‹ Les libres penseurs (volume 2)Chapitre 19 sur 19 · CÉLINE · texte numérisé non relu

CÉLINE

LETTBE DE JEANNE.

Pauvre chère Céline, tu ne m'as point tentée. N'y reviens pas cependant, si tu veux que je lise tes lettres; la maîtresse des novices les confisquerait certainement, et, deux jours plus tard, je n'aurais pas reçu celle à laquelle je réponds. Je pars demain , avec la bénédiction de ma bonne mère qui pleure, car elle est malheureuse de me perdre, et qui rend grâces à Dieu, car elle est bien heureuse de me donner à Lui. Pour mon père, il a juré de ne plus me revoir; mais je le connais : huit jours ne passeront pas, que je ne l'aie embrassé en plein parloir. J'aurai le bonnet noir dans huit jours ; je serai fiancée aussi, fiancée selon mon cœur. S'il plaît à Dieu, je ne resterai pas longtemps postulante, puisque j'ai déjà fait une espèce de noviciat. Avant deux ans, je prononcerai mes vœux; sœur Jeanne de Jésus deviendra mère Jeanne de Jésus. Tu seras mère, et je le serai; et, quoi que tu penses, j'aimerai mes enfants autant que tu pourras aimer les tiens.

Le lieu de mon repos, l'asile que j'ai choisi, le cloître, comme tu dis, où je m'enferme, non pour l'éternité, mais pour les courts instants de cette vie, s'appelle la maison de Nazareth. C'est une congrégation nouvelle, fondée par un bon curé, en vue d'honorer, par le silence et par le travail, l'humble vie de Jésus, Marie et Joseph dans leur retraite de Nazareth, si laborieuse et si cachée. J'apporte pour dot mon aiguille. Mon père, après avoir réservé la part de mes frères les pauvres, partagera entre ses autres

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enfants les biens qui m'étaient destinés. Je suis forte, et je gagnerai ma vie. J'emmène avec moi les deux filles de notre femme de charge : l'aînée, cette douce et pieuse Valence, que tu connais , prend aussi le voile. Comme elle est p!us adroite que moi, peut-être sera-t-elie mise à la couture, et moi à la cuisine ; à moins qu'on ne me donne à tenir une classe, et alors j'enseignerai la lecture et l'écriture à la sœur de Valence, la petite Germaine. Toutes les religieuses sont sur le pied de la parfaite égalité ; il n'y a point de sœurs converses, et ici elles ne sont nullement nécessaires, le but principal étant de coudre, se taire et prier, toutes choses qui n'exigent point une éducation brillante. On ne reçoit quelques pensionnaires que pour subvenir aux premiers frais; et encore le fondateur ne l'aurait-il pas voulu, s'il n'avait remarqué que nos petites bourgeoises reviennent toujours un peu hautes des grands pensionnats où on les envoie. Elles y trouvent des compagnes qui parlent de leurs châteaux, de leurs équipages, de leurs papas décorés, et elles se laissent tourner la tête. A Nazareth, les plus grandes fortunes sont minces, et une excellente discipline veille à rabattre toutes les vanités. Il n'est permis à personne d'éblouir le prochain. La demoiselle d'un notaire serait chassée, si elle s'échappait à parler avec trop de superbe de la carriole d'osier qui transporte d'un bout du canton à l'autre l'important auteur de ses jours. On doit croire que tout le monde possède une carriole, et laisser croire à tout le monde qu'on est fille d'un père qui voyage à pied. Cette humilité me ravit ; j'ai commencé d'être attirée par là. Je n'aime point qu'on me fasse rougir de mon père Jésus, ouvrier charpentier, et de ma mère Marie, qui filait de ses mains les vêtements de son fils et ceux de son époux.

Bien-aimée Céline , je voudrais te voir un moment et causer avec loi , car il y a entre nous quelque chose que je ne m'explique point. Tu m'assures que je suis malheureuse ; et moi , ayant lu cette lettre où tu me dépeins tes félicités, sais-tu ce que j'ai fait? Je me suis retirée devant Dieu , dans un coin sombre de notre église , j'ai baissé mon voile, et longtemps, bien longtemps, j'ai prié pour toi , j'ai pleuré sur toi. Oui , j*ai pleuré ! Je voulais te répondre gaiement , comme tu m'écris ; mais cette lettre m'épouvante. Hélas ! pauvre amie , tu veux me faire aimer le monde , et tu me laisses voir qu'en moins de six mois le monde t'a déjà atteinte à l'âme , toi , la fille chérie du bon Dieu , comblée par lui de tant de grâces , et dont la parfaite innocence n'avait jamais vu ni soupçonné seulement l'ombre du mal ! Voilà que tu accuses les soins pieux qui t'ont gardée dans la candeur et dans la paix ; voilà que tu écoutes , au mépris de ta propre expérience , de méchants et absurdes mensonges contre les âmes qui ont travaillé , pleines d'amour , à former ton esprit et ton cœur , et à te revêtir d'une égide de foi capable de repousser les traits du démon. Mais quelle faute elles ont commise! lorsqu'elles t'ont laissée partir, tu ne savais point faire la révérence , et tu craignais le péché ! Aussi , ta te souviens maintenant de mille choses que tu n'avais pas remarquées : les religieuses étaient tristes parfois, donc leur profession est contre nature, et elles regrettent de l'avoir embrassée ; peut-être même venaient-elles de souffrir quelque mauvais traitement ou de l'aumônier ou de la supérieure... C'est toi, Céline, qui dis cela! Eh! chère compagne, as -tu su bien t'assurer que leur tristesse ne venait pas d'une autre source ? Si la religieuse qui avait plus spécialement soin de Jeanne, par exemple,

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OU de Céline, lisant mieux qu'une autre au fond de ces âmes frivoles , y avait découvert le germe de certaines pensées, de certains oublis, de certaines fautes , n'étaitce pas de quoi l'affliger? Qui m'aurait vue ce matin dans l'église , si pensive et si accablée, aurait pu croire que je pliais sous le poids de ma résolution, et que je me déso^ lais d'entrer au couvent. Je ne me désolais pourtant que de voir ma chère Céline s'abandonner comme elle le fait aux séductions du monde. Ces plaisirs sont innocents, tu le dis, je le crois ; ils sont innocents , et le seront toujours. Mais pourquoi éprouves-tu je ne sais quel besoin de décrier lésâmes moins rassurées qui les redoutent, qui n'en veulent pas, et qui les ont fuis? Il n'y a point de jalousie, point de médisance, point de méchanceté dans le monde : je m'en réjouis ; mais pourquoi veux-tu que ces vilaines choses se soient réfugiées dans les couvents? Enfin , dans le monde on aime : voilà un homme qui ne vit que pour Céline, et Céline ne vit que pour cet homme : je n'en doute pas! ma chère Céline me l'apprend ellemême en des termes qu'elle ignorait il n'y a pas longtemps, et que je la prie de ne plus employer, car ils me font rougir et ils me font peur. Je prie Dieu que cette grande amitié soit bénie, sanctifiée, durable, et qu'elle fasse un bon ménage ; mais apprends de moi, Céline, que s'il ne s'agit que d'aimer et d'être aimée, mon bonheur est égal pour le moins à ton bonheur. J'ai mon fiancé aussi , qui deviendra mon époux fidèle. Il m'aime et m'a aimée de tout temps; il fait mieux que de m'offrir sa vie, il me l'a donnée : il est mcrt pour l'amour de moi , qui l'avais trahi, et qui ne méritais que sa colère; il a versé son sang sur la croix, afin d'effacer mes fautes, mes ingratitudes, mes péchés et mes souillures de tout genre. Je ne te dis

point son nom, tu ne l'as pas encore oublié. Tu sais aussi que je ne l'aimeim jamais ici-bas autant qu'il le mérite et que je le voudrais , et que, pour lui rendre enfin tout l'amour auquel il a droit, j'ai besoin et je suis pressée de me purifier dans la mort. Cependant, malgré cette accablante imperfection de ma nature, rebelle à tous les bon^ désii-s, crois-tu que je ne saurai pas l'adorer de toutes les forces d'un cœur épris et reconnaissant? Va, sois éblouie, sois enivrée de ton profane amour : ni toi ni aucune femme ne parviendra, dans sa folie, à aimer un mortel, en fit-elle un dieu, comme je sens que j'aime déjà mon divin Crucifié. Je ne lui demande pas de me parler d'une voix caressante , de me charger de parures, de m' entourer de fleurs et de parfums comme une idole ; je ne lui demande pas de me donner les splendeurs et les délices de la terre, de flatter mon orgueil, de charmer tous mes sens à la fois ; je ne lui demande pas de n'aimer que moi seule entre tant de créatures qui remplissent le monde. Chétlve, pauvre, presque inaperçue, la dernière enfin de ses servantes, et la moins encouragée, je suis inexprimablement heureuse de le servir et de l'aimer ; je ne lui demande que la grâce de laimer toujours plus, toujours plus, dans une heure plus qu'en ce moment, demain plus qu'aujourd'hui, et après plus encore, afin que mon amour soit un feu qui me consume, et que mon âme ait des élans qui me tuent, secouant si fortement sa chaîne, qu'enfin elle la brise; qu'enfin, libre de tous ses liens, victorieuse de toutes ses entraves , elle se précipite dans ce cœur de Jésus où elle est appelée, et qu'elle l'embrasse pour jamais. 0 jour heureux! le dernier de mon bonheur périssable, le premier de mes éternelles joies ! Vivre d'amour, mourir d'amour, renaître pour l'éternel amour !

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Ma pauvre Céline , c'est à moi que tu veux peindre le bonheur d'aimer ! Je me donne tout entière à l'époux dont j'ai fait choix , je mets un voile sur mon visage, et nul autre que lui ne le verra plus. Je lui donne ma jeunesse et ma vie ; je lui donne mes goûts , mes désirs , ma volonté; je lui donne mes mains, mes yeux et mon souffle, ma voix et mon silence, tout ce que j'ai, tout ce que je suis, tout ce que je fais, et jusqu'aux pensées de mon sommeil ; j'abandonne à ses desseins mon corps et mon âme ; j'accepte d'avance avec joie les fatigues, les privations, les maladies et les peines qu'il voudra m'envoyer. Ferais-tu cela? Je le fais, et ne crois rien faire ; j'aspire à savoir quelque moyen de faire mieux : mais toute la science admirable du cloître ne m'inspirera jamais une action qui soit digne de l'amour de Jésus et de mon amour. Tu n'as pas vu et tu ne verras pas de beauté, ni de jeunesse, ni de grâce, ni de regards pleins de toi ; tu ne recevras point de témoignage de tendresse, qui remuent ton cœur aussi profondément que mon cœur est remué au seul aspect de la croix où Jésus voulut mourir pour me racheter. Il y a des larmes que tu ne verseras jamais, et des soupirs qui ne gonfleront jamais ta poitrine. Si un jour, pressée de regrets, tu vas devant l'autel répandre en sanglots ton cœur pénitent ; si tu reviens avec la résolution de servir Dieu, si tu fais à ce grand Dieu quelque digne sacrifice, alors tu me parleras de ton bonheur. Maintenant tu n'es qu'une enfant éblouie de quelques chimères 5 tu te crois heureuse, et tu ne l'es pas ; tu crois aimer, et tu ne sais même pas ce que c'est que l'amour.

Quand vous dansez au milieu de toutes les magies du monde, dans ces nuils plus spécialement consacrées à vos plaisirs; quand de toutes parts, atteints de démence, ri-

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ches et pauvres remplissent les salons de leurs vanités et les rues de leurs clameurs, les religieuses de Nazareth se rendent tour à tour dans leur humble chapelle. Là, devant le tabernacle, qu'une lampe éclaire faiblement, chacune d'elles reste une heure prosteraée, le front sur la terre, les bras en croix, immobile comme un cadavre qu'on va ramasser bientôt , et rendre à la poussière d'où il est sorti. Ce qu'elle fait là, tu le sais bien. Elle prie, elle prie pour elle et pour ses sœurs sans doute , mais surtout elle prie pour vous ; elle prie afin d'écarter de vous la terrible colère de ce Dieu clément, qui vous aime en vain , et à qui vous ne songez pas. 0 Céline , ma bienaimée compagne, pauvre petite colombe exposée au filet du perfide chasseur , je le donne rendez-vous , dans cette pensée, à deux ans d'ici! Nos destinées seront fixées, si nous vivons encore; tu seras mariée, et je serai religieuse; tu posséderas le secret du monde, et j'aurai celui de la solitude. Eh bien ! d'avance je te fais juge de notre différend. Souviens-toi de moi. Que Céline, belle, brillante, parée, environnée d'hommages, reine de la fête, descende un moment dans son cœur ; qu'en ce moment elle songe à Jeanne , vêtue de bure et couchée sur la pierre , les bras en croix , comme un cadavre au milieu des ténèbres; et Céline prononcera si Jeanne est la moins heureuse !

Plaise à Dieu, ma Céline, que je ne te paraisse pas trop digne d'envie, et que d'ici-là ton cœur ait su se défendre assez du monde pour pouvoir se consoler de l'avoir aimé ! Que le dégoût n'y soit pas devancé par le remords !

Adieu. Je prierai pour toi le jour de ton mariage. Sois heureuse autant que je léserai lorsque, selon le cérémo-

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niai de Nazareth , les quatre plus sages de nos petites filles , vêtues de blanc , couvertes de longs voiles , couronnées de fleurs et tenant une tige de lis , viendront me chercher à ma cellule pour me conduire à l'autel; aimables images de la chaste fécondité de mes vœux , et des anges qui en seront les témoins.

Que voyons -nous dans l'histoire des Jésuites? Une société d'hommes pieux ^ courageux et savants ; pieux pour la plupart jusqu'à la sainteté, courageux jusqu'à l'héroïsme ; si parfaitement éprouvés , si admirablement dévoués à leurs lois saintes , qu'à peine , dans le cours d'un siècle, en voit-on faillir quelques-uns, qui sont chassés aussitôt. Ces hommes se lancent dans le monde entier au secours de la foi catholique, partout menacée : ils arrachent au protestantisme une partie de l'Allemagne ; ils sauvent de ses poisons la Pologne et la Bohême; ils lui défendent l'entrée de l'Italie; ils l'expulsent de la France ; ils renouvellent l'esprit de foi en Espagne et en Portugal; ils affrontent les supplices en Angleterre, en Irlande et 'Cu Ecosse ; ils sont civilisateurs au Canada , conquérants comme les apôtres dans l'Amérique et dans les Indes. Des résultats immenses couronnent cet immense travail, mais la compagnie ne triomphe qu'au prix de son sang. Les Jésuites sont partout en butte à la haine , emprisonnés, dépouillés , exilés , tués, mis en lambeaux. On les voit dans l'Inde sur les bûchers et sur les croix, en Angleterre à la potence, à Paris sur la roue. Le légiste les calomnie du haut de son tribunal, quelquefois lâche comme un guet-apens ; l'émeutier les égorge, le sauvage les dé-

vore, le protestant les traque jusque sur les mers, et les coule bas , pendus aux vergues du navire qui portait avec eux l'Évangile chez les idolâtres. Rien n'égale la rage des tyrans contre eux. Elisabeth d'Angleterre n'est pas satisfaite encore lorsqu'ils expirent : elle s'acharne à les déshonorer après qu'ils sont morts; elle y déploie la ruse d'une femme , l'astuce d'un procureur, la basse industrie d'un lettré. Vains efforts! ils triomphent; ils sont plus puissants quand l'orage les a broyés. L'amour qu'ils inspirent est tel , que partout les plus nobles âmes veulent souffrir avec eux. Leurs ennemis croient enterrer des suppliciés , et ne font que consacrer quelques coins de la terre , d'où sort désormais la vertu qui attache les grands cœurs aux saintes entreprises , et où ceux mêmes qui ont applaudi aux bourreaux viennent apprendre le Credo des martyrs. Les plus illustres noms de l'Europe se pressent dans l'ordre, pour combler le vide que tant de meurtres y ont fait. Les procureurs généraux d'Elisabeth et de Jacques , les meneurs du parlement , de la Sorbonne et de l'Université , les sénateurs de Venise secrètement gagnés au calvinisme , vivent assez pour voir des lords anglais , des gentilshommes français , des parlementaires, des universitaires , des sénateurs , la gloire de leur pays , de leur caste ou de leur corporation, revêtir cet habit, embrasser cette règle , fortifier cet ordre , cent fois déclarés infâmes. — D'où vient?

M. Sue et d'autres nous assurent que c'est pur attrait pour la scélératesse et le libertinage ; mais M. Sue y gagne cent mille francs et l'honneur, d'autres comptent y gagner le ministère. Écrivains et politiques , tout habiles qu'ils sont les uns et les autres, je doute qu'ils sachent bien ce qui se passe dans une âme qui ne veut que gagner

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le ciel. Gagner le ciel par le travail, par la prière, par le renoncement, par le dévouement, par les supplices, tel est le but que la compagnie de Jésus propose à ceux qu'elle adopte ; ce sont eux-mêmes qui le disent. Or, fen crois des témoins qui se font égorger.

