‹ Les libres penseurs (volume 2)Chapitre 7 sur 19 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

Paris produit beaucoup d'écrivains que je compare à ses navets.

II en pousse partout et dans toutes les écoles, mais singulièrement dans les écoles de philosophie. C'est là que l'engrais abonde ; on l'y jette à pellerées, on l'y porte à tombereaux.

Voyez ce jeune gars : il était hier sur les bancs, il monte en chaire aujourd'hui. Il a une certaine fraîcheur, un costume austère, la barbe bien taillée, une barbe follette, mais alignée correctement , qui prend un air docte et qui s'ajuste à son habit noir. Sa parole est coulante , il écrit proprement. Il a fait cinq articles dans la Revue des Deux Mondes, il a réuni ces articles en un volume. Trois cents exemplaires : cinquante offerts en cadeau, où personne n'a mis le nez ; vingt qui errent sur les quais ; le reste à moisir chez Joubert. Mais qu'importe? Il est auteur de ce volume, il y parle de tout ; voilà un titre à l'Académie des sciences morales et politiques. C'est là que la question entre Leibnitz et Bossuet est tranchée définitivement ; c'est là que les arrière-pensées de Descartes sont révélées, et que la secrète incrédulité du bonhomme Malebranche est démontrée clair comme le jour. Là encore est prononcé le dernier mot sur Voltaire, et l'on y voit comment l'auteur de Candide était plus spiritualiste et plus orthodoxe que les dévots ne l'ont voulu croire. Dans un certain morceau de maître , en vingt pages , qui se trouve vers le milieu, la part est faite, d'une manière très-équitable, entre l'Église et la philosophie. L'Église aurait tort de se plaindre : le jeune homme ne la hait point, il est plutôt bienveillant. Sans doute « les prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense ; « mais , dans leurs doctrines et dans leur caractère général, il y a du bon, que le jeune homme re-

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connaît et avoue. Ce n'est point générosité de débutant, c'est jugement et sentence d'esprit mûr. Il n'est point généreux, il est sage; il n'est pas ébloui, il sait. L'Église repose sur de certains besoins de l'âme humaine ; elle a droit à ceci, elle peut aller jusque-là; pas plus loin! Plus loin, c'est le domaine supérieur de la raison et de la philosophie. Si l'Église était si téméraire que de franchir cette limite, elle trouverait là le jeune homme, respectueux mais inflexible ; il lui crierait : Halte ! Ne craignez donc point qu'elle passe outre.

C'est pourquoi il ne saurait approuver ses amis qui s'alarment, et qui, « dans la chaleur d'une colère plus légitime que philosophique, » écrivent que tous les prêtres sont des scélérats, toutes les femmes pieuses des adultères, tout l'édifice catholique un amas d'impostures. Non ! voilà de l'exagération; il se défendra, lui, de ces hyperboles; il est juste, il est calme, il a étudié, il a médité; il voit que le bas peuple a besoin d'une religion , et le système catholique lui paraît satisfaire mieux qu'un autre à. ce besoin de la canaille.

Tout cela est dit en forme académique, sans fautes de. français, sans hiatus, sans emphase, clairement même ; avec beaucoup de renvois, où l'on allègue Kant, Hegel, Schelling, saint Bonaventure, Thomas Reid, Brockius, Pintus, Chopinetti, et le troisième concile de Sardique.

H est professeur titulaire, chevalier de la Légion d'honneur, familier du Journal des Débats. On va le marier dans les centres, on achètera ses livres pour les bibliothèques publiques, il sera député, conseiller royal, ministre. On l'appelle l'espoir de la philosophie , on l'en appellera l'honneur : moi je l'appelle un navet.

Mais honneur à l'excellent et savoureux navet de Freneuse!

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Il s'agit d'Abélard qu'on a remis en gloire, je veux dire en lumière; car tant de gros volumes rédigés à droite et à gauche n'ont guère embelli ce triste sire. Grâce aux imagiers et aux poètes, il charmait grandement les vertus de la moyenne classe ; et c'est pourquoi le nom d'Héioïse est porté par tant de filles qui n'ont jamais connu leur père. L'histoire ne vaut pas le roman; les savantasses nous gâtent le pédant et sa pédante. Cette lamentable Héloïse devient une commère assez mafflue, haute en couleur, qui latinise, et qui veut que son professeur lui communique d'autres connaissances, à quoi ses parents ne l'avaient point invité.

Il n'est pas bien lionnête, et pour beaucoup de causes. Qu'une fille étudie et sache tant de choses.

