LIVRE PREMIER
Je me suis convaincu d'une chose, à lire les mémoires, autobiographies, histoires, correspondances et querelles des écrivains célèbres : c'est que, sur cinquante hommes faisant profession d'écrire, il y en a bien quinze complètement fous, et trente - quatre plus ou moins timbrés, sous couleur d'originalité, d'enthousiasme, de fierté, de mélancolie, etc. Les vivants que j'ai pu approcher n'ébranlent pas cette opinion que je me suis faite des morts; plusieurs même, je dis des plus huppés, prendront rang au-dessous des fous, parmi les idiots et les brutes. Et la plèbe lisante de ce temps-ci, pour avoir tant aimé leurs livres, sera jugée une des plus abjectes qui aient existé jamais.
Le poète n'arrive pas à la virilité intellectuelle ; il est
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vain, capricieux, poltron, colère, flatteur, comme l'enfant ou comme la femme. 11 apprend vite , il sent avec force, il n'approfondit rien , il oublie aussitôt ; changeant sans cesse de jouet, d'amour, de parure, il lui faut des rubans, des verroteries, des louanges, surtout un maître : Louis XIV, ou Samuel Bernard, ou le parterre, peu importe , pourvu qu'on le flatte et qu'on le nourrisse. Il prend son repas, touche son quartier, sort repu , lève la tête, et se croit le premier homme du monde. Ai-je en vue Cotin? Non; mais Molière, qui écrivit Amphitryon pour livrer aux risées des grands et du peuple le mari de madame de Montespan, lui, le mari de la Béjartl Et à quelle fin cette lâcheté? Afin de gagner un sourire de Jupiter. Et puis on se moque des courtisans, et on accable d'épigrammes les maîtres à danser ! On se sent un esprit merveilleux, une âme supérieure!
Un marmot paradant au milieu de quelques marmots qui l'appellent général parce qu'il a su se faire un plumet de papier, voilà le poëte dans sa gloire, humant l'encens des poétereaux et des caillettes, le lendemain d'une pièce qui a réussi. Oh! comme il regarde au-dessous de lui le restant des gloires humaines !
Le poëte fait cent équipées et cent sottises , uniquement pour qu'on le voie, et parce que les premières ont paru gentilles.
La société des gens de lettres, et M. Vincent, mon portier, disent quelquefois, en façon plaisante, qu'un concile demanda si les femmes ont une âme. Je le demanderais volontiers des poètes. Font-ils le discernement du bien et du mal, sont- ils doués de raison et de liberté, ces êtres exclusivement sensibles , pour qui vice et vertu ne seml)lent que des thèmes à chansons ? involontaires échos de
toute parole un peu retentissante qui traverse l'air !
Un jouvenceau bien organisé pour la métaphore, l'antithèse et la rime , est entraîné dans la sphère des astres religieux de la Restauration. Il laisse là Voltaire et Pamy , qui l'avaient tenté , et se lance dans l'Écriture sainte, où il trouve quelques beaux vers. On le prône, on l'exalte; c'est un succès. Aussitôt M. de Jouy mesure la terre, M. Viennet est sifflé , Pamy tombé aux guinguettes, Béranger lui-même subit une éclipse; M. Bignan reste seul sur le vieil Olympe , tous les poètes sont au Calvaire. Neige, bourrasque, déluge de méditations religieuses. Ne cherchez plus Gentil Bernard aux auberges de Mathurin Régnier : Gentil Bernard est philanthrope et même ermite ; il habite un rocher dans les bois ; il sonne une petite cloche pour appeler les bons villageois à sa petite chapelle, où il célèbre les petites vertus en petits vers.
Cependant Byron traverse le détroit. On sait s'il était fou celui-là! Un autre jouvenceau, qui commençait, comme tout le monde , à chanter aux madones , trouve Byron plus neuf, et s'en inspire. Il a du trait, de la verve, de l'audace; il plaît. Zeste! le vent a changé. Hier, on ne trouvait de poésie que dans la foi, on n'en trouve aujourd'hui que dans le doute et dans le blasphème. Nos anachorètes font présentement bombance. Plus de méditations, plus de chapelles, plus de vertus : du vin, des duels, des courtisanes ! Quelques-uns, qui avaient déjà des cantiques pieux pour la moitié d'un volume, ne veulent pas néanmoins perdre ces rares ouvrages ; ils font du charnel, et publient tout, l'ascétique et l'obscène, sous la même couverture. Le prochain recueil sera d'un ton plus uniforme, car rien ne résiste au courant, rien ne
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reste à la vieille mode. Périssent les dieux qui n'ont plus d'offrandes ! On voit le patriarche vaincu des méditatifs descendre lui-même de sa stalle, et, d'un jarret déjà vieilli, s'essayer aux sarabandes nouvelles.
