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Les libres penseurs

J'appelle « libres penseurs, » comme ils se nomment eux-mêmes, les lettrés ou se croyant tels qui, par livres, discours et pratiques ordinaires, travaillent sciemment à détruire en France la religion révélée et sa morale divine. Professeurs, écrivains, législateurs, gens de banque, gens de palais, gens d'industrie et de négoce, ils sont tout, ils font tout, ils régnent. Ils nous ont mis dans la situation où nous sommes, ils l'exploitent et l'empirent.

J'ai voulu les peindre; non pas, je l'avoue, par admiration pour eux. Catholique et enfant du petit peuple, je suis doublement leur adversaire depuis qu'à mon tour ']q pense, c'est-à-dire depuis que, par la grâce de Dieu, mon esprit est franc du joug qu'ils lui ont fait longtemps porter. « Libre penseur » sonne à mes oreilles comme aux leurs « jésuite. » Mais la qualité de catholique m'imposait des devoirs que j'ai respectés. Je me serais trouve coupable de charger un seul por-

trait. J'ai copié la vive nature; et pourtant, si je me suis défendu de rien embellir , je n'ai pas laissé de beaucoup voiler. Telle figure, qui pourra paraître hardie, est dessinée d'après un modèle encore moins vêtu. Chacun sait comment ces messieurs, de leur côté, nous peignent. On verra si le crayon du jésuite est plus fidèle que le pinceau des libres penseurs.

Cet ouvrage, commencé il y a plusieurs années, souvent abandonné, souvent repris, était prêt pour l'impression, lorsque l'aventure de Février survint et l'ajourna. Je le publie sans y rien changer ; je retranche ' seulement quelques chapitres, troués par la fusillade qui a jeté à bas la Charte, le Trône et le Parlement. Que n'a-t-elle déchiré tout le livre! Je n'aurais plus dans l'âme les colères , les tristesses , les terreurs sous l'empire desquelles j'ai écrit; je serais rassuré sur les périls formidables que j'annonce. Mais ces périls sont dans nos mœurs, et la révolution n'a changé tout au plus que nos lois.

J'avais commencé un appendice. J'ai vu que la matière demanderait un autre volume. Pour le moment, j'y renonce. Devant les physionomies de la veille et du lendemain, qui occupent la scène, ma main tremble émue d'indignation, ou s'arrête glacée par le mépris. Dans quelques mois, si j'ai pu dominer ces impressions, si l'on fait encore des livres, j'essayerai. Celui-là, je l'intitulerai : Les Cyniques.

Je m'attends à un reproche. Les libres penseurs , presque tou», sont de ces gens de drap fin et d'éducation officielle qu'on appelle bourgeois; et je n'ai pu m'occuper d'eux sans éclabousser la Bourgeoisie. On

dira que ce n'est pas le moment d'élever des critiques contre la classe bourgeoise, quand ses affaires sont si compromises.

Oui, les affaires de la Bourgeoisie sont compromises! Mais, lorsque j'ai écrit, elles semblaient florissantes; et je voulais avertir qu'au contraire elles étaient en hasard.

Qui les a gâtées? Ce n'est pas moi, ce ne sont pas mes frères. Extrêmement maltraités du Gouvernement, de l'Administration, de la Littérature, de la Philosophie, de la Législation, de toute la prépotence bourgeoise; chicanés, insultés, opprimés, mis en prison, mis à l'amende, nous avons rendu le bien pour le mal. Nos voix se sont élevées sans cesse pour signaler les périls oïl l'on courait ; elles n'ont jamais demandé que la justice et la liberté ; personne ne citera de nous une action, une parole séditieuse.

Tout le monde n'a pas imité notre réserve. Néanmoins, la Bourgeoisie elle-même, elle seule, s'est perdue. Les conspirations qui l'ont renversée, ou se tramaient dans son sein, ou n'ont rien fait qu'avec son concours ; elle a bourré le mousquet dont elle est blessée ; elle a miné le sol où elle s'écroule. En lui faisant entendre ces choses, qu'elle peut ignorer et qu'il est temps qu'elle sache, je crois lui rendre un service essentiel. Si elle ne m'entend pas, ses ennemis m'entendront encore moins. Je parle un langage qui n'a point crédit aux faubourgs ; je n'ai nullement à craindre qu'aucun ouvrier dépense trois francs pour puiser dans mon livre des arguments dont la haine populaire, hélas 1 n'a plus besoin; et ceux qu'elle y trou-

4 AVANT-PROrOS

verait ne sont guère à son usage. J'ajoute que peu de bourgeois ont fait plus de patrouilles que moi depuis le 26 février, et monté plus de gardes. J'étais sous la buffleteriedans les dernières émeutes; j'irai aux barricades autant de fois qu'on m'y enverra. C'est assez, je pense ; et, en tous cas, je ne saurais faire plus. J'irai aux barricades, l'âme navrée, pour sauver l'Etat d'un péril actuel et certain, nullement pour témoigner que je l'estime en bon ordre et en bonne voie. Au prix de ces cruelles victoires, quelque chose encore reste debout, le vaisseau n'a pas sombré, il y a un rayon d'espérance, un miracle est possible. Je lutte donc en pleurant contre ce pauvre peuple, parce que, de tous les malheurs dont il est menacé, son triomphe serait le plus affreux. Que le sacrifice de ma vie puisse retarder d'un jour ce désespérant triomphe, je donnerai ma vie avec joie; mais, en mourant, je dirai à ceux parmi lesquels j'aurai été frappé : « Ne m'enveloppez pas des pUs de votre drapeau I j'ai d'autres pensées que les vôtres. Vos doctrines ont versé le vin de ces colères abominables ; vous n'êtes point innocents de cette guerre impie. »