Je n'aimerais nullement, pour mon compte, une sœur, ni une nièce, ni une cousine, si ardente à s'instruire ; et quand je me tâte, il me semble qu'à la place de l'oncle qui mit fin à cette belle éducation, j'aurais pu me permettre aussi quelque vivacité ; d'autant qu'Héloïse s'obstinait vilainement à ne point vouloir épouser son suborneur, et à rester sa maîtresse , le tout, je le crois bien, pour lui obéir. Ce sont de ces cas où la main démange ; et le rasoir, qui joue un si grand rôle dans l'histoire du théologien galant, ne paraît plus tant barbare. Je ne dis pas qu'un nerf de bœuf n'aurait pu suffire.

Comment, pendarde, tu deviens la fable du quartier, et quand ce poltron qui nous couvre de honte se résigne à t' épouser, tu refuses ! Je me moquerai de ton grimoire et de ta passion déshonnête ; je me moquerai des légions de

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cuistres et d'âmes sensil)les qui viendront plaider pour toi ; je ne souffrirai pas que tu traînes dans la débauche le vieux sang de mon frère. Je prendrai un bâton, et je te rouerai.

Pour Abélard, c'est im pauvre amoureux ; et lorsqu'il ne lui reste plus que la parole, c'est un pauvre docteur, perpétuellement en balance entre le oui et le non^ occupé de pousser dans le monde ses erreurs, de les renier, et ensuite de renier ses reniements. Il expose le salut de son âme pour obtenir l'applaudissement des écoles. Lorsqu'on l'applaudit, il s'épouvante du prix que ces joies lui coûtent, il en fait pénitence aujourd'hui ; puis la vanité l'emporte, et il recommencera demain. Impuissant en toutes choses, stérile aux étreintes de l'idée comme à celles d'Héloïse, il n'a jamais que des paroles à donner, aussi menteuses et infécondes que son amour. Il fait des hérétiques et ne veut point létre. Je hais cet eunuque empressé de trahir son maître, et dont la joie est de faire accomplir par d'autres l'adultère qu'il a rêvé pour lui-même.

Navet nous dit aussi son mot sur Abélard. Savez- vous ce qu'il lui reproche? De n'être pas suffisamment amoureux. Navet veut que l'on brûle. Il se montre à nous tout trempé de larmes que lui fait verser Héloïse. Il nous déclare net qu'il réserve toutes ses sympathies « à celle qui s'est oubliée dans r amour ; » qui, maîtresse, a préféré la gloire de son amant à son propre honneur; qui, femme, lui a sacrifié sa liberté et tous ses instincts (quel joli mot !) d'amour et de jeunesse ! Voilà le cœur de Navet, que l'on ne savait pas si chaud. Il s'explique : « Dans la maison du chanoine « Fulbert, aux premiers jours de cette passion si pleine de « charme et de misère, c'est elle (Héloïse) qui a le plus « aimé. Après l'affreux et irréparable malheur, c'est elle,

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« en demandant des consolations, c'est elle qui relève et « console. » Ceci est délicat, j'espère, et joliment touché. On n'est pas tellement philosophe qu'on ne sacrifie aux Grâces. « Abélard , continue notre homme , Y ensevelit , à « vingt ans, dans le cloître; elle se condamne, victime « obéissante, à cette vie, pour elle pire que la mort. « Je vois que Navet a compris la jeune personne. En effet, l'arrêt d' Abélard lui dut sembler un peu sec. A vingt ans, elle avait encore de quoi tant philosopher, et un si grand nombre d'heureux à faire ! Les disciples ne manquaient pas pour suppléer le maître, relégué au domaine des songes ! L'enfermer dans un cloître , c'est-à-dire l'ensevelir (car ensevelir est inséparable de cloître) ; lui donner une règle, à elle qui s'en passait si bien ; se réfugier dans les austérités monacales contre ses ardeurs (Navet!), et n'avoir qu'à peine une plainte pour tant d'amour et de malheur!... Ah! maître, maître Abélard, cela n'est pas bien ! vous offensez l'amour et la nature. S'il eût vécu de votre temps, Navet, comme un beau petit comte Ory, ayant rasé sa barbe jeunette et pris l'habit des nonnains, se serait introduit au moustier de la gémissante Héloïse, et n'aurait pas laissé se perdre sans fruit tant d'amour ! '•-

Ce Navet, ce tison, ce Chérubin tout effaré, tout bouillant, tout en l'air, qui se larmoie sur « l'affreux et irréparable malheur» du couple latinisant, il professe la philosophie, et n'est pas de ceux qui ne voient que de légères imperfections dans le dogme et dans la morale catholique. Aussi prétend-il bien ne pas laisser l'humanité sans flambeau , et s'il souffle sur cette petite lumière qui brûle depuis dix-huit siècles et qu'on appelle l'Église, c'est qu'il tient prêt un soleil, à mettre en sa place. Tous les huit jours il parle une fois quelque part, afin de préparer les

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j'eux de la jeunesse aux éblouissantes clartés de ce nouveau soleil. Je le vois d'ici, rempli d'Héloïse, et fredonnant, tandis qu'il monte à la chaire de son sacerdoce, l'hymne des étalons du boulevard de Gand ;

Rien que poar toucher sa mantille.

