‹ Les libres penseurs (volume 2)Chapitre 18 sur 19 · II · texte numérisé non relu

II

Le cloître est ouvert d'un côté sur l'église, de l'autre sur le jardin. Les figures qui s'y promènent respirent toute la naïve piété qu'on admire dans les peintures des anciens maîtres. Le bon Dieu et le capuchon embellissent le plus laid visage. Là où est la foi, là est la beauté. En Italie, je me suis demandé souvent par quel secret les peintres du seizième siècle rendaient charmants des types parfois si vulgaires? où ils prenaient ces figures commuas

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nés et belles, où ils avaient vu des saints camards , des anges louches, des vierges lippues? Ils trouvaient cela dans les couvents et les églises. A défaut d'autres preuves, leurs tableaux attesteraient la foi et la piété de ces temj^s illustres. Nos artistes d'aujourd'hui, les plus chrétiens et les plus habiles, ne peuvent sortir du grec; les modèles leur manquent, en France du moins ; car, en Italie, les disciples d'Overbeck retrouvent ces physionomies, perdues depuis trois siècles environ.

Outre mes chers moines, mes novices, mes frères convers, qui ont tous le visage illuminé de ces beaux rayons de la prière, je vois des paysans qui fourniraient d'admirables apôtres ; je rencontre des bonnes femmes qui semblent avoir porté les lettres de saint Paul.

Quelle paix, quelle concorde, quelle humilité parmi ces religieux 1 La plupart sont gens de mérite ; s'il y en a de plus humbles, ce sont les plus savants. Leur dénùment est profond. En quittant la maison, j'y laisserai mes vieilles hardes ; et quelque profès, qui serait plus riche que moi dans le monde, quelque postulant dont l'élégance était citée il y a cinq ou six mois, s'applaudira de trouver à l'infirmerie ma robe de chambre, rapiécée en plus d'un endroit. Le père cellérier ne sait pas, tous les matins , comment il fera dîner la communauté à midi. Mais ils prient, ils travaillent, ils aiment Dieu et les hommes, ils sont heureux I A les voir, nul ne peut nier que les moines ne soient dans la nature, je dis la nature chrétienne. Quel autre état auraient pu embrasser ces hommes, qui leur pliit autant, qui leur fût plus doux et plus secourable? L'étude, la méditation , la prière, l'obéissance, la pauvreté, sont les grands besoins de leur âme. Hors du cloître, ils ne trouveront que malaise, affliction, péril 5 la société hu-

maine les fera souffrir, quelques-uns peut-être lui deviendront dangereux. Laissez-les ici, c'est leur place; tout homn\e qui n'est point à sa place, est un danger à luimême et aux autres. Parmi ces caractères, si divers sous la règle qu'ils ont embrassée volontairement, pour les uns la règle est un appui, pour les autres elle est un frein : elle soutient les uns, elle contient les autres. Voici la bonté crédule et sans défense, que le monde trompe et persécute toujours ; voici l'insatiable ardeur, que Dieu seul peut assouvir, la redoutable fougue, que seul il peut dompter. Regardez ces deux moines qui causent en souriant, parfaitement d'accord dans leurs désirs, dans leurs espérances et dans leurs prières. Le lien de la foi les attache ici, plus unis que deux enfants de la même mère. Brisez ce lien, jetez-les dans le monde : l'un ne sera qu'un bourgeois égoïste, l'autre sera un révolutionnaire; il y aura guerre entre eux, guerre implacable. Dans le cloitre, le premier a senti se fondre la glace de son cœur: l'amour de Dieu lui a inspiré l'amour des hommes, il prie, se mortifie, accepte les douleurs, il les demande, pour porter avec sa part d'épreuves celle de quelque frère qu'il craint de voir succomber sous le faix. Le second a calmé les flammes trop vives dont il était consumé. Épurant cet instinct de charité et de justice violent, presque sauvage, qui ne savait rien pardonner à l'imperfection des sociétés humaines, et qui ne voyait, pour réprimer l'iniquité, que la vengeance et la mort, il est devenu patient, miséricordieux, tendre ; il plaint ceux qu'il haïssait naguère, il cherche à les convertir au lieu de les frapper.

