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Je me suis convaincu d'une chose , à lire les mémoires, autobiograplîies, liistoires, correspondances et querelles des écrivains célèbres : c'est que, sur cinquante hommes faisant profession d'écrire, il y en a bien quinze complètement fous, et trente-quatre plus ou moins timbrés sous couleur d'originalité, d'enthousiasme, de fierté, de mélancolie, etc. Les vivants que j'ai pu approcher n'ébranlent pas cette opinion que je me suis faite des morts ; plusieurs même, je dis des plus huppés, prendront rang au-dessous des fous, parmi les idiots et les brutes. Et la plèbe lisante de ce temps-ci,
pour avoir tant aimé leurs livres, sera jugée une des plus abjectes qui aient existé jamais.
Le poète n'arrive pas à la virilité intellectuelle ; il est vain, capricieux, poltron, colère, flatteur, comme l'enfant ou comme la femme. Il apprend vite, il sent avec force, il n'approfondit rien, il oublie aussitôt. Changeant sans cesse de jouet, d'amour, de parure, il lui faut des rubans, des verroteries, des louanges, surtout un maître : Louis XIV, ou Samuel Bernard, ou Je parterre, peu importe, pourvu qu'on le flatte et qu'on le nourrisse. Il prend son repas, touche son quartier, sort repu, lève la tête, et se croit le premier homme du monde. Ai-je en vue Gotin ? Non ; mais Molière, qui écrivit Amphitryon pour livrer aux risées des grands et du peuple le mari de Madame de Montespan, lui, le mari de la Béjart ! Et à quelle fin cette lâcheté ? Afin de gagner un sourire de Jupiter. Et puis on se moque des courtisans, et on accable d'épigrammes les maîtres à danser !
Un marmot paradant au milieu de quelques marmots qui l'appellent général parce qu'il a su se faire un plumet de papier, voilà le poète dans sa gloire, humant l'encens des gazettes et des caillettes, le lendemain d'une pièce qui a réussi. Oh ! comme il regarde au-dessous de lui le restant des gloires humaines ?
Le poète fait cent équipées et cent sottises, unique-
ment pour qu'on le voie, et parce que les premières ont paru gentilles.
La Société des Gens de Lettres, et M. Vincent, mon portier, disent quelquefois, en façon plaisante, qu'un concile douta si les femmes ont une âme. Je le demanderais volontiers des poètes. Font-ils le discernement du bien et du mal, sont-ils doués de raison et de liberté, ces êtres exclusivement sensibles, pour qui vice et vertu ne semblent que des thèmes à chansons? Involontaires échos de toute parole un peu retentissante qui traversent l'air f
Un jouvenceau bien organisé pour la métaphore, l'antithèse et la rime, est entraîné dans la sphère des astres religieux de la Restauration. Il laisse là Voltaire et Parny, qui l'avaient tenté, court à la Bible, y trouve quelques beaux vers. On le prône, on l'exalte ; c'est un succès. Aussitôt M. de Jouy mesure la terre, M. Viennet est sifflé. Parny tombe aux guinguettes", Béranger lui-même subit une éclipse ; M. Bignan reste seul sur le vieil Olympe, tous les poètes sont au Calvaire. Neige, bourrasque, déluge de méditations religieuses. Ne cherchez plus Gentil Bernard aux auberges de Mathurin Régnier : Gentil Bernard est philanthrope et même ermite ; il habite un rocher dans les bois ; il sonne une petite cloche pour appeler les bons villageois à sa petite chapelle, où il célèbre les petites vertus en petits vers.
Cependant Byron traverse le détroit. On sait s'il était lou, celui-là! Un autre jouvenceau, qui commen-
çail", comme tout le monde, à chanter aux niadones, trouve Byron plus neuf, et s'en inspire. Il a du trait, de la verve, de l'audace ; il plaît. Zeste I le vent a changé. Hier, on ne trouvait de poésie que dans la foi, on n'en trouve aujourd'hui que dans le doute et dans le blasphème. Nos anachorètes font présentement bombance. Plus de méditations, plus de chapelles, plus de vertus : du vin, des duels, des courtisanes! Quelquesuns, qui avaient déjà des cantiques pieux pour la moitié d'un volume, ne veulent pas néanmoins perdre ces rares ouvrages ; il font du charnel, et publient tout, l'ascétique et l'obscène, sous la même couverture. Le prochain recueil sera d'un ton plus uniforme, car rien ne résiste au ciburant, rien ne reste à la vieille mode. Périssent les dieux qui n'ont plus d'offrandes! On voit le patriarche vaincu des méditatifs descendre luimême de sa stalle, et, d'un jarret déjà vieilli, s'essayer aux sarabandes nouvelles.