Nos prières et sa conscience n'ont pu décider Biblot, l'épique, à effacer de son poëme une tirade absolument impie, parce qu'elle était à son gré bien poussée et en belles rimes, et qu'il entendait d'avance les applaudissements des goujats. Doucet, devenu quasi-chrétien et raisonnable , a tiré de la poudre un sot roman de sa jeunesse, plein d'impudiques figures, mais qu'il trouvait (seul de son avis) brillantes et bien dessinées. Par égard pour nous, en gémissant il y mit, çà et là, quelques feuilles de vigne, fort petites, qu'il rogna sur les épreuves, et qui n'étaient plus que des feuilles de rose quand le chef-d'œuvre reparut. Encore pleura-t-il de l'avoir gâté. Notez que, pour rendre au jour ce bouquin haï des libraires, il avait pris sur la dot de ses filles. Combien d'autres, combien de ces fades Apollons achètent ainsi, du pain sacré de leur famille ou de leurs créanciers, le plaisir de décocher incognito quelques flèches de papier contre le Ciel et contre la sainte pudeur !
Voici un malheureux livre que je n'ouvre pas sans épouvante, tant je suis assuré que mes yeux, s'y promenant au hasard, tomberont toujours sur l'apologie de quelque vice, la satire de quelque sentiment honnête, ou la complaisante peinture de quelque malpropreté. C'est un recueil de vers, les Annales poétiques. Il y a vingt-neuf volumes, composés de la fleur seulement des rimes françaises, depuis Villon jusqu'à Chaulieu, où le recueil finit. Quiconque en aura lu trente pages croira qu'il vient de passer une heure à Bicêtre. Juste ciel 1 que d'impiétés,
que de lâchetés, que de saletés, que de blasphèmes ! Quelle armée de jaloux, de mendiants, de goinfres, de ribauds, de flatteui-s, d'histrions! et encore y manque-t-il deux siècles, celui de Voltaire et le nôtre! Qu'on essaye de compter les choses saintes honnies, les honnêtes gens insultés , les turpitudes célébrées, les faquins adulés , les courtisanes adorées, d'un bout à l'autre de ce recueil, si long et pourtant incomplet ! Triomphantes au milieu de toutes les convoitises et de toutes les extravagances, deux reines y trônent, dont le sceptre gouverne despotiquement le peuple bruyant des rimears : l'une est la luxure, l'autre la vanité.
Luxure et vanité! On en devient fou, même sans être né poète.
Mais, que Platon me le pardonne ! le poète est un innocent et un sage, à côté du philosophe. Au tribunal des dernières justices, le poète aura l'excuse de ses entraînements et de son ignorance : il alléguera qu'il était pétri d'une pâte fragile entre toutes ; qu'il s'est laissé duper de son oreille, de ses yeux, de son cœur. On lui tiendra compte de quelques nobles mouvements, de quelques éclairs de bon sens même; enfin, il dira qu'il ne s'est jamais sérieusement érigé en professeur de sagesse, et que s'il a dogmatisé, catéchisé, prophétisé, en bonne foi il n'en doit pas répondre, vu qu'il était pris du vin de la gloire ou du vin de la mode, et qu'il ne savait pas ce qu'il disait. La folie du poète, en effet, n'est que des sens et de la vanité ; le philosophe s'enfonce dans la noire folie de l'orgueil.
Sur cinquante écrivains de profession , nous en comptons trente-quatre plus ou moins timbrés et quinze tout à fait fous. Ces quinze-là sont philosophes.