Ah ! qu'on ne me confonde pas avec ces flatteurs du peuple, avec ces pervers qui prétendent ne voir de lumières et de vertus que là où ils trouvent assez de corruption et d'ignorance pour s'y faire une armée! J'ai combattu toute ma vie l'ambition sans conscience de ces prétendus démocrates ; ils n'offrent à mes yeux que ce qu'il y a de pire dans la cohue des vices bourgeois. Depuis que je les étudie, je n'ai pas souvenir d'avoir jamais saisi en eux un mouvement honorable, je les ai toujours connus violents, bas, pleins de fourbe, n'ayant

d'autre argument à leur service que le Moloch d*acier, le couperet triangulaire, qu'ils appellent liberté, égalité, fraternité.

Mais, si je ne suis pas du parti des émeutiers et des égorgeurs, je n'entends pas davantage entrer dans celui des incrédules polis, des impies lettrés, des exploiteurs dont la sottise et la rapacité nous ont creusé cet abîme. Il y a quelque chose d'aussi intolérable que la scélératesse des flatteurs de populace, c'est l'honnêteté de cette multitude d'avocats qui plaident la parfaite innocence de la Bourgeoisie, et qui disent : « Que lui reprochezvous ? »

Libres penseurs, libres faiseurs ! On n'est l'un que pour devenir l'autre. Je reproche à la Bourgeoisie libre penseuse d'avoir haï Dieu, et, par une conséquence naturelle et prévue, méprisé l'homme. Tel est son crime, si elle le veut connaître. Ce crime, elle l'a fait partager, elle l'a imposé, — oui, imposé, par exemple, par la ruse, par les lois, — à une partie du peuple, et c'est là son péril et sa punition.

Lettrés, hommes d'Etat, docteurs de la Bourgeoisie, depuis que vous régnez, quel a été votre effort? Vous avez trouvé que l'Eglise était de trop dans ce monde. Non-seulement vous avez pillé ses richesses, détruit ses institutions, rejeté ses lois ; mais on vous a vus s^ns cesse prêcher, enseigner, ordonrïer le même mépris et la même révolte à tout le pauvre peuple; et, certes, il ne vous demandait pas l'impiété, car l'impiété le dépouille et le tue. Vous avez fait des livres et des journaux, vous avez entretenu de noirs pédants et d'obscène'; bnladins, afin qu'ils aidassent vos lois à dissoudre pius vue ce

reste d'ascetiaant que le catholicisme exerçait encore ; et vous n'avez pas compris, insensés, que chacun de leurs succès était une pierre arrachée au frêle rempart de votre pouvoir Quand une sourde rumeur -des multitudes, un coup de vent précurseur des orages déjà formés dans ces régions profondes, apportaient Jusque sous vos yeux quelque fragment des dogmes nouveaux qu'on y enseignait tout bas, vous éclatiez de rire, et vous disiez : « Cela est fou ! » Et si quelqu'un criait : « Cela est fou; mais vous avez affaire à des barbares, et Dieu seul peut vous sauver! » alors vous montriez vos polices, vos armées, vos codes pleins de chaînes, vos tribunaux dociles, et vous répondiez : Qu'est-ce que Dieu? »

Au milieu de vous, couverts de vos livrées, se sont dressés plusieurs apôtres de ces évangiles du délire. Vous les avez applaudis : « Il nous dit du nouveau ; sa rage nous amuse; c'est un sophiste, mais il est éloquent ! » Et vous leur faisiez presque la même fortune qu'à un habile danseur.

Tout était bien reçu, venant de ces bouffons, prophètes à quelques degrés plus bas de l'échelle sociale. Ils vous accusaient, ils vous maudissaient, ils vous calomniaient même... Mais, en vous maudissant, ils jetaient l'injure au Christ éternel : c'était assez, vous reconnaissiez les vôtres. Qu'un prêtre vînt vous dire les mêmes choses avec les lumières de la foi et les ménagements de la charité, vous le lapidiez. Combalot, le serviteur de Dieu, le missionnaire du peuple, qui a passé sa vie à porter partout le pardon, la concorde, l'espérance, Combalot, pour avoir dépeint l'enseignement universitaire, fut condamné à l'amende et à la prison.

Qui le condamna? Cette même Bourgeoisie, au nom et pour le compte de laquelle un entrepreneur de journal payait cent mille francs par an l'enseignement communiste d'Eugène Sue !

Est-ce vrai, cela? Les « penseurs, » depuis Voltaire jusqu'à M. Sue ; les hommes d'Etat, depuis M. de Choiseul jusqu'à M. Thiers; les législateurs et les administrateurs, depuis les derniers parlements et les derniers intendants de la royauté absolue jusqu'aux dernières Chambres et aux derniers préfets de la monarchie constitutionnelle, ont-ils été autre chose que des bourgeois ou des séides de la Bourgeoisie? N'ont-ils pas haï l'Eglise, entravé son action, calomnié sa doctrine, et, à pleines mains, versé l'incrédulité dans le sein du peuple ?

Eh bien, ils ont réussi! Le peuple, — non pas tout le peuple, grâce à Dieu, mais une portion notable du peuple, le peuple ouvrier, le peuple des villes, le peuple liseur et politique, — ce peuple-là est devenu incrédule. On aurait voulu, on avait espéré davantage ; mais, enfin, voilà toujours un million et demi d'hommes pourvus de bons bras, qui en sont venus à « penser librement, » c'est-à-dire à ne plus croire en Dieu.