Ombre sainte du cloître ! bénignes et pieuses influences! L'homme qui vient ici se transforme, par un travail invisible, mais sûr. Ce qu'il a de mauvais succombe, ce

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qu'il a de bon se développe et fructifie. Moi-même, pèlerin de hasard, hôte d'un instant, qui n'ai point la grâce du sacrifice, je sens, pour ainsi dire, que toute ma sève prend un autre cours sur ce sol de bénédiction, où pourtant je n'enfonce pas à jamais les racines de ma vie. J'y trouve contre mes passions une force nouvelle, je contemple d'un autre regard mes desseins et mes espérances, je souris avec dédain aux plans si laborieusement ébauchés de ma fortune; je vois que j'ai quelque chose de meilleur et de plus sage à faire que de me préparer des succès où mon âme ne gagnera rien. Seigneur, j'aurais voulu dire en entrant : C'est ici le lieu de mon repos f Mais je n'y fais qu'une halte, et dès demain je tends ma voile pour chercher encore, à travers ces flots moins troublés que moi-même, les parages inconnus où vous m'appelez. Je ne résiste pas, je ne murmure pas; ma raison sent bien ici que la paix est dans l'obéissance : j'obéis, je pars, mais je pleure. En quelle solitude se taira comme ici l'éternelle tempête de mes désirs? Quelles harmonies charmeront mon oreille et mon cœur autant que ces cantiques sans cesse élevés vers vous? Quels hommes trouverai-je, dont les discours et l'exemple m'inspirent plus cette heureuse soif de vous appartenir, et de ne considérer ma vie que comme un don de votre grâce, qui n'est point à moi, mais à mes frères ici-bas, et dans le ciel à vous ?

Le livre de Charles Lenormant, des Associations religieuses dans le catholicisme^ a fait peur aux adversaires de l'Église et de la liberté. L'auteur développe sans déguisement toute la pensée, tous les vœux, toutes les espé-

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rances des catholiques ; il se déclare le partisan et l'admirateur de tous les religieux nés ou à naître , qui ont servi ou pourront servir Dieu et les hommes. Aucune vocation monastique ne l'effraye : moines prêchants, moines priants, moines enseignants, ceux qui cultivent la terre, ceux qui cultivent les sciences, ceux qui cultivent l'âme humaine , il les admet tous ; il prouve que tous ont à exercer parmi nous une œuvre de salut public.

Voilà de quoi soulever les clameurs voltairiennes : néanmoins tout se tait! Quelle raison y a-t-il donc à ce silence? Est-ce égard pour la personne de l'écrivain, respect pour son caractère , estime de son talent? ÎSon pas! L'arrière-boutique du moindre journal universitaire recèle dix anonymes qui n'honorent personne, ne respectent aucun caractère, n'estiment aucun talent, et se reconnaissent capables de réfuter M. Lenormant de point en point, surtout de l'appeler ^Vsî^iïe. Mais la forte tète du lieu raisonne à part soi. Entamer une discussion sérieuse sur les faits, sur les principes, sur les idées... : qui sait comment on en sortira? Le sujet est vaste, et on ne le possède pas à fond; l'on peut dire involontairement beaucoup de sottises. Crier que l'écrivain est jésuite, c'est un argument qui s'use. Imprimer sommairement que l'auteur et le livre sont absurdes, fanatiques et ignares, il y a sans doute des gens pour l'écrire et pour le signer; mais nombre d'abonnés n'en croiront rien , ou voudront s'en assurer par euxmêmes. Tout bien pesé, mieux vaut se taire.

Assurément la ressource est piteuse. Pourtant il me semble que si j'étais libre penseur, ayant en face de moi cet homme et ce livre, je ne saurais mieux m'en tirer; à moins pourtant de m'élever au-dessus de mon personnage, et de passer un peu du côté du bon droit, du côté

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du bon sens, en un mot, du côté de l'ennemi. Connaissez tout l'embarras des loyaux fils de Voltaire : M. Lenormant, quoique avec beaucoup de réserve et de dignité, a été presque des leurs. Ce ne sont point les jésuites qui l'ont élevé, et qui l'ont fait vieillir dans une longue enfance; il se présente au combat avec une conviction née des études de sa maturité ; il est en possession de l'estime générale , savant du meilleur aloi , libéral notoire. Il ne manifeste sa pensée qu'en sacrifiant une position sûre, heureuse, et même brillante. 11 ne s'emporte pas et ne se décourage pas. Il est paisible, mais inébranlable. Quoi de plus irritant , quoi de plus gênant aussi ? Or, le livre a précisément tous ces fâcheux caractères : il est hardi, il est agressif , mais comme l'histoire, comme la probité, comme la foi. C'est la franche pensée d'un chrétien qui connaît très-bien ce qui s'est passé dans le monde, qui voit très-bien ce qui se passe autour de lui, et qui, sentant à merveille son droit et sa force, s'établit en propriétaire légitime, de la façon la plus mortifiante, au milieu de la liberté et de la science , demandant qu'on le chasse de là, si on le peut. Non, la polémique voltairienne ne mordra point à ce livre ! Moi , qui l'ai lu avec joie, j'essayerai d'en donner une idée : si j'inspire à quelques braves gens le désir de le lire à leur tour, j'aurai atteint mon but.

