A ETIENNE CARJAT
Puisque ta strophe citoyenne, Cruelle aux grands, douce aux petits.
Bataille à côté de la mienne Dans la querelle des partis; Puisqu'elle s'en va par les rues, Chantant les gloires disparues Et prophétisant Messidor, Le front couronné de pensées.
Les prunelles jamais baissées, Le sein bardé de rythmes d'or ;
Laisse-moi, lusse-moi te dire, Carjat, ô mon bon frère aîné!
Que j'ai vibré comme une lyre, Que j'ai souffert et frissonné.
Que je t'ai béni dans la lutte, Toutes les fois qu'après la chute De? damnés du progrès humain, Je t'ai vu. la pitié dans l'âme, Lapider la victoire infâme Avec les cailloux du chemin !
Et pourtant, ô rêveur candide!
Qui donc aurait pu mieux que toi Prendre la fortune pour guide, Se proclamer pontife et roi.
S'évader des lois et des règle*, S'attabler au banquet des aigles, Rouge de lumière et de sang, Célébrer les dieux qu'on encense Et boire à leur toute-puissance Gomme on boit au fleuve en passant?
Les dompteurs du siècle où nous sommes
Les inconnus vite" éblouis,
Qui se sont éveillés grands hommes
Dans !a révolte du pays;
Tous ceux qui, tribuns ou poètes,
Regardent au-dessus des têtes
Leur célébrité flamboyer ;
Tous, avant l'heure haute et fiere,
Avaient mêlé de leur poussière
A la cendre de ton loyer.
Et qui t'empêchait de les suivre En courtisan calme et serein, Dans le chant des clairons de cuivre, Dans le bruit des Canons d'airain?
Qui t'empêchait de leur sourire, Pendant qu'une foule en délire Les hissait sur de vains tréteaux Et que, pour dorer leurs misères, Des hordes de faux Bélisaires Se cramponnaient à leurs manteaux?
Mais non ! tu restas pauvre et digne, Loin de la rumeur des palais, T'indignant avec ceux qu'indigne La basse intrigue des valets ; ' Et tu combattis pour l'exemple, Pour le sévère honneur du temple Battu par le flux et reflux, Tui qui, dans ta foi virginale, Ne t'agenouilles sur la dalle Que lorsque tes dieux n'y sont plus !
Et moi qui lutte pour l'Idée, Debout, sans haine et sans effroi, L'âme doucement obsédée Des mêmes chimères que toi.
Je te dis : Qu'importe la vie !
Quand on a souffert sans envie.
On a vécu saus déshonneur :
Et qui sait le fond du mystère?
Faire son devoir sur terre, Ces! peut-être tout le bonheur!
Écoute, l'existence est douce.
Grâce au ciel profond et vermeil, Pourvu qu'un brin d'herbe ou de mousse Joue avec nous dans du soleil; Pourvu qu'une hirondelle passe Là-haut, dans le bleu de l'espace Reflété par le bleu des eaux.
Et pourvu que la branche, heureuse Du retour des oiselles, creuse D'elle-même un nid aux oiseaux.
Que nous faut-il? Si peu de chose!
Un coin où cacher notre amour !
Une toute petite rose
Avec de grands bébés autour!
Et tu l'as" ton bébé, poète;
Une enfant qui nous met en fête.
Quand son rêve nous apparaît
Et que ses doigts tièdes d'aurore
Fout jaillir du clavier sonore
Comme un bouquet qui chanterait !
Veux-tu de ma logique? On t'aime.
L'as-tu cherché? L'as-tu voulu?
Etre aimé, c'est le grand problème ; Et comme tu l'as résolu!
J'avais embouché la trompette.
J'étais un peu mage et prophète, Au début, en ces chants écrits.
Au diable ce geore de style!
Mon ode s'achève en idylle :
Mais tu pardonnes, tu souris !
Î8 octobre 1887.
LE DROIT DES FExMMES
Pour A/11' Maria Deraisme.
Qui donc a dit au Peuple eu marche, Broyant les siècles sous sou char, Que le manteau du patriarche Est le seul refuge d*Agar, Qu'Adam triomphe encore d'Eve, Qu'elle aura beau lutter sans trêve, Liée à nos dogmes étroits, Et que la nuit, roulant ses voiles, Eteindrait là-haut les étoiles, Si les femmes avaient des droits?
