Les libres penseurs
J'appelle « libres ])enseurs , » comme ils se nomment eux-mêmes, les lettrés ou se croyant tels qui , par livres, discours et pratiques ordinaires, travaillent sciemment à détruire en France la religion révélée et sa morale divine. Professeurs, écrivains, législateurs , gens de banque , gens de palais , gens d'industrie et de négoce , ils sont tout , Us font tout , ils régnent ; ils nous ont mis dans la situation où nous sommes, ils 1 'xploitent et l'empirent.
J'ai voulu les peindre ; non pas, je l'avoue, par admiration pour eux. Catholique et enfant du petit peuple , je suis doublement leur adversaire depuis qu'à mon tour je pense, c'est-à-dire depuis que, par la grâce de Dieu , mon esprit est franc du joug qu'ils lui ont fait longtemps orter. « Libre penseur » rend à mes oreilles le même son que « jésuite » aux leurs. Mais la qualité de catholique m'imposait des devoirs que j'ai respectés. Je me serais trouvé coupable de charger un seul jjortrait. J'ai copié la vive nature; et pourtant , si je me sui «léfendu de rien embellir, je n'ai pas laissé de beaucoup voiler. Telle figure , qui pourra [Xiraître hardie , est dessinée d'après un
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modèle encore moins Yêtu. Chacun sait comment ces messieurs, de leur côté, nous peignent. On verra si le crayon du jésuite est plus fidèle que le pinceau des libres penseurs.
Cet ouvrage , commencé il y a plusieurs années , souvent abandonné, souvent repris, était prêt pour l'impression, lorsque l'aventure de Février survint et l'ajourna. Je le publie sans y rien changer; je retranche seulement quelques chapitres , troués par la fusillade qui a jeté à bas la charte, le trône et le parlement. Que n'a-t-elle déchiré tout le livre! Je n'aurais plus dans l'àme les colères, les tristesses, les terreurs sous l'empire desquelles j'ai écrit ; je serais rassuré sur les périls formidables que j'annonçais. Mais ces périls sont dans nos mœurs, et la révolution n'a changé tout au plus que nos lois.
J'avais commencé un appendice. Je n'ai pas tardé à voir que la matière demanderait un autre volume. Pour le moment , j'y renonce. Devant les physionomies de la veille et du lendemain , qui occupent la scène, ma main treml)le émue d'indignation, ou s'arrête glacée par le mépris. Dans quelques mois, si j'ai pu dominer ces impressions, si l'on fait encore des livres, j'essayerai de nouveau. Celui-là, je l'intitulerai : Les Cv niques.
Je m'attends à un reproche. Les libres penseurs , presque tous, sont de ces gens de drap fin et d'éducation officielle qu'on appelle bourgeois; et je n'ai pu m' occuper d'eux sans éclabousser la Bourgeoisie.
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(^n dira que ce n'est pas le moment d'élever des critiques contre la classe bourgeoise, quand ses affaires sont si compromises.
Oui, les affaires de la Bourgeoisie sont compromises ! Mais lorsque j'ai écrit, elles semblaient florissantes ; et je voulais avertir qu'au contraire, elles étaient en hasard.
Qui les a gâtées? Ce n'est pas moi , ce ne sont pas mes frères. Extrêmement maltraités du Gouvernement , de l'Administration , de la Littérature, de la Philosophie, de la Législation, de toute la prépotence bourgeoise ; chicanés , insultés , opprimés , mis en prison, mis à l'amende, nous avons rendu le bien pour le mal. Nos voix se sont élevées sans cesse pour signaler les périls où l'on courait ; eUes n'ont jamais demandé que la justice et la liberté ; personne ne citera de nous une action, une parole séditieuse.