On allègue le bruit public. Si nous en croyons le bruit public , qui est plus mal famé dans le monde que ces mêmes hommes politiques , à l'abri desquels se renouvellent aujourd'hui des calomnies que ni la mort ni l'histoire ne semblent pouvoir désarmer? Ecrirons-nous l'histoire des ministres avec les journaux, et celle des partis avec les réquisitoires des procureurs du roi ? Mais s'il y a un bruit public contre les Jésuites, il y en a un aussi , ce me semble, en leur faveur. Ces peuples qui les appellent, ces princes qui les protègent , ces familles qui luttent pour leur confier l'éducation de la jeunesse, ces hommes de bien qui les supplient d'accepter leur vie, ces héros qui les admirent , ces savants qui vont à leur école , ces historiens et ces philosophes de qui les préjugés tombent , faut-il donc les compter pour rien ? Tant de glorieux témoignages seront-ils considérés comme non avenus, parce qu'ils ne sauraient obtenir la vogue brutale d'un pamphlet jeté à la foule par petits morceaux ? J'entends les cent mille lecteurs du Constitutionnel hurler que les Jésuites sont des scélérats ; mais l'histoire me montre en silence Henri IV qui les soutient , Condé qui les aime , Bossuet qui les loue, Leibnitz qui les honore, Fénelon qui se forme à leurs exemples. Il me semble qu'un mot de Montalembert, qui les vénère hautement, efface plus de boue que n'en peuvent jeter raille feuilletons à cinq cents francs pièce. L'Église, par la voix du concile de Trente , m'en dit davantage encore; et, enfin, j'entends les Je-

suites eux-mêmes , je recueille leurs paroles, je connais leurs actions.

Oui , voilà des chrétiens , voilà des prêtres ! Je conçois qu'on les haïsse lorsqu'on a le malheur de haïr Dieu , car ils ont des paroles qui le font aimer, et des œuvres plus puissantes encore, plus irrésistibles que leurs paroles. Je conçois que quiconque a voulu faire brèche à cette immuable vérité du catholicisme , au sein de laquelle réside inébranlable le pouvoir de Dieu sur les nations, les ait haïs implacablement. Ils ont élevé autour de la religion un rempart de pierres vivantes qui a cent fois repoussé l'ennemi ; ils ont enflammé d'une incomparable ardeur de foi et de sacrifice les hommes qui les ont approchés ; ils ont enseigné à des millions de chrétiens l'art de déjouer les subterfuges de l'esprit et des embûches de la chair ; ils leur ont appris à mépriser l'argumentation des sophistes et à braver la logique des bourreaux. Tel est leur crime : qu'ils n'attendent point de pardon !

S'ils se présentait une association de francs-maçons ou de quakei-s pour faire quelque chose de ce que font les Jésuites, c'est-à-dire qui se retirassent de tout intérêt propre ici-bas pour ne songer quaux intérêts des autres hommes , les assister, les consoler, les instruire , exciter les riches à l'aumône, les pauvres à la patience, les malheureux à l'espoir, tous à la plus pure vertu ; si l'on voyait leurs efforts souvent couronnés de succès ; si l'on savait que leur zèle les porte à supporter toutes les fatigues , à courir au-devant de tous les dangers ; s'il était hors de doute qu'ils ont bravé les édits des tyrans pour relever le courage de leurs frères persécutés , je me ligure que le monde n'aurait pas pour eux assez d'encouragements et

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d'éloges... Mais, au lieu d'être francs-maçons, ces bienfaiteurs publics sont chrétiens; au lieu de se lier par des cérémonies puériles et sacrilèges , ils se lient par des vœux sacrés et irrévocables : dès lors, le monde ne veut pas d'eux ! Ils ont pris le nom de Jésus comme un drapeau de leurs desseins et un mémorial de leurs devoirs : et rien ne leur sera permis, pas même de respirer librement l'air natal ; rien ne leur sera pardonné , pas même de consoler un malade, s'ils ne cachent ce nom-là ! Ce que disait le Maître il y a dix-huit cents ans , les disciples sont en droit de le dire encore : « J'ai secouru les pauvres, guéri les malades , et enseigné parmi vous la vérité. Pour lequel de ces crimes me frappez-vous? »

Une seule chose semble plus étrange que cette persévérante injustice : c'est la naïveté avec laquelle les persécuteurs s'étonnent de n'avoir pas vaincu, et signalent l'obstination de notre amour. Évidemment quelques-unes des plus nobles satisfactions de l'âme leur sont inconnues : ils ne comprennent pas la joie qu'il y a d'honorer la vertu proscrite. Nous sommes plus heureux : nous nous inclinons devant ceux que poursuivent tant d'iniques cla» meurs; et ces injustices, qui nous les rendent plus respectables et plus chers , les rendent aussi plus forts pour nous conduire. Ils obtiennent de nous plus aisément les promesses , les actes , les sacrifices que nous devons à Dieu. Comment résister, lorsque c'est du haut de la croix que leur voix douce et paisible nous prêche la croix ? Libres et honorés , ils pourraient conseiller ; injuriés , proscrits, ils commandent, et c'est la gloire de l'âme humaine. Qui nous dit que là n'est pas tout le mystère de ces avanies, dont rien ne les préserve en aucun temps, en aucun lieu ? Ils en ont plus de mérites , et nous en retirons plus

d'avantages. Conduite bien digne de la miséricordieuse Providence que nous adorons.

Un gouverneur du Japon , qui n'écrivait point de romans , mais qui voulait plaire à son prince, et qui ne manquait point d'imagination , comme on va le voir, fît construire , sur un cap avancé dans la mer, une prison exposée à tous les vents : elle se composait de cages où l'on ne pouvait ni se tenir debout ni s'asseoir, et qui ne préservaient ni des feux du soleil ni des rigueurs de l'hiver. Il y jeta un Jésuite, le père Spinola, et quatorze religieux, coupables d'avoir prêché dans le pays la chasteté , l'aumône et l'égalité chrétienne. Il espérait , en les faisant périr par la faim , par la nudité, par l'infection, mais sans éclat, éteindre le zèle qui se rallumait ailleurs à leurs bûchers. Qu'arriva-t-il? Le nombre des prisonniers s'accrut; des chrétiens japonais se dénoncèrent pour entrer dans cette prison; et lorsqu'ils y furent, ils sollicitèrent l'honneur d'être agrégés à la société de Jésus. Spinola les admit; laçage devint un collège de novices. Le gouverneur, voyant cela , crut , par le conseil des protestants anglais qui naviguaient dans ces parages , qu'il ferait encore mieux de brûler les Jésuites. Après trois années passées dans les cages d'Ormura , Spinola , ses compagnons et ses néophytes, furent conduits au bûcher. Trente et un chrétiens indigènes devaient avoir la tète tranchée le même jour, au même endroit. Quand ces deux bataillons de martyrs se rencontrèrent , Spinola entonna le Laudate, pueri, Dominum. Les prêtres , les chrétiens que la mort attendait , ceux qui, dans la foule, s'honoraient de leur amitié, de leur parenté ou de leur constance, tous, d'une voix éclatante, firent retentir le cantique de louanges. Spinola parla ensuite. Les lettrés du Japon,

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stylés par les marchands protestants de Hollande et d'Angleterre, alléguaient déjà contre les Jésuites les arguments du feuilleton et ceux du Collège de France. Spinola , du haut de son bûcher, dit en peu de mots quelle ambition l'avait animé ; il se réjouit de posséder enfin les biens qu'il était venu chercher. Tandis qu'il parlait, il aperçoit Isabelle Fernandez, l'épouse du Portugais dans la maison duquel il a été saisi. « Un doux souvenir frappe son cœur, « et il demande à cette mère où est son petit Ignace. C'était « le fils d'Isabelle, que, quatre années auparavant, le Jé- « suite avait baptisé , la veille même de son arrestation. «■ Isabelle soulève l'enfant, qui, comme tous les chrétiens, « était couvert de ses plus beaux vêtements , et elle dit : « Le voici, mon père ; il se réjouit de mourir avec nousl » « Puis s'adressant au petit Ignace : « Regarde, coutinue- « telle , celui qui t'a fait enfant du bon Dieu , celui qui t'a « révélé une vie mille fois préférable à celle que nous al- « Ions laisser. Mon fils , implore sa bénédiction pour toi « et pour ta mère ! » Ignace se met à genoux , il joint ses « petites mains ; et, déjà presque entouré de flammes, le « confesseur, éprouvé par vingt années de tribulations , « bénit ce martyr au berceau. Un cri de pitié s'échappe « de toutes les bouches. Pour le comprimer, les juges « donnent le signal de l'exécution , et les trente et une « têtes de chrétiens tombent les unes après les au- « très (1). »

Ce moyen de couper court à la vénération qu'inspirent les Jésuites , est le seul qui réussisse auprès de ceux qui les connaissent et sont dignes de les connaître; depuis trois siècles on n'en a pas trouvé de meilleur, aussi l'a-t-

(1) Hist. de la Comp. de Jésus, t. III, p. 191. Les traits de ce genre abondent dans le savant livre de M. Crétineau-Joly.

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on souvent employé. M. Sue écrit pour les descendants et pour les pareils de ceux qui, tandis que les Jésuites mouraient ainsi, — marchaient, eux, et crachaient sur la croix de Jésus-Christ, pour obtenir le droit de trafiquer au Japon. Qu'il se borne à charmer ces penseurs, et qu'il consente à nous voir, nous et nos enfants , nous agenouiller, comme Isabelle Fernandez , au pied de l'échafaud ou du pilori.

Cependant, au milieu de ces persécutions, quel miracle fait vivre les Jésuites et les multiplie ? Ils sont toujours , ils sont partout : vaincus et conquérants, détruits et indesti'uctibles. Après Spinola, quand la mort est sûre, pas un missionnaire du Japon ne déserte le poste qui les dévore, et d'autres accourent de l'Europe pour toucher cette terre, et mourir dans d'indescriptibles tourments. 11 faut que les Hollandais et les Anglais établissent sur la côte une croisière sévère , pour y étouffer l'Evangile en étouffent le sacerdoce : les Jésuites alors vont mourir à la Chine, et c'est toujours ainsi. Aujourd'hui même ils renaissent en Europe, sur les débris des lois faites contre eux, comme en Amérique sous les flèches des sauvages , comme en Asie dans les tortures. Je prédis que le monde ne s'en délivrera pas. La calomnie aura beau aiguiser les couperets , préparer les bûchers , irriter la populace, ameuter les législateurs : tant qu'il sera si glorieux d'être Jésuite , on n'obtiendra pas des chrétiens qu'ils laissent périr ce nom. Pour que les Jésuites disparaissent sans retour, il faut attendre qu'ils l'aient mérité, c'est-àdire qu'ils aient failli. Tout ce que l'on entreprend maintenant n'a, comme par le passé , qu'un résultat qui demeure acquis à la gloire et à la force de l'ordre , malgré tous les orages présents et futurs : c'est de pousser dans

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la compagnie de Jésus la plus grande partie des vocations religieuses. Toute âme amoureuse des opprolyres de la croix, se sent entraînée vers cet institut, qui représente si bien Jésus insulté par la populace, flagellé parla synagogue, condamné par Pilate , Jésus mort sur le Calvaire, et ressuscité le troisième jour. Là vont les plus fermes esprits , les cœurs les plus dévoués , les vertus les plus fortes. Je pourrais dii-e, à certains journalistes, aussi bien connus de moi que ceux qu'ils outragent, je pourrais leur dire quel jour, à quelle heure, ils ont fait un Jésuite de tel prêtre séculier qui, peut-être, n'aurait jamais songé sans eux à quitter son tranquille presbytère. L'effet est le même sur les laïques. Les Jésuites sont de tous nos prêtres ceux qui voient à leurs pieds le plus de convertis. L'homme qui brise avec les maximes du monde , goûte une noble joie à consommer dans leurs mains son sacrifice : c'est une réparation de plus dans cette œuvre des réparations solennelles, et Dieu se plaît à soutenir le courage de ses serviteurs en leur donnant d'absoudre leurs anciens ennemis.

Puissent , — car l'histoire de ces saints instruit à la mi séricorde , — puissent tous ceux qui les maudissent , les frappent et les calomnient, n'être assignés qu'à leur clément tribunal 1 Le spectacle des injustices passées remplit l'âme d'une force singulière contre les injustices du présent : il y laisse presque autant de pitié pour les meurtriers que de pieuse admiration pour les victimes. En voyant ce que sont devenus les uns et les autres au bout de quelques années , comment plaindre les martyrs? Ils n'ont perdu quelques heures de vie que pour entrer plus tôt en possession d'une gloire dont l'éclat éternel resplendit jusqu'à nous; et certes ils n'auraient rien gagné à

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mourir paisibles dans leur Ut ! Comment haïr beaucoup les persécuteurs? Ce qu'ils ont gagné d'argent, de plaisir, de pouvoir, n'a pas duré longtemps! Ils sont morts aussi, ils ont rendu compte à Dieu. L'histoire parle souvent des terreurs de leur trépas : elle ne dit jamais qu'en mourant ils aient chanté d'une voix calme le psaume de la délivrance, et loué le Seigneur qui les rappelait à lui. Elle nous montre leurs rivaux mondains satisfaits, leurs ennemis vengés , leur pouvoir abattu ; point de mère qui vienne implorer leur bénédiction pour ses fils, point d'honnêtes gens qui les envient, qui les admirent , qui les pleurent. Ils meurent, et leur nom, lorsqu'il reste dans les annales humaines, y devient l'opprobre de la page où il est écrit. Est-ce que, comme eux, ne mourront pas et ne seront pas jugés ceux qui les imitent ? Est-ce que rien nous dit que les plagiaires vivront plus, ou réussiront mieux que les inventeurs? Est-ce qu'ils ont trouvé l'art de creuser à la vertu des tombes stériles ? Ah î sans doute ils nous indignent, ils nous fatiguent; ils retardent jusqu'à demain le bien qui se pourrait faire aujourd'hui même; mais, dans quelques années, lequel d'entre eux, s'il n'a réjoui nos âmes immortelles en délestant son erreur ou son crime, ne nous fera pas pitié?

Je m'étonne un peu de votre doute, Sylvestre. Comment! vous avez de quoi vivre, vous êtes chrétien ; vingt bonnes œuvres ne subsistent que par votre zèle , et vous me demandez quel état vous devez prendre? Js'en prenez pas d'autre que celui-là; restez maître de vous-même, et servez les pauvres.

ÏI82 LIVRE SUPPLÉMENTAIRE.

Votre famille vous tourmente, et dit que vous ne faites rien? Tenez registre pendant un mois, pour elle seulement, de vos courses chez les malheureux, de vos visites dans les hôpitaux, de vos quêtes, de vos assemblées de charité; faites le compte des indigents que vous aurez secourus, des orphelins que vous aurez placés, des bonnes actions que vos importunités et vos prières auront arrachées à la paresse, à l'avarice, à l'indifférence de vos amis riches; additionnez les aumônes de tout genre qui auront passé par vos mains; dites à votre famille : Voilà ce que je fais. Brûlez ensuite le registre; et si l'on vous sollicite encore, n'écoutez plus.

Que feriez- vous qui pût vous occuper autant, vous satisfaire autant, vous attirer plus l'estimedu monde?

Serez-vous procureur? Non. Notaire? A quoi sert un notaire? S'il en faut, les aspirants ne manquent pas; tout le monde le peut devenir. On se presse moins dans la voie où vous êtes; et, vous absent, qui vous remplacera?

Je passe sous silence tous les autres offices qui mènent à la fortune; même ceux , s'il en est encore, qui peuvent n'effrayer point la stricte probité. Quel besoin avez-vous défaire fortune? Le bon Dieu vous a donné six mille livres de rente ; les pauvres en reçoivent un bon tiers , et par-dessus, vous vous donnez vous-même. Si vous entreprenez une fois de gagner vingt mille francs par an , ce ne sera pas pour les distribuer en aumônes ; et le voulussiez-vous, le loisir vous manquerait. Voilà donc une grande perte que vont faire les pauvres : 1° leur part de vos rentes; 2" votre zèle et votre expérience déjà consommée ; 3° tant de bourses que votre ingénieuse charité sait leur ouvrir, que vous seul pouvez ouvrir, qui se fermeront et ne s'ouvriront plus.

LES OBNS QUI NB PENSENT POIAT. 4S3

Mais avocat?— Quoi! loyal Sylvestre, vous iriez jouer ce vilain jeu du pour et du contre, plaidailler, chicaner, vous entêter, sinon par intérêt, du moins par amourpropre, dans quelque parti injuste; soutenir en plein tribunal l'innocence de quelque garnement à qui la prison est beaucoup plus nécessaire que la liberté? Si la veuve et l'orphelin ont besoin d'appui , est-il nécessaire que vous endossiez, pour les défendre, cette même robe qu'endosse à côté de vous leur oppresseur? Vous défendez la veuve et l'orphelin mieux et plus efficacement que tout ce qu'il y a d'avocats et de juges au palais ; même la veuve et l'orphelin qui plaident, ce qu'on ne voit guère; et vous les défendez pour rien. Leur faut-il un avocat, vous savez bien le trouver. Leur cause exige-t-elle un mémoire, personne ne le rédige aussi clairement et aussi honnêtement que vous. Qui sait mieux braver l'accueil sec d'un juge, forcer la consigne d'un avoué? On vous a vu réussir même à rogner des états de frais. Quant au criminel , certes, il n'a jamais trop d'amis. Vous le savez , et c'est pourquoi les prisons n'ont point de verrous qui ne vous laissent passer. Vous n'apportez point dans les cachots cette honteuse espérance qui marche appuyée sur la ruse et sur le mensonge; vous y apportez le repentir, et c'est le trésor qu'il y faut.