De par tous les saints de Castilie, Je me ferais rompre les os.

Soyez bien tranquille cependant, ô mère trois fois heureuse qui lui avez donné le jour : jamais il ne s'exposera au fer d'un oncle irrité ; jamais il n'épousera fille sans dot!

L'Académie a reçu un auteur de théâtre, nommé M. Empis, dont les ouvrages, d'après M. Viennet, sont : Bothwell^ drame; Sapho, opéra; Lord Novard, drame; VAyiotage, comédie; l'Ingénue à la cour, comédie; le Changement de ministre , comédie ; et quantité d'autres comédies moins illustres. M. Viennet l'a abîmé de compliments. « Vous avez, lui a-t-il dit, compris dignement la vérita- « ble mission de l'auteur dramatique; vous l'avez enten- « due comme nos maîtres. » Les maîtres, je pense, qui ont fait Arbogaste et Michel B rémont !

Il parait que six des comédies de M. Empis nous montrent « les femmes dans presque toutes les situations où « le cœur les entraine , sous l'empire des affections di- « verses qui composent leur existence. » Vous entendez toujours M. Viennet. Il ajoute, s'adressant à M. Empis : « Vos caractères sont vrais, naturels (même !) comme vo- « tre dialogue, comme votre style, dont je louerai sans « réserve la rapidité, la pureté et l'élégance. » Voyez donc

quel homme est M. Empis ! Je ne m'étonnais pas de le voir entrer à l'Académie, mais j'ignorais totalement que M. Viennet le pût louer sans réserve ! En effet, il n'y en a d'aucune sorte. M. Empis est un auteur très-vertueux. « J'ai remarqué avec plus de bonheur encore, poursuit « M. Viennet, votre attention scrupuleuse à donner un « but moral à vos compositions ; et ce n'est pas un léger « mérite aux yeux d'une compagnie qui a pour mission " de donner des prix à la vertu , et des encouragements à « la morale publique. »

Or, dans cette compagnie qui a pour mission d'encourager la morale publique, M. Empis succède à M. de Jouy, qui avait succédé lui-même à M. de Parny.

Voici en quel style naturel, rapide, pur, élégant, ce fameux Empis a célébré son prédécesseur :

« Né au village de Jouy, près Versailles , Victor-Jo- « seph de Jouy, dont le véritable nom de famille est « Etienne , entra fort jeune au collège fondé dans cette « ville par Antoine-Joseph Gorsas, qui, dès le commence- « ment de la révolution, fut un des plus zélés partisans « des idées nouvelles. L'élève se distinguait par la promp- « titude de son intelligence, par l'originalité de son es- « prit. L'élégance et surtout la hardiesse de son langage « étonnaient ses maîtres. C'est que l écolier ne s'en tenait « pas au programme adopté pour l'instruction publique. « Il avait eu l'adresse de se donner furtivement une édu- « cation particulière : à douze ans, messieurs, il savait « Voltaire par cœur. Voltaire qui savait tant de choses ! « C'était, vous le voyez, un humaniste précoce. Ses traits « nobles, sa taille élevée, son regard à la fois doux et fier, « éveillaient d'abord les sympathies. Ardent à tous les « jeux, impatient, colère, mais sans fiel ni rancune, ex-

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« cellente nature, aimé des hommes, adoré des femmes, « point timide, très-discret, il était ce que toute mère vou- « drait que fût son fils. » [On reconnaît l'homme qui a étudié les femmes sous l'empire des affections diverses qui composent leur existence.) « La discipline de l'institution » Gorsas , j'en demande pardon à l'Université, n'était pas « de fort bon modèle. Le proviseur , ami de la liberté , « en laissait beaucoup à ses élèves. Les jours de sortie « étaient fréquents ; on rentrait tard ; souvent même on « ne rentrait pas. Hélas! « l'amour toujours n'attend pas « la raison. » Une passion furieuse s'était allumée dans le « cœur de l'enfant. Il brûlait comme Zamore, il aimait « comme Orosmane. Aux grands maux les grands re- « mèdes. Grâce à la protection intéressée d'un haut et « puissant seigneur, d'un autre Almavi va, l'amoureux de « treize ans reçut, comme Chérubin , une lieutenance; et, « le 28 mai 1782, le grand petit vaurieîi faisait voile a vers l'Amérique méridionale. »