L'Eglise, privée de sa liberté, ne les instruit plus ; privée de ses richesses, elle ne les assiste plus; déshono. rée dans leur conscience par la calomnie philosophique, ridiculisée dans leur esprit par le rire voliairien, elle ne les ramène plus. Ainsi tout lien chrétien est brisé, toute habitude chrétienne disparait. Ce peuple est hors du giron de la mère de charité; il a cessé de boire à ses deux mamelles, où il puisait la foi et l'espérance. C'est ' icn ce que l'on voulait.

Par malheur, parallèlement à ce grand succès du plan bourgeois, se développent des phénomènes imprévus. Le peuple souffre, il devient méchant, il devient sauvage. L'infériorité de sa condition, qu'il acceptait jadis comme une loi de la Providence, moyennant tous les adoucissements que cette même Providence avait préparés et dont l'Eglise était la dispensatrice, il ne s'y résigne plus, depuis qu'elle est la loi brutale d'un hasard qui n'adoucit rien. Le peuple se fait des questions terribles : il se demande si tous les hommes ne naissent pas égaux, et pourquoi il y a des riches et des pauvres? On lui dit qu'il est souverain, il montre ses maîtres; on lui dit que sa condition s'améliore, il répond qu'il a faim ; on lui jette des livres pleins de beaux raisonnements et de beaux chiffres sur la nécessité de l'inégalité des conditions humaines, il ne les lit pas. Il aime mieux écouter les doctrines folles qui s'agitent dans les recoins les plus sombres de son immensité. A la place de l'Evangile de Dieu, qui le consolait, il en accepte d'autres qui le rendent fou. Comme un chien devenu furieux à la chaîne, il menace de briser l'ordre matériel, de le mettre au pillage. Quelles clameurs! plus formidables que le roulement du tonnerre ! quels bras nus, plus irrésistibles que l'ouragan ! Toute la gloire, toute la force de la société politique tombe en une heure. Ces fétus qu'un souffle emporte, c'est le roi, c'est la charte, c'est le parlement, c'est la magistrature, c'est l'armée. Le vainqueur s'arrête, étonné lui-même de sa victoire. Il n'avait point cru combattre ; il s'était seulement impatienté.

L'épouvante monte au cœur des puissants de la

terre ; ils se disent : Que ferons-nous, et qu'allons-nous devenir ? La sueur au visage, on rebâcle un gouvernement. Mille efforts sont tentés pour écarter de la scène ce peuple, cet effrayant acteur qu'on n'attendait pas sitôt. Il reste; — il veut jouer le rôle auquel la Bourgeoisie l'a longuement dressé. Vainement on le refoule : implacable, il assiège un rempart qu'il sent trop faible pour le contenir. Vainement on lui jette par-dessus la barrière les promesses, les décrets, les millions, offrandes de la peur : Ce que je veux de toi, cest le sang de tes veines! Et il est toujours là, hagard, le cœur plein de haine, les mains pleines d'incendies, repassant le souvenir de ses injures.

Ses injures! Des livres très-bien faits, d'éloquents discours, prouvent à merveille que le peuple est plus libre, plus honoré, plus payé, mieux nourri qu'au temps où il ne se plaignait pas. Je l'accorde, mais il se plaint.

Il est injuste, d'abominables flatteurs l'ont séduit, il s'est abandonné à des rêves absurdes et à un orgueil sauvage... Hélas! quel remède y savez-vous?

Mon père est mort à cinquante ans. C'était un simple ouvrier, sans lettres, sans orgueil. Mille infortunes avaient traversé ses jours remplis de durs labeurs ; la seule joie de ses vertus, inébranlables, mais ignorantes, l'avait un peu consolé. Personne, durant cinquante ans, ne s'était occupé de son âme; jamais, sauf à la dernière heure, son cœur labouré d'angoisses ne s'était reposé en Dieu. Il avait toujours eu des maîtres pour lui vendre l'eau, le sel et l'air, pour lever la dîme de ses sueurs, pour lui demander le sang de ses fils; jamais un protecteur, jamais un guide. Au fond, que lui

avait dit la société? Comment s'étaient traduits pour lui ces droits, si pompeusement inscrits dans les chartes? « Sois soumis et sois probe; car, si tu te révoltes, on te tuera , si tu dérobes, on t'emprisonnera. Mais, si tu souffres, nous n'y pouvons rien; et, si tu n'as paj de pain, va à l'hôpital ou meurs, cela ne nous regarde plus. » Voilà ce que la société lui avait dit, et rien autre chose; et, quelque promesse qu'elle inscrive dans les constitutions, elle ne peut dire ni faire davantage. Elle n'a de pain pour le pauvre qu'au dépôt de mendicité ; des consolations et des respects, elle n'en a nulle part. Que sert de s'abuser et de se payer de chimères ! J'entends tous les jours les orateurs de l'Assemblée nationale, et je viens d'écouter avec le plus grand soin toute la discussion du droit à l'assistance et au travail : pas un législateur qui ne regarde le'dernier des citoyens indigents comme son frère, j'en suis tout persuadé. Mais au bout de ces homélies?... Bicétre !