On vous parle d'une autre profession qui n'enrichit point celui qui l'exerce , et autour de laquelle est resté quelque lustre d'honneur : c'est la magistrature, la magistrature judiciaire bien entendu. Des magistrats administratifs, je n'en dis rien : ce sont ceux qu'on appelle préfets et sous-préfets. Tremblants serviteurs des opinions politiques, ils appartiennent au pouvoir, ils le servent passivement. On ne les choisit point , d'ailleurs, et pour cause.

parmi les gens qui vont à la messe : cette carrière donc, y voulussiez-vous entrer, vous est fermée.

Mais un juge est indépendant sur son siège ; et qu'y at-il de plus beau que de rendre la justice? Oui , si l'on rendait la justice, et si l'on était indépendant! Or, dans l'état où nous sommes, s'agit-il de rendre la justice, ou d'appliquer la loi? et, je vous le demande, est-ce la même chose?

Touchant l'indépendance, votre vertu, que je connais, Sylvestre, ne m'empêche pas de connaître aussi la faiblesse humaine. La passion d'occuper une place n'est pas satisfaite parce qu'on est placé. Une seconde passion naît aussitôt dans le cœur du fonctionnaire : il veut avancer. Cette passion a, comme les autres, accès dans le cœur du juge. Pour avancer , le magistrat inamovible devient docile, devient servile. Servile, c'est-à-dire prévaricateur !

Ne vous exposez pas à craindre la malveillance d'un ministre qui peut vous condamner à végéter perpétuellement sur un méchant petit siège de province , sans cesse obsédé de l'ambition de vos parents, si par bonheur vous ne devenez pas vous-même ambitieux.

Et puis, et puis, quand vous pouvez consoler, pourquoi punir? Quand vous pouvez secourir, pourquoi juger? Pourquoi vous lier enfin, qiiand vous êtes libre?

Est-ce que je condamne toute fonction? Non, mais je vous parle de vous. Je dis que vous faites le bien, que vous servez Dieu, que vous servez l'humanité, que vous servez la patrie, et que la folle sagesse du monde vient vous conseiller de laisser tout cela pour vous servir vousmême.

M. de Rémusat, célèbre écrivain, grand penseur, qui fut trois mois ministre, et qui sera toujours académicien, n'accorde à Joseph de Maistre qu'une « petite philosophie de salon. » M. de Rémusat voudra bien reconnaître une petite chose encore : c'est que Joseph de Maistre était aussi un très-honnéte homme. Il écrivait passablement, 1 causait bien , il vivait mieux. Dans ses livres, point de platitudes ; dans sa vie, point de bassesses. Il a servi les princes et le public sans leur demander de faveurs; ni ses services ni son talent ne l'ont enrichi ; il a vécu pauvre, il est mort pauvre. Mais j'admire en lui quelque chose de plus rare, et qui paraîtra merveilleux à quiconque connaît les gens de littérature : la gloire ne l'a pas tenté.

Or, cet homme de bien, ce grand homme fj'en demande pardon à M. de Rémusat), avait un ami qui lui conseilla, lorsqu'il devint vieux, de quitter ses charges et de faire une lessive, c'est-à-dire une confession générale. De Maistre, dans une lettre que j'ai lue, répondit: « J'y « pense. » Et il ajouta ces mots : « Je ne sais pas ce que « c'est que la vie d'un coquin, je ne l'ai jamais été ; mais « celle d'un honnête homme est abominable. »

Oh ! que je me sentis de cet avis, le premier jour où, sur le conseil de Joseph de Maistre, je fis connaissance d'un Jésuite! Je me mis à genoux, et je lui contai ma jeunesse. Terrible entretien ! Je l'avais commencé avec un reste de vanité sotte, je le terminai honteux de moi - même , heureux pourtant , et fier encore ; mais c'était une autre fierté. J'avais osé décharger mon âme d'un lourd fardeau ; j'avais osé parler à ma conscience ,

486 LIVRE SUPPLÉMENTAiaE.

non plus complice ou follement et stérilement irritée, mais à ma conscience incorruptible, calme, sévère, et néanmoins indulgente ; indulgente comme un juge qui, dans la plénitude de son pouvoir et de ses lumières, savait mieux que moi-même quelle peine j'avais encourue. Si l'on m'eût laissé le soin de me punir, je me serais puni sans doute avec plus de dureté ; seulement, le lendemain, j'aurais commué la peine. — Allez, me dit le Jésuite; Dieu vous remet vos offenses. Priez, ne péchez plus, et revenez me voir.

Je me levai tranquille, sentant que jusqu'alors j'avais nui à mes frères, et que désormais je ne leur nuirais plus ; sentant que jusqu'alors, jouet de mes passions, je n'avais pas eu la possession de moi même, et que désormais je me possédais, ou que du moins, si je perdais cet empire propre, qui est la gloire et l'honneur de l'homme, désormais je pourrais le reconquérir.

Le Jésuite m'avait dit : « Revenez. » Je revins. Voilà dix ans que je reviens, une fois à peu près chaque semaine; voilà donc dix ans qu'un Jésuite gouverne ma conscience. Ces dix ans m'ont fait passer de la jeunesse à l'âge viril ; j'ai, durant ces dix ans, soutenu le choc du démon de midi. J'étais à l'heure des folles entreprises, je suis à celle des fermes desseins. Sur mon chemin, que d'illusions, que de tentations, que de projets, que de douleurs ! Le beau fantôme du plaisir s'est offert, plus redoutable qu'à l'aurore de la vie. Il m'a dit : Tu vas vieillir, tu seras vieux demain. Au fond de la coupe des belles années, il reste une dernière goutte de l'enivrant breuvage : ne' la boiras-tu pas?

Et puis sont venues les rigueurs du devoir. Il a fallu courber au joug de la raison cette impatiente nature qui

se cabrait, et qui ne voulait pas obéir ; il a fallu prendre, la règle, s'attacher à une chose, sacrifier la liberté innocente comme la liberté coupable.

Cela fait, l'orgueil et l'ambition, monstres formidables, ont surgi. L'ambition m'a montré les routes du pouvoir et de la fortune, encore ouvertes devant moi, et mes anciens amis s'y avançant d'un pas rapide, non sans se retourner parfois pour me percer d'un regard moqueur. — Et, sous ce regard, l'orgueil bondissait comme un lion enfermé. « Tu seras pauvre et méprisé, criait celte voix stridente de l'orgueil; point de place pour toi dans le monde, point d'éloges, pas même de justice. Ce que tu pourras faire de bien ne te sera pas compté, on calomniera ton esprit et ton cœur ; il faudra dévorer toutes ces avanies, et sans espoir de vengeance! Les derniers grimauds ne parleront de toi que comme d'un idiot fanatique. Et encore s'il ne s'agissait que de toi 1 mais tu les enten* dras t'insulter dans ton culte et dans ton amour. Ils porteront leurs pattes sur tout ce que tu révères; tu ne pourras élever contre ces sacrilèges que de vaines protestations, étouffées par les clameurs de cent mille goujats. » Ainsi m'a parlé l'orgueil, me soufflant ce feu sombre qui, pénètre jusqu'à l'àme, et qui la déchire.

Je ne dis rien , du reste , de tant de blessures, ouvertes ou cachées, qui saignent toujours. Amertumes, tristesses voisines du désespoir ; vieux amis disparus dans l'oubli, dans l'ingratitude, dans la mort; espérances rompues, serments trahis ! Il semble que tout soit supportable, au prix de l'insolent triomphe de la sottise et de l'iniquité. Perdre la jeunesse, mépriser la volupté, abjurer l'ambition, dompter l'orgueil, s'habituer à mourir, c'est le moindre effort. Mais voir le train du monde, et combiea

488 LIVRE SUPPLÉMENTAIBE.

réussit, contre tout ce qui est noble, juste et bon, cette abominable conjuration de la scélératesse et de la bêtise; voilà la plaie renaissante, voilà le vautour éternel. Cette morsure est empoisonnée, et c'est par où le venin du doute aurait pu se glisser dans mon cœur.

Le Jésuite m'a dit : « Songez moins à ces insensés et à ces malheureux ; songez plus à vous-même. Ils sont assurément injustes ; mais tâchez de ne l'être pas. Si vous ne pouvez vous élever à comprendre pourquoi Dieu paraît leur laisser pour un temps quelque peu d'empire, vous savez cependant qu'ils font mal : vous savez donc qu'il faut leur résister. Résistez doucement, et priez pour eux. Vous n'êtes pas ici pour les vaincre, mais pour témoigner, en haïssant leurs maximes, qu'un pouvoir après tout leur manque encore, celui de vous détacher de Jésus- Christ. S'il vous faut un triomphe, soyez tranquille : vous mourrez, ce sera l'instant de leur défaite. Mourez seulement de manière à désarmer le courroux de Celui qui ne vous interdit la vengeance que pour vous venger luimême, et qui néanmoins veut être adouci. Vous entrerez dans sa faveur quand vous deviendrez patient, et vous serez patient le jour où, moins occupé du mal que vous font ces ennemis que du mal qu'ils se font à eux-mêmes, vous ne les regarderez plus que pour les plaindre, et pour demander à notre grand Dieu de leur pardonner, comme il vous a pardonné. »

Je n'en suis pas là encore, je l'avoue; je m'en accuse. Dix ans de travail n'ont pu amollir à ce point mon cœur, endurci contre l'injustice. Aux meilleurs jours seulement, dans la joie de l'absolution nouvelle, dans la fraîcheur de l'innocence reconquise, dans la paix des sanctuaires où mon âme, pleine du sentiment de son indignité, reçoit sa

royale part du festin de vie, alors je sens s'apaiser mes colères; et, de l'abîme épuré où mon Sauveur a daigné descendre, je sens s'élever en moi, semblable au doux parfum de sa présence, l'ardente et amoureuse prière de la pitié. Moments bénis, heures augustes ! Jamais le mal n'est si hideux ; mais le méchant, celui qui vous frappe à l'instant même, n'est plus qu'un infortuné pour qui l'on se sent des entrailles d'autant plus fraternelles qu'on le voit prêt à périr. Un voile tombe, le crucifix resplendit dans les flots d'une lumière qui n'est pas de ce monde; la faible humanité devine quelque chose de la miséricorde céleste ; elle entend, elle comprend cette parole surprenante : ilfon Père, mon Père, pardonnez- leur, ils ne savent ce qu'ils font! Et c'est le plus grand miracle d'une religion pleine de miracles.

Dieu sait à quelles épreuves j'ai wl mon Jésuite ! il ne m'est pas arrivé une seule fois de le surprendre dans un autre sentiment. Pour moi, je ne me tiens guère à cette hauteur; mais il m'y a conduit quelquefois, et j'ai l'espérance qu'il m'y établu-a.

Je vous dis ceci, orateurs, romanciers, philosophes, politiques, pour vous montrer que je connais les Jésuites; car je n'en ai pas consulté un pendant dix ans sans fréquenter aussi les autres. Je les connais, je connais ceux qu'ils conduisent, et je sais mieux que vous ce qu'ils peuvent faire d'une âme livrée à leur direction.

Je les ai vus dans leurs maisons, je me suis agenouillé devant eux au confessionnal, je les ai écoutés dans nos églises, j'ai lu leurs livres. Ils m'ont quelquefois employé pour de certaines œuvres, quelquefois aussi l'on m'a employé près d'eux. Je sais quels trésors ils distribuent, et quelle fortune on leur demande.

490 LIVRE SUPPLEMENTAIllE.

Je VOUS connais aussi, vous et les vôtres, et ceux qui vous suivent; je vous ai considérés d'aussi près, j'ai lu vos livres, j'ai entendu vos discours, je me suis assis à vos festins ; je vous ai servis, je vous ai loués, je vous ai admirés, je vous ai siffles ; je vous ai vus à jeun et ivres, ivres non-seulement de vanité, d'ambition et de haine, mais ivres de viande et de vin, comme des Suisses de Berne,

Or, en mon âme et conscience, le moins irréprochable des Jésuites, écoutez bien, est mille fois meilleur que le meilleur d'entre vous. Il n'y a pas un Jésuite qui n'éloignât avec horreur la seule pensée de faire celle de vos actions quotidiennes que vous regaidez comme la plus innocente. On chasserait de la compagnie, comme un galeux, celui qui paraîtrait capable de la plupart des œuvres dont vous vous glorifiez.

Et c'est pourquoi les Jésuites sont debout, en dépit de vos fureurs. Vous pouvez les calomnier, publier, crier, hurler qu'ils sont méchants, fourbes, pervers, corrompus, corrupteurs, avides, ignares, impies ; qu'ils ne méditent que le mal, qu'ils ne font que le mal. Jamais sans doute ne manqueront parmi vous des butors pour l'écrire, ni autour de vous des chenapans pour le répéter, et des imbéciles pour le croire. Vous avez action sur cette cohue, sur cette foule, sur cette multitude. Mais il reste aux Jésuites un petit noyau d'honnêtes gens, qui, par aventure, sont gens d'esprit. Ce groupe imperceptible est la pensée saine des nations , dont vous n'êtes que la chair et la sottise. Ils sont les maîtres, vous n'êtes que les valets ; ils décident dans le conseil, sans s'inquiéter de ce que vous avez résolu dans les tavernes, et de ce que vous ordonnez pour un jour dans la rue.

Vous sentez bien que ce n'est point à ces gens-là qu'il faut dire que les Jésuites sont la peste des États et le fléau de l'humanité. Quand M. Siie, et son émule M. l'abbé Gioberti, feraient encore cent volumes contre la compagnie de Jésus, et viendraient me les lire , portés en triomphe par tous les portiers et par tous les journalistes du monde, ils pourraient me forcer à les écouter jusqu'au bout, et me tuer ensuite à coups de couteau, s'ils ne m'avaient pas fait encore périr de dégoût et d'ennui : mais me persuader qu'ils ont raison, qu'ils ne mentent point, que les Jésuites sont des scélérats, c'est autre cbose.

Je ne connaîtrais ni les Jésuites, ni ces messieurs, que je ne croirais pas ces messieurs davantage. Je m'appuie, pour l'afflrmer, sur un peu de bon sens que j'ai reçu du ciel. Cent mille brutes qui injurient les Jésuites, et qui les veulent manger, ne font dans mon esprit nul tort à ces religieux. Un seul homme comme M. de Maistre, qui les salue, me les rend infiniment chers et respectables. Cet homme a pour lui l'étude, la probité, l'intelligence : quoique seul, il est à mes yeux la conscience du genre humain.

« Mes frères, nous dit le curé, puisque je vous parle de la paix chrétienne, laissez-moi vous en offrir un bel exemple en vous contant une histoire de famille, lasainte mort d'un pauvre de cette paroisse, que nous avons perdu il y a deux jours.

« C'était un pauvre portier. Il ne connaissait pas Dieu , ou du moins depuis longtemps il ne le connaissait plus lorsqu'il tomba malade. Heureusement sa fille croyait. Le voyant en danger, elle alla prévenir un prêtre, et le pré-

492 LiVBE SUPPLEMENTAIRE.

tre amena dans l'humble demeure une jeune et pieuse dame qui aime à servir les pauvres et à leur parler du ciel. La maladie fut longue et douloureuse, mais pleine de consolations et pour celui qui souffrait et pour ceux qui lui prodiguaient de si tendres soins. Cet homme avait tout de suite ouvert son cœur aux exhortations de sa bienfaitrice; il s'était confessé, la paix régnait dans son âme, la joie y surabondait. On le vit, la veille de sa mort, à peine remis d'un dernier accès de délire, rassembler ses forces, et chanter d'une voix sereine les sublimes paroles prononcées par Notre-Seigneur sur la croix : In marins tuas, Domine^ commendo spiritum meum! Il les redit à plusieurs reprises; puis tout à coup, troublé d'un scrupule étrange, se trouvant trop paisible quand il allait paraître devant Dieu, il pria son confesseur de lui dire s'il ne faisait point mal de chanter en un pareil moment? — Mon frère, lui répondit le prêtre, les méchants meurent dans l'angoisse ; mais les justes sont les amis de Dieu ; ils n'ont rien à craindre : c'est en chantant qu'ils doivent mourir. — Ah! reprit le moribond, ce chant était cher à mon père; il me le faisait souvent répéter quand j'étais enfant, et j'y avais pensé toute la nuit. Ne l'oublie pas, ma fille! In manus tuas ^ Domine, commendo spiritum meum !