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Le philosophe se dit que, jusqu'à lui, les hommes n'ont pas su penser, et qu'il va leur apprendre cela; que, jusqu'ici , le monde n'a point possédé la vérité , 'mais qu'il va la découvrir ou la créer, et faire enfin à l'espèce humaine ce rare cadeau. Là-dessus, il s'enferme en lui-même , bâillonne , verrouille et cadenasse sa conscience, et se pose quelques problèmes, comme ceuxci : Suis-je? Y a-t-il un monde/* Ya-t-il un Dieu? Il fait un volume pour savoir s'il est , et il arrive au doute. On le siffle, il s'emporte plus qu'un poète; mais n'attendez pas qu'il raisonne : On me sijfle et je me fâche, donc je suis? Point. Sans chercher même si on le siffle objectivement ou subjectivement, il continue de se demander s'il est. Quelques jeunes fils du Cantal et du Limousin, qui l'ont pris pour guide dans les voies de la pensée, l'entourent et lui disent : Peut-être bien que vous n'êtes pas. Il bâcle un second volume plein de solécismes, dans lequel enfin, vaille que vaille, il finit par se prouver qu'il est. On le siffle, il s'emporte sans mesure. Toutefois, ces sifflets ne l'empêchent pas de se demander s'il y a un monde. Autre volume, où il donne les preuves objectives et subjectives de l'existence du monde. Les enfants du Cantal et du Limousin crient merveille, et font si bien que leur maître est chargé par l'État d'enseigner publiquement la sagesse. Cependant il n'a pas fini son œuvre. L'homme existe, le monde existe; voilà qui est admis. Maintenant, existe-t-il un Dieu ? Ceci exige bien des volumes. Raisons contre , raisons pour. Les raisons contre sont plus fortes ; néanmoins le philosophe conclut à l'existence de Dieu. Pourquoi ? Parce qu'il est plus profitable de reconnaître publiquement un Dieu, tout en se prouvant à part soi qu'il n'y en a pas. Offenser Dieu , ce n'est
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rien ; le nier, c'est quelquefois offenser les hommes , et se fermer les belles places. Il y a partout des chaires pour le déiste, il n'y en a point pour l'athée. Or, avant même de se prouver qu'il est, le philosophe tient à être en place.
Du reste, le Dieu qu'il veut bien confesser, n'est pas le Dieu mort de la scolastique , en d'autres termes, le Dieu des chrétiens. C'est un Dieu tout nouveau, fait en mosaïque , de lambeaux arrachés à tous les systèmes que l'Église avait vaincus, et dont l'humanité avait senti le vide et la misère. Ce Dieu tout frais n'a pas encore eu le temps de composer sa loi ; et en attendant qu'une morale quelconque sorte de ses dogmes, restés dans le néant d'où lui-même se tire à peine, il laisse à ses enfants une honnête liberté, sous la surveillance des gendarmes et du canon.
Au fond , je suis à peu près sûr que le philosophe ne croit pas à son Dieu ; je doute même qu'il tienne fort à ce qu'on l'adopte : mais la vieille loi de l'Église lui pèse, et, peu satisfait de l'enfreindre, il veut l'anéantir. Le monde n'aura point de Dieu, parce qu'il me plaît d'être pécheur; je ne souffrirai point qu'on m'oppose des vertus qui me gênent. Il n'est point possible que l'homme ait reçu des lois que ma nature repousse, et qui contrarient mes désirs. Je nie des mystères que ma raison ne pénètre pas. Voilà le point de départ du philosophe, et le résumé de la philosophie.
Mais, dit- on, abroger des lois gênantes, ou les interpréter de telle sorte qu'elles cessent de contredire les lois plus claires de l'instinct, ce n'est pas folie, c'est raison. Les scélérats sont donc les meilleurs et les plus courageux philosophes, car leur existence entière n'est que le raisonnement philosophique mis en action. Otez le législateur,
VOUS ôtez la loi : Tu ne mentiras point, tu ne déroberas point, tu ne forniqueras point, tu ne tueras point: pures conventions, purs règlements de police, qui ne sauraient prévaloir contre la légitimité du besoin, de la force et de la passion. S'il n'y a point de Dieu, ou si Dieu ne s'occupe point de l'homme, s'il ne tient pas compte de nos œuvres, de nos pensées même, les seuls dieux de la terre sont les gens d'esprit et de courage ; ils peuvent s'y satisfaire et s'y donner du bon temps. La sottise et la faiblesse se sont coalisées contre eux ; elles ont inventé, pour se défendre, une prétendue justice, chargée d'appliquer de prétendues lois. Soit! c'est un droit que l'homme fort ne conteste pas, mais qui n'abroge nullement le sien. Il ne fait point de mal; il est en guerre, comme le loup contre les troupeaux. Que les troupeaux paissent sous la garde de leurs chiens, le loup rôde et guette un mouton. 11 songe aux moyens de se l'approprier; tous ne sont pas efficaces, mais tous sont légitimes. S'il est de nature hardie et sauvage, il restera loup ; s'il est lâche et pacifique, il se fera berger, et tuera le mouton d'un couteau légal ou à peu près. L'essentiel est que mouton y passe. Moïse, ou M. Portalis et M. Treilhard, avec leurs commandements et leurs codes, lui semblent plaisants, de vouloir l'empêcher de vivre à son goût, et le contraindre à brouter comme de vils moutons, lui, loup, qui n'aime point l'herbe !