Nos prières et sa conscience n'ont pu décider Biblot, l'épique, à effacer de son poème une tirade absolument impie, parce qu'elle était à son gré bien poussée et en belles rimes, et qu'il entendait d'avance les applaudissements des goujats. Doucet, devenu quasi chrétien et raisonnable, a tiré de la pbudre un sot roman de sa jeunesse, plein d'impudiques figures, mais qu'il trouvait (seul de son avis) brillantes et bien dessinées. Par égard pour nous, en gémissant, il y mit, çà et là, quelques feuilles de vigne, fort petites, qu'il rogna sur les épreuves, et qui n'étaient plus que des feuilles de rose quand le chef-d'œuvre reparut. Encore pleura-t-il
de l'avoir gâté. Notez que, pour rendre au jour ce bouquin haï des libraires, il avait pris sur la dot de ses filles. Combien d'autres, combien de ces fades Apollons achètent ainsi, du pain sacré de leur famille ou de leurs créanciers, le plaisir de décocher incognito quelques flèches de papier contre le ciel et contre la sainte pudeur!
Voici un malheureux livre que je n'ouvre pas sans épouvante, tant je suis assuré que mes yeux, s'y promenant au hasard, tomberont toujours sur l'apologie de quelque vice , la satire de quelque sentiment honnête , ou la complaisante peinture de quelque malpropreté. C'est un recueil de vers, les Annales poétiques. Il y a vingt-neuf volumes, composés de la fleur seulement des rimes françaises, depuis Villon jusqu'à Chaulieu , où le recueil finit. Quiconque en aura lu trente pages croira qu'il vient de passer une heure à Bicétre. Juste ciel ! que d'impiétés, que de lâchetés, que de saletés, que de blasphèmes ! Quelle armée de jaloux, de mendiants, de goinfres, de ribauds, de flatteurs, d'histrions! Et il y manque deux siècles, celui de Voltaire et le nôtre! Qu'on essaye de compter les choses saintes honnies, les honnêtes gens insultés, les turpitudes célébrées, les faquins adulés, les courtisanes adorées d'un bout à l'autre de ce recueil: si long, et pourtant incomplet ! Triomphantes au milieu de toutes les convoitises et de toutes les extravagances, deux reines y trônent, dont le sceptre gouverne despotiquement le peuple bruyant des rimeurs : l'une est la luxure, l'autre la vanité.
Luxure et vanité î On en devient fou , même sans être néjpoëte.
Mais, que Platon me le pardonne! le poëte est un innocent et un sage, à côté du philosophe. Au tribunal des dernières justices, le poëte aura l'excuse de ses entraînements et de son ignorance; il alléguera qu'il était pétri d'une pâte fragile entre toutes; qu'il s'est laissé duper de son oreille, de ses yeux, de son cœur. On lui tiendra compte de quelques nobles mouvements, de quelques éclairs de bon sens même ; enfin, il dira qu'il ne s'est Jamais sérieusement érigé en professeur de sagesse, et que, s'il a dogmatisé, catéchisé, prophétisé, en bonne foi il n'en doit pas répondre, vu qu'il était pris du vin de la gloire ou du vin de la mode, et qu'il ne savait pas ce qu'il disait. La folie du poëte, en effet, n'est que des sens et de la vanité ; le philosophe s'enfonce dans la noire folie de l'orgueil.'
Sur cinquante écrivains de profession, nous en comptons trente- quatre plus ou moins timbrés et quinze tout à fait fous. Ces quinze sont philosophes.