« Vint la dernière heure. Les flambeaux étaient allumés, et le moribond, qui ne devait plus revoir le pâle soleil de la terre, écoutait les prières des agonisants, récitées au milieu des larmes de sa famille par le prêtre qui l'avait assisté, et par cette pieuse dame, l'ange de sa douce agonie. Elle continuait de le servir comme la sœur la plus dévouée. Prosternée au pied du lit indigent, elle achevait saintement son œuvre sainte. Ses prières ardentes frap-

paient, si je puis le dire, à la porte du ciel, où son pauvre frère arrivait, appuyé sur sa noble maiu. Le mourant, toujours paisible et toujours plein d'amour, calme, quoique impatient de mourir, parce qu'il savait bien qu'il avait gagné le but et qu'il ne retournerait pas en arrière; le mourant, baisant un crucifix dont ses yeux et ses lèvres ne s'éloignaient plus, répétait avec une expression ineffable ces seuls mots : « 0 Jésus ! ô Jésus ! c'est de tout mon « cœur ! » Et cela voulait dire : C'est de tout mon cœur que je m'associe à ces prières; c'est de tout mon cœur que je vous offre mes souffrances et ma vie ; c'est de tout mon cœur, grand Dieu, que je vous aime, que je regrette mes péchés, et que je m'abandonne à vous ! In mamis tuas, Domine, commendo spiritum meum ! Paroles d'un Dieu sur la croix, que ce pauvre homme sans lettres retrouvait par la seule inspiration de son amour; tant il est vrai que le parfait chrétien, dans quelque situation qu'on le prenne , s'il obéit aux lumières de la foi et s'abandonne aux impulsions de la grâce, est un autre Jésus-Christ.

« Mais écoutez ce qui me reste à vous dire. Vous avez vu lasplendeurde laconflance; voici, mes frères, la splendeur de l'humilité. Cette pieuse dame qui était là, les prières finies, se lève, prend la main du mourant, et se penche à son oreille : t Mon ami, lui dit-elle, vous savez « combien je vous aime, et avec quel zèle j'ai voulu vous « servir. Vous êtes maintenant dans la grâce de Dieu : n donnez-moi votre bénédiction pour moi et pour mon « enfant. » Elle s'agenouille ; et le pauvre moribond, à qui elle demande cette grâce, se dresse, soutenu par le prêtre, qui voit cette grande action, et qui l'admire en pleurant. Il étend sa main sur la tète courbée de sa bien-

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faitrice, et, avec la dignité des patriarches : « Oui, ma- « dame, dit-il, je vous bénis, vous, votre enfant, et tous « ceux que vous aimez. Puisse Dieu vous accorder de « mourir aussi contents que je meurs I » 11 retombe, sourit encore, baise encore le crucifix ; et, dans un dernier soupir de joie, exhaie doucement son âme, délivrée de nos misères. »

Voilà ce que notre curé nous disait tout à l'heure au prône ; et c'est ainsi qu'il nous parle souvent, sans négliger son discours et sans y mettre trop de soin. Il y avait là beaucoup de personnes qui pleuraient; et plusieurs, dans le nombre, ne manqueront pas d'imiter la charité de la dame inconnue. Le curé n'ayant point dit le nom de cette dame, nous avons cherché à deviner qui ce pouvait être. Nous en avons trouvé une dizaine qui sont aimables, riches et charmantes, et toutes capables d'avoir fait ce que je viens de conter; et peut-être n'est-ce aucune de celleslà, mais une autre que nous ne connaissons point, et de qui nous savons seulement que c'est une dévote exacte aux offices.

Je veux , par cet exemple, consoler les gens d'esprit qui tremblent toujours d'avoir dans leur maison une de ces dévotes, ou femme, ou fille, ou mère, et qui font des livres, les infortunés! pour conjurer un tel péril. La vérité est que ces dévotes ont leurs inconvénients, dont le moindre n'est pas sans doute de peu lire et d'aimer peu ces mêmes livres, si plaisants et si doctes, qu'on fait pour les détourner du temple, du prêtre et de Dieu. Elles gardent à table et dans la chambre à coucher de certains scrupules, très-gênants pour un mari philosophe , — c'est un professeur de morale qui l'assure et qui s'en plaint. Du tranchant de sa parole, cet homme fauche et déchire

LES GBNS QUI Nfi PENSENT POINT. 49â

les vieilles croyances; c'est sa fonction dans le monde; c'est de quoi le louent hautement quinze ou vingt feuilletons; même il est arrivé que deux ou trois évêques ont daigné le combattre, et que des prêtres en chaire ont parlé contre lui. Il espère bien que l'histoire ne l'oubliera pas ; le voilà classé parmi les ennemis de l'Église : c'est lui qui s'appelle aujourd'hui Voltaire, et qui secoue si fortement l'autel, que Dieu menace d'en tomber. Lorsque cet homme rentre à sa maison, ivre des applaudissements de cent morveux et de quarante cuistres, n'est-ce pas un grand sujet de honte pour lui de trouver debout à son foyer, vivantes, vivaces, enracinées, indestructibles, toutes les « superstitions » qu'il fait métier de détruire? Sa femme revient du sermon, sa fille étudie le catéchisme ; sa vieille mère, qui n'a pas lu encore son dernier pamphlet, tient ouverte à la main la Guide des pécheurs, où elle voit qu'il sera damné. Oui, pauvre homme, cela est triste et humiliant ! Mais un jour, après tant d'éloges qui te viennent de tous côtés, et que tu mérites bien, il te viendra la fièvre ou quelque autre chose, qui te tiendra sur ton lit, sans force et bientôt sans espoir. Tu souffriras, tu songeras que tu vas mourir, et ton cœur frémira dans ta poitrine à cette pensée formidable de la mort- Il n'y aura plus d'applaudissements, plus de couronnes, plus de fanfares : tout au plus les journaux, s'ils ne t'ont pas oublié, annonceront, en moins de lignes qu'il n'en faut pour conter un vaudeville, que les lettres te vont perdre, et qu'elles sont désolées. Babouin ne fera pas l'article qu'il te promet dans la Revue des Deux Mondes. C'est l'heure des récapitulations sérieuses et des grandes angoisses. Les problèmes tant de fois tranchés par les vivat de la canaille se représentent tout vivants. Jésus-Christ ne parait plus

si misérable ; on n'est plus si sûr d'avoir bien vécu pour la vie future ; les petites explications accommodantes qu'on s'est données du but et de l'avenir de l'âme, ne paraissent plus si plausibles : on tremble. Voilà le moment où la dévote a son prix ! Elle est là, pleine de douceur et de bonté. Dans ces troubles, dans ces remords, dans cette horreur, elle apporte discrètement la lumière, le pardon, l'espérance; elle montre une croix, >lle fait venir un prêtre; elle inspire, à l'homme d'esprit qui va mourir, le courage d'écouter une fois sa raison et son cœur, et de se sauver, s'il en est encore temps.

J'avais cinq ans lorsque Dieu, songeant aux besoins futurs de ma vie et de mon âme, me donna un frère. La plus ancienne joie dont je me souviens, fut de voir ce beau petit frère endormi dans son berceau. Dès qu'il put marcher, je devins son protecteur; dès qu'il put parler, il me consola, car l'affliction et la douleur n'épargnèrent point mes jeunes ans. Que de jours sombres changés en jours d'allégresse, parce que cet enfant m'a aimé! Que d'heures pénibles, pleines de mauvais conseils et promises au mal, ont été abrégées par sa présence, et terminées innocemment dans les douces fêtes du cœur ! Nous allions ensemble à l'école, nous revenions ensemble au logis; le matin je portais le panier , parce que nos provisions le rendaient plus lourd; c'était lui qui le portait le soir. Toujours nous faisions cause commune. Je ne le laissais point insulter ; et lui, quand j'avais quelque affaire, sans s'informer du sujet de la querelle, sans considérer ni la taille ni le nombre de mes ennemis, il m'apportait résolument le secours de ses petits poings, et je devenais tout à

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la fois accommodant et redoutable, tant je tremblais qu'il n'attrapât des coups dans la bagarre. Certes, je n'ai pas subi une punition, qui ne l'ait indigné comme une grande injustice. Si j'étais au pain sec, il savait bien me garder la moitié de ses noix et la moitié de sa moitié de pomme. Une fois, il vint en pleurant; et pourtant il apportait un morceau de sucre, un grappillon de raisin, etquelque reste de rôti. Festin de roi ! Je m'informai de ce qui le faisait pleurer : « Ah ! me dit-il, la soupe était si bonne , mon frère! » Je l'appelais Eugène ; mais lui ne me donnait pas mon nom, et ne me parla ni ne parla jamais de moi qu'en disant. Mon frère.^Telle était notre mutuelle affection, que les préférences dont son caractère et sa gentillesse étaient l'objet, ne le rendaient pas orgueilleux, ni moi jaloux. Nous connaissons bien notre histoire depuis ce jour-là et avant ce temps-là ; chaque jour, nous en évoquons les chers souvenirs. Dînettes, batailles, jardins dévalisés, aventures gaies ou tristes, tout reparaît, après vingt ans, frais et entier comme un événement de la veille; tout nous charme ; nous ne voyons pas que nous ayons une seule fois voulu méchamment nous affliger. Souvent j'aurais fait l'école buissonnière ; mais il m'aurait suivi, et j'aimais mieux, ô merveille ! quel que fut le beau temps, remplir mon devoir avec lui, que de lui faire partager la responsabilité de mon crime. Nous traversions des jardins pleins de choses tentantes, et je regardais tout d'un œil stoïque. Ce n'était pas pour éviter de lui donner mauvais exemple : c'est qu'il n'aurait pu, à son âge, fuir aussi lestement que moi. Hélas ! quand sentirai-je, à l'exemple de saint Augustin, de vrais repentirs pour avoir volé tant de poires ! Mais il y en eut beaucoup que je volai par amour fraternel.

498 LIVRE SUPPLEMENTAIKE.

11 fallut quitter l'école, et l'y laisser. J'allai bien loin travailler à gagner ma vie ; nous cessâmes , quelle douleur ! de nous voir tous les jours. Mais le dimanche nous réunissait. Presque toujours il était le premier au rendezvous , sous le troisième arbre à gauche d'une allée de catalpas , au Jardin des Plantes. Il faisait un grand détour pour s'y rendre sans traverser le pont d'Austerlitz, afin d'avoir un sou de plus à mettre dans la bourse commune qui pourvoyait aux réjouissances de ce jour solennel. Quels battements de cœur quand le premier arrivé voyait poindre l'autre au bout de l'allée 1 Quelles angoisses et quelles terreurs quand l'un des deux se faisait trop attendre ! Mon Dieu , n'a-t-il point été écrasé par une voiture? Ne s'est-il point laissé tomber dans la Seine en regardant par-dessus les parapets? car il aime à voir nager les caniches , et il prend tant de plaisir à suivre la manœuvre des trains de bois qui passent sous les ponts ! Et si le pont s'était écroulé !.. . Dans ce temps-là , on ne supposait jamais une maladie : on était si jeune , et si bien organisé pour vivre! mais on redoutait les accidents. Ces épouvantes allaient jusqu'aux larmes. Il n'y avait point de raisonnement qui pût les calmer , ni de livre nouveau capable d'en distraire. Enfin le frère paraissait, et il n'était plus question que de se réjouir. Un jour, nous arrivâmes tous deux au rendez- vous dans le même moment, de bonne heure , par le plus beau temps du monde. J'étais plein de mystère et de joie, et Eugène cherchait à contetenir une plénitude de contentement qui débordait dans ses regards , dans ses sourires , dans toute sa personne. « Regarde, » dit-il enfin, me montrant sa poche. Je regarde, je vois, je retire , je contemple avec une admiration muette un magnifique saucisson. « A l'ail ! dit Eu-

gèae. — A l'àil! » répétai -je. Mais, reprenaut ma gravité , je tire à mon tour de ma poche et je produis soleDDellement deux petits pains de couleur bise. « Seigle? demande Eugène fasciné. — Pur seigle , répondis-je en homme sur de ses richesses. — Oh ! mon frère 1 » s'écria Eugène. Puis se ravisant, et fixant sur moi ses grands yeux pétillants et humides, il m'ouvrit sans rien dire une seconde poche, où s'introduisit ma main. Or, il y avait au fond de cette seconde poche , bien enveloppés de papier, quinze sous en ti'ois pièces d'argent. Je les fis sauter, et reluire au soleil. « Je voulais amasser vingt sous, me dit Eugène ; mais voilà deux mois que j y travaille , et je ne pouvais plus garder mon secret. — Assieds-toi, m'écriai-je tout à coup; je vais te montrer quelque chose. » Nous nous mimes à cheval sur le banc, selon notre usage, pour nous voir bien face à face ; et je tirai de mon gilet un petit papier rose que j'avais attaché avec une épingle, par surcroît de précaution. Je le dépliai lentement, et le plaçai sous les yeux de mon frère. « Qu'est-ce que cela? me dit-il, tout rempli de joie, quoiqu'il n'y comprît rien.

— C'est un billet de spectacle , répondis-je. — Eh bien ? demanda-t-il encore. — Eh bien ! ajoutai-je , avec ce billet nous irons tous les deux, ce soir, sans payer, au spectacle à l'Odéon. Vois : Théâtre royal de VOdéonU

— Vrai? — Vrai comme il n'y a qu'un Dieu. » Nous nous embrassâmes, et, gambadant, causant de notre bonheur, grignotant le pain de seigle et le saucisson, nous allâmes visiter les ours, à quoi nous ne manquions jamais. 0 la merveilleuse journée! et que l'on peut être heureux, bonté divine , à raison de sept sous et demi par tête ! J'avais depuis longtemps une ambition que je n'osais satisfaire. Je grillais de donner à Martin l'ours un gâteau tout

entier; et peut-être en cela voulais-je moins faire plaisir à Martin qu'éblouir la galerie. Plein de condescendance pour ma vanité , sensible même à la gloire qu'une action si remarquable allait m'attirer, Eugène me dit à l'oreille: «Si tu veux donner une brioche à Martin, c'est le moment; nous sommes riches. »

Mais de telles fêtes étaient rares; il s'en fallait que nous eussions quinze sous à dépenser tous les dimanches. Un grand problème se présentait souvent : Comment vivre pendant la semaine? Comment se procurer un haut-dechausses neuf à l'entrée de l'hiver? Je formais des plans hardis que je communiquais à mon frère , et qui l'occupaient et l'inquiétaient encore étrangement lorsque déjà je les avais oubliés. Sa raison travaillait là-dessus ; il m'écrivait de grandes lettres pleines de beaux syllogismes pour me détourner des entreprises hasardeuses ou désespérées , comme d'entrer dans l'état militaire ou dans la marine, ou dans l'industrie. Nous ne songions guère à la littérature. Il tenait que la basoche valait bien mieux , puisque j'y avais « une position » : vingt francs et trente morceaux de pain par mois! Ceux qui délibèrent sur la conduite des empires ne se livrent pas à des méditations plus assidues que n'en faisait ce petit frère de neuf à dix ans pour me donner un bon conseil , ou pour établir sur de solides fondements les motifs qui devaient m'encourager à la patience. Mon caractère lui était parfaitement connu : il me développait tous mes défauts sans m'en reprendre, et sans voir que ce fussent des défauts. 11 était philosophe, logicien, orateur. Je ne faisais point les folies que j'avais le mieux préparées (il en triomphait tôt ou tard) , mais celles-là seulement qui résultaient d'une imagination soudaine, sur laquelle il n'avait pu dire son mot.

Nous avons grandi , nous avons vieilli, nous tenant par la main et par le cœur. Présentement nous sommes en âge d'hommes, et, grâce à Dieu, notre enfance n'a point cessé. Nous sommes encore ces deux frères qui se rendaient à l'école ensemble, portant leurs provisions dans le même panier, ayant les mêmes adversaires, les mêmes soucis, la même fortune et les mêmes plaisirs : l'un ne peut souffrir, que l'autre ne pleure ; l'un ne peut se réjouir, que l'autre ne soit heureux; l'un ne peut tenter une aventure, que l'autre n'en coure les chances aussitôt. C'est pourquoi, après des séparations, des épreuves , des vues diverses, nous nous sommes embarqués sur le même navire, afin de défendre le même pavillon. Anges du ciel, dites ce qui s'est passé dans mon cœur quand ce bien-aimé frère, sortant enfin des ténèbres où nous avions marché tous deux, où je l'avais laissé avec tant de tristesse , vint me rejoindre au banquet de vie et me fit sentir qu'il était désormais deux fois mon frère ! Quel rajeunissement de cette amitié toujours si jeune! quelles effusions nouvelles d'une tendresse si souvent prouvée! quelle certitude ineffable de n'être plus séparés ni dans la vie ni dans la mort ! Nos caractères , quoique différents, se touchent et s'enlacent dans une constante harmonie ; aucune dissonance ni de goûts, ni de volontés, ni de désirs. Il est toujoui-s mon conseiller, et il me croit toujours son guide; il connaît toujours mes défauts, et il ne les voit jamais ; il m'aide à réparer mes erreurs , et je ne sais s'il pense que j'ai pu me tromper.

J'ai donc un ami qui, devant les hommes, me défend, qui , devant Dieu , prie pour moi ; un ami dont mon bonheur est le plus cher désir, et qui est prêt à tous les sacrifices pour me rendre heureux ; qui sera toujours satisfait

502 LIVRE SUPPLÉMENTAIKE.

de ma prospérité, qui me restera fidèle en toutes mes disgrâces, que tous mes torts trouveront indulgent, et toutes mes peines compatissant ; et cet ami que j'ai en mon frère, mon frère l'a en moi.

Nous sentons notre richesse. Nous demandons à Dieu de vivre ensemble, de travailler ensemble, de souffrir ensemble ; car nous ne pouvons être nulle part si bien et si heureux qu'ensemble. Plaise à sa miséricorde, qui nous a donné même sang, même cœur, même labeur, de nous donner un jour le même repos à l'ombre du même clocher !

