DK LA DEUXIÈME ÉDITION
Quant aux écrivains en tous genres, romanciers, poètes, philosophes, journalistes, je ne leur fais aucune concession, ni n'en suis tenté. La vérité est que je ne crois pas commettre à leur égard la moindre injustice, quand je les considère comme les agents les plus actifs et les plus coupables de l'immense dégradation où la France est tombée. Loin d'atténuer, j'ai ajouté ; j'ajouterais encore, j'ajouterais toujours ; et je n'aurais jamais qu'un regret, celui d'exprimer trop faiblement mon indignation et mon mépris. Je ne m'en cache pas : comparés à certains auteurs, les trois quarts des malheureux que nos lois condamnent, me paraissent innocents. Ce que je dis ici, ce sera un jour le sentiment public. Éclairée par de cruelles expériences, la France reconnaîtra le mal incalculable que les écrivains lui font; et pour se mettre à l'abri des livres, elle prendra des mesures non pas rigoureuses, mais sauvages. Je vous l'annonce , fiers écrivains , si sûrs de votre empire : ou réformez- vous, ou préparez-vous à voir de mauvais jours. Gare la cage et le chaudron! Les choses sont à point pour qu'on se dise bientôt qu'il n'était pas d'une si mauvaise police, en certaines occasions, de li\Ter le volume au bourreau et l'auteur au geôlier. Afin de rendre quelque figure à la société dissoute par vous , un despote viendra qui vous bridera d'un frein de fer.
Le sentiment du droit périt dans la conscience humaine ; la liberté, souillée de boue et de sang, dis-
paraît de partout ; l'esclavage s'avance, conséquence et fin du règne des libres penseurs : ils tomberont dans leur dernière victoire. Le jour approche où ils verront eux-mêmes qu'ils ont marché à leur ruine et préparé leur propre châtiment. Ce jour- Là, il ne sera plus temps d'écrire. Avant qu'il ne se lève, je parle, pour laisser à ceux qui viendront après nous un souvenir de ce que la colère du ciel aura détruit. « J'ai vu les mœurs de mon temps, et j'ai publié ces pages. » Je les ai publiées à la décharge de la Providence, contre laquelle, même après l'expiation, murmureront encore des révoltes insensées. Mon livre sera une lumière suffisante aux mains de ceux qui n'auraient pas le loisir de se plonger dans les tristes et malsaines ténèbres de nos annales, pour y chercher comment nous avons péri. Per me si va nella citlà dolente. Témoins heureux de la résurrection future , quand vous apprendrez de moi à travers quels spectacles souillés nous avons marché vers la mort , vous confesserez la justice du Dieu vengeur ; vous ne songerez pas à m' accuser d'avoir flétri par de trop vives peintures cet âge misérable et les détestables guides qu'il a suivis.
Je dresse un poteau, moins pour y clouer d'obstinés malfaiteurs, que pour indiquer aux voyageurs les périls de la route. C'est là mon dessein. Si je l'accomplis, que m'importe le reste? Quelle importance attacherais-je, dans le temps où nous sommes, à ce que pourront m' attirer ces pages, ou d'éloge ou de blâme,