Mais peu de philosophes philosophants sont loups, peu sont bergers , peu même béliers. Ce sont d'imbéciles et orgueilleux moutons, démoralisés par trop de lecture. Ils flattent loup, bergers, béliers, pour se créer une influence et parvenir à porter la sonnette. Leur adresse est de mettre tout le monde à l'aise, en caressant le faible de
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chacun. Ils disent aux loups : Les bergers sont des hypocrites ; vous autres, vous êtes les gens forts, les vrais enfants de la nature, les aînés du Ciel. Ils disent aux bergers : Vous avez reçu rintelligence en partage, vous exercez la royauté du génie, il n'y en a point d'autres : où est le mal que vous mangiez et tondiez le mouton? Ils disent aux béliers : A vous la belle part d'herbe, elle vous est due; vous êtes l'honneur du troupeau, et, croyezmoi , vous deviendrez bergers un jour . lis disent aux moutoDS : Vous êtes des dieux ; laissez-moi vous conduire, et vous verrez où je vous mène.
La conséquence de tout cela n'est pas que le troupeau soit moins mordu, moins tondu, moins mangé; mais qu'importe ! nos philosophes sont des personnages, et chacun d'eux se dit : Je mène le monde.
lï.
Dans ma jeunesse j'ai connu un lettré de bon sens. Il avait de l'esprit, il venait d'obtenir un succès. Profitez du vent, lui disait-on, faites- vous une carrière. — Que je me fasse une carrière! Mais une carrière, c'est un trou. J'estime le bohémien plus heureux que le mineur.
On insistait ; on lui montrait des broderies et la fortune. — Sérieusement, poursuivit-il, je serais trop fou de devenir grave. Savoir tout écouter et ne rien promettre, voilà le génie des politiques ; le mien est au rebours. Jamais on n'eut moins de finesse , plus d'empressement à s'engager, plus de paresse à tout travail utile, plus de disposition , lorsqu'il s'agit d'affaires , soit à ne rien entendre , soit à tout oublier. J'ai un rôle , c'est d'écrire ; plaise à Dieu que je le continue honnêtement comme j'ai
commencé, sans offenser la vérité ni la grammaire ! Plaise à Dieu que j'élève ma plume à la dignité d'un outil 1 Plaise à Dieu que je meure, sans avoir ajouté un nom de plus à la longue liste des hommes d'idée qui ont la sottise de se croire des hommes d'action !
Une place ! Mais je ne me sens pas capable d'occuper la première, et je ne conçois même pas que l'on désire la seconde.
Byron avait un ami nommé Piercy Shelley, homme d'esprit et poète agréable, qui fut le compagnon de ses premières promenades. Lorsqu'ils visitèrent le Saint-Bernard, ce gentil garçon, pour reconnaître le bon accueil des moines , leur fit une plaisanterie digne à la fois d'un, philosophe et d'un Anglais. Il écrivit ainsi son nom sur le registre des voyageurs : P. Shelley àOsoç. En effet, il faisait profession d'athéisme. Byron fut moins brutal. Il aiguisa des stances contre les religieux du Saint-Bernard, mais il ne les insulta pas sous le toit même de l'hospitalité.