Or, nous causions hier tous deux. Un chagrin avait traversé son âme, je l'avais consolé, et nous gardions le silence. Tout à coup, souriant , il me dit :

« Il y a des gens pourtant qui veulent abolir les frères! »

Nous avions vu la veille un socialiste, qui nous avait en effet longuemententretenusde la nécessité de supprimer la famille, parce que « l'égoisme familial » renferme l'homme dans un cercle étroit , et le distrait des soins et de la tendresse qu'il doit à rhumanité.

« Remarque , dis-je à Eugène , que ce bon apôtre , si empressé d'abolir ïégoïsme familial , a aussi un frère et des sœurs, qu'il n'a jamais aimés, et qu'il a cessé de voir. Quanta sa tendresse pour l'humanité, elle se borne à projeter de nous tirer des coups de fusil , à nous autres qui comptons pour quelque chose nos parents.

« — Et il finira par là , dit Eugène ; car lui et les siens regardent fermement comme d'horribles vices toutes les vertus qu'ils n'ont pas... Mais je les défie d'affiler assez le couperet de la guillotine pour couper de tels liens. »

Loin de la ville et du grand chemin , au sein d'une vallée de la Corrèze, étroite, sombre et profonde, s'élève solitaire, sur le bord d'un ruisseau , une humble maison, sanctuaire de probité , de travail et de la paix. C'est le moulin de Cors, dont l'activité égayé ce site un peu sauvage. Là, renfermée dans ses collines revêtues de bruyères, et cachée encore sous l'ombre grave des châtaigniers, vit tranquille une famille que Dieu a glorieusement bénie. La vénérable veuve qui , entourée d'une verte postérité, régit doucement ce petit royaume, a donné le jour à deux missionnaires , et déjà l'un des deux est mort martyr ; l'autre attend. Pauvre femme ! heureuse mère ! L'enfant qu'elle prie et qu'elle pleure , était né dans le moulin où elle a toujours vécu ; il est allé, à trente ans , mourir aux extrémités du monde. Elle venait d'apprendre cette nouvelle ; elle écoutait, troublée d'horreur et de joie, les détails du supplice : un autre de ses enfants , le dernier né, s'approche, l'embrasse, et lui dit : « Je pars; Dieu m'appelle où mon frère est mort. Ma mère, bénissez-moi, je veux ouvrir le ciel aux bourreaux de votre fils. » Voilà les grandeurs de cette vallée inconnue ; voilà ce qui s'est passé, voilà ce qu'on a souffert, voilà ce qu'on a rêvé, dans ce pli de terrain entre deux collines, qu'aucun souffle de l'ambition humaine n'a jamais traversé, etqaeDieu s'était plu à combler de sagesse et de bonheur.

M. Pierre-Rose-Ursule Dumoulin Borie , né le 20 février 1808, fut, dès son jeune âge, pieux, doux et fort. Un vieil oncle , curé de la paroisse voisine , commença son éducation; il prédit que son élève aimerait Dieu et l'Eglise. En effet, malgré de légers relâchements suivis de prompts

504 LIVBE SUPPLEMENTAIRE .

et vifs repentirs , Pierre ne cessa de croître en vertu , comme il croissait en force et en intelligence. Cependant, même au séminaire, il éprouvait encore des doutes sur sa vocation. Il avait voulu être médecin, il voulait être soldat. Un cahier des Annales de la propagation de la foi tomba dans ses mains. En lisant ces naïfs récits des travaux, des souffrances, des supplices des missionnaires, il n'hésita plus ; il sut que faire de tout le courage et de toute la charité qu'il sentait en lui. Il garda profondément au fond de son âme un secret si terrible pour sa mère ; mais il se prépara sur-le-champ à la rude carrière qu'il était fier d'embrasser. Pendant ses vacances, dont il allait jouir au moulin, il remplissait les devoirs d'un zélé catéchiste, ardent et infatigable à toutes les œuvres de la charité , acceptant toutes les fatigues, s'imposant toutes les privations, toujours paisible, toujours content. On admirait sa vertu, et on ne la connaissait pas. Sa mère était heureuse : elle le voyait déjà curé de la paroisse ou dans les environs, fixé près d'elle à jamais, là pour l'aimer, là pour la consoler, là pour lui fermer les yeux. Il ne disait rien ; il se tournait vers Dieu en silence, demandant pour lui les épreuves et les palmes de l'apostolat, pour sa mère la résignation. Son père, entouré de ses soins et soutenu de ses prières, était mort dans la sérénité des élus.

Le moment vint enfin de se déclarer. Formidable moment ! Le malheureux jeune homme , qui avait déjà d'étranges combats à livrer contre lui-même, et qui ne pensait pas pouvoir jamais se rendre digne du sacerdoce, ni assez aimer le Dieu saint auquel il offrait sa vie, eut à résister aux prières de toute sa famille, aux larmes, au désespoir de sa mère. Ne comptant plus ses autres enfants, et lui montrant ses vêtements de veuve, elle lui deman-

LBS GE>'S QUI NB PENSENT POINT. 505

dait s'il voulait aussi mourir, et la laisser seule eutre deux tombeaux. Hélas! on ne lui épargnait aucune de ces mille amertumes dont les meilleurs d'entre le monde abreuvent quiconque se veut donner à Dieu entièrement. « Si je parlais, pensait-il, de traverser l'Océan pour aller chercher la fortune; si je m'engageais dans les armes pour obtenir un peu de renom , ma mère sans doute pleurerait encore; mais les autres se rendraient âmes désire, et la forceraient d'y acquiescer ! » Tous les jours on revenait à la charge pour le dissuader de partir. On le respectait trop pour faire briller à ses yeux les lointaines splendeurs où le prêtre peut prétendre ; mais on lui montrait le travail et les privations qui l'attendaient sur les lieux mêmes, dans le diocèse, sans les aller chercher au loin. Pour se fortifier contre des coups répétés à chaque instant , son âme avait besoin d'un grand appui. Il alla le demander à la sainte Vierge, au sanctuaire de Roc-Amadour, célèbre dans toute la contrée. Prosterné devant la miraculeuse image que les fidèles vénèrent depuis quinze siècles, il y passa une nuit en prières : ce fut la veille des armes ; elle le rendit invincible, et la persécution cessa. La pieuse mère craignit à la fin que tant de résistance n'offensât Dieu. Plus forte , quoique toujours inconsolable , elle donna le consentement qu'elle ne pouvait plus, qu'elle n'osait plus refuser.

Le jeune abbé fixa dès lors en lui-même le jour trèsrapproché de son départ. C'était une fête de famille. II avait tendrement pensé que les parents réunis au moulin ce jour-là assisteraient sa mère dans le moment douloureux qu'elle voulait croire encore éloigné.

Une dernière fois il se promène autour de la maison paternelle, et contemple le doux vallon où il est né ; une

506 LIVHE SUPPLEMENTAIBE.

dernière fois il s'assied au banquet patriarcal , entre tous ces êtres chers qui ne savent pas qu'ils ne le reverront plus, et qui ne répondront point à son adieu ; une dernière fois aussi on le presse et on le conjure de rester, et les arguments du monde sont vaincus par sa patiente résolution. La nuit est venue, tout dort, il sort à petit bruit de sa chambre , le corps brisé par un violent accès de fièvre, le cœur saisi d'une angoisse immense, l'âme inébranlable et sereine. 11 passe près du lit où dormait son oncle, qui fut pour lui un second père ; il passe près du lit de sa mère , il ne s'arrête pas , il franchit le seuil 1 Voilà ses liens rompus, le voilà libre ; il éclate en sanglots, et s'enfuit. L'homme qui venait de faire un tel sacrifice était dans sa vingt-deuxième année. Un an après, le •1^'" décembre 1830 , ordonné prêtre avec dispense d'âge, il s'embarquait au Havre pour Macao. Les directeurs du séminaire des Missions l'avaient gardé un an, et le jugeaient digne du combat.

La procure des Missions à Macao est le premier noviciat des martyrs. C'est là que , l'œil attaché sur le péril , les nouveaux arrivés s'étudient à perdre açsez leur physionomie européenne, pour pouvoir au moins franchir la frontière qui les sépare de la croix. Travail plus difficile pour M. Borie que pour un autre. Sa haute taille, sa chevelure blonde , lui étaient absolument l'espérance de ressembler jamais aux Cochinchinois. Mais il le savait depuis longtemps, et déjà, au moulin de Cors, il se disait : "■ Je serai difficile à cacher, on m'aura bientôt pris ; je m'en irai à Dieu plus vite ! » Du reste, comme tous ses confrères, il apprenait prompteraent ce qu'il fallait savoir, et profitait de s'être si bien habitué d'avance à la gêne et aux privations. Sa destination était pour le Tonquin,

LES GENS QUI NE PENSEîST POINT. 507

dont la frontière n'est qu'à cent cinquante lieues de Macao. Cependant, depuis un an, aucune nouvelle n'arrivait de cette chrétienté. Les missionnaires savaient seulement que la persécution y élait imminente ; M. Borie n'en désirait que plus ardemment de s'y rendre. Enfin on reçut un message. La persécution sévissait au Tonquin. Un évéque , Mgr Longer, venait de mourir après cinquantecinq ans d'apostolat; un missionnaire français était malade , deux prêtres indigènes étaient morts , trois autres emprisonnés; plusieurs chrétiens avaient subi des condamnations. L'avenir s'annonçait plein de menaces; il fallait du secours. Le 27 janvier 1832, M. Borie s'embarqua sur une somme chinoise , pour pénétrer dans le Tonquin par la Cochinchine, ce qui allongeait son voyage de trois ou quatre cents lieues: mais qu'est-ce que cela? Avec lui étaient trois prêtres venus de France en même temps que lui, sur le même navire : M. Molin, destiné aussi au Tonquin, M. de la Motte et M. Viaie, qui devaient rester en Cochinchine; tous les quatre jeunes, joyeux, forts, et pleins de courage. Tous sont morts : M. Molin, en traversant une rivière; M. Viale, de ses fatigues; M. Borie, par le glaive ; M. de la Motte, en prison pour la foi.

Le voyage fut difficile : ces pays ont une sorte de civilisation ; il y a des fonctionnaires, de la police, des douanes. Il fallait rester couché au fond d'une barque , ou enfermé dans un palanquin. On ti-aversait des villages dont tous les habitants chrétiens gémissaient en prison. Si l'on pouvait s'ouvrir à quelqu'un, c'était à un homme, à une pauvre femme que la persécution avait déjà ruinés et souvent mutilés. Cependant nos missionnaires arrivèrent à bon port. M. Borie , mettant le pied sur le district

508 LIVBE SUPPLKMENTAlBK.

qu'il venait évangéliser , y fut reçu, à six mille lieues de la France, par un prêtre français, M. Masson, du diocèse de Nancy, qui l'accueillit avec toute l'affection d'un compatriote et toute la charité d'un apôtre. M. Borie commença immédiatement auprès de lui son dernier apprentissage.

Ces deux hommes, dès qu'ils se furent approchés, se lièrent d'une amitié sainte. Ce fut M. Masson qui plus tard, faisant son supérieur de celui qui avait été son élève et son subordonné , désigna M. Borie pour l'épiscopat. Dans les premiers temps, ils faisaient ensemble leurs courses, ensemble leurs exercices de piété. Cachés le jour, ils parcouraient la nuit les vastes régions où les fidèles sont dispersés parmi les païens ; prêchant, catéchisant, confessant, encourageant les prêtres indigènes, réformant les abus; bref, l'accablant et glorieux métier des apôtres. Au bout de six mois, M. Borie pouvait marcher seul. Il connaissait assez le difficile idiome annamite pour entendre les confessions et même prêcher. Son courage allait jusqu'à l'imprudence. On vit un jour venir un mandarin. M. Masson lui fit signe de se sauver, et disparut par un chemin écarté; M. Borie se plaça sur la route, et attendit de pied ferme. Le mandarin , accompagné d'une grosse escorte, passa, regardant avec étonnement ce géant, qui le contemplait d'un œil sûr ; mais il ne dit rien. M. Masson, de retour, blâma vivement une pareille témérité. Le jeune missionnaire convint de son tort ; il avait voulu voir de près ce mandarin. Disons tout de suite qu'il croyait bien ne compromettre que lui-même; son zèle ne négligeait aucune précaution pour éviter le moindre accident aux chrétientés confiées à sa sollicitude.

Cet état d'inquiétude et de crainte, qui exige tant de prudence, tant de déguisement et de secret , ce n'est pas encore là ce qu'on appelle la persécution. Les missionnaires se regardent comme tranquilles tant que la police ne vient pas fouiller les villages qu'ils habitent, ou lorsque, arrêtés et traduits devant les fonctionnaires administratifs, ils peuvent se tirer de leurs mains moyennant quelque rançon. La vraie persécution ne se fit guère attendre. En ce temps-là régnait en Cochiuchine un prince nommé Minh-Menh, homme d'esprit , politique habile et tenace , mais perdu de mœurs, cruel , et qui détestait le christianisme et les chrétiens. Le 6 janvier 1833, sept ou huit mois après l'arrivée de M. Borie. Minh-Menh publia un édit qui ordonnait à tous les chrétiens d'abjurer leur religion, et qui prescrivait aux autorités de rechercher et de punir avec une souveraine rigueur quiconque refuserait d'obéir, « afin de détruire par là cette religion jusqu'à sa dernière racine. » La terreur se répandit parmi les fidèles ; quelques-uns se sentirent chanceler ; l'hôte des missionnaires leur ferma sa porte. « Je ne me rappelle pas , dit M. Masson, avoir jamais vu M. Borie si joyeux et si gai que ce jour-là. « 11 conserva cette bonne humeur; sa sérénité ne se démentit pas un instant. Le bon M. Masson confesse que plus d'une fois le spectacle de ce grand et simple courage servit à le consoler. Dans le fait, la vie des deux missionnaires devenait affreuse. Ils erraient sans abri, chacun de son côté, de tanière en tanière. Ce n'eût été rien ; mais qu'allait devenir leur pauvre peuple? Hélas ! souvent ils avaient la joie de le trouver ferme ; mais parfois la crainte et les tourments faisaient des apostats. Au milieu de ces peines, M. Borie redoublait d'ardeur. M. Masson, duquel il se rapprochait quelquefois,

SlO LtvfeE SUPl^LÉMElNÏAiRE.

voyait sa piété grandir, et même était obligé de modérer son abstinence et ses mortifications.

L'année 1833 se passa ainsi; 1834 iseinblait s'ouvrir sous de meilleurs auspices : les tnandarins n'avaient persécuté que par obéissance, et commençaient à mollir ; un nouvel édit vint les stimuler. La peste et la famine s'ajoutèrent à la persécution. Ce surcroît de maux fut presque un bien. De toutes parts on accusait la cruauté du prince; les païens eux-mêmes regardaient les fléaux qui accablaient le pays comme une punition céleste. Cette clameur monta jusqu'au trône; Minb-Menh, malade des suites de ses débauches, en fut un moment épouvanté. Il parut s'amender; et, copiant une cérémonie d'expiation empruntée aux usages royaux de la Chine, il fit une confession publique de ses torts, que l'on connaissait fort bien, comme d'avoir levé trop d'impôts, donné des exemples funestes aux mœurs, etc. Du crime d'avoir persécuté les innocents , il n'en dit rien ; sa passion l'emporta sur sa conscience et sur l'avis des mandarins qu'il avait convoqués, un peu comme dans la fable. Cependant il ne revint pas immédiatement à la violence contre les chrétiens, et tenta de les prendre par des moyens philosophiques. Ses lettrés compulsèrent les écrits de morale, particulièrement les livres de Confucius; ils en composèrent un décalogue qui fut proclamé dans l'empire ; en même temps le prince institua quatre grandes fêtes religieuses , autre parodie sacrilège du christianisme. Les dix commandements de Minh-Menh et ses quatre fêtes pourraient aussi bien être l'œuvre de nos meilleurs éclectiques, que celle d'un tyran barbare. On y recommande la sociabilité, ia pureté d'intention, la sobriété, les vertus de famille, la chasteté ; bref, toutes les vertus que le législateur n'obser-

LES GE>'S QUI NE PEll^sé^-f ^OINT. 5Î(

vait pas. Minh-Menh connaissait notre sainte ^eligio<^; il se la faisait expliquer par un illustre missionnaire, M. Jaccard, alorâ prisonnier, et plus tard martyr. Il avait voulu surtout composer un christianisme à son usage. L'entreprise ne réussit point; elle fut bafouée , et la persécution reprit son cours.

Durant l'année 1834, M. Borie avait été fort malade, et il avait craint la mort, tomme il pouvait la craindre ; car il consentait bien à donner sa vie, mais il désirait aussi répandre son sang. Depuis qu'il connaissait sa sublime vocation, c'était, on l'a vu, le vœu de son âme. Dieu, qui voulait l'exaucer, lui rendit la santé. Les années 1835, 1S36, 1837, et le commencement de l'année 1838 , furent remplis de ces héroïques travaux qu'aucune parole ne peut décrire, et que l'imagination même parvient difficilement à se représenter. Un excellent évéque des missions, monseigneur Retord, en a donné un court et charmant tableau dans une lettre écrite au milieu de ses courses apostoliques et qu'il a intitulée les Plaisirs du missionnaire ; parce qu'en effet, pour ces grandes âmes, c'est une joie de souffrir et de mourir tous les joui"s. M. Borie connaissait amplement ces plaisirs, il les goûtait avec ivresse : on sent, dans les lettres douces et rares qu'il écrit à ses amis de France, une âme où surabondent léâ voluptés du sacrifice. Ce n'était pas assez pour lui. 11 voulait aller trouver Minh-Menh dans sa capitale, et défendre devant lui la cause des chrétiens. M. Jaccard et M. Masson combattirent en vain son projet : il n'y renonça que parce qu'avant tout il voulait obéir.