Est-ce Tombre? Est-ce la Nature, Avec le Soleil, son époux, Avec ses grands bois où murmure Le vent mystérieux et doux?
Est-ce la ferre avec son âme Qui vous a crié que la femme N'est point votre égale ici-bas, Et qu'aux heures du sacrifice, Quand vous créez de la justice, Son ombre n'est point dans vos pas ?
0 tourbe éphémère des hommes:
Avons-nous pesé seulement Le peu de cendre que nous somme?
Devant l'éternel firmament?
Avons-nous songé que la fosse S'emplit de notre gloire fausse, Dans la descente des linceuls?
Avons-nous sondé nos abîmes, Avant de chanter sur les cimes Que nous avons des droits tout, seuls?
Avons-nous évoqué l'image Des jours innocents et dorés, Quand nous dormions, au premier âge, En deux bras doucement serrés?
Avons-nous revu tout ensemble, L'alcôvé et le berceau qui tremble, L'asile auguste et triomphant, Avant d'affirmer, ô chimère!
Que celle qui fut notre mère, N'est pas égale à son enfant?
Le tambour bat, le canon gronde.
Plus de famille ! Adieu l'hymen !
Le sang va couler comme une onde,
Le sol sera rouge demain.
C'est la fête de la Patrie :
On conduit à la boucherie
Les soldats parqués en troupeau.
Les mu,rs fauchés, les toits en flammes!
— Avez-vous consulté les femmes,
Avant de lever le drapeau?
Quoi ! tout s'évanouit, tout passe!
Un monde naît et disparaît Comme une clarté dans l'espace, Comme un souffle dans la forêt 1 Quoi! tout s'écroule pêle-mêle!
Et la fetnine qui porte en elle Le fruit des générations, La femme, esclave de la Peine, Traîne encore sa vieille chaîne Au seuil des Révolutions?
Toujours la même servitude, Sous le même joug abhorré !
Le prêtre, avec un geste rude.
Lui ferme le parvis sacré ; Et, pour purifier le temple, Pour donner aux foules l'exemple.
Pour dompter les dénions jaloux.
Le lévite, mystique et pâle, Brûle de l'encens sur la dalle Où se sont ployés ses genoux.
Dérision ! Affront suprême !
Si l'homme n'a point consenti.
Son témoignage est un blasphème, Elle est parjure, elle a menti !
Le Code la proclame impure :
Quand elle offre sa signature.
On fait signer par les passants ; Quand elle écrit, le juge efface, Et le scribe infâme la chasse Du chevet des agonisants.
Si quelque artiste de l'outrage, Vil reptile au profil humain, Accourt et lui jette au visage Toutes les fanges du chemin.
Il ne faudra point qu'elle espère Lapider l'horrible vipère Avec les pierres de la Loi, Tant que l'époux, lame brisée, N'aura point dit à l'épousée :
« Je t'autorise, venge-toi ! *
Si la prostitution vile,
Fantôme affreux, spectre vivant,
La pousse aux pavés de la ville
Comme une honte qui se vend,
N'attendez pitié ni justice :
Elle appartient à la police
Aux mains de bronze, aux poings de fer !
Point de tribunal en simarre !
Un mot suffit, et Saint-Lazare
La recevra dans son enfer!
Qu'elle sourie ou qu'elle pleure, Vierge, mère, aïeule au front blanc, Elle est l'éternelle mineure, Elle ne règne qu'en tremblant.
Femme ! ô doux être sans défense :
Elle a moins de droits que l'enfance, Un peu plus que le criminel; Et l'homme, hanté d'un mystère, La dénonce encore à la Terre, Quand les dieux l'ont chassée du Ciel:
Car ce qui pèse sur la femme,
Ce qui tient son doux front penché,
C'est l'antique légende infâme
D'Eve, d'Adam et du péché!
C'est Manou criant à Moïse
Que toute lame humaine est prise
Dans la femme et dans la douleur !
Et voilà que la grande Bible
La brise sous son texte horrible,
Comme le vent brise une fleur !
Mais l'astre du matin se lève!
Plus de chaînes ! voici le jour !
C'est l'action après le rêve :
Le devoir est né de l'amour.
La Justice, longtemps trompée, Calme et s'appuyant sur l'Epée
Que rien n'a pu vaincre ou ployer, Présente en un reflet de srloire* Toutes les Jeannes de l'histoire A toutes celles du foyer.
Hypocrisie! hypocrisie!