Mon père avait donc travaillé, il avait souffert, et il était mort. Sur le bord de sa fosse, je songeai aux tourments de sa vie, je les évoquai, je les vis tous ; et je comptai aussi les joies qu'aurait pu goûter, malgré sa condition servile, ce cœur vraiment fait pour Dieu. Joies pures, joies profondes! Le crime d'une société que rien ne peut absoudre l'en avait privé! Une lueur de vérité funèbre me fît maudire, non le travail, non la pauvreté, non la peine, mais la grande iniquité sociale, l'impiété, par laquelle est ravie aux petits de ce monde la compensation que Dieu voulut attacher à l'infériorité de leur sort. Et je sentis l'anathème éclater dans la véhémence de ma douleur

Oui, ce fut là ! Je commençai de connaître, de juger cette société, cette civilisation, ces prétendus sages. Reniant Dieu, ils ont renié le pauvre, ils ont fatalement abandonné son âme. Je me dis : a Cet édifice social est inique; il sera détruit. »

J étais chrétien déjà : si je ne l'avais pas été, dès ce jour j'aurais appartenu aux sociétés secrètes. Je me serais dit, comme tant d'autres : Pourquoi des gens bien logés, bien vêtus, bien nourris, tandis que nous sommes couverts de haillons, entassés dans des mansardes, obligés de travailler au soleil et à la pluie pour gagner à peine de quoi ne pas mourir? Et ce problème m'eût donné le vertige ; car, si Dieu n'y répond pas, rien n'y répond assez. Dans mon enfance, quand certain patron de mon père venait lui intimer durement ses ordres, mon cœur .bondissait, j'éprouvais un frénétique désir, d'écraser cet insolent. Je me disais : Qui l'a fait maître, et mon père esclave? Mon père qui est bon, brave et fort, et qui n'a fait de tort à personne; tandis que celui-ci est chétif, méchant, larron, et de mauvaises mœurs! Mon père et cet homme, c'était tout ce que je voyais de la société. Si j'étais resté dans cette ignorance où demeure presque tout le peuple ouvrier, croit-on que les Petits Traités de l'Académie des sciences morales et politiques m'auraient persuadé la nécessité de ce partage où j'avais le mauvais lot? J'aurais tout fait pour me saisir de la grosse part, ou je me serais écrié avec la foule : Brisons cette grosse part, et que, dans la misère, règne au moins l'égalité!

Voilà la plaie du peuple ; elle est à l'âme ; elle est profonde, envenimée. Les constitutions y feront peu de

chose; les coups de fusil n'y feront rien. La société meurt si elle ne vomit le poison dont elle s'abreuve depuis un siècle, le poison que des mains perfides et imbéciles lui présentent jusqu'en ces jours de crise où il semble que tout va finir.

Qu'elle se hâte! Peut-être ne faut- il plus qu'une dernière dosé, qu'une dernière loi contre l'Eglise du Christ.

C'est pour mettre la société en garde que, du sein de mon obscurité, je lui signale quelques-uns de ses empoisonneurs. Ils sont aujourd'hui ce qu'ils étaient il y a sept mois : révolutionnaires sous le bonnet républicain comme sous la livrée monarchique.

Liberté, égalité, fraternité! paroles vaines, funestes même, depuis qu'elles sont devenues politiques ; car la politique en a fait trois mensonges. La liberté, c'est la justice; l'égalité, c'est l'humihté; la fraternité, c'est la charité. Nous serons libres quand nous serons justes; nous accepterons l'égalité quand nous aurons courbé la tête sous le niveau de la croix; nous pratiquerons la fraternité quand nous adorerons notre Père qui est aux cieux, et quand nous aurons obtenu de lui la grâce d'aimer nos frères du même amour qu'il porte à ses enfants. Jusque-là il n'y aura dans nos âmes que de l'égoïsme, de l'envie et de l'orgueil ; et la devise républicaine ne sera qu'une balle dans nos fusils, ou que le fer de la guillotine alix mains des factions.

Je termine en répétant ces paroles que chante aujourd'hui même la foi de l'Eglise universelle : Dominus ostendit Mqysi lignum : quod cum misisset in aquas, in dulcedinem versce sunt. Ce bois que le Seigneur mon-

DE LA PREMIÈRE ÉDITION. l3

tre au chef du peuple, et qui, jeté dans les eaux, les rend douces, d'amères qu'elles étaient, c'est la figure de la Croix. La Croix seule sauvera le monde !

1848. Fête de l'Exaltation de la Sainte Croix,

DEUXIÈME ÉDITIOK

Quelques libres penseurs m'ont traîté durement à l'occasion de ce livre. Je ne me vengerai pas.

Dans leur recueil, intitulé la Liberté de penser, les deux Navet disent que je suis un malhonnête homme. Je m'étais contenté d'écrire qu'ils sont des sots. J'observerai toujours cette modération.

M. Pelletan, auteur de la Lampe éteinte, assure qu'au fond je ne pense aucun mal des libres penseurs. Je n'ai pris, dit-il, le fouet que pour les flatter. Je remercie M. Pelletan. L'auteur de la Lampe éteinte n'est pas clair; son jugement sur mon livre semble un écheveau de fil emmêlé dans le panier aux épluchures ; mais j'y ai trouvé deux ou trois bonnes observations dont j'ai profité. En outre, M. Pelletan accorde que j'ai de l'esprit à mes heures. Il ne me vaincra pas en générosité. Si je le prends jamais dans ces heures-là, je veux le crier sur les toits (i).

(i) An moment où je corrige l'épreuve de ces premiers feuillets, M. Pelletan me fournit l'occasion de tenir parole. Je lis un discours de moraliste faardi et mordant qu'il vient de prononcer en pleine Chambre des ûéputis, contre la pente générale des mœurs dans la société moderne. Il y a de l'esprit,

Le Semeur évangélique m'a trouvé long, mais il m'a lu ; ce qui me console et me désarme.