Tout le monde n'a pas imité notre réserve. Néanmoins , la Bourgeoisie eUe-même , elle seule , s'est perdue. Les conspirations qui Tout renversée, ou se tramaient dans son seiu , ou n'ont rien fait qu'avec son concours ; elle a bourré le mousquet et affilé le sabre dont elle est blessée ; elle a miné le sol où elle chancelle et s'écroule. En essayant de lui faire comprendre ces choses, qu'elle semble vouloir ignorer et qu'il est temps qu'elle sache, je crois lui rendre un service essentiel. Si elle ne m'entend pas , j'ai la confiance que ses ennemis m'entendront encore moins. Je parle un langage qui n'a point crédit aux fau-
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bourgs ; je n'ai nullement à craindre qu'aucun ouvrier dépense trois francs pour puiser dans mon livre des arguments dont la haine populaire , hélas ! n'a plus besoin ; et ceux qu'elle y trouverait ne sont guère à son usage. J'ajoute que peu de bourgeois ont fait plus de patrouilles que moi depuis le 26 février, et monté plus de gardes. J'étais sous la buffleterie dans les dernières émeutes ; j'irai aux barricades autant de fois qu'on m'y enverra. C'est assez, je pense ; et, en tous cas, je ne saurais faire plus. J'irai aux barricades, l'àme navrée, pour sauver l'État d'un péril actuel et certain ; nullement pour témoigner que je l'estime en bon ordre et en bonne voie. Au prix de ces cruelles victoires, quelque chose encore reste debout, le vaisseau n'a pas sombré, il y a un rayon d'espérance, un miracle est possible : Dieu est si bon ! Je lutte donc, en pleurant , contre ce pauvre peuple , parce que , de tous les malheurs dont il est menacé , le plus grand , le plus irréparable serait son triomphe. Que le sacrifice de ma vie puisse retarder d'un jour ce désespérant triomphe , je donnerai ma vie avec joie ; mais, en mourant , je dirai à ceux parmi lesquels j'aurai été frappé : « Ne m'enveloppez pas des plis de votre drapeau ! je suis venu parmi vous avec d'autres pensées que les vôtres. Vos doctrines ont versé le vin de ces colères abominables ; vous n'êtes point sans responsabilité dans cette guerre impie. »
Ah ! qu'on ne me confonde pas avec ces flatteurs
du peuple , avec ces i)ervers qui prétendent ne voir de lumières et de vertus que là où ils trouvent assez de corruption et d'ignorance pour s'y faire une armée ! J'ai combattu toute ma vie l'ambition sans talent, et surtout sans conscience, de ces prétendus démocrates ; et ils ne sont à mes yeux que ce qu'il y a de pis dans la cohue des vices bourgeois. Depuis que je les étudie, je n'ai pas souvenir d'avoir jamais saisi en eux un mouvement noble et sincère ; je les ai toujours connus violents, menteurs, pleins de fourbe et d'insolence ; n'ayant d'autre argument à leur ser\ ice que le Moloch d'acier, le couperet triangulaire, qu'ils appellent liberté, égalité, fraternité.
Mais si je ne suis pas du parti des émeutiers et des égorgeurs, je n'entends pas davantage entrer dans celui des incrédules polis, des impies lettrés , des exploiteurs dont la sottise et la rapacité nous ont creusé cet abîme. Il y a quelque chose d'aussi intolérable que la bassesse scélérate des flatteurs de populace : c'est l'imperturbable faconde de cette multitude d'avocats qui plaident la parfaite innocence de la Bourgeoisie, et qui disent : « Que lui reprochez- vous? »
Libres penseurs , libres faiseurs (on n'est l'un que pour devenir l'autre), je reproche à la Bourgeoisie libre penseuse d'avoir haï Dieu , et , par une conséquence naturelle et prévue, méprisé l'homme. Voilà son crime, si elle le veut connaître. Ce crime, elle la fait partager, elle l'a imposé, — oui, imposé, par son exemple , par ses ruses , par ses lois , — à une partie
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du peuple; et c'est là son péril et sa punition . Lettrés , hommes d'État , docteurs de la bourgeoisie, depuis que vous régnez , quel a été votre effort? Vous avez trouvé que l'Église était de trop dans ce monde. Non-seulement vous avez ravi ses ricliesses, détruit ses institutions, rejeté ses lois ; mais on vous a vus sans cesse prêcher, enseigner, ordonner le même mépris et la même révolte à tout le pauvre peuple ; et, certes, il ne vous demandait pas l'impiété, car l'impiété le dépouille et le tue. Vous avez fait des livres et des journaux ; vous avez entretenu de noirs pédants et d'obscènes baladins, afin qu'ils aidassent vos lois à dissoudre plus vite ce reste de puissance que le catholicisme exerçait encore sur les masses ; et vous n'avez pas compris, insensés , que chacun de leurs succès était une pierre arrachée au frêle rempart de vos trésors et de votre pouvoir. Quand une sourde rumeur montant du sein des multitudes, un coup de vent précurseur des orages déjà formés dans ces régions profondes , apportaient jusque sous vos yeux quelque fragment des dogmes nouveaux qu'on y enseignait encore à voix basse, vous éclatiez de rire, et vous disiez : « Cela est fou ! » Et si quelqu'un vous criait : « Prenez garde ! cela est fou ; mais vous avez affaire à des barbares, et Dieu seul peut vous sauver! » alors vous montriez vos polices, vos armées, vos codes pleins de chaînes, vos tribunaux dociles, et vous répondiez : « Qu'est-ce que Dieu? » Au milieu de vous et couverts de vos livrées , se
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sont dressés plusieurs apôtres de ces évangiles de la vengeance et du délire. Vous les avez entourés, applaudis, caressés. « C'est un poëte, il nous dit du nouveau ; c'est un éncrgumène, et sa rage nous amuse ; c'est un sophiste, mais il est éloquent ! » Et vous leur faisiez presque la même fortune qu'à un habile danseur.