M. Lenormant voit dans la vie religieuse, dans l'obéissance volontaire, qui seule la rend possible, dans l'association , par où elle devient puissante en œuvres et en prières, la plus parfaite image de la vie de renoncement, dont le type est en Jésus-Christ. De cette donnée il conclut, par les seules lumières de la foi chrétienne , que les associations religieuses , légitimes comme la vie et la

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vertu, sont salutaires à ceux qui les composent, et ne le sont pas moins au reste des hommes ; car on ne peut se modeler sur Jésus-Christ sans faire du bien aux autres et à soi-même. Ainsi en a constamment jugé l'Église, qui a toujours employé les associations religieuses et les a toujours bénies. Dans la basilique de Saint-Pierre de Rome , ce ne sont pas les statues des docteurs ni celles des martyrs, mais celles des fondateurs d'ordres, qui occupent le rang d'honneur. Qui juge autrement que l'Église, n'est plus catholique. Mais le monde ne sent pas le poids de cet argument, il en exige d'autres. S'adressant donc à l'histoire, M. Lenormant lui demande si l'Église et la foi ont eu raison. La réponse est péremptoire : « Nous pourrions « dit-il , dissiper un grand nombre des reproches dont la « pratique de la vie religieuse a été l'objet, en prenant à « partie la passion même qui a suscité les récriminations « les plus vives. C'a été d'abord la disposition du pouvoir « politique des empereurs à repousser tout contrôle ; c'a « été ensuite la violence inhérente à la féodalité, qui, ren- « contrant la résistance chrétienne au-devant de ses excès, « s'est efforcée de flétrir dans son principe l'organisation « monacale, où l'esprit du christianisme puisait principa- « lement son indépendance. A travers tout le moyen âge « et jusqu'à nos jours, toutes les tyrannies ont eu à leur « solde une littérature d'antichambre , qui n'a cessé de « payer son écot à la table des grands , aux dépens de « l'honneur des corporations religieuses. La satire d'un « Rutebœuf ou d'un Rabelais ne s'inspire pas de l'opinion '< populaire : c'est l'écho servile des grossières invectives " qui, à l'ombre des tourelles féodales, consolaient la vio- « lence des oppresseurs, comprimée par la puissance de ' la religion. » Combien la sagacité de ce jugement histo-

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rique est rendue évidente par les ménestrels qui chantent aujourd'hui dans les feuilletons universitaires ! Même en prenant comme fondés la plupart des reproches faits aux moines, l'histoire ne tarit pas sur leurs bienfaits : ils ont élevé le peuple, ils l'ont consolé, ils l'ont défendu, ils l'ont nourri. On voit la décadence de quelques ordres, on ne veut pas reconnaître qu'ils ne se dégradent que parce qu'ils oublient leurs règles , et non parce qu'ils les ont gardées ; on ne veut pas savoir quelle est la part dos gouvernements, de la politique, de la violence souvent, dans cet oubli lamentable ; surtout on ne compte pas les services sans nombre qu'avant de vieillir et de tomber, ces ordres ont rendus, à l'époque de leur ferveur et durant leur longue et puissante virilité : les terres défrichées, les barbares assouplis, les lumières conservées et répandues, les mœurs rétablies. On argumente sur quelques inconvénients, que l'on exagère, et l'on agit comme l'insensé qui, pour prévenir les incendies, voudrait supprimer l'usage du feu. En somme, le plus grand tort des moines , c'est, premièrement, d'avoir excité contre eux la littérature d'antichambre; secondement, d'être devenus (presque toujours par la faute des pouvoirs politiques) , après des siècles de labeur, de vertu et de pauvreté, les propriétaires à peu près oisifs des terres fertiles , et toujours généreuses pour les pauvres, qu'on leur avait données couvertes de broussailles et de marais. Mais la corruption ? — Avant de se corrompre, reprend M. Lenormant, ils avaient affermi dans le monde la morale sublime qui réprouvait leurs vices; et je doute enfin que cette corruption ait été si générale et si profonde. Il n'y a pas de moines plus universellement décriés que les Franciscains : or, que vois-je au commencement du dix-huitième siècle,

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en pleine Régence? Tous les capucins de la Provence qui accourent à Marseille pour s'y dévouer et y mourir. Un moine corrompu est le plus dégradé de tous les êtres: puisque les capucins de Marseille ont été sublimes, j'en conclus que leur ordre était vertueux.