Le philosophe se dit que, Jusqu'à lui, les hommes n'ont pas su penser, et qu'il va leur apprendre cela; que, jusqu'ici , le monde n'a point possédé la vérité, mais qu'il va la découvrir ou la créer , et faire enfin à l'espèce humaine ce rare cadeau. Là-dessus, il s'enferme en lui-même, bâillonne, verrouille et cadenasse sa con •
science, et se pose quelques problèmes, comme ceux-ci : Suis-je? Y a-t-il un monde? Y a-t-il un Dieu? Il fait un volume pour savoir s'il est, et il arrive au doute. On le siffle, il s'emporte plus qu'un poëte; mais n'attendez pas qu'il raisonne : On me siffle et je me fâche, donc je suis ! Point. Sans chercher même si on le siffle objectivement ou subjectivement , il continue de se demander s'il est. Quelques jeunes fils du Cantal et du Limousin, qui l'ont pris pour guide dans les voies de la pensée, l'entourent et lui disent : Peut-être bien que vous n'êtes pas! U bâcle un second tome plein de solécismes, dans lequel enfin, vaille que vaille, il finit par se prouver qu'il est. On le siffle, il s'emporte sans mesure. Toutefois ces sifflets ne l'empêchent pas de se demander s'il y a un monde. Autre volume, où il donne les preuves objectives et subjectives de l'existence du monde. Les enfants du Cantal et du Limousin crient merveille, et font si bien que leur maître est chargé par l'Etat d'enseigner publiquement la sagesse. Cependant il n'a pas fini son œuvre. L'homme existe; le monde existe ; voilà qui est admis. Maintenant, existet-il un Dieu ? Ceci exige bien du papier. Raisons contre, raisons pour. Les raisons contre sont plus fortes; néanmoins le philosophe laisse Dieu vivre. Pourquoi? Parce qu'il est plus profitable de reconnaître publiquement un Dieu, tout en se prouvant à part soi qu'il n'y en a pas. Offenser Dieu, ce n'est rien ; le nier, c'est quelquefois offenser les hommes, et se fermer les belles places. Il y a partout des chaires pour le déiste , il n'y en a point pour l'athée. Or, avant même de se prouver qu'il est, le philosophe tient à être en place.
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Du reste, le Dieu qu'il veut bien confesser n'est pas le Dieu mort de la scolastîque, en d'autres termes, le Dieu des chrétiens. C'est un Dieu tout nouveau, fait de mosaïque, de lambeaux arrachés à tous les systèmes que l'Eglise a vaincus et dont l'humanité a senti le vide et la misère. Ce Dieu tout frais n'a pas encore eu le temps de composer sa loi ; en attendant qu'une morale quelconque sorte de ses dogmes, restés dans le néant d'où lui-même se tire à peine, il laisse à ses enfants une honnête liberté, sous la surveillance des gendarmes et du canon.
Au fond, Je suis à peu près sûr que le philosophe ne croit pas à son Dieu ; je doute même qu'il tienne fort à ce qu'on l'adopte ; mais la vieille loi de l'Eglise lui pèse, et , peu satisfait de l'enfreindre , il veut l'anéantir. Le monde n'aura point de Dieu, parce qu'il me plaît d'être pécheur ; je ne souffrirai point qu'on m'oppose des vertus qui me gênent. 11 n'est point possible que l'homme ait reçu des lois que ma nature repousse , et qui contrarient mes désirs. Je nie des mystères que ma raison ne pénètre pas. Voilà le point de départ du philosophe, et le résumé de la philosophie. -
Mais, dit-on, abroger des lois gênantes, ou les interpréter de telle sorte qu'elles cessent de contredire les lois plus claires de l'instinct, ce n'est pas folie, c'est raison. Les scélérats sont donc les meilleurs et les plus courageux philosophes, car leur existence entière n'est que le raisonnement philosophique mis en action. Otez le législateur, vous ôtez la loi : Tu ne mentiras point,
tu ne déroberas point, tu ne forniqueras point, tu ne tueras point : pures conventions, purs règlements de police, qui ne sauraient prévaloir contre la légitimité du. besoin, de la force et de la passion. S'il n'y a point de Dieu, ou si Dieu ne s'occupe point de l'homme, les seuls dieux de la terre sont les gens d'esprit et de courage; ils peuvent s'y satisfaire et se donner du bon temps. La sottise et la faiblesse se sont coalisées contre eux ; elles ont inventé, pour se défendre, une prétendue justice, chargée d'appliquer de prétendues lois. Soit! c'est un droit que l'homme fort ne conteste pas, mais qui n'abroge nullement le sien. Il ne. fait point mal ; il est en guerre, comme le loup contre les troupeaux. Que les troupeaux paissent sous la garde de leurs chiens, le loup rôde et guette un mouton. Quant aux moyens de se l'approprier, tous ne sont pas efficaces, mais tous sont légitimes. Il est de nature hardie, il restera loup ; il est lâche, il se fera berger, et tuera le mouton d'un couteau légal ou à peu près. L'essentiel est que Robin y passe. Moïse, ou M. Portalis et M. Treilhard, avec leurs commandements et leurs codes, sont plaisants, de vouloir l'empêcher de vivre à son goût et le contraindre à bro\iter comme de vils moutons, lui, loup, qui n'aime point l'herbe!