Shelley, ayant traîné ses jours dans la tristesse et dans le libertinage, se noya, jeune encore, entre Pise et Livourne. Byron fit chercher le cadavre de son ami, et le brûla dramatiquement sur le bord de la mer, pour témoigner sa douleur, et, je pense, aussi pour faire parler un peu les gazettes. Ensuite il consacra au cher défunt quelques vers empreints des sentiments pieux que celui-ci avait professés. La jeune Europe ne manqua pas de pousser un long cri d'enthousiasme. Pour moi , je ne connais ces vers que par la prose de M. Pichot; je ne sais pas si
la forme anglaise en est belle ; mais j'avoue qu'en cet endroit, et en tous les autres, le génie byronien me semble, au fond, un peu bête. Permettez!...
Je m'expliquerais l'athée poète, l'athée insolent envers Dieu, s'il ne mourait pas, ou s'il ne mourait que quand il le veut bien : mais se donner des airs de braver le suprême pouvoir qui vous retranche la vie quand il lui plaît, par tant de moyens dédaigneux, et qui ne prend pas même la peine de vous envoyer la foudre, — j'en suis émerveillé.
Ce sont des âmes blessées , dit-on , et qui se révoltent contre une destinée implacable. Voilà précisément la sottise. Ces âmes n'éprouvent le malaise qui les tourmente qu'à la suite de certains faits de conscience analogues à ceux qui peuplent les bagnes, où l'on est mal aussi. De quelle façon les galériens peuvent-ils être encore magnanimes? C'est lorsque, se soumettant à la justice du châtiment, ils s'exercent à prendre leur peine en patience, et à se corriger. Lorsqu'ils font les fiers, ils n'y gagnent que des coups de trique : bel avantage et bien glorieux ! Très-justement rejeté de sa famille et de sa patrie, c'està-dire, mis au bagne pour avoir été mari infidèle et citoyen scandaleux, Byron, s'il eût été honmie de sens, et vraiment grand par l'esprit et par le cœur, aurait fait tout simplement pénitence, afin de reconquérir le droit d'élever sa fille et de servir son pays. Il aima mieux se révolter, et, sauf les égards qu'on doit à sa pairie et à son talent, il devint un véritable diôle. Ceux qui se conduisent comme lui, lorsqu'ils ne sont pas grands seigneurs et grands poètes, échappent rarement à la justice, et n'échappent jamais au mépris.
Dans Don Juan, je crois, Platon est appelé un entremetteur; ce paquet ne revient à personne autant qu'à Byron
lui-même. Certes, on met tous les jours en prison des proxénètes qui l'ont beaucoup moins mérité que l'auteur de Don Juan. Quel est le crime de ces misérables? Le code le définit : excitation à la débauche, détournement de mineures, etc. Je voudrais savoir qui a plus largement pratiqué cette industrie, depuis Voltaire, que sa seigneurie George-Noël Gordon, lord Byron, pair d'Angleterre, et qui en a retiré plus d'argent? Il a reçu du libraire Murray d'immenses sommes pour ses poëmes qui ont gâté l'Europe.
Ses comptes avec Dieu ne se réglaient pas de la même façon qu'avec le libraire Murray . C'était Byron qui payait, et le payement fut quelquefois assez dur, quoique Dieu n'ait pris longtemps que des à-compte. Contemple la vie de ce poëte si florissant, si triomphant, si adulé : tu vois la Providence lui allonger, de moments à autres, des coups de fouet humiliants et terribles. Ce pauvre diable fait pitié, quand on pense qu'il se levait tous les matins avec le désespoir d'être pied-bot. Ce n'eût été rien pour un autre ; mais lui, cela le conduisit à inventer des pantalons particuliers. Les pantalons cachaient parfaitement son infirmité ; seulement, on se demandait pourquoi il portait des pantalons si larges, et ou savait que c'était pour déguiser ce pied difforme. Voilà une épine qu'il eut dans le cœur toute sa vie. Ce ne fut pas la seule. Ce dédaigneux n'a jamais été l'objet d'une critique qui ne l'ait fait rugir; il n'a jamais subi le moindre accident, le moindre revers, sans se laisser emporter à des blasphèmes qui montrent la profondeur et l'amertume de ses colères. Il était en lutte contre Dieu, il s'était donné cet ennemi 1
On se venge par de jolies strophes, c'est très-bien. Dieu est injurié, aussi la sainte Vierge, aussi les saints et toute
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l'Église. On devient illustre, mais on reste pied-bot. On a un grand parti de gredins, de niais et de filles publiques ; mais les honnêtes gens s'éloignent, et on finit par ne plus faire sa société que d'espèces stigmatisées et perdues. Ce n'est rien : on a la fièvre, on glisse aux tisanes , on vieillit, on baisse, tout comme si l'on croyait en Dieu, et même beaucoup plus vite. Il faut être chaste sans chasteté, ce qui est la pire chose du monde; il faut être sobre, modeste; il faut mourir. Quel régal alors d'avoir tant ri!