Sur l'ambition des Jésuites (car pour ceux-là il n'y a pas même à les laver du reproche de mauvaises mœurs), les enseignements de l'histoire ne sont pas moins clairs. Les Jésuites ont eu l'ambition de sauver le catholicisme en Europe, et de le propager dans le Nouveau Monde ; ils l'ont fait au prix d'innombrables travaux et d'interminables supplices. Comme l'Église a formé la France, incomparable entre tous les royaumes , les Jésuites ont formé le siècle de Louis XIV, incomparable entre tous les siècles français. On leur reproche des fautes. Sans même regarder si les fautes qu'on leur reproche sont bien celles qu'ils ont commises, qui donc est sans péché? Ils ont aimé leur ordre : quel est le soldat qui n'aime pas son drapeau, criblé de balles , et son régiment, vingt fois décimé? Ils ont entrepris trop de choses , ils ont eu trop l'ambition de se dévouer, trop le désir, au milieu de l'apathie et de la routine où chacun s'endormait, d'innover, d'agir, d'arracher les âmes à la torpeur et à la mort. Qu'on le leur pardonne! Tout était à entreprendre à l'époque où ils sont venus ; ils n'étaient pas moins utiles dans les hôpitaux , dans les bourgades, dans les missions lointaines, que dans les villes et dans les universités. Peut-être, en y r^ardant bien, trouverait-on qu'ils n'ont rien fait que les princes et les peuples ne les aient priés de faire, ou que la charité ne leur ait impérieusement commandé. Pourquoi reprocher à Hercule d'avoir, de la même main, écrasé l'hydre et nettoyé les étables d'Augias?

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Voilà le passé des associations religieuses. C'est le passé ; on lui ferait grâce, on daignerait même , je n'en doute pas, l'admirer, si, en retour de cette concession, l'Église, dont les associations religieuses sont la milice principale, voulait renoncer à les employer désormais. Du moment que les ordres monastiques n'auraient plus dans la société d'autre place que celle d'un glorieux tombeau, on conviendrait sans peine que la littérature d'antichambre n'a pas reçu mission de parler pour le genre humain ; on entasserait sur la mémoire des moines les fleurs de rhétorique et les marbres rares; on leur ferait à tous, même aux Jésuites, l'honneur que Ton fait à Jésus-Christ partout où l'on ne croit plus en Dieu : ils seraient considérés comme des hommes bons et bienfaisants, ennemis des prêtres, amis de la liberté , de la grande morale , de la haute science', qui auraient fini par inventer les religions libres et le culte pur de l'Etre suprême , si on leur en eût laissé le temps.

Mais l'Église ne veut point de cette faveur posthume. Mère tendre et vigilante, l'œil attaché sur ce monde, cet enfant cruel qui Ta meurtrie , cet enfant aimé dont elle oublie les ingratitudes et connaît les douleurs, elle voit ce qu'il souffre , elle veut le sauver : et comme sa maladie n'est qu'une rechute, elle aura recours aux mêmes remèdes , aux mêmes soins qui l'ont déjà guéri. Quels sont donc les changements apportés par les siècles dans l'essence de l'homme? Il porte d'autres habits, il parle une autre langue 5 mais il aime, il hait, il ignore, il cherche, il désire, comme il a toujours aimé, toujours haï, toujours ignoré, cherché, désiré. Le puissant gémit dans les satiétés de l'égoïsme , et le pauvre se lamente sous l'égoïsme des puissants; celui-là se perd dans les ténèbres de son

orgueil , celui-ci dans l'abîme de ses besoins ; l'échelle des conditions est dressée entre la nuit et le vide : du sommet à la base, la haine monte et descend, remplissant dun fiel implacable tous les cœurs; partout manquent l'harmonie, la paix, la lumière, partout Dieu manque ; et celui qui arrive au suprême échelon crie avec désespoir à celui qui le presse et qui le précipite , et qui ne le croit pas, qu'il n'a rien trouvé.