Mais le moment était venu, pour ce digne serviteur, de rentrer enfin dans la maison de son Maître , les mains pleines d'feovxes, et par la porte de sang, comme il l'avait

tant demandé. Au mois de juillet 1838, M. Borie fut dénoncé. Averti à temps, il s'enfuit d'abord, et on le chercha inutilement pendant plusieurs jours : personne ne le voulait livrer. Pierre Tû, son catéchiste, un tout jeune homme, se laissa battre à plusieurs reprises jusqu'au sang, plutôt que de dire où il était ; une fille de seize ans, qu'on trouva dans la maison qui lui servait d'asile, reçut trente coups de rotin , et on ne put lui arracher une parole. Cependant le fugitif ne jugeait pas possible d'échapper. Serré de près, il s'était, pour dernière ressource, caché dans un endroit isolé, sous un monceau de sable. Les gens de police y vinrent. Jugeant à leurs discours qu'on l'avait trahi, il se leva, et dit à ces hommes, comme Jésus : « Qui cherchez-vous? "Ils l'arrêtèrent, et, après l'avoir lié et frappé, ils le conduisirent au mandarin. C'était le 31 juillet 1838.

Son supplice commença dans ce moment même, et dura jusqu'au 2J novembre, où il fut décapité. Le reste d'une si belle vie n'est plus qu'un transport de joie sublime et de sublime courage. Devant les juges, au fond des prisons, sous le fouet des bourreaux, au milieu de ses compagnons (les prêtres annamites Vincent Diem et Khoâ, le catéchiste Tû, et l'officier Antoine Nam) qu'il réconforte, qu'il édifie et qui vont mourir comme lui , il est partout et toujours ce qu'on l'a toujours vu, sage, paisible, doux, joyeux. 11 écrit à ses amis, à ses supérieurs, à ses chers collègues de la congrégation des Missions étrangères, pour leur demander de se souvenir de lui devant Dieu. 11 écrit à sa famille pour lui annoncer sa mort prochaine. Pas un mot qui ne parte du cœur le plus tendre ; pas un mot qui trahisse le moindre regret 1 De cette prison où il attend le martyre, les pieds chargés de chai-

nés et la cangue au coa, il voit cette heureuse vallée où il aurait pu vivre, et son âme n'a pas même à retenir un soupir, n faut étudier de telles vies, pour savoir ce que c'est qu'un chrétien.

Ce fut en prison que M. Borie reçut les lettres qui le nommaient évéque d'Acanthe, et vicaire apostolique du Tonquin occidental. Il les garda sans en parler, et n'en fit pas mention même dans le touchant adieu qu'il adressa à sa famille.

La sentence qui condamnait ce martyr avait été soumise à la sanction royale. Elle ne revint qu'après un assez long délai, pendant lequel monseigneur Borie s'était fait aimer de ses juges et de ses geôliers presque autant que de ses compagnons eux-mêmes. Le mandarin disait que, s'il ne s'agissait que de perdre ses appointements et sa dignité pour sauver la vie de l'Européen, il le ferait volontiers. On ne peut s'empêcher de comparer ce sentiment du magistrat païen et barbare , aux fureurs infâmes des misérables apostats auxquels un autre Minh-Menh livre en ce moment d'autres martyrs (i). La sentence arriva ; Minh-Menh en ordonnait l'exécution immédiate. Le mandarin exprima aux condamnés le regret de ne pouvoir différer d'un jour ; il aurait voulu leur préparer un festin. Monseigneur Borie se prosterna devant cet homme : « Mes vœux sont accomplis, lui dit-il. Je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour mes compagnons et pour moi, et je vous en témoigne ma reconnaissance en me prosternant devant vous, ce que je n'ai fait pour personne. »

Tout était prêt. On vint chercher les saints ; mais, avant

• (1) Les catholiques de Russie.

Hâ LIVBE SUPtLÉkENTAÏKE.

de les emmener, le mandarin leur déclara que , quoique condamnés définitivement, s'ils voulaient consentir à fouler aux pieds la croix , on leur ferait grâce. Au nom de tous, monseigneur Borie répondit qu'ils préféraient la mort. Il embrassa son disciple, le jeune Pierre Tû, qui avait espéré mourir avec lui, et qui pleurait parce que le roi lui refusait cette consolation suprême. Le cortège se mit en ntiarche vers les portes de la ville, à travers une foule immense. Monseigneur Borie s'avançait à grands p&s, portant sa cangUe, saluant avec bonté les personnes qu'il connaissait, et se retournant parfois pour voir si les deux prêtres cochinchinois, ses compagnons, pouvaient suivre. Tous les trois montraient un visage rayonnant de joie ; leur course était finie, le ciel allait s'ouvrir ! Un seul officier avait été dur et méchant pour eux pendant leur captivité. Il interpella monseigneur Borie, et lui demanda si enfin il craignait la mort. Le saint répondit qu'il n'était ni un brigand ni un rebelle ; qu'il ne craignait que Dieu, et que, si c'était à lui de mourii* aujourd'hui, demain ce serait le tour d'un autre. L'officier ordonna de le souffletter ; les soldats s'y refusèrent. Un moment après , arrivé aii lieu du supplice, le saint confesseur appela un greffier, et le chargea d'aller dire à cet officier que , s'il avait pu l'offenser, il lui demandait pardon.

Les trois martyrs, débarrassés de leur cangue, prièrent une dernière fois. Ensuite monseigneur Borie, s'étant assis les jambes croisées, 6ë dépouilla lui-même de son habit, et tendit trataquillement sa belle et noble tête. Un coup de cymbale retentit ; les deux prêtres annamites furent étrangles en un clin d'œil. Mais l'Européen devait mourir par le glaive. Le bourreau, tremblant d'avoir à répandre le sang du juste, s'était enivré pour se donner un peu de

LES GENS QUI NE ÇENSEQiT POINT. 515

courage; sa main mal affermie frappa sept fois avant d'abattre la victime.

Le prêtre du diocèse de Tulle , auteur de la biographie que je viens d'analyser, est le jeune frère de monseigneur Borie, membre comme lui de la société des Missions. Son livre est pleiu du plus touchant intérêt et des plus nobles enseignements. On y voit 1 ame et la vie de ces héros inconnus du monde et bien-airaés de Dieu, qu'on appelle des missionnaires; et, quelque sentiment amer qu'on y puise de son indignité, on se sent fier d'appartenir à la foi et au pays qui produisent de tels hommes.

Quelques jours avant qu'on fermât la maison des Je suites à Paris, à la suite des interpellations de M. Thiers, j'eus besoin de parler au père De Ravignan. Il ne manquait pas certes d'affaires ; mais je voulais l'entretenir des miennes. Il était tard; je le surpris, le balai à la main, dans sa cellule, qu'il allait bientôt quitter. Le temps lui avait manqué toute la journée pour/a/re sa chcunbre. Ce balai ne m'a pas moins touché que le plus beau de ses sermons. Je sentis parfaitement dans ce moment-là que M. Thiers aurait beau dire, qu'il ameuterait en vain toute la presse, toute la Chambre, toute la rue; que cela n'empêcherait pas les Jésuites de durer plus longtemps que lui.

J'avoue que j'en fus consolé.

Xlt.

iNos bas-bleus communistes ou qui vont l'être, espèces zélées pour le bonheur du peuple, se rient agréablement

St6 LIVBE SUPPLÉMENTAIRE.

des dames de charité, mais non de toutes, car il y en a de deux sortes.

Quelques bourgeoises panthéistes, subitement enrichies ou vieillissantes, recherchent fort ce titre; il annonce une certaine fortune régulière, une vie décente, des relations honorables ; il vous fait figurer dans les journaux à côté de beaucoup de noms distingués. Le mari, qui n'est point bigot et qui hait les Tartufes , ne laisse pas de voir avec plaisir sa femme devenir dame patronnesse ; sa caisse en paraît plus sûre. Ces troupes auxiliaires de la charité ont leur côté défectueux. Ce serait aux curés et aux confrères de Saint- Vincent de Paul d'y prendre garde. Mais quoi ! les patronnesses sont si rares, il en faut tant 1 Un pauvre curé ferait quêter le diable, pour peu que le diable voulût bien ganter ses griffes, et promît de ramasser cent francs. Avec cent francs on meuble une famille, on lui donne un lit, du bois, du pain. Nos Célimènes pourraient s'employer à quelque chose de pire. J'en connais une des plus délurées qui se mit en campagne un jour, pleine d'ardeur, pour une œuvre qu'elle ne connaissait pas bien. Elle nous rapporta de quoi renvoyer à son village une petite paysanne qu'elle avait, six mois auparavant, à peu près donnée à son fils. Ces dames de charité-là sont chères aux bas-bleus ; la satire les ménage.

Celles à qui l'on en veut sont vraies et franches chrétiennes, femmes de bien dans toute la force du mot, et moins des femmes que des anges. Elles nourrissent plus de pauvres que l'espèce poétique et lettrée ne fait de bâtards. Vieilles et jeunes, animées d'un héroïsme qui s'accroît sans cesse, elles donnent leur temps, leur fortune, leur âme, à tout ce qui souffre autour d'elles. Que de fois, dans l'hiver, on a vu la comtesse de *'*, cachant sous sa

mante des provisions et des vêtements, battre à pied le pavé des rues pauvres ! Que de fois on l'a vue se glisser dans les allées sordides, monter au cinquième étage, et ne redescendre qu'allégée de tout ce qu'elle portait, et souvent encore de sa bourse ! Que de fois elle est rentrée à son hôtel, mouillée, épuisée, sous un grossier parapluie d'emprunt; car prendre un fiacre, ce serait trop cher : il y a encore dans quelque taudis des gens qui attendent vingt sous pour dîner ! Elle se repose un instant, elle donne audience à quelque confident de ses nobles fatigues, et elle repart. Elle va présider une école, un asile d'orphelins dont sa charité est le principal et l'unique appui; elle va dans un hôpital s'asseoir au chevet d'un malade abandonné. Cette femme, qui porte deux des plus beaux noms de France, qui possède une fortune considérable, qui fut toute sa vie admirablement pure, et dont la fragile santé nous épouvante sans cesse, elle passe des heures entières, tenant compagnie, faisant le catéchisme et la lecture, non pas à des servantes , mais à de malheureuses filles dévorées toutes vives par la débauche. Auprès d'elle, dans sa maison bénie, elle a ses enfants, des brus jeunes et brillantes, qu'elle dresse à l'égaler un jour. Voilà les femmes de qui Lélia nous dit ironiquement qu'elles sont « les mères des pauvres. » Je viens de le lire. C'est le dernier trait au détail des perfections d'une princesse sicilienne qui va devenir amoureuse d'un jeune peintre en bâtiments : On ne rappelait pas la mère des pauvres ! Je le crois ! Pour celle dont je parle, les pauvres l'appellent leur mère, et ses enfants aussi.

Un jour, une émule de la comtesse de *** entra dans l'échoppe d'un savetier. Elle quêtait pour les pauvres de la paroisse, et elle comptait recevoir du savetier quelque

^18 LIVRE SUPPLÉMENTAIBE.

obole; mais c'était un libre penseur, qui, la regardant aux pieds, vit assez qu'elle ne venait pas pour affaire. Il resta donc noblement couvert , et ne se dérangea point. Quand la dame eut exposé le motif de sa visite : — « Plus souvent , lui dit-il , que je vous donnerai de quoi acheter vos robes à falbalas ! — Monsieur, répondit-elle , grâce à Dieu , mon mari peut m'acheter des robes. Je ne quête pas pour moi, mais pour nos pauvres; et je me présente de la part de M. le curé. — Ce n'est pas moi , reprit l'homme , qui vous donnerai mon argent pour que vous alliez le manger avec votre curé. »

Elle salua, et elle alla quêter ailleurs, laissant le savetier fort content de lui-même. Le soir, des amis à qui elle contait en riant son aventure lui demandèrent le nom de cet homme. « Point du tout, dit-elle ; il quêtera sûrement à son tour, et je ne veux pas vous exposer à l'assister de mauvaise grâce. »

Lélia , cela est pourtant mieux que de couronner de fleurs clandestines le front d'un plafonneur ou celui d'un menuisier !

XllT.

Paul et moi, nous avions un ami qui n'était pas chrétien encore; mais nous étions remplis d'espérance, à cause de son amour infini pour la pureté. Il se nommait Ambroise. Jamais langue plus enthousiaste n'avait redit, développé, rajeuni parmi nous les vieux arguments du panthéisme. Souvent il nous éblouissait , et nous ne savions que répondre. Mais nous répétions entre nous , sans être grands philosophes : « N'importe , Arabroise sera chrétien , parce qu'il reste pur. » En effet , on pourrait presque le dire : Quiconque est pur et veut l'être „ est déjÀ chré-

LES GENS QUI λE PENSEÎST POUVT. 519

tien. La pureté est charitable; il y a tant de maux qu'elle ignore et tant de passions qu'elle fuit ! La pureté recherche la solitude : Dieu s'y trouve 1 La pureté est mère de la prière : Ambroise ne croyait point , et cependant il priait. La pureté ne donne point de scandale , et c'est pourquoi beaucoup de malheurs n'arrivent point à l'àme pure. Nonseulement la pureté ne corrompt point le prochain , mais elle l'édifie. Enfin , naturellement la pureté aime Dieu , qui est la source de la pureté et la pureté même; si elle ne l'aime pas, c'est qu'elle l'ignore. Jamais elle ne le peut haïr ; instinctivement elle le cherche ; il est sou pôle; malgré l'obscurité et l'espace, toujours elle se tourne vers lui ; et lorequ'elle l'a rencontré , elle s'y attache avec une énergie invincible. « Le panthéisme d'Ambroise , répétions - nous , est la plus folle des inconséquences ; il a trop d'esprit pour ne pas s'en apercevoir un jour. »

Sa vie était étrange. Riche , beau , robuste , chimérique, éloquent, élevé aux écoles du siècle, ne sachant rien de Dieu , obstiné à n'en rien apprendre ; au milieu de tout cela , c'était l'existence d'un mystique du moyen âge. Il aimait éperdument les mystères de la nuit , le vent, la tempête , les étoiles. Dans la froide saison, il passait de longues heures sur le bord de la mer, savourant cette fureur de l'Océan qui est fort chantée des poètes , mais que les plus épris chérissent à la platonique, du coin de leur feu. Au cœur de l'hiver, il quittait son lit , et il allait pieds nus marcher dans la neige , parce qu'elle est d'une blancheur et d'une pureté sans égale, et il l'embrassait avec le respect d'un chaste amour. D'une même tendresse il admirait la beauté pudique des fleurs.

Un jour, en Italie , loin de nous tous depuis plusieurs mois , il entra dans une pauvre église. C'était la fête de sainte Agnès, martyre, l'une des trois souveraines patronnes de la pureté. Un moine prêchait. Il écouta , il pleura ; il sortit convaincu que nous lui avions dit la vérité. Le soir même , il frappait à la porte d'un couvent; le lendemain , il demandait d'y achever ses jours. Résolu de suivre en tout le conseil du divin Maître, il voulut aussitôt vendre tout son bien, pour en distribuer le prix aux pauvres. Or, il avait cinquante mille francs de rente. Ce fut une clameur. On jugea que l'homme qui possédait cette fortune en terres de Normandie , et qui voulait s'en -défaire, était fou. Alors il vint; il alla trouver sa mère, et lui dit : « Tu vois que je ne suis point fou. Cependant , si tu veux me faire interdire, je ne plaiderai point contre toi. » Et il s'en fut paisiblement chez les trappistes, où il attendit le jugement des hommes. Le tribunal normand le jugea fou et très-fou. On lui retira l'administration de tous ses biens. Il pria qu'on voulût bien lui donner de quoi retourner à son couvent d'Italie. « Non certes, lui répondit-on, nous n'aurons point cette cruauté. — Je ferai donc à pied la route, dit-il , et en demandant l'aumône. »

Il partit à pied, son bâton d'une main, son chapelet de l'autre, demandant chaque jour aux pauvres un morceau de pain et un gite, qu'ils ne lui refusèrent pas; il but l'eau des ruisseaux, et il fit ainsi toute la route jusqu'à son couvent, où il arriva sans une obole , la tête nue et les pieds en sang. Il y fut reçu par la sainte charité du Sauveur ; 11 y est encore , couchant à terre, mangeant à peine, toujours dans l'ardeur de l'oraison ou dans les ravissements de l'extase.