Toutes les critiques des libres penseurs roulent sur ces divers points : livre violent ; — cinq cents pages; — œuvre peu chrétienne !

Une œuvre chrétienne, qu'est-ce, au gré de ce§ messieurs ? Comment un chrétien doit-il écrire pour leur plaire ? Les deux Navet me nommeraient-ils le livre et l'auteur chrétiens qu'ils estiment? Ils n'acceptent pas même V Imitation. Je crois pourtant qu'ils aimeraient bien un auteur catholique qui ne s'occuperait ni d'histoire, ni de littérature, ni de philosophie, ni de morale, ni des deux Navet; qui admirerait les deux Navet et tous les Navets; qui ne leur dirait jamais : — Navets ! la plupart d'entre vous n'ont pas même un peu d'esprit.

Mes amis aussi m'ont critiqué. Malheureusement, je n'ai pas eu la joie de les trouver d'accord. Les uns me disaient : Effacez ; les autres : Conservez ; et c'était le même passage. Tel mot choquait les uns comme

du courage, de l'indignation généreuse; seulement l'orateur n'a pas compris que ces moeurs sont le produit de la libre pensée. Mais il a dit encore autre chose, qui sort davantage du commun, et où il se montre plus conséquent. Partisan de la liberté de la presse, il n'a pas craint de la réclamer" pour ses adversaires, comme pour ses amis, pour moi qui en suis arbitrairement privé comme pour lui-même. Il est le premier de son parti que je trouve si net sur ce chapitre, et qui ait cru pouvoir dire que je suis persécuté sans insulter un peu mon opinion ou ma personne. Je ne m'associe pas aux vœux de M. Pelletan pour la liberté absolue; ma conscience et ma raison me le défendent. Mais l'une et l'autre me pressent d'honorer publiquement la droiture de cœur dont il a fait preuve en cette «ccasign (ai mars 1856).

trop libre, qui ne rendait à l'oreille des autres que le son juste d'une pensée honnête. J'entendais à droite : C'est bien dur 1 à gauche : C'est bien mérité !

On ne connaît plus le droit du mot mis à sa place, on n'appelle plus chat un chat, on veut des périphrases. J'écris que le génie byronien me semble un peu bête. — Ah ! quelle crudité ! — L'expression manque-t-elle de justesse? — Elle manque de respect... — Eh! quelle sorte de respect dois-je au génie byronien ?

Un ami de province, qui vit à l'abri des feuilletons, des romans, des philosophies, me conjure d'effacer deux ou trois noms propres qu'il connaît. Il demande quel mal ont fait ces auteurs? Quel mal, excellent homme? Des romans où toute pudeur est outragée, des livres et des articles où l'Eglise est diffamée.

J'ai nommé la Liberté de penser, manège de libres penseurs où caracole M. Deschanel, lequel compare sainte Thérèse à Sapho, et met la sainte au-dessous de la Lesbienne. Cette Liberté de penser de M. Deschanel me reproche d'insulter les filles de l'écritoire. Un ami appuie la critique et veut que j'amnistie au moins les dames qui embaument aujourd'hui notre) Parnasse. Ma foi non ! moins encore les vivantes que les défuntes. La libre penseuse est un monstre, même lorsqu'elle se tait. Je vous prie, détestons ces hybrides; et de la quenouille sainte que leur main délaisse, frottons-leur les épaules à la casser. Comment, une femme, une femme! nous contera des histoires d'alcôve, et philosophera làdessus, et nous tirerons notre chapeau!

Pourtant j'ai corrigé, retranché. Si je n'ai pas toujours suivi le sentiment des autres, je n'ai pas toujours

écouté le mien. J'ai sacrifié la peinture d'un salon où, certain soir, j'avais joui des romances sentimentales et des modes taïtiennes de nos matrones. On y voyait une banquière dont la description a soulevé partout des cris d'horreur, contre moi, s'il vous plaît, non contre la banquière. Je fais amende honorable ; je supprime cette banquière et ses compagnes sur engorgées,.. Je voudrais bien savoir pourquoi, lorsque l'on étale et l'on regarde si ingénument ces anatomies dans un salon, on fait ensuite la moue si elles paraissent dans un livre. — Mais, monsieur, songez donc que nos femmes peuvent vous lire! — Eh bien, messieurs, ce serait donc grand malheur, si vos femmes, après m'avoir lu, craignaient enfin de s'enrhumer I

Quant aux écrivains en tous genres, je ne leur fais aucune concession. La vérité est que je les considère comme les agents les plus coupables de la dégradation publique. Loin d'atténuer, j'ai ajouté, et je ne sens que le regret d'exprimer trop faiblement mon indignation. Comparés à certains auteurs, les trois quarts des malheureux que nos lois condamnent me paraissent innocents. Ce que je dis ici, ce sera un jour le sentiment général. Eclairée par de cruelles expériences, la France reconnaîtra le mal que lui font les écrivains : pour se mettre à l'abri des livres, elle prendra des mesures non pas rigoureuses, mais sauvages. Je vous l'annonce, fiers messieurs ; ou réformez- vous, ou préparezvous à voir de mauvais jours. Gare la cage et le chaudron! PAn de rendre quelque figure à la société dissoute par vous, un despote viendra qui vous bridera de fer.