Que voyons-nous, sinon des pauvres sans secours , des riches sans entrailles , des intelligences à bout de voie, des envies folles, des rancunes féroces, des appétits sauvages ; et , parmi les hautes classes , une orgie aussi désespérée que la misère d'en bas? Faut-il donc inventer des noms nouveaux pour ces vieilles plaies qui se rouvrent? ou faut-il s'en remettre, pour les cicatriser, à la philosophie, au gouvernement, à la législation? Ehî mon Dieu, la philosophie la plus sage, le gouvernement le plus zélé, la législation la plus équitable, que peuvent-ils? conseiller, surveiller, punir. Mais quoi ! conseiller la passion et la folie, surveiller la misère , punir le besoin ?

Or, l'Eglise , qui est une mère , s'écrie que ce n'est pas là ce qu'il faut à son fils; car il a faim, car il est malade, et sa raison est troublée. Elle demande la liberté de le servir, de lui donner la lumière, l'espérance, la paix. Il y a des frères, dans la famille , qui veulent s'employer au salut de ce désespéré : les uns , expiateurs volontaires, prieront et gémiront pour lui dans le silence des cloîtres: les autres consoleront son àme, les autres prendront soin de son corps couvert de plaies, et tous renonceront, en sa faveur, à leur part des biens de la terre. Vous, philosophes, gouvernants, magistrats, vous conseillerez, vous surveillerez, vous jugerez; vousdeman-

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derez au monde des applaudissements, du sang, de l'or : mais laissez l'Eglise nous aimer , nous servir , nous guérir, par les moyens qu'elle connaît et dont seule elle dispose. Voilà le pacte qu'elle offre. Elle ne demande pas davantage , elle n'acceptera pas moins ; et rien jamais, ni l'astucieuse tyrannie des gouvernements réguliers , ni la violence des révolutionnaires , ne la fera renoncer à l'inébranlable dessein de sa charité. Encore une fois, elle est mère, et elle veut sauver son fils qui meurt!

Dans cette volonté non humaine, mais divine, est l'avenir des associations religieuses. Elles résisteront, elles renaîtront , elles agiront et se développeront , parce que l'Église a besoin d'elles. Vous qui ne voulez point que des chrétiens puissent s'associer sous la loi des conseils évangéliques pour venir au secours de vos frères malheureux, faites qu'il n'y ait plus de malheureux sur la terre; faites que Jésus-Christ soit partout connu et adoré, partout aimé et servi dans la personne des affligés, des enfants et des pauvres , et nous verrons alors. Mais tant qu'il restera en ce monde à faire une œuvre de salut qu'un seul homme ne puisse accomplir; tant qu'il y aura des peuples à évangéliser, des créatures de Dieu sans pain et sans asile, des misères de l'âme et du corps; tant que des voix gémissantes s'élèveront du sein de la foule, attendez-vous à ceci : l'Église tressaillira au bruit de cette plainte, qui n'aura pas même atteint vos oreilles; et aussitôt, semblables au passant généreux qui s'arrête sur le chemin de ses affaires ou de ses plaisirs , et se dépouille de ses vêtements de fête pour porter secours dans un désastre public, des chrétiens, jetant là le fardeau des soins, des joies, des chimères de la vie, s engageront à être chastes, pauvres, obéissants, afin d'obtenir de Dieu le don

des miracles , et lutteront avec le miracle de leur amour, de leur vertu et de leur union , contre le fléau dont leurs frères sont frappés. Faites des lois pour étouffer la vocation religieuse sur le sol français : elle germera sur le sol voisin. Placez des gardes aux frontières pour conjurer l'invasion de la charité : la charité gagnera vos douaniers eux-mêmes ; et, s'étendant de proche en proche, la sainte contagion vous tiendra prisonniers à son tour. Dressez des pièges , payez des espions , exigez des serments : il y aura toujours une manière d'être religieux et moine que vous n'aurez .pas prévue, que vous ne pourrez pas empêcher. Pourquoi? Parce que l'Église est établie de Dieu pour gagner des âmes , et qu'elle ne peut mieux remplir ce dessein adorable que par l'association des dévouements religieux.

