

On aura beau crier que la montagne est haute, Que le maître a doublé les créneaux de sa tour;

En marche et côte à côte,

Nous partirons un jour.

Nos chevaux auront eu, tout le long des prairies, Leur provende d'avoine et de foin dru, fauchés

Dans les terres fleuries

Où les morts sont couchés.

Nous franchirons le val, sans qu'ils perdent haleine, Car nous aurons poli l'acier de leurs sabots

Aux cailloux de la plaine

Erigés en tombeaux.

Le glaive au poing, le cou tendu, l'àme hardie, Nous irons, jusqu'à l'heure où les soleils couchant

Colorent d'incendie

Les cités et les champs.

Puis nous repartirons avec un bruit d'orage,

Sitôt qu'aura surgi tout là-haut, sur le mur, T-"^

Le page, le beau page

En mantelet d'azur. .... .__ .

OTHECA

Pendant que nous chantions devant l'aube sincère, Le Dragon monstrueux, effroi du ciel serein.

S'est fait hydre, ô misère!

Dans les grottes du Rhin.

Debout! s'il nous menace avec sa triple gueule, JSous le musellerons, avant qu'il n'ait vécu.

La France n'est plus seule :

La justice a vaincu !

Nous raserons la tour comme on abat les seigles; Nous déracinerons les remparts de granit;

Et tant pis pour les aigles.

Si nous brûlons le nid !

Certes, j'avais rêvé, pour le bonheur du monde, Moi qui m'en vais chantant sous les rameaux épais,

La liberté féconde

Dans l'éternelle paix.

Je n'aurais pas voulu, tant l'idéal me guide, Evoquer les lauriers plaqués autour des fronts,

Et que la Mort stupide

Embouchât les clairons.

Quand la Gloire accourait nous conter ses chimères, J'écoutais dans les nids gazouiller les oiseaux ;

J'étais, avec les mères,

Du côté de3 berceaux.

Et pourtant me voici moins crédule à mes rêves, Tout prêt, comme Tyrtée, aux jours du grand réveil,

A célébrer les glaives

Qui luisent au soleil,

— iOi —

Maintenant que, grandie avec son sacrifice, La France, belle encor de génie et de foi,

A senti sa justice

Ressusciter en toi!

11 juin 1!

Page 1