Le sentiment du droit périt; la liberté, souillée de boue et de sang, disparaît ; l'esclavage s'avance, conséquence et fin du règne des libres penseurs. Le jour approche où ils verront eux-mêmes qu'ils ont marché à leur ruine et préparé leur propre châtiment. Ce jourlà, il ne sera plus temps d'écrire. Avant qu'il se lève, je parle , pour laisser à ceux qui viendront après nous un souvenir de ce que la colère du ciel aura détruit. « J'ai vu les mœurs de mon temps, et j'ai publié ces pages. » Je les ai publiées à la décharge de la Providence. Mon livre sera suffisant aux mains de ceux qui n'auraient pas le loisir de chercher ailleurs comment nous avons péri. Per me si va nella città dolente. Les témoins de la résurrection , apprenant de moi à travers quelles souillures nous avons marché vers la mort, ne m'accuseront pas d'avoir flétri par de trop vives peintures et cet âge misérable et les guides qu'il a suivis.

Je dresse un poteau, moins pour y clouer d'obstinés malfaiteurs que pour indiquer les périls de la route. C'est là moivdessein, et la question n'est pas de faire de la littérature. Il faut arracher le masque du mensonge, balafrer le plus avant possible la face insolente de l'impiété.

Meurtriers de la sainte charité , bourreaux de la sainte pudeur, race de Caïn ! quand j'aspire à vous arracher mes frères, qu'importent vos clameurs ?

16 mars i85o.

TROISIÈME Er.vrriON.

On demancîaît depuis plusieurs années tine nouvelle édition de ce livre, publié en 1848, réimprimé en i85o, et que d'assez vives contradictions ont préservé de l'oubli. Avant de le remettre dans la circulation, je voulais d'abord le relire ; mais le temps me manquait. Les loisirs sont venus, et cependant je n'ai quasi rien corrigé. Il m'a semblé que les promptitudes, les négligences, les pages entières à effacer, et que j'effacerai probablement un jour, ne pourraient disparaître sans emporter quelque chose d'une physionomie où je ne veux rien affaiblir en ce moment.

Je verrai ce qu'il conviendra de faire lorsque j'aurai trouvé des juges. Je n'ai guère, jusqu'à présent, rencontré que des adversaires, et plutôt encore des ennemis. Ils ne m'ont pas persuadé que j'aie outre-passé les droits du moraUste et du peintre ; les durs coups de pinceau qu'ils appellent des violences me paraissent au moins légitimes. Mon goût, ne se tournant plus à l'hyperbole, pourrait atténuer quelques expressions; ma conscience ne désavoue aucun de ses anciens jugements, la plupart confirmés déjà par la conscience publique.

J'ai prononcé des noms propres, j'ai employé des noms de fantaisie ; les uns et les autres restent en place. Touchant les noms propres, je n'ai rien de plus à dire ; touchant les noms de fantaisie , je proteste contre les prétendues clefs qui me font nommer un individu lorsque j'ai seulement indiqué un caractère. Je serais fort embarrassé moi-même de fournir une clef. Je ne sais plus quels noms portaient la plupart de ces visages, dessinés dans le moment qu'ils traversaient la scène ou la rue.

Qu'on me permette, faisant un retour sur ma situation, de dire une chose qui m'a étonné en relisant ces pages si vieilles, vieilles de dix atis, pleines d'ailleurs des sentimetits que j'ai toujours manifestés.

J'ai admiré qu'ayant constamment écrit dans le même esprit, en fils du peuple plein d'amour pour ses frères et pour sa tribu, en chrétien plein de zèle et de jalousie pour les droits du peuple chrétien , je me trouve, après vingt ans, si bien établi dans la réputation d'ennemi du peuple et de la liberté. Ce fait ne démontre pas seulement la puissance et la mauvaise foi des journaux ; il prouve aussi l'envahissement et la misère des idées qui constituent le bagage intellectuel des libres penseurs. Beaucoup de catholiques en sont infectés. Les journaux catholiques ne sont pas ceux que j'ai vu le moins appliqués à me défigurer. Gomme \tc, révolutionnaires ne voient le peuple que sous les haillons de l'insurgé, ces catholiques ne voient la liberté que sous je ne sais quelle figure bourgeoise, ostentatrice et parlière, telle que Montaigne dépeint Gicéron, et dans laquelle je n'ai, pour mon compte,

jamais reconnu un trait de la liberté. Ils honorent infiniment cette figure. Remarquant que je ne l'honore point et ne fais aucun fond sur ses emphases, ils m'ont excommunié comme partisan très-servile du despotisme.

Ils se trompent beaucoup ! J'ai toujours défendu les intérêts et l'honneur des petits de ce monde, desquels p suis. J'ai toujours réclamé pour eux les dons tempo- Ms du Sang divin, les fruits de l'arbre de la Croix, à savoir, la consolation de la charité, et la protection de la liberté.

Depuis vingt ans, un seul adversaire m'a rendu sous ce rapport quelque justice, et il se proposait autre chose. J'ignore son nom. Il rédigeait à Londres, en i852, pour le compte des Philippistes, le Bulletin français, pamphlet périodique contre les auteurs et les simples approbateurs du coup d'Etat de i85i. J'étais de ces derniers, avec quelques-uns des nôtres, plus considérables que moi. Le rédacteur du Bu II et in français, convaincu que l'Eglise devait être philippiste pour répondre aux desseins de Jésus-Christ, nous maltraita tous ; mais bientôt je lui parus seul coupable. Un de ses articles me tombe sous la main. Il y fait mon portrait et tire mon horoscope, à propos d'une condamnation récemment portée contre ïUnivers par Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans. Cet acte, disait-il, était « sa justification et sa consolation, » parce que déjà le Bulletin français avait écrit tout ce que l'évéque répétait avec plus d'éloquence. Je le laisse parler, afin d'être à mon tour justifié et consolé.