Comment ! il n'y a point d'art qui lende les forteresses imprenables au courage persévérant d'une armée de chair, et il y aurait des recettes pour décourager les milices de la charité, qui ont cent fois vaincu le monde? Si les soldats bravent la mort, les moines savent mourir; mais quel soldat est aussi sur de son général que le moine est sûr de son Dieu? Qui des deux sait attendre la victoire avec plus d'intrépidité? On connaît assez l'audace du pêcheur de Judée, qui vint seul et pieds nus frapper d'une croix de bois les portes du Panthéon, pour en chasser les dieux de Rome. Cet exemple est le premier, mais n'est pas le seul que nous trouvions dans notre histoire : ainsi fit, sur le rivage de la Grande Bretagne, le moine Augustin ; ainsi fit , aux portes du Japon , le moine François-Xavier; ainsi font, de nos jours, mille missionnaires, répandus dans la Chine, dans l'Océanie, dans tous les coins sombres et dangereux du globe. Croit-on que cette

race sainte, qui ne se laisse épouvanter ni par la cangue des mandarins, ni par le tomahawk des sauvages , reculera devant des supercheries de légistes, des menaces de journaux, des calomnies de pamphlétaires ? Non ! malgré tout, elle ira au-devant des besoins sans nombre, des inexprimables douleurs qui l'appellent et la sollicitent. Vous ne pourrez pas l'arrêter; vous n'en aurez le droit ni devant Dieu ni devant les hommes. Vous n'invoquerez contre les moines que des lois de dictature, indignes d'un gouvernement régulier, détestées d'un peuple libre. Parvinssiez-vous , par le plus criant abus de la force que vous donnent les préjugés du moment, à prolonger la durée de ces entraves iniques , elles céderont à l'action permanente du principe de liberté , qui les ébranle ; et, pour dire quelque chose de plus étrange et qui n'est pas moins vrai, si la religion, si la liberté pouvaient être impuissantes à créer des moines, vous leur viendriez en aide. Oui, vous-mêmes, vous, gouvernement, bourgeoisie, hommes d'État , hommes de richesse et d'affaires , vous supplieriez la religion de vous donner des moines, et vous l'avez déjà fait ! Vous lui avez demandé des moines pour sauver votre influence dans l'Orient ; des moines pour défricher vos terres et soigner vos soldats malades dans l'Algérie; des moines pour conserver parmi les enfants du peuple un reste de moralité ; des moines pour assainir vos prisons, qui regorgent des coupables qu'elles avaient déjà reçus, et qui leur sont revenus plus pervers : vous lui en demanderez pour d'autres nécessités qui déjà vous épouvantent, et ne tarderont pas à vous désespérer. A défaut des saines lumières de la raison, qui vous pressent, et que sans doute vous ne fuirez pas tous et toujours, il suffira de vos périls, de vos terreurs, pour étouf-

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fer les haines insensées auxquelles vous cédez encore aujourd'hui. Il faudra bien trouver un moyen de résister à cette pauvreté mauvaise et barbare, qui monte comme la grande mer, poussant de féroces clameurs contre tou* ordre, tout pouvoir , toute richesse, et qui bat déjà vos murailles du débris des digues que vous lui avez imposées. Vous voyez bien qu'il n'y a point de paroles qui calment ces flots sinistres, point de loi qu'ils n'emportent, point de force dont ils ne se jouent. Ils vous disent, comme ce héros de théâtre : Ce que je veux de toi, c'est le sang de tes veines. Le pauvre est las et humilié d'être pauvre , parce qu'en effet elle est odieuse , cette pauvreté sans foi et sans espérance. Vous ne l'apaiserez pas, si vous ne remettez la pauvreté en honneur par l'exemple des pauvres volontaires, et si la pauvreté ne redevient douce et confiante, en retrouvant des amis sur la terre et des patrons dans les cieux. Or, trouvez des hommes qui ne soient pas des moines, et qui, sans espoir de gagner le ciel, par pure philanthropie, quittent les hauts rangs de la société, revêtent la bure, et s'en aillent montrer au peuple le radieux visage de la sainte pauvreté !

Je regrette infiniment de ne pouvoir suivre M. Lenormant dans le majestueux parcours de sa pensée. Son écrit n'a pas trois cents pages ; mais les idées s'y pressent, les points de vue s'y multiplient , et l'analyse la plus étendue n'arriverait pas même au mérite d'une sèche exactitude. Il faut surtout lire dans leur entier les éloquents chapitres qui traitent des adversaires irréconciliables du catholicisme : les sophistes, les utopistes, les voluptueux. Quelque petit et menacé que paraisse le camp chrétien, on se sent heureux d'y être, en voyant cette foule qui le cerne