LES GENS QUI NE PENSENT POINT. â21

Nous aussi , nous le crûmes fou. Paul alla le visiter à la Trappe. 11 lui conseilla de voir du monde , de faire encore des voyages , d'admirer encore ces beautés de la nature qui l'avaient tant charmé. « Oui, répondit Ambroise , je les ai vues , et elles m'ont charmé. Ces raagniticences sont comme les degrés par où l'âme qui cherche Dieu s'élève , pour le découvrir des hauteurs. Maintenant mon âme a trouvé : elle voit, elle adore la magnificence des magnificences , et la merveille des merveilles. Qu'importent les choses d'en bas? Pourquoi veux-tu que je redescende l'escalier ?

— Louis, m'a dit Paul à son retour, Ambroise n'est pas fou ; mais nous sommes lâches. »

Tout le monde connaît !a façon épistolaire des femmes d'élite d'aujourd'hui ; j'entends par là , non celles qui écrivent des romans, mais celles qui les lisent, qui les rêvent, qui les font ; les femmes de la classe riche qui vont au théâtre et aux chambres ; qui tiennent tète, dans les salons, aux hommes politiques, aux hommes de lettres, aux hommes du monde, et qui sont au courant de tout ; enfin, celles que Jean-Jacques, en son temps, appelait les femmes qui pensent. Cinquante fois par an elles confient quelque chose à la Gazette des tribunaux, et révèlent au public leur plus intime correspondance. L'orthographe est bonne et la syntaxe supportable : pour le surplus, il y a peu de mâles, même dans les feuilletons à quinze francs, qui soient aussi ridicules, aussi mièvres et aussi plats. Évidemment, ces belles dames n'ont jamais lu un bon livre, ou n'en ont jamais senti le mérite. Elles tâchent

522 LlVftÉ SUPPLEMENTAIRE.

d'imiter Balzac, qui est leur grand auteur; mais elles n'atteignent pas même au talent de M. Brot. Le naturel surtout leur manque. Je ne me rappelle pas qu'une seule ait écrit à son amant de façon à faire supposer qu'elle l'aimât. Jamais une parole franche, jamais uii mot parti du cœur, jamais l'expression d'un vrai remords : rien que pose et que fraude. Ont-elles un cœur, ont-elles des sens? Tout ce qui émane d'elles n'exhale qu'une odeur d'esprit gâté, qui perce à travers je ne sais quelle vapeur de musc et de patchouli.

Ces pièces de police correctionnelle et de cour d'assises m'ont donné l'idée d'un livre qui sera très-beau, si Dieu permet que je le fasse. Il n'y aura pas un mot de ma main. Je le composerai de lettres écrites sans art, par des femmes sans littérature; des femmes qui ne vont point dans le monde ni au théâtre ; qui ne sont point adultères, qui ne lisent point de romans ; épouses chastes ou vierges ignorantes ; femmes dévotes, en un mot, femmes qui ne pensent point.

Je réunis lentement les matériaux de ce volume ; il sera petit, car les femmes dont je parle n'écrivent guère, et leurs lettres ne courent point. Ceux qui les reçoivent, ou ne les apprécient pas et n'en parlent pas, ou savent ce qu'elles valent et ne s'en dessaisissent pas. J'en ai quelques-unes pourtant, que m'ont livrées la piété, l'admiration ou la mort : chefs-d'œuvre échappés d'âmes inconnues, qui n'ont jamais soupçonné qu'elles écrivaient des choses sublimes 1 C'est là qu'on entend parler le cœur, et la raison, et la grâce ; c'est là que l'éloquence tonne, et que la pitié pleure, et que la passion gronde, et qu'une logique irrésistible verse à flots la persuasion ; c'est là aussi que se déploient les ressources infinies de cette

aiguille d'acier qu'on appelle la langue française, sans égale pour faire passer partout le fil souple et fort du bon sens ! Il y a une pauvre fille de vingt à vingt-cinq ans, sans esprit, sans beauté, sans étude, bonne tout au plus à gagner huit cents francs comme institutrice dans une maison bourgeoise, dont j*ai quelques lettres écrites aune amie de son âge et de sa condition. Ces lettres, je ne les donnerais pas pour autant d'autographes inédits de madame de Sévigné. Que renferment donc ces lettres? Rien que la peinture d'une àme céleste, d'un cœur plein de foi, d'Une charité invincible. L'humble fille raconte ce qu'elle fait pour convertir un père qui vit dans la débauche et une mère qui croupit dans l'impiété; pour préserver un jeune frère qui incline au mal, pour élever une petite sœur abandonnée à son fragile appui. Par des prodiges d'adresse et de douceur, elle exerce sur toutes ces âmes ignorantes ou brutales l'ascendant de sa vertu • elle sait les contenir , elle sait les aimer , elle sait les respecter. Elle dit à chacun ce qu'elle veut lui dire, et comme elle le veut dire, et dans la limite où il peut l'entendre, avec une force, une mesure, uneclarté que rien ne surpasse, et toujours dans la langue et la forme des maîtres, sans employer un mot faible ou vulgaire, sans se ser\ir d'une tournure lourde ou languissante, avec un jet continuel de pensées lumineuses, hardies, vraies comme son cœur.

Une autre, une bourgeoise de Paris, morte à trente ans, a décrit la maladie et la guérison de son enfant, sauvé par miracle : une centaine de pages, jetées en quelques veilles, et qu'elle n'a point relues. Elle écrivait, vaguement agitée du pressentiment de sa fin prochaine, pour que son fils, venu en âge d'homme, connût non l'amour de sa mère, mais la miséricorde de Dieu. Ce récit, qu'un soin pieux

a voulu jusqu'ici cacher au monde, paraîtra cependant; et il sera la seule réponse nécessaire à tant de honteuses injures dont le professorat philosophique et le feuilleton androgyne ont entrepris de souiller la femme chrétienne. Il sera aussi, peut-être, tout ce que conservera notre langue des monceaux de papier que les femmes qui pensent ont griffonné depuis vingt ans.

Que Dieu te bénisse, homme d'or, jeune cœur plein des vertus antiques ! Tes pareils, rares en tout temps, semblent n'exister dans le nôtre que comme une dernière protestation du bien contre le mal vainqueur. Tu cours docilement à tous tes devoirs, tu pries Dieu, tu aimes les pauvres, tu respectes les supérieurs et les vieillards, tu travailles sans te plaindre, tu ne sais pas faire un mensonge, tu n'es pas jaloux, tu te loues de ton sort obscur.

Heureuse ta jeune épouse, chaste comme toi 1 heureux ton fils au berceau! heureuse ta fille, fleur aimable qui va croître à l'ombre de la prière, et qui, ne sachant point parler encore, sait déjà sourire au nom de Jésus ! Heureuse ta maison, asile d'honneur et de pureté, bien fermée aux souffles mauvais de ce monde, et dont jamais le blasphème, ni l'avarice aux conseils perfides, ni l'envie aux louches regards, ni l'ambition chargée de songes homicides, ne franchiront le seuil sacré !

J'ai vu ce miracle; j'ai vu le marbre brut devenir cette statue parfaite. L'homme que je loue et que j'admire, je l'ai vu jadis dans la fange où je m'étais traîné. Il était bon sans doute, mais son intelligence et son cœur fléchissaient au mal. C'étaient les mêmes désirs, les mêmes

passions, les mêmes oublis, que dans la masse commune de ces prodigues qui perdent en orgies les dons du ciel. La première fois que je lui parlai de Dieu, il me prit en pitié, et ne parla que de ses plaisirs. Son art, qu'il aimait pourtant, ne tenait que des discours impurs, son cœur, accessible à Torgueil, devenait amer : j'essayais de lui peindre la vertu, et il ne croyait pas à la vertu.

Mais Dieu se fit entendre , et je n'oublierai jamais cette merveille. Le matin , loi-sque , ravi dans mon cœur , je le conduisis à l'église, où il devait s'asseoir au banquet eucharistique , il me disait : « Je crois , mais je tremble ; je suis à Dieu : mais ne révèle pas que je l'aime ! Je veux garder mon secret; j'ai peur du monde : s'il me raille , je puis retourner à lui. »

Je priais en silence , et je m'effrayais moi-même. Mais une heure après , quel changement ! « Ah ! s'écriait-il, allons conter mon bonheur à tous ceux que j'ai connus. Viens leur dire que je suis chrétien , et qu'il faut qu'ils le deviennent ; allons crier partout que c'est une folie de ne pas suivre l'Évangile, et de ne pas adorer Jésus-Christ! »

Je le vis dès lors , emporté sur les ailes de la foi , monter vers Dieu sans cesse, et me laisser loin de lui, et s'affliger toujours de ne pas monter assez haut. Soudain celui que j'avais connu plein de vanité et d'orgueil fut un modèle de douce humilité ; la chasteté voila ces regards , hier encore si hardis ; la charité régna dans cette àrae qui n'avait été que généreuse, et le voilà digne maintenant de la vierge qui lui fut donnée pour compagne. Prie pour moi, frère, et que Dieu me bénisse comme il t'a béni!

526 LIVBE SLPPLÉMENTAIKE.

Je parlais au supérieur des Frères de Saint-Jean de Dieu d'un pauVre qu'il a recueilli à ma prière, et qui se montre fort reconnaissant. < Ce n'est pas , me dit-il , l'espèce de gens qu'il nous faut. Ceux qui nous viennent couverts de lèpre et mourants de faim , que nous mettons dans nos plus belles chambres, près desquels nous passons les nuits, que nous soignons malades à grands frais, que nous nourrissons convalescents de ce que nous trouvons de meilleur, et qui , guéris sans qu'il leur en ait coûté un sou, vont publier que nous les avons négligés, rudoyés, empoisonnés, rançonnés, et que nous sommes des scélérats , voilà nos bonnes rencontres, »

Illustres bourgeois, vertueux socialistes , conservateurs de la société qui voulez détruire la vieille religion, destructeurs de la vieille société qui voulez la rebâtir sur une religion neuve, je veux vous conter une histoire plus intéressante que vos systèmes, et vous faire connaître des personnages plus savants en politique conservatrice et en nouveautés socialistes que vous ne l'êtes tous, sans excepter M. Thiers ni M. Proudhon.

Les plus austères d'entre vous, j'en suis sûr, connaissent mademoiselle Déjazet et les demoiselles du même art, et leur ont fait mainte offrande ; mais connaissez-vous les Sœurs des pauvres? Ce sont d'humbles ouvrières de Bretagne, de ce pays absurde où l'on croit en Dieu,' M. Proudhon ; de ce pays noir, où sous votre chère monar-

chie constitutionnelle , sages bourgeois, votre chère Université frappait de cent francs d'amende une vieille qui, tout en gagnant sa journée de dix sous à filer sa quenouille, s'était permis d'enseigner le catéchisme aux enfants du village ; et peut-être que les Sœurs des pauvres n'ont étudié leur catéchisme que de cettç façon illégale.

Elles étaient deux, elles avaient seize et dix-sept ans, elles travaillaient de leur aiguille et gagnaient dix sous, douze sous dans les bonnes journées, dont elles donnaient aux pauvres la plus grande part. Elles aimaient les pauvres, car elles aimaient Dieu ; elles aimaient Dieu, parce qu'elles avaient appris le catéchisme, peut-être en fraude. iNe vous hâtez point de les condamner 1 Où leurs parent^ auraient-ils pris de quoi payer les mois d'école ?

Je suis forcé d'avouer qu'elles se confessaient. Leur confesseur était un petit vicaire de Saint-Servan, fraîchement sorti du séminaire, ne sachant guère de grec, n'ayant guère d'éloquence, peu de grâce et point de style ; quelque chose de bien méprisable à comparer aux élèves de l'École normale qui étudient sous M. Vacherot. Un jour ses deux pénitentes le prièrent de leur apprendre à aimer Dieu davantage encore. — Jusqu'à présent, leur dit-il, vous avez donné aux pauvres, maintenant partagez avec eux. La ville est pleine de vieilles femmes indigentes et infirmes ; à peine sont-elles vêtues et ont-elles un abri ; elles ne vivent que d'aumônes, elles boivent et s'abrutissent, et leur âme est totalement abandonnée. Recueillez chez vous une de ces malheureuses : vous la nourrii-ez, vous la servirez, vous la consolerez, vous lui parlerez du ciel. — Ainsi vous aimerez Dieu plus que vous n'avez fait.

Les deux petites ouvrières, le soir même, avaient une compagne, ou plutôt une maîtresse. Elles s'en trouvèrent,

628 LIVBE SUPPLÉMENTAIRE.

si bien qu'au bout de peu de temps elles en eurent une seconde, et parlèrent d'en prendre une troisième. Mais, dit-on, comment les nourrirez-vous? Nous mendierons, répondirent-elles. Et bientôt, au lieu de trois, elles en eurent six. Alors, leurs forces n'y suffisant plus. Dieu leur envoya des aides : la première qui se joignit aux fondatrices, fut Jeanne Jugan, une rentière ! Après avoir servi de bons maîtres, Jeanne, déjà âgée, vivait, à Saint- Servan, de son travail et d'une petite pension de cent cinquante francs à peu près. Elle se refit servante, servante des pauvres, donnant à ses nouveaux maîtres ce qu'elle avait reçu des anciens. D'autres vinrent encore se consacrer à servir ce qu'il y a de plus abandonné dans le monde et de plus repoussant aux yeux de la chair : les vieillards infirmes , hommes et femmes, non-seulement perdus de maladies, mais souvent aussi dégradés et abîmés, et ^^rendus méchants par une impiété grossière. Aucune de ces bonnes filles n'était riche. A l'exception de Jeanne, elles n'avaient rien, absolument rien que leur aiguille, leur jeunesse et leur vertu. Le nombre des pensionnaires croissait. Les sœurs quêtèrent, comme les fondatrices en avaient donné l'exemple. De maison en maison elles demandaient ce que les domestiques ne peuvent pas vendre, ce que l'on donne aux chiens, ce que l'on jette : croûtes, restes de tout genre, jusqu'aux os et au marc de café. Émerveillée de leur charité, la population entière les accueillit avec joie et respect. Chose admirable! Les autorités ne songèrent point à appliquer les lois et règlements contre la mendicité , les sœurs trouvèrent de quoi poui-voir aux besoins dont elles s'étaient chargées si héroïquement. Tout venait en même temps, tout croissait dans la même mesure : les pauvres, les novices, les offrandes. La

congrégation naissante avait dû agrandir son berceau, une chambrette au-dessous du sol de ia rue, où l'eau entrait les jours de pluie. Il fallait maintenant une maison. On manquait d'argent pour en acheter une. Sans se décourager, les hospitalières entreprirent de bâtir ellesmêmes sur un terrain que de riches bienfaiteurs leur avaient donné. Ou les vit prendre la pioche et apporter des pierres. Aloi"s ia charité des ouvriers s'émut, tout ce qu'il y avait dans la ville de maçons, de charpentiers, de gens du bon peuple se rassembla. — « Nous vous aiderons, dirent-ils aux fondatrices, dans ce que vous faites pour nous. Nous allons vous donner tous un jour de travail par semaine et bâtir votre maison, et ce sera bien fait. »

La maison s'éleva sur des proportions magnifiques; ce fut une fête. Aussitôt achevée, elle se trouva pleine, et la communauté assez nombreuse pour fonder une seconde maison à Dinan, une troisième maison à Rennes. Tout cela date de neuf ans. C'est le 15 octobre 1840 que Marie-Augustine et Marie-Thérèse, les deux fondatrices, recueillirent leur première pensionnaire. En 1848, une quatrième fondation s'est faite à Tours; en 1849, une cinquième à Nantes, une sixième à Besançon; une septième à Paris. Malgré la perturbation jetée par les événements dans les œuvres de charité comme dans les affaires de commerce, les fondations réussissent et prospèrent. La maison de Saint-Servan nourrit quatre-vingts pauvres ; celle de Paris, ouverte il y a six ou sept mois, en contient presque autant ; les religieuses sont au nombre de soixante-dix ou quatre-vingts ; Tours, à cause de sa position centrale, est le chef-lieu de l'ordre.

Car, j'ose maintenant le dire, les Sœurs des pauvres forment un ordre religieux ; elles prononcent des vœux,

530 LIVBE SUPPLEMENïAIBE.

elles observent une règle monastique, elles ont une supérieure générale. C'est ce que l'on a toujours fait, c'est ce qu'il faudra toujours faire lorsque l'on voudra tout de bon, et efficacement, donner son temps, sa jeunesse et sa vie au riche labeur de la charité. C'est peu d'avoir des sentiments tendres et philanthropiques ; de tels dévouements exigent un fond plus solide : il faut les appuyer sur le crucifix, il faut que ni les yeux de l'âme ni la pensée ne s'éloignent de ce Dieu percé de cinq plaies , de ce corps flagellé , de ce front couronné d'épines, de ces pieds, de ces mains, de ce sein d'où coule le sang qui a lavé le monde, de ce cœur adorable, plus déchiré par nos ingratitudes que par le fer des bourreaux ; il faut venir là, se tenir là, dans les fatigues, dans les dégoûts, dans les accablements, regarder, adorer, imiter, se dire ; « Comme il a fait pour moi, je ferai pour lui. » Grand Dieu I si l'on ne vous aimait, qui donc vous ferait aimer les hommes? Sait-on ce qu'il en coûte à ces chrétiennes pour servir les maîtres qu'elles se sont donnés et passer leurs jours et leurs nuits parmi ces infirmités, ces maladies, ces décompositions de la vieillesse ? Elles sacrifient plus que leur jeunesse et leur liberté, elles sacrifient leur vie, elles meurent avant l'âge. Mais que leur importe ! Elles ont soigné les plaies de Jésus-Christ, et il ne leur a pas laissé l'exemple de vieillir.