Voilà un procès-verbal touché gaillardement, et l'on ne trouvera guère de notaire plus plaisant que M. Erapis. Remarquez liieureux emploi des proverbes, la grâce des allusions, l'atticisme des parenthèses ! M. Viennet n'a rien dit de trop. Conter M. de Jouy en si bous termes, c'est mériter vraiment sa place dans « une compagnie qui a « pour mission de donner des prix à la vertu , et des en- • couragements à la morale publique. » Ils étaient une trentaine, disent les journaux , le laurier sur les basques et l'épée au côté, à écouter ce beau langage, faisant des signes de tête , et souriant aux endroits fins. // brûlait comme Zamore , il aimait comme Orosmane... Cette gradation leur a plu infiniment ; mais le grand petit vaurien lésa enlevés. M. Viennet a trouvé que lui-même,

auteur pourtant de VÉpitre aux Mules , n'avait presque rien dit de plus délicat, ni en vers ni en prose. Le noble pair, pour employer une jolie périphrase de M. Empis, grillait de parler à son tour, et de prononcer le Dignus. M. Empis a retardé son bonheur. Célébrant M. de Jouy au sein de l'Académie française, par-devant M. Viennet, sous les oreilles du Constitutionnel ^ \\ ne pouvait manquer de lâcher son petit venin contre les Jésuites. Un lettré de ce poli, et un moraliste de cette pureté, doit bien quelque coup de pied aux enfants de Loyola, charançons des lettres et de la morale. Il explique comment M. de Jouy apprit le latin, qu'il ne sut guère plus que le français : «Oui, messieurs, c'est parmi les sauvages qu'il « acheva ses humanités, naturellement, sans le secours de « certains frères, qui pourtant étaient là : on les trouve « partout. Mais 31. de Jouy n'eut jamais un grand amour « pour eux, et, de sa part, c'était presque ingratitude; « car Voltaire, son premier maître , avait été leur élève. » Il est adorable 1 Je me demande quels Jésuites pouvaient se trouver, en 1782, «sur les rives du Gange. » L'ordre était dissous depuis une dizaine d'années ; les Jésuites restés dans l'Inde n'étaient plus que des prêtres proscrits en Europe, qui continuaient dans ces lointaines contrées, par un dévouement sublime , le rude labeur que leur avait imposé une sublime obéissance. Soumis aux autres ordres religieux, ils donnaient l'exemple d'une abnégation surhumaine, encore plus admirables en ce désastre qu'aux jours de leur prospérité. Tandis que M. de Jouy soupirait pour Laméa, « une belle jeune fille de l'île de Ceylan, qui « avait ébloui ses regards, » et qu'il cherchait à l'enlever « au Lascar brûlant de jalousie et de rage , » les Jésuites faisaient le catéchisme à quelques misérables chrétiens,

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servaient les parias, vivaient persécutés, mouraient pauvres. Fi ! les ladres ! Croyez que M. Empis les méprise extrêmement.

Je trouve dans le discours de M. Empis des passages que je n'entends point. Il décrit la première représentation de Tippô-Saëb : « mais ce qui ajoute encore à cette « solennité, Tippô-Saëb parle en face de Napoléon, ce juge « redoutable qui déjà fit mettre à mort l'infortuné Mont- « cassin, qu'Amault voulait en vain dérober au supplice. » . Qui diable sont ces gens-là?

Autre chose que j'aurais voulu que M. Empis ou M. Yiennet m'expliquât. On ne peut imaginer une vie plus remuée et plus aventureuse que celle de M. de Jouy. Officier dans l'Inde ; témoin des magnificences et des guerres de Tippô-Saëb ; soldat de la république, proscrit, voyageur, homme du monde, homme aimable , homme aimé, ou dit même homme d'esprit ; mêlé à toutes sortes d'intrigues, acteur en beaucoup d'événements terribles ; lié avec une quantité de gens distingués, dans un temps ou tout homme eut besoin de toute sa force et de tout son génie pour échapper à la misère ou à l'échafaud; ayant eu trente années de paix et de loisir pour mûiir tant d'études faites à vif sur l'humanité, comment a-t-il pu n'être qu'un si piètre et si fade écrivain? Car enfin c'est, ou plutôt ce fut, un piètre écrivain que M. de Jouy, dont le vrai nom de famille est Etienne. Il a fait opéras, comédies, vaudevilles, parades, chansons, romans, tragédies, pamphlets : rien n'en reste; pas une tirade, pas une page, pas un refrain, pas un vers ! M. Empis, qui vient de les apprendre, et M. Yiennet, qui n'a rien oublié, connaissent seuls les titres de tant d'ouvrages : tout est tombé, tout est mort, tout est anéanti; rien, rien du tout n'a pu