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et le maudit. Je recommande aussi les consolantes pages où l'auteur, considérant l'état actuel de la société, y saisit d'un regard profond et bienveillant les germes de salut qui croissent vigoureusement dans le pêle-mêle de nos débris, de nos incertitudes et de nos misères. J'ose promettre à tous les hommes de bonne foi qui voudront donner quelques heures à cette lecture, un des plus nobles contentements que puisse éprouver un esprit loyalj celui d'entendre un homme honnête et savant défendre avec cœur la vérité. Je ne crois pas qu'une intelligence sincère, de quelque prévention qu'elle soit entravée, puisse aller jusqu'à la fin du livre sans se sentir allégée d'un certain nombre d'erreurs. Quant aux lecteurs chrétiens, le livre de M. Lenormant leur donnera confiance et courage; et ils y puiseront cette consolation , particulièrement douce au milieu de l'ouragan d'injures qui nous enveloppe, de voir clairement prouvé qu'on ne peut insulter l'Église sans insulter du même coup à l'histoire et à l'humanité. Nous le savons bien, nous, et, par la grâce de Dieu, nous n'avons pas besoin qu'on nous le démontre ; mais si grand et si infortuné est le nombre de ceux qui l'ignorent, et (|ui en croient fatalement la foule effrontée des calomniateurs (1)!

(1) Cet article a paru dans VUnivers en 1845. Je suis médiocrement affligé de n'être pas républicain de la veille, mais je tiens beaucoup à ne point passer pour un de ceux qui n'ont songé aux misères du peuple que le lendemain.

Les deux vocations.

LETTBE DE CELINE.

Jeanne, ma chère compagne, je vais me marier ; et mon bonheur est si grand , que je veux te le dépeindre. C'est un suprême effort de mon amitié pour t'arracher à ce cloitre où tu veux t'ensevelir. Pourquoi t'obstiner à fuir le monde? Je le contemple, et mes yeux n'y aperçoivent rien qui puisse épouvanter la piété. Sois sûre qu'on le calomnie. J'y rencontre partout des gens qui font du bien, des hommes pleins de cénérosité, des femmes aimables et belles, sans tache au milieu de leurs triomphes. Elles vont au bal, mais elles vont aussi à l'église; elles se parent, mais elles font la charité. Moi qui ne suis encore qu'une jeune fille, je quête pour trois ou quatre œuvres qui te plairaient; je ne sais pas m'y prendre, et cependant aucune bourse ne m'est fermée. Penses-tu qu'on soit damnée parce qu'on se plaît aux discours agréables, à la musique, à la conversation, aux dentelles, et même à la danse ? Si mon àme était en péril, je ne serais pas aussi tranquille que tu me vois. Dans les commencements , je m'effrayais un peu : c'était l'effet de ces discours trop sévères que nous avons entendus si souvent. Tout me paraissait coupable, même d'essayer une robe nouvelle; je ne regardais rien qu'en dessous, je n'écoutais rien qu'en rougissant , je ne faisais rien que d'un air gauche ; je demandais pardon à Dieu d'avoir ri, pensant que j'avais pu rire pour montrer que j'ai les dents belles ; enfin, il s'en est fallu de peu que je ne tombasse dans le scrupule. Voilà le fruit

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des exagérations de notre bon abbé ***. On sort du couvent avec je ne sais quoi de hérissé, qui vous rend souverainement ridicule au milieu du monde. Rien ne vaut l'éducation de famille. La meilleure élève du meilleur couvent n'est pas comparable, pour le maintien et l'esprit, à la moindre petite fille qui a grandi chez ses parents. Celleci ne s'effraye pas du monde ; elle y paraît, elle y parle, elle y chante comme au coin de son feu. Ce terrible monde, heureusement pour moi, se montra fort charitable à toutes mes gaucheries; et comme, Dieu merci, je ne suis pas absolument sotte, je cessai d'avoir peur. Aujourd'hui je sens bien que ma vie, cette vie que j'aurais jugée criminelle il y a six mois, est la plus innocente qu'on puisse désirer. J'en ai pour gage la paix parfaite et constante de mon cœur. Tu feras comme moi, Jeanne; viens donc, viens donc ! Tu as tant de grâce et d'esprit, tu seras si belle et si fêtée ! Dieu t'enverrait un bon mari, semblable à celui que je vais prendre. J'en connais un qui te conviendrait, un doux jeune homme, savant, sérieux, un peu mélancolique, en un mot, fait pour toi. Il esttrès-lié avec mon fiancé, son compagnon d'enfance, de jeunesse, de voyages et d'affaires. Nous serions réunies pour ne plus nous quitter. On nous verrait toujours ensemble, à la promenade, au bal, à l'Opéra. Si tu savais ce que c'est que l'Opéra ! Toi qui pleurais en entendant mère Madeleine chanter le Credo, que dirais-tu de la voix de Dorus et de la musique de Meyer-Beer? Hier encore, j'ai entendu Robert le Diable; je t'assure que c'est très-religieux, et qu'on trouve là de bonnes émotions. Viens, Jeanne, viens goûter de cette belle vie I Eh bien ! si elle ne te convient pas, les monastères ne seront point fermés ; tu n'y emporteras aucun regret, et tu sauras du moins ce que c'est