Je veux espérer que Dieu, si persévéramment outragé par ces fous, fait miséricorde encore, et qu'au dernier moment il prévient ses ennemis vaincus de quelque grâce qui l'oblige à se relâcher envers eux de sa rigoureuse justice. Mais si le grand homme qui n'est plus tombe immédiatement sous le gouvernement du diable, comme il y a bien quelque raison de le craindre, quoi qu'en dise M. Considérant, imaginez la figure qu'il peut faire avec tout son génie !
Le voilà premièrement mêlé à la plus horrible canaille qui ait souillé le globe , sans aucun grade , sans aucune auréole. Sur la terre , il était du moins l'un des rois du mal : il n'est plus ici qu'un insecte innonuné, dans la tourbe de cette hideuse vermine qui se ronge elle-même impérissablemeut.
Cependant il a été grand poète et grand seigneur, grand exemple et grand docteur de scandale. La multitude des damnés l'ignore. Lui s'en souvient, et Satan le sait, car tout cela se paye, tout cela se paye très-cher. Satan donc se promène parmi ces foules honteuses, qui n'obtiennent pas même un regret de la miséricorde infinie des cieux. Seul dans l'enfer, il a gardé quelque fierté; non
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la fierté que lui ont attribuée les poètes, mais l'ignoble fierté du rebelle à jamais dégradé. Il est tel que l'a peint l'art orthodoxe du moyen âge : c'est un monstre hideux et cynique, bouc, singe, serpent et pourceau.
Il se promène, il regarde. Son regard, que chacun voudrait fuir, tombe sur ceux qui ont régné par la main ou par la pensée. Il les appelle, ceux-ci viennent en tremblant; et il les frappe, il les flagelle du sceptre qu'ils ont porté. II loue les poètes impudiques des conquêtes qu'ils ont faites pour lui, il chante leurs plus beaux vers... ; et les morsures du feu éternel ne sont rien, comparées à la honte et au désespoir qui les fait hurler.
Ponce a trente ans, il en a quarante ; il passe sa vie à écrire. Ce n'est pas pour porter une idée, pour prouver une chose, pour instruire ou pour consoler ses semblables. Il écrit qu'Arlequin est aimé de Colombine , que Pierrot est jaloux, que Cassandre est contraire aux vœux des amants. Trouver des obstacles nouveaux élevés entre Arlequin et Colombine par Pierrot et par Cassandre, des ruses nouvelles imaginées par Arlequin et par Colombine pour se joindre en dépit de Cassandre et de Pierrot, c'est à quoi cet homme passe sa vie.
A vingt ans, Cléon fait son premier livre : il chante le jeu et l'amour ; passe ! Il a une pétulance et une grâce de jeunesse qui fout espérer un écrivain. Cette fleur folle annonce des fruits. On attend. A vingt-cinq ans, il chante le jeu et l'amour. Pourtant il ne se répète point ; il est
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vert et sémillaDt encore. Attendons. A trente ans, ii chante le jeu et l'amour. Hum ! La tleur se fane, et le fruit ne mûrit pas. A trente-cinq ans , l'amour ; et déjà les dents n'y sont plus. A quarante ans, l'amour; l'amour dans les flanelles, dans les asthmes, dans le cercueil ; l'amour auquel il ne croit plus, l'amour qu'il n'éprouva jamais !
Car c'est leur défaut , à ces chantres d'amour : il ne sont pas amoureux. Dans les commencements, peut-être, ils avaient un ceiiain frémissement de désir timide, qui trompait nos cœurs, trop faciles à se laisser charmer. Cette émotion perdue , ils n'ont plus qu'une effronterie charnelle , un souvenir de débauche fatiguée, non assouvie, qui n'atteint plus au cœur.