Tout était bien reçu , venant de ces bouffons, prophètes à quelques degrés plus bas de l'échelle sociale. Ils vous accusaient , ils vous maudissaient , ils vous
calomniaient même Mais, en vous maudissant, ils
jetaient l'injure au Christ éternel : c'était assez , vous reconnaissiez les vôtres. Qu'un prêtre vînt vous dire les mêmes choses avec les lumières de la foi et les ménagements de la charité, vous le lapidiez. Combalot, le serviteur de Dieu, le missionnaire du peuple, qui a passé sa \ie à porter partout le pardon , la concorde, l'espérance ; Combalot, pour avoir dépeint l'enseignement universitaire, fut condamné à l'amende et à la prison. Qui le condamna? Cette même Bourgeoisie , au nom et pour le compte de laquelle un entrepreneur de journal payait cent mille francs par an l'enseignement communiste d'Eugène Siie î
Est-ce vrai, cela? oufais-je une accusation injuste? Les « penseurs », depuis Voltaire jusqu'à M. Siie; les hommes d'Etat, depuis M. de Choiseul jusqu'à M. Thiers ; les législateurs et les administrateurs , depuis les derniers parlements et les derniers intendants de la royauté absolue jusqu'aux dernières
chambres et aux derniers préfets de la monarchie constitutionnelle (je ne dis rien du reste), ont-ils été autre chose que des bourgeois ou des séides de la Bourgeoisie? N'ont-ils pas haï l'Église , entravé son action, calomnié sa doctrine, et k pleines mains versé l'incrédulité dans le sein du peuple?
Eh bien, ils ont réussi ! Le peuple, — non pas tout le peuple, grâce à Dieu, mais une portion notable du peuple, le peuple ouvrier, le peuple des villes, le peuple liseur et politique, — ce peuple-là est devenu incrédule. Ce n'est qu'une minorité. On aurait voulu, on avait espéré davantage ; mais, enfin, voilà toujours un million et demi d'hommes pourvus de bons bras, qui en sont venus à « penser librement, » c'est-à-dire à ne plus croire en Dieu.
L'Église, privée de ses institutions et de sa liberté, ne les instruit plus ; privée de ses richesses, elle ne les assiste plus ; déshonorée dans leur conscience par la calomnie philosophique , ridiculisée dans leur esprit par le rire voltairien , elle ne les ramène plus. Ainsi , tout lien chrétien est brisé , toute habitude chrétienne est perdue. Ce peuple est hors du giron de la mère de charité ; il a cessé de boire à ses deux mamelles, où il puisait la foi et l'espérance. C'est bien ce que l'on voulait.
Par malheur, parallèlement à ce grand succès du plan bourgeois, se développent des phénomènes imprévus. Le peuple souffre, il devient méchant, il devient sauvage. L'infériorité de sa condition, qu'il ac
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ceptait jadis comme une loi de la Providence , moyennant tous les adoucissements que cette même Providence avait préparés et dont l'Église était la dispensatrice, il ne s'y résigne plus , depuis qu'elle est la loi brutale d'un hasard qui n'adoucit rien. Il se fait des questions terribles : il se demande si tous les hommes ne naissent pas égaux, et pourquoi il y a des riches et des pauvres. On lui dit qu'il est souverain , il montre ses maîtres ; on lui dit que sa condition s'améliore, il répond qu'il a faim ; on lui jette des livres pleins de beaux raisonnements et de beaux chiffres sur la nécessité de l'inégalité des conditions humaines, il ne les lit pas. Il aime mieux écouter les doctrines folles qui s'agitent dans les recoins les plus sombres de sa misère et de son immensité. A la place de l'Évangile de Dieu , qui le consolait et qu'on lui a ravi, il en accepte d'autres qui le rendent fou. Comme un chien devenu furieux à la chaîne, il menace de briser l'ordre matériel, de se ruer sur la société, de la mettre au pillage. Quelles clameurs, plus formidables que le roulement du tonnerre ! quels bras nus, plus irrésistibles que l'ouragan ! Tout l'éclat, toute la gloire, toute la force de la société politique tombe en une heure. Ces fétus qui s'envolent et qui disparaissent , c'est le roi , c'est la charte, c'est le parlement , c'est la magistrature, c'est l'armée. Le vainqueur, après ce coup , s'arrête , étonné lui-même de sa victoire. Il n'avait point cru combattre : il s'était seulement impatienté.