que le monde. Je ne suis pas une impie, je crois, et au couvent surtout je ne passais point pour telle; mais quand je venais à me dire que je pourrais être religieuse, quand je pensais à l'éternel voile noir, à la règle éternelle, à la clôture éternelle, toutes ces éternités me glaçaient jusqu'au fond des os : j'aurais toujours soupiré après le monde. Peux-tu affronter de pareilles tentations, qui te viendront assaillir au milieu de tes prières? Dans le monde on peut toujours prier; dans le couvent on ne peut jamais chanter, jamais danser, jamais changer de costume. Jeanne, songes-y ! vois si cela n'est pas contre nature ! J'ai fait de graves réflexions depuis que je t'ai quittée ; j'ai entendu dire beaucoup de choses qui ne se disaient point jadis devant nous. Des hommes très-savants et trèshonorables, qui connaissent la religion et qui ne sont pas incrédules, s'élèvent contre les couvents avec une extrême chaleur. Ils assurent que les aumôniers, les supérieures, tyrannisent effroyablement les communautés. Tu diras qu'on ne tyrannisait personne dans la sainte maison où nous avons été élevées; mais ce n'est point dans cette maison que tu entres, et d'ailleurs nous ne savions pas tout. N'as-tu pas remarqué que certaines de nos mères, quelquefois, étaient singulièrement tristes? ils disent aussi que cette austérité de la vie religieuse glace les plus doux et les meilleurs sentiments de l'âme; qu'elle y met de la jalousie, de la haine. Ces hommes ne sont point des ignorants ni des écervelés; ils ont du sérieux, de la probité, de la politesse, des décorations, des cheveux blancs.

Une chose encore qu'il faut que je t'apprenne : dans ton couvent tu ne connaîtras jamais le bonheur d'aimer et d'être aimée. Si tu savais ce qui se passe dans mon cœur, soit que je jouisse du présent, soit que je rêve à l'a-

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venir! Mon liancé est jeune, aimable, beau. lime dit qu'il donnerait sa vie pour moi, pour obéir à une de mes volontés, à un de mes caprices ; et moi, je ne sais comment t' exprimer cela, je reconnais son pas, je devine que c'est lui qui sonne à la porte ; mon cœur bat, je rougis, je suis heureuse. Et quand on parle de lui, quand on dit qu'il est fier et brave, qu'il a de l'esprit, que ses rivaux le redoutent; quand on nomme des jeunes filles belles et riches qui auraient voulu l'épouser, je pense en moi-même que je fais de lui ce que je veux ; que j'ai une pensée, et qu'elle devient la sienne ; qu'il s'inquiète d'un nuage sur mon front, d'un regard qui se tourne ailleurs que vers lui ! Chacun lui prédit un grand avenir; on ne doute pas qu'il n'occupe les premiers emplois, qu'il ne se fasse un beau nom. Il sera député, pair de France, ambassadeur, ministre. Quelle noble carrière! que de tableaux divers passeront sous mes yeux! que de belles fêtes! Je verrai chez moi les hommes les plus distingués, les artistes célèbres, les écrivains fameux ; je pourrai faire du bien aussi, car nous serons riches. Mais ce nest lien encore, je ne te parle pas du bonheur d'être mère : une jeune mère, avec de beaux enfants tout blancs, tout roses ! J'en connais plusieurs : tu ne peux imaginer à quel point elles sont plus jolies lorsqu'elles ont autour d'elles leurs enfants, frais comme des bouquets. Jeanne, tu es riche, aimable et belle; tout ce bonheur serait ton partage, et mon bonheur en deviendrait plus grand. Laisse le cloître à ces pauvres créatures qui n'ont ni fortune, ni esprit, ni beauté. C'est une retraite convenable pour elles, où elles s'occupent, et qui leur vaut mieux que le monde. Tu es vertueuse, et tu n'as rien à craindre : laisse le cloître à celles qui doutent

de leur vertu. Viens, viens, te dis-je ; tu seras heureuse, et moi aussi ! Crois-en le cœur de ta

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