LES DEUX GÉNIES
En ce temps-là, le coude appuyé sur l'épée, Le front déjà plissé sous les cheveux moins long,, Bonaparte songeait, hanté par l'Epopée.
Encore quelques jours, et la pourpre usurpée Allait lui battre les talons !
Encore une enjambée au delà de l'Histoire ! Encore deux ou trois tours de roue a son char, Au char qui l'emportait de victoire en victoire ! Et le jeune consul, debout en pleine gloire, S'éveillait Pontife et César!
Un homme, un seul, régnait, escorté de conquêtes, Sur les peuples captifs et parqués en troupeaux Un seul nom résonnait au cuivre des trompettes . Et les aigles battaient de l'aile, toutes prêtes A se poser sur les drapeaux.
Déjà, dans la clameur des cavaliers numides, Son altier souvenir, à nul autre pareil. Grondait aux bords du Nil, tonnait aux Pyramides ; Et le ciel d'Austerlitz en ses brouillards humide!- Déjà lui couvait un soleil.
Quand il passait, les bras croisés, les lèvres closes, Les yeux fixes, courbé sous son tragique ennui, Les nobles lauriers verts, plaqués de clartés roses, Disaient aux demi-dieux ivres d'apothéoses :
— Nous ne poussons plus que pour lui !
— « Oh ! songeait-il, voici que mon heure est venue! Les plus grands ont un peu de mon ombre à leurs front J'ai couché dans mou lit la gloire toute nue; Et demain l'astre d'or qui brille dans la nue Etoilera mes éperons.
Ce siècle est un enfant encore, il naît à peine, Mais je le vêtirai d'une armure d'acier; Je gonflerai ses flancs de ma puissante haleine, Et je l'emporterai par les monts et la plaine . Sur la croupe de mon coursier.
Je lui façonnerai, pour sauver ma mémoire, Un visage moulé sur mon masque romain.
Quand nous galoperons à travers la nuit noire, S'il a soif et s'il crie, eh bien ! il pourra boire Le .sang rouge au creux de ma main.
Je ne le laisserai poser ses pieds à terre Qu'en le faisant marcher sur des nuques de rois. Pour écrire son nom, son grand nom militaire, L'Histoire, qui pourtant n'oserait pas le taire, Aura des feuillets trop étroits.
ui, plus grand que la Mort, moi, phisgraud qu'Alexandre ous aurons tous les deux le même Panthéon, t quel homme pétri de génie et de cendre, uel Français serait donc assez hardi pour prendre Le siècle de Napoléon? »
l » eudaut qu'il méditait, quelqu'un venait de naître; 1 D \t c'était un enfant, plus chétif qu'un oiseau,
fne chimère, un souffle, à peine une ombre d'être.
lais, ô sceptre! ô couronne! ô fortune de Maître ! Vous pesiez moins que son berceau !
-a voix des canons sourds accroupis sur les villes Savait pas salué l'auguste nouveau-né.
ku seuil blanc des palais peuplés de faces viles, e chœur mélodieux des Harangues serviles Ne l'avaiï pas environné.
fui passant glorieux, capitaine ou poète, ie l'avait soulevé dans le ciel grand ouvert 'our le montrer au siècle avec un air de fête ; it les arcs triomphaux n'avaient pas sur sa tête ' Fait ondoyer leur dôme vert.
liais, sous ce front naissant, déjà lourd de génie, -•'avenir s'ébauchait, un monde était vivant, La pensée impalpable, et pourtant infinie, huchotait, bourdonnait en la vague harmonie Des astres, des flots et du vent.
Le ciel baignait d'azur la strophe diaphane, Le Verbe gazouillait dans le rythme apaisé, Le billot se dressait entre la reine et Jane, Triboulet et Ruy-Blas frissonnaient, sous ce crâne Qu'un coup de pouce aurait brisé.
L'amour sanctifiait la chute de la femme; Hernani désarmé, Charles-Quint triomphant, Etaient là, tous les deux, héros futurs du drame, Dans la goutte de sang qui tremblait, perle d'àme, Sous le cerveau de cet enfant.
Le doux quatrain mignard et tout brodé d'emphases Chantait tout ce qui chante et tout ce qui fleurit ; Les Odes s'envolaient d'extases en extases ; Les mots tourbillonnaient dans l'écume des phrases Sous les quatre vents de l'Esprit.
Jean-Valjean incréé, sans limite et sans forme, Tressaillait. Gilliat mourait, pensif et grand; Quasimodo trônait dans la laideur énorme; Didier luttait, saignait, et Marion Delorme Dégrafait'sa robe en pleurant.
Les Châtiments grondaient et vomissaient des laves; La foudre répondait au fer qui retentit. L'Epopée éclatait en vers profonds et graves : Eschyle aurait pu voir se dresser des Burgraves Derrière ce front si petit.
Et qu'importait aux dieux César drapant son torse Dans la pourpre des rois vaincus à Marengo? L'éternel idéal est plus fort que la force: Tu n'étais qu'un passant dans ce grand siècle, ô Corse I L'enfant, c'était Victor Hugo !
Et c'était lui, le chantre étonnant et candide Qu'aucune lâcheté du destin ne troubla, C'était lui, le servant des peuples, le bon guide, Qui devait, arrêtant ton cheval par la bride, Te crier : Sire, halte-là!
Halte-là! Vous n'irez pas plus loin! Trêve! Trêve ! Assez d'êtres broyés entre vos deux genoux! Votre étoile descend et la mienne se lève; Je prends, pour lui donner la forme de mon rêve, Ce siècle, qui n'est point à vous !
Je vous le prends tout chaud du viol des batailles, Le râle aux dents, portant dans sa chair en lambeaux L'empreinte de vos doigjs crispés sur ses entrailles ! Je vous le prends à vous, ô semeur de mitrailles ! Afin de le prendre aux corbeaux !
Je vous le prends à vous pour le rendre à la France, A Paris en travail, au progrès anxieux, A tous ceux qui, hâtant la grande délivrance, Mesurent le front bas de l'humaine ignorance Avec des larmes dans les yeux !
Je vous le prends à vous pour le rendre à l'Idée ! Je tords entre mes poings les armes en faisceaux. C'est par le seul amour que l'âme est fécondée ; Et je veux museler la Haine débridée
Soufflant la guerre à pleins naseaux!
Or, voici qu'à présent vous dormez tous deux, Sire ! Mais il fut doux et juste, et lui seul a vécu ; C'est lui seul qu'on bénit, c'est lui seul qu'on admire! Le poète du glaive au soldat de la Lyre A murmuré : Tu m'as vaincu !
Puis, dressant gravement sa tête impériale Au-dessus de Paris formidable et béant, César a dit : — Prenez mon arche triomphale ! Emplissez-la de gloire au-dessus du front pâle De ce mort qui fut un géant!
Alors, devant la nue éclatante et sereine, Sous l'immense granit noyé d'ombre et de jour, On a vu se lever, vision 'surhumaine!
Napoléon premier, le génie et la haine! Hugo, le génie" et l'amour !
Et maintenant en marche, ô France! Plus de crainte! Codes, transformez-vous! Disparais, échafaud! Emporte, o vent des cieux, l'universelle plainte! Bonaparte est moins grand, la Patrie est plus sainte, Et l'Arc de Triomphe est plus haut!
Juin 1885