‹ Les libres parolesChapitre 24 sur 39 · LA MORT D'UN EMPEREUR · texte numérisé non relu

LA MORT D'UN EMPEREUR

Doue, c'était un cadavre aussi, cet Empereur ! Le ver de terre, aveugle et ruisselant d horreur, L'habitait, mal caché sous sa pourpre flottante ; La Mort le surveillait, accroupie a son seuil. Et qu'importe qu'on cloue aujourd'hui son cercueil,

En signe de force et d'orgueil, Avec les clous d'argent qui constellaient sa tente .

Qu'importe que la Prusse, épuisant son trésor, Dépose en un caveau lamé de bronze et d or Ce mort majestueux couché dans son armure l Le ver inévitable entamera le fer.

Il épargne la pourpre, il mangera la chair;

Et la bouche qui buvait l'air Sera bue à son tour comme une grappe mure.

L'éperon entrera dans le talon crevé.

Comme un linge vieilli qu'on aurait mal lavé,

La face jaunira, lentement décharnée.

Les yeux ne seront plus que deux trous sous le Iront.

Le ventre bâillera, les flancs s'affaisseront.

Autour du poing fluet et rond, La peau sèche luira comme une peau tannée.

Trempee-le tout entier dans le suc aroinal,

Faites-lui gravement sa toilette de bal

Pour la danse des morts éparse aux clairs de lune

Les parfums précieux ne l'empêcheront point

De tomber en lambeaux dans le cercueil mal joint

Et, quand les chairs seront à point.

Dites-lui donc d'aller valser dans la nuit bruue !

Or, maintenant que votre orgueil Est de la pourriture. Sire !

Quelle place tient votre Empire Aux deux bouts de votre cercueil ?

Est-ce la Lorraine ou l'Alsace Qui va désormais empêcher L'Ombre et le Néant de mâcher Votre Impériale carcasse ?

Est-ce Bazaine, un autre mort, Qui vous empêchera sous terre De capituler, ô mystère !

Avec la racine qui mord ?

Est-ce pour avoir à Versailles Tressailli, quand on vous sacra, Que le hideux ver s'abstiendra De vous denteler les entrailles?

Est-ce parce que le vautour A dans sa serre étouffé l'Aigle Que vos flancs, dédaignant la règle, Ne seront pas percés à jour ?

Est-ce à cause du cri farouche Dont vous saluiez le corbeau Que le noir baiser du tombeau Ne vous mangera pas la bouche ?

Est-ce à cause de l'esprit lourd Du courtisan qui vous harangue Que vous sauverez votre langue Du dessèchement prompt et sourd?

Est-ce pour avoir dans l'orgie Jeté vos rires imprudents Que vous conserverez vos dents Au ras de la lèvre élargie ?

Est-ce pour avoir fait aux loups Leur part dans l'immense ossuaire Que les plis glacés du suaire Ne se colleront pas sur vous?

Entre les gloires les plus hautes, Qu'avez-vous tenté de si grand Que votre nombril, en s'ouvrant, N'ose vous tomber dans les côtes?

Quels dieux avez-vous remplacés Pour que votre pourpre refuse D'être un haillon doré qui s'use Aux creux de vos genoux cassés?

Qu'avez-vous de plus dans le crâne Pour que l'eau qui filtre partout N'entame point par quelque bout Votre cervelle diaphane?

Ou T-tes-vous de plus à présent Que vos uhlans dont la belette A déchiqueté le squelette Dans les ravins noyés de sang ?

A travers la lutte maudite, Au sou des clairons belliqueux, Qu'avez-vous gagné de plus qu'eux, Si ce n'est de verdir moins vite ?

Qu'as-tu gagné de plus, César !

Si ce n'est que ta pourriture Fera moins mauvaise figure Sous le faste étoile du char ?

Si ce n'est que l'Europe entière Saura demain et sans erreur Quel est le poids d'un Empereur, Avant qu'il ne tombe en poussière ?

Si ce n'est, exploits superflus!

De bien montrer aux diplomates Que tu peux, grâce aux aromates, Durer deux ou trois mois de plus ?

Du moins, s'il te restait la gloire, La gloire avec de vrais lauriers, Cette qui prend d'assaut l'Histoire A coups de prodiges guerriers; Celle qui, créant l'Epopée, Dédaignant de cacher i'épée Sous les plis tombants du manteau, N'attend pas des trahisons viles Qu'on lui porte la clé des villes, Pendant la nuit, sur un plateau ?

