LA MAISON DU PEUPLE
L'inauguration de la Maisdn du Peuple de Montmartre excitera certainement la verve lyrique des nombreux bardes du quartier.
-E CONSEBVATRJCE.)
Les Satisfaits disaient: « La foule s N'a que des pleurs et de» sanglots; « C'est une mer d'hommes qui roule « Sans rien construire avec ses flots.
« Elle tressaille, elle se lève, « Quand la Justice est dans son rêve, « Comme une étoile dans la nuit; s Mais elle s'apaise et retombe '< Au noir silence de la tombe, « Toujours après le même bruit.
« Le moindre vent qui souffle emporte « Ses œuvres d'ombre et de vapeurs; « Sa vague expire à notre porte, « Avant que nous ayons eu peur, « L'espoir sacré, la foi profonde, « L'enfantement d'un nouveau monde,
« Promis à ses gouffres béants, « Laissent moins de trace sur elle « Que le frémissement d'une aile « Sur la face des Océans.
« Tout ce qu'elle conçoit avorte.
< Jamais de rivages atteints !
<( C'est une flamme vite morte « Qui luit en des phares lointains.
- Elle a pour fonction suprême << De se dévorer elle-même « Sur les essais qu'elle a tentés; « Et même, quand elle nous brave, « Elle reste sa propre esclave, « Dans le reflux des volontés.
« Aux temps d'égoïsme où nous sommes,
« Les cieux sont encore trop noirs
« Pour que le vain troupeau des hommes
« Solidarise ses devoirs.
« La discorde naît de l'envie ;
< L'idéal ment, le vrai dévie;
« Tous les frères sont ennemis ;
« Le bon s'endort, le méchant veille;
« La ruche n'est que pour l'abeille,
" La paix n'est que pour les fourmis! »
Eh bien ! beaux vendeurs de sagesse, Depuis quand avions-nous rêvé ?
La Maison du Peuple se dresse, Le seuil du temple est repavé.
Encore un effort, et la pierre,
S ouvrant ainsi qu'une paupière Au bleu baiser des firmaments, Verra, quand se lève l'aurore, Ondoyer dans le vent sonore Le panache des toits fumants !
Elle dormait, grise de terre,
Sous le manteau vert des coteaux,
Dans le formidable mystère
Des germes sourds et des métaux.
Mais, quand l'heure sainte est venue,
Elle a tournoyé vers la nue,
Dans les drapeaux et dans les fleurs,
Gomme heureuse et doucement fière
D'être à son tour dans la lumière
L'ouvrière des travailleurs.
Trop longtemps, la pierre sacrée
N'avait été sous l'horizon
Qu'un tas de misère effarée,
Hôpital, caserne ou prison !
Trop longtemps, une main cruelle
L'avait érigée en tourelle,
Sous les lourds canons accroupis,
Pendant que l'affreuse Epopée
Décimait au vent de l'épée
Les régiments et les épis l^f
Trop longtemps, avec les troncs d'arbre
Où nichèrent les oiselets,
Elle n'avait, granit ou marbre,
Edifié que des palais...
Gloire ! Nous l'avons reconquise.
Et la voilà qui monte, prise
Dans notre solidarité,
Gomme si la pierre elle-même
Avait le souci du problème
Qui travaille l'humanité.
NI
(JEuvre féconde! Essai superbe !
L'ouvrier, tant de fois volé, Ne demaadera qu'à la gerbe Le prix du froment et du blé.
Plus de larron faussant l'échange !
C'est le sang pur de la vendange Qui lui donnera son flot pur. Par la montagne et par la plaine, La brebis offrira sa laine, La branche tendra son fruit mûr.
Plus de suppliciés livides, Criant la misère et la faim !
Le triste Chômage aux mains vides Aura droit à sa part de pain.
Les vénérables fleurs tremblantes, La vertu qui s'attache aux plantes, Dans le matin pâle et vermeil, Guériront et sauveront l'homme, A peu près pour la même somme Qu'elles coûtèrent au soleil.
Après le dur labeur, les fêtes !
Prépare-toi, folle Chanson !
La strophe heureuse des poètes Voltigera dans la Maison.
Des bruits de marteaux et de limes Alterneront au bout des rimes Avec l'hymne des rameaux verts; Pendant que les soufflets des forges Halèteront comme des gorges, Dans la plénitude du Vers.
Et ce ne sera pas encore
La fin de la lutte et du mal :
L'aurore n'est jamais l'aurore,
L'idéal a soif d'idéal.
Mais, sur les pierres érigées
Que la paix aura protégées,
Les flambeaux ue s'éteindront point ;
Et Montmartre, qui chante et gronde,
Se dressera devant le monde,
Un lambeau de justice au poing !
17 septembre 1892.