Ils n'ont point aimé ; la passion n'a pu prendre racine dans ces âmes sèches. Ce n'est pas que je croie beaucoup à ces grandes amours des romans. Si je n'avais vu deux ou trois coiffeurs ou gardes municipaux qui ont assassiné des modistes infidèles, trois ou quatre fleuristes qui se sont asphv-xiées pour des tailleurs parjures, je dirais que ces grandes anioure sont de purs jeux d'imagination.
Mais enfin tout homme à peu près a senti , ne fût-ce qu'un jour, un instant, cette étrange ivresse. Il y a eu un visage dont l'éclat illuminait ses insomnies ; il y a eu des yeux dont il a cherché le regard , comme la plante cherche l'air et le soleil ; une voix entre toutes a fait tressaillir les cordes intimes de son âme ; et il a cru que ce visage, ce regai*d , cette voix, étaient nécessaires à son bonheur, à sa vie même. Qui n'a passé le soir sous une fenêtre endormie , avec l'espérance obstinée d'y voir seulement glisser une ombre? Qui n'a ramassé une fleur tombée ou jetée, pour la garder toujours? On a été jaloux, on a
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versé des larmes dont on se souvient encore, et dont on savoure encore l'amertume chère, longtemps après avoir oublié le motif et l'objet de tant de douleurs. Un lieu a été sacré sur la terre; et l'on s'y est rendu seul, afin de revoir l'herbe foulée aux pas de cette fée de la jeunesse, qui semblait laisser partout d'elle-même, comme dans le cœur où elle régnait, des vestiges adorés. Quelque but que l'on ait voulu poursuivre à l'heure radieuse de ces premiers élans où l'on croit tout atteindre , on s'est dit : Une seule âme, un seul esprit, un seul regard, me suivront dans la carrière; un cœur, un seul cœur, fera des vœux pour moi, se réjouira si je triomphe, souffrira si je succombe ! ... Et de tous les rêves de gloire, c'a été le plus doux. Oui, tout homme, à peu près, a traversé cette fournaise , tout homme a été plus ou moins longtemps sous l'empire d'une femme qui souvent ne l'a pas su. Il a voulu vivre, souffrir, travailler, mourir pour elle. Il a respecté, haï, pardonné; il a aimé enfin, et de cet amour il a conservé un souvenir aussi durable que sa vie... Mais ces artisans d'amour semblent justement n'avoir point subi la loi commune. Ils sont lascifs ou froids ; chez quelquesuns je sens l'impur brasier du vice; chez aucun je ne vois la flamme et le rayonnement de l'amour. Ils ont cherché le plaisir, ils n'ont point aimé.
Qui a l'esprit féroce, l'âme inabordable à toute pitié, la colère invincible à toute surprise du cœur? Le rustre , le soldat, le bourreau, le fanatique? Non; mais ce docteur qui ne sonne point la cloche, qui ne court point la rue, qui ne touche ni à la torche ni au poignard, qui reste au coin du feu, portes closes, bien muni contre les cou-
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rants d'air. C'est lui qui est féroce ; ces brutes ne sont qu'ivres, ivres du fiel qu'il leur a versé, et qui pourtant a perdu de sa force en passant de son âme à leur instinct. Elles pourront s'émouvoir devant un acte de grande vertu, elles pardonneront au courage d'un homme, elles s'amolliront aux larmes d'un enfant et aux cris d'une mère; elles jetteraient leurs armes , si elles connaissaient la vérité. Notre docteur connaît la vérité, et la vérité l'irrite. Humiliera-l-il aux pieds de cette reine un esprit révolté qui s'est flatté de l'anéantir? Volontairement aveugle à toute lumière, le voilà naturellement impitoyable à tout gémissement et à toute blessure. Il voit couler le sang, il s'évanouit : c'est qu'il a peur; mais il s'y fera, et n'en sera que plus furieux et plus inexorable. Il taillera sa plume avec méthode, raturera son papier, recommencera sa page, passera la nuit, rien que pour déguiser un fait qui rehausserait les victimes, et le changer, par quelque vil artifice, en un mensonge qui les déshonore. Qu'est-ce qu'un sauvage, qui, après avoir bien torturé son ennemi, le mange, en comparaison de ce forcené qui , son ennemi mort, ne l'oublie pas et ne lui pardonne pas, mais adroitement, en belles phrases , lui dresse un autre gibet , plus ignominieux, plus durable, où il crucifie sa mémoire? Tandis que les lâches témoins du supplice de Servet se retiraient émus de ses clameurs, et que les bourreaux dormaient d'un sommeil épouvanté, Calvin écrivait, sans trouble et sans remords : « Il n'a su que crier miséricorde et meugler comme les vaches de son pays. » A^oilà le lettré devenu sectaire. »
Cet infâme caractère est de tous les temps, et parait dans les nations civilisées au moindre accident qui le réveille. Si la populace aujourd'hui se ruait sur les jésuites et en
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tuait quelques-uns, je sais bien où sont les lettrés qui applaudiraient secrètement à l'aventure, et qui s'en feraient honneur avec grande raison. Au bout de deux ou trois semaines, ayant pris les précautions qu'exige aujourd'hui la pudeur publique, ils insinueraient d'abord , ils proclameraient bientôt, que ces jésuites sont morts sinon par justice, du moins justement, de la main d'un homme dont ils avaient ravi l'héritage, d'un autre dont ils avaient séduit la femme, d'un troisième dont ils avaient corrompu l'enfant.