Il explique à loisir que j'avais de naissance dans le

cœur, « plus avant que personne, la révolte contre les « supériorités sociales, le mépris de l'autorité publique « et de la hiérarchie à tous les degrés, le dénigrement a de toute compagnie honnête, » et que j'ai précieusement conservé tout cela en devenant chrétien. Après une bonne page bourrée d'aperçus de cette couleur, il ajoute :

« Bref, M. Veuillot se faisait catholique parce que « le catholicisme lui apparaissait comme la meilleure « raison de haïr à son aise tous ceux qu'il appelait, « bien avant les clubistes, du nom méprisant de bour- « geois. Fidèle à ce point de vue extraordinaire, il a « entrepris d'attirer l'Eglise à sa suite dans une sorte « de socialisme catholique, parce que le triomphe du <c catholicisme s'est confondu de plus en plus dans son « esprit avec l'extermination de la bourgeoisie. Nul « n'a travaillé plus incessamment que lui à jeter du « fiel et de la boue sur tout ce qui fut jadis l'autorité « régulière et la société organisée. Les pamphlets les « plus violents n'ont jamais bafoué le pouvoir avec une « rage aussi mordante que les romans (?) religieux qui « sont sortis de la plume de M. Veuillot. Lisez VHon- « nête Femme, et tel chapitre des Libres Penseurs^ « qu'il publia si fort à propos au lendemain de 1 848 , « Guerre aux bourgeois, par amour pour la religion « et pour l'Eglise? guerre discourtoise et traîtresse, « guerre de moqueries et de calomnies, parce qu'avec « ce saint nom de Dieu dont on se pare, on trouve « moyen de dégonfler son cœur et d'en exprimer toute « l'amertume! On pourrait dire que M. Veuillot est « un radical qui s'ignore, ou, si l'on veut, un radical

« déguisé en chrétien; mais le masque a été si bien ap- « pliqué sur le visage, que la peau tient maintenant (c au masque. Le chrétien et le radical vivent comme « ils peuvent dans cette étreinte diabolique; et, pence dant que l'un se glorifie d'abîmer les bourgeois et « goûte les jouissances venimeuses des âmes ulcérées, « l'autre met son triomphe au pied des autels. Com- « ment les deux s'arrangent, c'est le secret de M. Veuil- « lot et le dernier mot de sa sincérité. »

Ainsi parle l'anonyme, durant plusieurs pages, non pour « contenter des ressentiments qu'il n'éprouve pas, » mais par tendresse pour l'Eglise, menacée de se laisser asservir au journalisme et par conséquent à M. Veuillot. Or cela lui paraît sérieux, car M. Veuillot, quoique radical, n'est pas moins ami et agent futur du despotisme, par l'effet des mauvais « instincts que « sa religion a consacrés en lui. » Le Bulletin français conclut donc que « M. Veuillot, manié par de plus « habiles que lui, pourrait à un jour donné devenir au « sein de l'Eglise de France un instrument de désola- « tion. AUié d'un pouvoir sans contrôle, ce journa- « lisme serait à l'occasion une arme puissante contre « les libertés qui peuvent subsister encore aux mains « de l'épiscopat. » Et c'est pourquoi le Bulletin français remercie Mgr Dupanloup d'avoir « donné le sice gnal de la résistance. »

Je n'ai pas ouï dire que le rédacteur inconnu du Bulletin français soit tombé dans les fers pour la liberté de l'Eglise ; je pense qu'il a trouvé de l'ouvrage en France et que ses pieuses inquiétudes sont dissipées. En tout cas, je lui sais gré d'avoir constaté que dès

longtemps j'ai combattu l'esprit bourgeois dans le dessein de faire triompher le catholicisme. J'ignore ce que Ton pourrait entreprendre de plus sincère et de plus efficace en faveur du peuple et de la liberté.

Quant à ce que dit le Bulletin français, de l'ardeur qui me ferait désirer l'extermination de la bourgeoisie, il y a de l'exagération.

Je désire très-ardemment, sans doute, que la bourgeoisie se convertisse, nullement qu'elle soit extermi née. Suivant ma conviction, la bourgeoisie courra d'autant moins de périls politiques , se constituera d'autant mieux dans la liberté, qu'elle se convertira davantage. L'histoire de France nous montre une bourgeoisie catholique très-saine, très-libre, très-comptée. Je crois cette conversion possible et je m'y intéresse à double titre, n'étant, quoique chrétien, pas moins bourgeois qu'un autre, comme je le peux prouver par mes quittances de loyer. Il est d'ailleurs certain que, si le socialisme triomphe quelque jour et fait un mauvais parti à la bourgeoisie, j'aurai peu de grâce à prétendre.

Je respecte l'autorité et je l'ai défendue, parce que je suis catholique ; j'aime la liberté et je l'ai défendue, parce que je suis catholique. Parce que je suis catholique, je ne sers aucun parti, ni pour ni contre l'autorité, aucun parti, ni pour ni contre la liberté ; et je combats l'esprit penseur, qui n'a pas même la notion de l'autorité et de la liberté.

Cet esprit misérable et malheureux nous a jetés dans une perpétuelle et violente oscillation entre deux excès contraires, l'un qu'il appelle autorité, l'autre qu il appelle liberté, mais qui ne sont que deux despotismes.