J'ai eu l'honneur de voir, pour la première fois, madame la supérieure générale dans sa maison de Tours. Cette illustre femme est une des deux fondatrices, une de ces deux petites ouvrières qui gagnaient, il y a neuf ans, dix sous par jour avec leur aiguille. Elle a maintenant le gouvernement de sept maisons et de cinq cents personnes ; elle est digne par son esprit, autant que par sa

LES GE^S QLI NE PBJÏSENT POINT. 53Ï

vertu , du grand fardeau que ses sœurs lui ont remis. Conduit par elle, j'ai visité sa quatrième fondation , la maison de Tours, où elle était arrivée quelques mois auparavant avec deux compagnes , sans bagages, ayant pour tout pécule, à elles trois, une pièce de vingt sous. Quelle pauvreté céleste ! Il n'y a pas même de chaises au parjoir, et le supérieur général, ce même vicaire de Saint- Servan à qui tout remonte, a fabriqué de ses mains, avec des débris de vieux meubles, le confessionnal où il rend la dignité d'enfants de Dieu aux pauvres que les sœurs ont ramassés dans les rues. La maison renfermait alors quatre vieillards hommes, et vingt-six pauvres femmes âgées de soixante-dix à quatre-vingt-dix ans. Toutes les misères physiques et morales sont là rassemblées ; mais non, elles n'y sont plus, elles n'ont pu franchir le seuil où l'espoir, l'amour et la paix attendent ceux que personne n'aime et qui n'ont plus ni paix ni espérance. J'ai vu des vêtements propres, des visages gais, et même des santés charmantes. Les marques de tendresse et de respect que les jeunes sœurs reçoivent de ces vieillards, l'incomparable affection qu'elles leur témoignent, sont ce qu'il y a au monde de plus touchant.

Toutefois les nouveaux arrivés ne sont pas toujours tendres. Les sœurs ont été plus d'une fois battues. L'un des hommes se montrait rude et impoli. — « C'est un esprit fort, me dit-on en souriant, il a beaucoup lu, et il méprise encore un peu ceux qui croient en Dieu et qui prient. Dans un mois, vous ne le reconnaîtrez plus. 11 se sera confessé, et il dira son chapelet comme vous et moi. »

A l'infirmerie, un seul lit était occupé. Une bonne vieille y mourait, la paix sur le visage et le crucifix aux mains. Elle avait été administrée dans la matinée. Nous

532 LIVBE SUPPLÉMENTAIBE.

lui demandâmes comment elle se trouvait : — «Heureuse, heureuse, répondit -elle; j'espère que Dieu me donnera place dans son paradis et que j'y serai bientôt. » Elle nous pressa de prier pour elle. Elle était si calme, si douce, d'un air si vénérable, que nos cœurs nous commandaient de nous mettre à genoux pour implorer de Dieu la grâce d'une semblable mort. — « Voila , nous dit madame Marie-Augustine, la première conquête que nous fîmes ici ; je crois que je ne regretterai pas davantage ma mère. C'était la joie et l'exemple de la maison. Lorsque nous arrivâmes, ses enfants, des ouvriers pourtant qui gagnaient leur vie, venaient de la chasser, ne voulant pas la nourrir davantage. Elle ne pouvait leur pardonner cette cruauté, et tous ses discours n'étaient que malédiction et blasphème. Elle meurt en priant pour eux et en leur donnant du fond de son âme sa bénédiction qu'ils ne viendront pas recevoir. »

J'étais curieux de visiter la cuisine. On m'y conduisit, et je vis un amas de toutes sortes de débris rapportés le matin de cinquante maisons par la sœur quêteuse. On fait réchauffer, on raccommode comme on peut tout cela, et c'est la nourriture de tout le monde. Les religieuses n'en ont point d'autre. Elles s'astreignent en tout au régime de leurs pauvres , et il n'y a nulle différence entre elles et ces derniers, sinon qu'elles servent et qu'ils sont servis. Dans cette récolte de la charité, la part du peuple n'était ni la moins ample ni la moins belle. Tout arrive à point pour les besoins du jour ; au souper rien ne reste, au déjeuner rien ne manque. S'agit-il d'une fondation nouvelle , la charité donne la maison, comme lorsqu'il survient un pensionnaire elle envoie le lit et le vêtement.

C'est ainsi , c'est par ces moyens que la révérende

mère Marie-Augustine et ses sœurs reconnaissent et pratiquent le droit à l'assistance. Elles n'ont pas attendu pour cela le préambule de la Constitution de 1848, elles n'ont point lu les socialistes ni les économistes d'aucune école. Niera-t-on qu'elles aient une science, pourtant? N'ont-elles pas résolu le problème d'assister le pauvre sans dégoût pour elles, sans humiliation pour lui, sans dépense pour l'État , sans rien imposer au public que le plaisir de donner? Quelle est donc cette science qui fait de tels prodiges ? Eh ! mon Dieu ! c'est tout simplement la science de Jésus crucifié. Organisez maintenant cette œuvre sur les bases de la science moderne personnifiée par les socialistes, tant ceux qui savent l'être que ceux qui croient ne l'être point, — et beaucoup de conservateurs sont dans ce cas ; — supprimez le crucifix et mettez à sa place la Philanthropie, l'Attraction, l'État : aussitôt il faut demander à l'impôt de faire chichement et de mauvaise grâce ce que la libre charité faisait amplement ; au lieu d'assister les pauvres, vous engraissez d'avides employés ; au lieu de sœurs qui servent les vieillards comme des filles servent un père , que dis-je , comme des vierges chrétiennes servent Dieu lui-même, vous avez des mercenaires qui détestent le pauvre et qui en sont haïs ; en un mot, au lieu delà maison des Bonnes femmes^ nom charmant donné par le peuple à ces saintes filles, vous avez Bicétre, une maison de force !

Voilà pour le droit à l'assistance. Si je voulais chercher ce que la religion a fait pour le droit à l'instruction et pour le droit au travail, je n'aurais pas de peine à trouver, et dans le passé et dans le présent , des exemples et des contrastes analogues à ceux que je viens d'indiquer. La bourgeoisie , gouvernée par les Libres penseurs ^ n'a

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pu détruire, malgré le zèle qu'elle y a déployé, toutes ces œuvres de foi, de salut public, dont l'Eglise catholique avait couvert la France et le monde ; et le socialisme n'invente rien de monstrueux et d'absurde que cette incrédulité bourgeoise n'ait depuis longtemps mis en pratique dans le dessein d'en finir plus vite avec les importuns bienfaits du crucifix...

Il est vrai qu'aujourd'hui le libre penseur bourgeois se ravise; il fait de beaux discours où il prouve très-bien au libre penseur démocrate le danger de tant de fausses promesses faites au peuple. Il est tard, et le démocrate désarçonne d'un seul mot toute l'éloquence du bourgeois. Que promettrez-vous donc au peuple? Que lui donnerezvous ! A cette question, les plus capables restent court. C'est qu'il faut promettre, c'est qu'il faut donner quelque chose. Mais quoi? On ne le sait plus, ou l'on craint de le savoir.

Il faut donner la Foi, l'Espérance et la Charité, trois choses que depuis un siècle on s'efforce à bannir des institutions et des mœurs; trois choses nécessaires, indispensables, qu'aucune combinaison, qu'aucune force ne peut remplacer. — Et c'est pourquoi j'ose dire que l'homme attendu, celui qui sauvera la société, ne sera ni un prince, ni un soldat, ni un orateur, mais un saint.

Le philosophe , l'historien, le politique, le romancier, le feuilletoniste, le critique, mille grimauds dont les plus vaillants et les plus capables ne doivent qu'à l'abaissement général des courages et des intelligences l'honneur d'avoir une renommée, voyant reverdir le vieux tronc

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catholique , se sont rués sur cette frêle espérance , pour l'anéantir d'un seul coup. Un Napoléon de journal, passé maître en tout art de mensonge , les commande, et mérite cet honneur. Sous lui combattent , à la tête des cohortes, cinquante cuistres, pour lesquels nos pères n'auraient jamais eu assez de sifflets. Le reste, en nombre infini, se presse autour de ces généraux; chacun sait empoisonner le débile trait qu'il lance. Cest une conjuration des plus misérables passions qui soient dans l'homme. 11 ne s'agit pas de faire prévaloir une hérésie; il s'agit d'étouffer la religion. S'il y a, dans la cohue, des génies qui croient avoir trouvé mieux que le christianisme , ils sont rares ; on ne les voit point, ils n'ont aucun crédit. La masse est composée de malheureux qui ont leurs raisons pour haïr la morale divine > d'industriels qui gagnent leur vie au métier de la corrompre , et d'une quantité de niais qui croient urgent d'empêcher que le clergé ne prenne leurs biens, leurs enfants et leurs femmes. Tout cela fait rage, déclame, barbouille, compile, imprime, réimprime. Des abjectes archives de l'athéisme sortent mille platitudes sans nom , remises à neuf par des esprits faits pour les comprendre, trop stériles pour les inventer. Les capables d'aujourd'hui font les tiers sous la défroque de ceux que l'on conspuait au siècle passé. Ils invoquent Voltaire; Voltaire eût rougi d'eux. Voltaire est mort; c'est Thersite qui mène le combat, et Tabarin sonne la charge.

Combien de temps durera cette guerre, et quel en sera le résultat? Dieu le sait ! Songeons seulement aux devoirs qu'elle impose à quiconque la contemple, et prise un peu la justice et la vérité. L'Église, sans doute, a deux armes qui ne loi manqueront pas : les siècles passés, les siècles à

venir. Nous savons bien que l'impartiale voix de la postérité dira des anticatholiques de notre temps ce qu'elle dit aujourd'hui de leurs devanciers ; et peut-être nous serait il permis de nous endormir au bruit de ces voix malfaisantes, que le dégoût du monde étouffera demain. Mais l'esprit se révolte et le cœur s'indigne en les écoutant. Comment s'endormir? comment se taire?

Ils blasphèment la lumière , ils outragent la vertu. Ils ont compris que la force de l'Église est dans le respect qu'elle mérite, et dans le bien qu'elle fait : ils ne veulent pas que l'Église soit respectée, et qu'elle fasse le bien. Ils ont décrété que sa science n'éclairerait plus l'ignorant, que sa voix ne consolerait plus le malheureux , que sa main ne nourrirait plus l'affamé. Ils ont dit à l'enfant du peuple : « Le frère des écoles t'empoisonne. « Ils ont dit au malade des hôpitaux : « La sœur de charité te tue ! »

Ils ont conduit la multitude au bord des champs où commençait à verdir l'espoir de la moisson , et ils lui ont dit : «■ Vois! on veut te faire manger de l'herbe! Les prêtres ont enfoui dans cette terre le blé mûr, pour te le ravir. Ravage cette terre , et reprends ton bien ! »

Ils se sont penchés à l'oreille crédule du peuple, et ils ont murmuré des mots infâmes : un rire obscène leur a répondu. Le jour n'est pas loin où ces semences poi'teront leur fruit. Le peuple, enivré de haine, se ruera, comme ils l'ont voulu, sur la lumière, sur la main , sur le champ de la charité : il brisera, il dévastera, il tuera. Puis il aura faim et soif , et il se lamentera dans les ténèbres. Mais que leur importe? Ils auront vaincu.

Si le peuple se plaint, ils lui diront qu'il est libre, et que la superstition ne souille plus son âme. S'il se plaint encore , ils feront avancer du canon. Il n'y aura plus d'E-

glise; mais de la poudre et de la mitraille, il y en aura toujoure !

Oh ! chrétiens , combattez et priez ! Combattez pour retarder, ne fût-ce que d'un instant, cette catastrophe , hélas! prochaine. Priez, afin que Dieu en abrège la durée.

Priez surtout afin de mériter la grâce que Dieu vous réserve, ou de mourir saintement, ou de survivre utilement. Plusieurs d'entre vous mourront, ils seront la semence; mais beaucoup seront épargnés pour garder le champ et pour recueillir les gerbes. Car si Dieu laboure , qui doutera de la moisson ?

Ils ont cru vous anéantir, ils ont ouvert une fosse, ils ont creusé un abîme. Ils y tomberont avec vous, et eux seuls n'en sortiront pas.

Les renards ont apporté la flamme , et lui ont dit : « Dévore les oiseaux î » L'incendie a fait son œuvre ; la forêt n'est plus ; les lions ont péri dans l'embrasement, les renards sont étouffés dans leur tanière. Mais les oiseaux ont pris leur vol vers le ciel.

Terribles, terribles sont vos justices, ô Seigneur, Dieu des armées!...

La terre n'est qu'une vaste plaine aride et fumante; le ciel est rouge des derniers reflets du feu vengeur ; la dernière clameur s'est éteinte. S'il reste un cœur vivant dans une poitrine humaine , il n'ose gémir ; la terreur se tait comme la mort.

Partout des ruines, pai-tout des ossements calcinés.

Un homme s'avance, pâle, triste et défaillant. II pleure, mais la croix défend sa poitrine; il ne craint pas, il espère.

L'aube blanchit l'horizon, un souffle de printemps par-

court l'air embrasé : on dirait que le soleil va reparaître et que les oiseaux vont chanter.

L'homme tourne vers le ciel ses yeux mouillés et ses mains suppliantes , et la Voix du ciel s'adresse au prêtre du Dieu vivant :

« Fils de l'homme, crois-tu que ces ossements puissent revivre? »

'<■ — Seigneur, dit-il, vous le savez ! Mais puisque vous m'avez laissé sur la terre, tous mes devoirs envers eux ne sont pas rehiplis.

« Je vais donc, avec votre secours, m'approcher de ces ossements et de cette cendre. Je chercherai, dans ces monceaux de morts frappés par vous, s'il est des vivants, pour leur offrir votre pardon.

«■ Ceux qui ne seront que blessés , je panserai leurs blessures , et je vous demanderai de les guérir. Je donnerai la sépulture aux morts , et je vous prierai pour eux.

« Du fond de l'abîme, je crie vers vous. Seigneur, Seigneur, écoutez ma voix !

« Rendez vos oreilles attentives aux gémissements de ma prière.

« Si vous comptez nos iniquités, Seigneur, qui pourra, mon Dieu, subsister devant vous?

« Mais vous aimez à pardonner; aussi je m'appuie sur votre loi. Seigneur, et j'attends votre secours.

« Vous l'avez promis , mon âme l'attend ; mon âme se confie dans le Seigneur.

« De la veille du matin jusqu'au soir, que les nations espèrent dans le Seigneur !

« Car la miséricorde est dans le Seigneur, la rédemption est en lui, elle est abondante.

«■ C'est lui qui rachètera le peuple de toutes ses iniquités.

'< Gloire au Père, gloire au Fils, gloire au Saint-Esprit , gloire aujourd'hui comme au commencement, comme à la fin, comme toujours 1 gloire à Dieu dans le temps et dans l'éternité î Amen. »

Et la Voix du ciel, s'élevant encore, dit au prêtre : « Va ! qu'il soit fait selon ta foi et ta charité. »

0 miracle ! l'homme de Dieu s'avance, et la vie renaît sous ses pas. La terre refleurit, les blessés et les morts se relèvent, les ossements arides eux-mêmes reprennent une chair nouvelle; toute poussière que le vent de la colère n'a pas dispersée à jamais, se ranime, et prend une voix pour louer le Seigneur.

La mort est vaincue , et rend sa proie ; elle ne garde que ce qu'il lui a été permis d'entraîner dans les lieux éternellement fermés , dans l'irrévocable domaine de la mort.

C'est là qu'ils sont les ouvriers d'iniquité, ceux qui ont fait le mal, et qui , l'ayant vu, l'ont edmé, et se sont dit : « Persévérons ! »

Parce qu'ils n'ont pas eu de repentir. Dieu n'a pas eu de pitié.

Maudits de la miséricorde , éternels cadavres sous la dent de l'éternelle mort.

Ils verront tout revivre, et ils ne revivront point. Ils feront trêve à leurs blasphèmes sourds qui ne monteront plus jusqu'à la terre, pour entendre l'hymne d'allégresse des peuples délivrés, qui descendra jusqu'à leur supplice :

« Le ciel descieux appartient au Seigneur, et il a donné la terre aux enfants des hommes.

540 LIVBE SUPPLEMENTAIRE.

« Les morts ne vous loueront point , Seigneur, ni tous ceux qui descendent dans le tombeau.

« Mais nous qui vivons, nous bénirons le Seigneur, maintenant et à jamais ! »

Seigneur, quelque chose me dit que les yeux de mon corps ne verront pas ce jour ^ mais les yeux de mon âme l'ont vu , et je l'attends d'une espérance inébranlable. Vous vaincrez, vous punirez, vous serez juste; et quand vous aurez puni , votre miséricorde éclatera , puissante , immense, infinie.

Déjà le cours de vos vengeances est commencé , mais il n'a pas encore interrompu le cours de vos bienfaits. Tous sont avertis, et personne encore n'est frappé. Seigneur, épargnez lésâmes! Par le sang de Jésus Christ, par les prières de la sainte Vierge, par vos innombrables bontés, limitez la proie de l'éternelle mort!

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