Le monde n'a pas oublié l'histoire des basiliennes de Minsk. Les écrivains de police au service du Czar ont allégué honteusement, dans un coin de l'Allemagne, que ces religieuses n'avaient jamais existé ; les écrivains hostiles à la religion se sont fait prier pour parler des martyres, puis ont fini par s'exécuter d'assez bonne grâce; les écrivains favorables à l'alliance russe ont dit que ces récits étaient probablement exagérés, et qu'en tout cas le prince était trompé par ses ministres : quant aux écrivains protestants , quant aux sectaires , prenant la parole les derniers et lorsque les faits n'étaient plus contestés par personne, ils ont fait d'abord à leur manière le signe de la croix, puis dévotement, au nom de l'Agneau, ils ont crié que toutes ces relations n'étaient qu'un amas de grossiers mensonges « écrits par un laquais sous la dictée d'une aventurière , » et ils ont conjuré l'empereur, par le devoir de sa dignité souveraine, de ne point honorer d'un démenti ces faussaires impudents.
Quelle raison apportent-ils de leur doute? Aucune, sinon que tout cela paraît difficile à croire. 11 faut bien croire cependant, puisque aucune preuve contraire n'est alléguée, puisque le Czar se coupe, ment aux. journaux,
ment au Pape, et enfin renonce à se défendre. Oui ; mais cette aventure est désagréable, par l'honneur qu'elle fait aux religieuses, à la religion, au Pape, et à toute l'Église catholique. ÎNions, car le protestantisme ne produit point de tels exemples ; nions, car nous nous donnons beaucoup de mal, nous autres protestants lettrés, pour prouver que le catholicisme est sans vie, et nous n'admettons pas qu'il puisse avoir des martyrs. Nous avons écrit mille articles pour bien faire comprendre que les couvents sont pleins déjeunes victimes qui se voudi'aient marier : laisseronsnous croire que ces victimes préfèrent la mort à la rupture de leurs vœux ?
Ils nient donc; ils le font d'une manière basse et honteuse : ils calomnient, ils insultent les victimes, les témoins, le bon sens. Des protestants eux-mêmes leur disent : « C'est trop, taisez 'VOUS ; cette histoire est véritable. Nous ne gagnons rien à la contester, et la honte est doublée d'une sottise. » Ils n'é^toutent pas, ils sont sourds, ils diffament les martyres.
Freneuse et le pays de Boynes en Gâtinais produisent des navets excellents. Ils sont petits, jaunes, secs, durs, de peu de mine, mais d'une chair saine et d'un goût exquis. A Paris , il s'en fait d'autres. A force d'engrais hideux, un jardinage homicide souffle et gonfle ces navels blanchâtres et fades, qui gâtent les potages et déshonorent le vrai navet. C'est par eux que ce légume estimable est devenu le symbole d'une particulière espèce de sottise. « Avoir rêvé, dit un poète, les trésors hespérides, et presser tendrement un navet sicrson cœur! » C'est le navet de Paris, le seul qui soit connu.