Le milieu, le point stable serait le droit chrétien. L'esprit libre penseur abjure le droit chrétien et tend à l'abolir. S'il y parvient, toute autorité croulera, toute liberté périra, toute civilisation disparaîtra. Telle est la pensée de mon livre, et de tous mes livres, et de toute ma vie intellectuelle, qui a commencé le jour où je suis devenu chrétien. Avant ce jour, j'avais soutenu les idées et les intérêts de la bourgeoisie ; mais la logique, par diverses routes, m'entraînait aux intérêts et aux idées révolutionnaires.

Le Christianisme m'a fait voir la vérité. Je n'ai plus eu l'angoisse du choix, ni l'indifférence du doute entre l'autorité et la liberté, ni l'humiliation intime d'aimer faiblement la justice, ni la honte égale de flatter pour mon compte personnel ou le pouvoir ou la popularité. J'ai dit ma pensée, j'ai confessé ma foi, j'ai honoré mes dieux, j'ai combattu sans calcul et sans ménagements pour moi-même. Je n'y ai gagné qu'une chose, mais d'un prix immense : c'est de pouvoir relire tant de pages écrites tous les jours depuis vingt-deux ans, sans me prendre à rougir de celles où je me suis trompé. Je crois n'avoir pas nui à la société, je n'ai rien coûté au pouvoir; je souhaite à la liberté beaucoup d'écrivains qui se servent d'elle avec le même scrupule, et qui la servent avec le même dévouement,

Paris, 8 mai 1860.

J'ai eu divers projets sur cet ouvrage; j'ai pensé à le rajeunir, j'ai pensé à l'adoucir. Le voyant durer et gagner sa vingtième année, ce qui est presque un grand âge, j'ai décidé de n'y point toucher. A vouloir rajeunir des portraits, on ne peut que les gâter. Adoucir, serait une autre sorte de mensonge. Et puis, en vérité, ce livre n'est pas si dur. Sa réputation m'a plus surpris encore que sa longévité. Ils ont tant crié pour cela ! Euxmêmes en ont avoué bien d'autres, — et ils en font voir bien d'autres !

Je me suis borné à une certaine correction littéraire. Il y avait des jeunesses que je n'ai pu tolérer. En ce qui regarde mes sentiments et mon caractère, la critique s'est montrée habituellement injuste; au point de vue de la littérature, elle a plutôt péché par indulgence. J'ai supprimé des traits qu'elle avait laissé passer ou même applaudis.

J'ai conservé les avant-propos écrits à l'occasion des nouvelles éditions. Ils expliquent et justifient le but du livre. J'ose prier le lecteur de parcourir ces apologies. Je crois être du nombre des contemporains qui n'ont point abusé du droit d'écrire et qui en ont payé l'exer-

cice au prix qu'il faut. J'y ai mis mon temps, mon étude, ma liberté. J'en aurais du regret s'il ne s'était agi que de dessiner des grotesques et de porter ensuite ces crayonnages au marché. Grâce à Dieu, mes vues ont été plus dignes d'un chrétien

En repassant mes travaux depuis plus d'un quart de siècle, je trouve que j'ai écrit peut-être cinquante volumes sans rien donner à ce que l'on appelle la fantaisie. J'ai abordé bien des sujets, j'ai essayé bien des formes : je n'ai eu qu'une idée, qu'un amour et qu'une colère. On les retrouvera dans ce livre comme en tout ce qui est sorti de ma main.

J'ai aimé l'Eglise, qui est la suprême justice, et j'ai haï l'impiété, qui est la suprême iniquité, l'iniquité sociale. Je subis depuis six ans une véritable proscription, je suis exilé de la vie politique pour cette cause, et non pour aucune autre.

Dans ce livre comme ailleurs, et souvent plus haut qu'ailleurs, j'ai dit que la haine de l'Eglise, l'ignorance de sa vérité, le mépris de ses lois engendrent tous les maux publics, même la sottise, qui n'est pas le moindre ni le moins évident ; j'ai dit que les libres penseurs, parce qu'ils méconnaissent la vérité, sont d'hypocrites ou cyniques ennemis de la pensée et de la liberté, et que la pensée et la liberté leur font peur. J'ai eu la gloire de servir personnellement à la démonstration de ce que j'ai dit; sauf une ou deux exceptions, tout le camp des libres penseurs est de connivence avec la force qui m'opprime.

Quant aux haines personnelles, je les ignore. Nul homme n'avancera dans la vie sans connaître qu'il doit

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être indulgent envers les autres hommes. Le même mal étudié après vingt ans prend un aspect plus horrible ; celui qui le commet semble seulement plus à plaindre, et ce grand criminel passe avec beaucoup d'autres au rang de c pauvre pécheur. » Combien plus aisément s'apaisent les griefs particuliers ! J 'étais d'ailleurs peu fait pour les ressentir, et trente années de polémique ont anéanti en moi cette faculté dont la nature ne m'avait que médiocrement pourvu. L'idée que je me fais de la haine, est celle d'une étrange bassesse par laquelle le haineux s'asservit stupidement au haï. Toute espèce de haine me semble totalement ridicule, sauf une, qui est totalement abominable : la haine, du bien.

Ce livre donc peut reparaître avec ses légitimes moqueries et ses indignations loyales. Il n'a point d'excuses à faire, point de pardons à demander. Il ne calomnie pas, il ne hait pas. Que ceux qui se sentiraient atteints regardent bien où porte le coup, et la blessure pourra devenir salutaire.

Paris, 4 mai 1S66..

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