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L'épouvante (légitime épouvante !) monte au cœur des puissants de la terre ; ils se disent : Que feronsnous , et qu'allons- nous devenir? La sueur au front, la pâleur sur le visage, on refait à la héUe un gouvernement. Mille efforts sont tentés pour écarter de la scène ce peuple, cet effrayant acteur qu'on n'y attendait pas si tôt ; mais lui, il veut jouer le rôle auquel la Bourgeoisie l'a longuement dressé. Vainement on le refoule : implacable et rugissant, il assiège un rempart qu'il sent trop faible pour le contenir. Vainement on lui jette par-dessus la barrière les promesses, les décrets, les millions; il crie à la Bourgeoisie, en repoussant ces offrandes du danger et de la peur : Ce que je veux de toi, c'est le sang de tes veines. Et il est toujours-là , l'œil hagard, le cœur plein de haine, les mains pleines d'incendies, repassant le souvenir amer de ses injures.
Ses injures ! En a-t-il donc subi de si cruelles? on le conteste. Il y a des livres très-bien faits et d'éloquents discours qui prouvent à merveille que le peuple est plus libre, plus honoré, plus payé, mieux nourri, qu'au temps où il ne se plaignait pas. Je l'accorde, mais il se plaint.
C'est qu'il est injuste, c'est que d'abominables flatteurs l'ont séduit , c'est qu'il s'est abandonné à des rêves absurdes et à un orgueil sauvage... Hélas! qui l'a conduit là, et quel remède y savez- vous?
Mon père est mort à cinquante ans. C'était un simple ouvrier, sans lettres, sans orgueil. Mille
infortunes obscures et cruelles avaient traversé ses joui-s remplis de durs labeurs; et, parmi tant d'épreuves , la seule joie de ses vertus , inébranlables mais ignorantes, l'avait un peu consolé. Personne, durant cinquante ans, ne s'était occupé de son àme ; et jamais, sauf à la dernière beure, son cœur labouré d'angoisses ne s'était reposé en Dieu. Il avait toujours eu des maîtres pour lui vendre l'eau , le sel et l'air, pour lever la dime de ses sueurs, pour lui demander le sang de ses fils ; jamais un protecteur pour le défendre et pour le secourir ; jamais un guide pour l'éclairer, pour prier avec lui, pour lui apprendre l'espérance. Au fond , que lui avait dit la société ? comment s'étaient traduits pour lui ces droits, si pompeusement inscrits dans les cbartes? « Travaille, sois soumis et sois probe ; car si tu te révoltes, ou te tuera ; si tu dérobes et qu'on le sache, on t'emprisonnera. Mais si tu souffres, pleure , nous n'y i)ouvons rien ; et si tu n'as pas de pain, vas à l'hôpital ou meurs ; cela ne nous regarde plus. » Voilà ce que la société lui avait dit , et rien autre chose; et, quelque promesse qu'elle inscrive dans les constitutions, eUe ne peut dire ni faire davantage. Elle n'a de pain pour le pauvre qu'au dépôt de mendicité ; des consolations et des respects, elle n'en a nulle part. Mon Dieu , à quoi sert de s'abuser et de se payer de cliimères ! J'entends tous les jours les orateuz's de l'Assemblée nationale, et je viens d'écouter avec le plus grand soin toute la
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discussion du droit à l'assistance et au travail : pas un législateur qui ne regarde le dernier des citoyens indigents comme son frère, j'en suis tout persuadé; mais qu'y a-t-il au bout de ces homélies ? Les infirmiers et les verroux de Bicêtre !
Mon père avait donc travaillé, il avait souffert, et il était mort. Sur le bord de sa fosse encore ouverte, je songeai aux longs tourments de sa vie, je les évoquai, je les vis tous, et je comptai aussi les joies qu'aurait pu goûter, malgré sa condition servile , ce cœur vraiment fait pour Dieu : joies pures, joies inénarrables et célestes , dont , par le crime d'une société que rien ne pe^ut absoudre, il avait été brutalement privé. Alors, de la tombe du pauvre ouvrier, sortit comme une lueur de vérité funèbre, qui me fit voir et qui me fit maudire... non le travail, non la pauvreté, non la peine, mais la grande iniquité sociale , le crime d'impiété par lequel est ravie aux déshérités de ce monde la compensation que Dieu avait attachée à l'infériorité de leur sort ; et je sentis l'anathème éclater dans la véhémence de ma douleur.