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vivre aussi longtemps que l'auteur ; et ce pauvre homme lui même, lorsqu'il a fermé les yeux, était seul à se souvenir qu'il eût vécu. Quand on a lu dans les journaux qu'il venait de mourir, on a cru qu'il ressuscitait. Le public savait encore son nom; c'était tout ce qui surnageait de sa gloire.

Plus je me rappelle ce que j'ai pu lire de M. de Jouy sur les quais, plus je suis émerveillé de cette platitude infinie après une vie si bizarre. Quoi! ce soleil de l'Inde, ces chasses, ces guerres, ces drames, tant de tableaux divers et fortement colorés, tant de caractères de toutes natures, Tippô-Saëb, la Convention, la Terreur , Robespierre, Bonaparte; tant de péripéties tragiques ou folles, tant de débris, tant de catastrophes, tant de crimes, tant de grandeurs, ont passé sous ses yeux ! et il n'a pas laissé im récit, un paysage, un type I Tout s'est tourné en eau claire et douceâtre, et il s'est retrouvé, à trente-cinq ans, sur les bords de la Seine, comme un natif du Marais qui n'a vu que son quartier, qui n'a rêvé qu'au commerce des cotonnades.

Le métier de M. Empis est de faire des comédies, et non d'expliquer la raison des choses ; autrement, creusant ce mystère, il aurait pu se demander si ce fut un si grand bonheur pour M. de Jouy que d'avoir su Voltaire par cœur à treize ans, et si cette érudition précoce ne Ta pas empêché de rien voir, de rien apprendre, de rien sentir au delà. M. de Jouy n'a jamais « brûlé » autrement que Zamore, n'a jamais aimé autrement qu'Orosmane. Il a visité l'Asie, mais il ne l'a jamais vue que dans V Orphelin de la Chine. Il a détesté les Jésuites comme il a détesté Shakspeare, sans savoir pourquoi, uniquement parce que Voltaire n'aimait ni les Jésuites ni Shakspeare; et l'on aurait aussi vainement essayé de lui faire admirer

un acte de vertu chez les Jésuites , qu'une belle scène dans Shakspeare : c'était un esprit irrévocablement fermé à toute parole , à toute vérité, à toute pensée qui n'était pas dans Voltaire. 11 avait tout pris là , et refusé le reste, comme un dévot de la Mecque prend sa règle dans le Coran, et n'en veut point d'autre. Mais le génie de Voltaire, il ne l'avait pas pris, et le bonhomme a servi particulièrement à montrer ce que c'est qu'une intelligence qui n'a que les antipathies de Voltaire. Il me semble que M. Viennet lui-même, s'il le voulait bien, comparant Voltaire et M. de Jouy, pourrait voir la supériorité des élèves des Jésuites sur les élèves de Voltaire.

En somme, je crois que M. de Jouy était né pour traîner un sabre ou pour diriger les hypothèques : grossière nature de soldat, sèche nature de commis. Ces sortes d'hommes, après avoir passé leur jeunesse dans les satisfactions secondaires de l'amour-propre et des sens, finissent dans les pointilleries du buralisme. Mais il avait lu Voltaire, il le savait par cœur ; prenant pour du génie sa trop heureuse mémoire, il crut que c'était la même chose de réciter ou d'écrire : il voulut écrire. L'instinct de sa faiblesse lui fit chercher le succès dans la route misérable où piétinait l'opinion. Rien ne prouve mieux l'absence complète de toute vocation littéraire. L'écrivain qui n'a pas, une fois au moins, rompu en visière au goût du gros public; qui n'a jamais su, jamais osé parler contre le sentiment de la foule ; qui n'a jamais rêvé, jamais essayé de se frayer une voie à rencontre du torrent des sottises générales, n'est pas un écrivain : il n'a ni la fierté, ni le courage, ni l'indépendance d'esprit, qui donnent le style et la vie aux actes littéraires : ce n'est qu'un bourgeois qui beugle avec les autres. S'il a un peu de poitrine et un peu de bonheur,

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