Mais non, mille fois non ! cette gloire sublime Qui fait sanctifier la bassesse du crime Par la majesté de l'effroi,

Cette gloire féconde en superbes désastres. Qui lutte avec du plomb et non avec des piastres, Cette gloire n'est pas pour toi !

A quelle heure dans la bataille T'es-tu dressé, le glaive au poing, Sur quelque vieux pan de muraille Où l'on ne capitulait point?

A quelle heure de la journée As-tu pétri ta destinée Dans ton propre sang répandu, Tandis qu'au-dessus des fronts pâles, A travers l'ouragan des balles, Le canon tonnait, éperdu?

A quel moment précis du péril haut et grave A-t-on vu flamboyer ta face de burgrave,

Elargie en masque d'enfer?

As-tu pris seulement quelque trophée insigne? T'es-tu sacrifié comme Hoche? Es-tu digne

D'être tutoyé par Kléber?

S'il est vrai que dans la mêlée

Tu te sois jeté quelquefois,

Le casque au front, lame envolée

Et le tonnerre dans la voix,

Où donc est ton cheval de guerre,

Celui qui t'emportait naguère,

Plus prompt que le vol des oiseaux,

Et qui, sous l'éperon tenace,

Caracolait, la tête basse,

Avec du feu dans les naseaux?

Allons, Guillaume, assez ! l'apothéose est vaine.

La guerre a toujours tort, parce qu'elle est la haine;

Mais, quand un front s'est étoile Du laurier noblement conquis, la foule admire; Et toi, ton laurier faux, tu l'as acheté, Sire !

Tu ne l'as pas même volé !

Sois modeste, chef militaire !

Dors dans l'oubli, loin du danger; Et ne dis pas aux vers de terre Que c'est flatteur de te manger!

Dans une autre époque peut-être Us ont désossé quelque ancêtre Dont la vertu vous étonna ; Et quel effroi dans ton œil cave, Si ces rongeurs, gluants de bave, Allaient te parler d'Iéna !

Quel effroi surtout pour ta race, S'ils te répétaient dans la nuit Que c'est la mort qui te remplace En ton palais vide de bruit, Qu'elle est là, rôdeuse sinistre, Prête à fondre sur ton ministre Hanté d'une tragique horreur, Et soufflant un râle de forge Dans la poitrine et dans la gorge De ton enfant, l'autre Empereur!

Ah ! tu la courtisais, la gueuse !

La rude Gamarde aux flancs verts, 3ui s'en va, terrible et fougueuse, Boire dans les crânes ouverts!

Tu l'embrassais à pleine bouche Quand, après la lutte farouche, A ton appel de grand aïeul, Elle apportait dans sa corbeille La lugubre moisson vermeille Qu'elle avait faite pour toi seul?

Ah! ta la prenais à la taille,

En amant heureux d'être roi?

Tu lui criais : — C'est bien, travaille,

Mon ministre est content de toi !

Sire, tu couchais avec elle?

Tu la trouvais toujours plus belle,

Après tes monstrueux essais?...

Eh bien ! lève-toi, c'est sa fête,

Et regarde comme elle est faite,

La gueuse que tu courtisais!

Lève-toi tout au moins dan3 l'histoire future : Les morts out quelquefois le droit de s'éveiller. Si la nuit est trop noire et la pierre trop dure, Quitte ton oreiller !

Retourne à ton balcon, parais à la fenêtre Où ton peuple tremblant te saluait hier, Et dis ce que ta vois, ô fantôme du Maître Bardé d'ombre et de fer !

Mais un souffle profond traversera l'espace ; Le fleuve apaisera son flot torrentiel ; Strasbourg battra des mains, et Tàrne de l'Alsace Tonnera dans le ciel.

Tu voudras t'en aller, t'en fuir avant l'aurore? La grande voix qui suit le coupable partout Te criera dans la nuit : « Non pas! regarde encore! « Demeure jusqu'au bout! »

Et la Prusse, qui fut ta sinistre servante, Chantera : « Plus de rois! liberté! liberté! » Et tu resteras là, cloué dans l'épouvante, Toute l'éternité !

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