Oui , ce fut Icà ! Je commençai de connaître, de juger cette société, cette civilisation, ces prétendus sages, qui ont renié Dieu, et qui, reniant Dieu, ont renié le pauvre, et n'ont plus pris soin ni de son corps, ni de son àme. Je me dis : Cet édifice social est inique ; il croulera, il sera détruit. J'étais chrétien déjà : si je ne l'avais pas été ,
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dès ce jour j'aurais appartenu aux sociétés secrètes. Je me serais dit, comme tant d'autres à (jui la lumière d'en haut n'a point été portée : Pourquoi des geus bien logés, bien vêtus, bien nourris, tandis que nous sommes couverts de haillons, entassés dans des mansardes , obligés de travailler au soleil et à la pluie, pour gagner à peine de quoi ne pas mourir ? Et ce redoutable problème m'eût donné le vertige; car si Dieu n'y répond pas, nul honune n'y pourra répondre. Dans mon enfance, quand certain patron de mon père venait, le chapeau sur la tète , lui intimer durement ses ordres , mon cœur bondissait, j'éprouvais un fi-énétique désir d'abaisser, d'humilier, d'écraser cet insolent. Je me disais : Qui l'a fait maître, et mon père esclave ? Mon père qui est bon, brave et fort , et qui n'a fait de tort à pei*sonne ; tandis que celui-ci est chétif , méchant , larron , et de mauvaises mœurs î Mon père et cet homme, c'était tout ce que je voyais de la société. Or, si j'étais resté dans cette ignorance où demeure presque tout le peuple ouvrier, croit-on que les Petits Traités de l'Académie des sciences morales et politiques m'auraient beaucoup touché, et que j'eusse admis la nécessité de ce partage inégal où j'avais fatalement le mauvais lot? La logique des passions pl'ocède autrement. Ou j'aurais tout fait pour me saisir de la grosse part, ou je me serais écrié avec la foule : Brisons cette grosse jjart , et que , dans la misère, règne au moins l'égalité ! Je n'y gagnerai
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rien peut-être, mais je n'y perdrai rien non plus ; et dusse- je y perdre , au moins j'aurai le plaisir de la vengeance, et je ne serai plus insulté.
Voilà la plaie du peuple ; elle est à l'àme ; elle est profonde, envenimée, épouvantable. Les constitutions y feront peu de chose, les coups de fusil n'y feront rien. La société est menacée d'une ruine totale, si elle ne vomit le poison dont elle s'abreuve depuis un siècle , le poison que des mains perfides et imbéciles lui présentent encore, même dans ces jours de crise où il semble que tout va finir.
Qu'elle se hâte ! Peut-être ne faut -il plus, pour l'emporter, qu'une dernière dose, qu'une dernière loi contre le Christ et son Église.
C'est pour mettre la société en garde, que, du sein de ma faiblesse et de mon obscurité, je lui donne, comme je puis , le signalement de quelques-uns de ses empoisonneurs. Ils sont aujourd'hui ce qu'ils étaient il y a sept mois : révolutionnaires sous le bonnet républicain comme sous la livrée monarchique.
Liberté, égalité, fraternité ! paroles vaines, funestes même , depuis qu'elles sont devenues politiques ; car la politique en a fait trois mensonges. La liberté, c'est la justice ; l'égalité, c'est l'humilité ; la fraternité, c'est la charité. Nous serons libres quand nous serons justes ; nous accepterons l'égalité quand nous aurons courbé la tête sous le niveau de la croix; nous pratiquerons la fraternité quand nous adore-
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rons NOTRE Père qui est aux cieux, et quand nous aurons imploré de lui la grâce d'aimer nos frères , du même amour qu'il porte à ses enfants. Jusque-là il n'y aura dans nos âmes que de l'égoïsme, de l'envie et de l'orgueil ; et la devise républicaine ne sera , comme par le passé, qu'une balle dans nos fusils, ou que le fer de la guillotine aux mains des factions triomphantes.
Je termine en répétant ces paroles que chante aujourd'hui même la foi de l'Église universelle : Dominus ostendit Moysi lignum : quod cttm misissel in aqucis, in dulcedinem versœ mnt. Ce bois que le Seigneur montre au chef du peuple , et qui , jeté dans les eaux , les rend douces d'amères qu'elles étaient, c'est la figure de la Croix. La Croix seule sauvera le monde!
1848. Fêle de r Exaltation de la Sainte Croix.