Mais peu de philosophes philosophants sont loups,, peu sont bergers, peu même béliers. Ce sont d'imbéciles et orgueilleux moutons, démoralisés par trop de lecture. Ils flattent loup, bergers, béliers, pour se créer une influence et parvenir à porter la sonnette. Leur adresse est de mettre tout le monde à l'aise, en cares-
sant le faible de chacun. Ils disent aux loups : Les bergers sont des hypocrites; vous autres, vous êtes les gens forts, les vrais enfants de la nature, les aînés du Ciel. Ils disent aux bergers : Vous avez reçu l'intelligence en partage, vous exercez la royauté du génie, il n'y en a point d'autres : où est le mal que vous mangiez et tondiez le mouton ? Ils disent aux béliers : A vous la belle part d'herbe, elle vous est due ; vous êtes l'honneur du troupeau, et, croyez-moi, vous deviendrez bergers un jour. Ils disent aux moutons : Vous êtes des dieux ; laissez-moi vous conduire, et vous verrez le beau sainfoin !
La conséquence de tout cela n'est pas que le troupeau soit moins mordu, moins tondu, moins mangé; mais nos philosophes sont des personnages, et chacun d'eux se dit : Je mène le monde.
Byron avait un ami nommé Piercy Shelley, homme d'esprit et poëte agréable, qui fut le compagnon de ses premières promenades. Lorsqu'ils visitèrent le Saint- Bernard, ce gentil garçon, pour reconnaître le bon accueil dès moines, leur fit une plaisanterie digne à la fois d'un philosophe et d'un Anglais. Il écrivit son nom sur le registre des voyageurs : P. Shelley, âôeo;. En effet, il faisait profession d'athéisme. Byron fut moins brutal. Il aiguisa des stances contre les religieux du
Saint- Bernard, mais il ne les insulta pas sous le toit même de l'hospitalité.
Shelley, . ayant traîné ses jours dans la tristesse et dans le libertinage, se noya, jeune encore, entre Pise et Livourne, Byron repêcha le cadavre de son ami, et le brûla dramatiquement sur le bord de la mer, pour témoigner sa douleur, et je pense aussi pour faire un peu parler les gazettes. Ensuite il consacra au cher défunt quelques vers empreints des sentiments pieux que celui ci avait professés. La jeune Europe poussa un long cri d'enthousiasme. Je ne connais ces vers sur la mort de Shelley que par la prose de M. Pichot; je ne sais pas si la forme anglaise en est belle, mais j'avoue qu'en cet endroit, et en tous les autres, le génie byronien me semble, au fond, un peu bête. Permettez!...
Je m'expliquerais l'athée poète, l'athée insolent envers Dieu, s'il ne mourait pas, ou s'il ne mourait que quand il le veut bien : mais se donner des airs de braver le suprême pouvoir qui vous retranche la vie quand il lui plaît, par tant de moyens dédaigneux, et qui ne prend pas même la peine de vous envoyer la foudre, — j'en suis émerveillé.
Ce sont des âmes blessées, dit-on, et qui se révoltent contre une destinée implacable. Voilà précisément la sottise. Ces âmes n'éprouvent le malaise qui les tourmente qu'à la suite de certains faits de conscience analogues à ceux qui peuplent les bagnes, oU l'on est mal
aussi. De quelle façon les galériens peuvent-ils être encore magnanimes ? C'est lorsque, se soumettant à la justice du châtiment, ils s'exercent à prendre leur peine en patience et à se corriger. A faire les fiers, ils n'y gagnent que des coups de trique : bel avantage, et bien glorieux! Très-justement rejeté de sa famille et de sa patrie, c'est-à-dire mis au bagne pour avoir été mari infidèle et citoyen scandaleux, Byron, s'il eût été vraiment grand, aurait fait tout simplement pénitence, afin de conquérir le droit d'élever sa fille et de servir son pays. Il préféra la révolte, et, sauf les égards qu'on doit à sa patrie et à son talent, il devint parfaitement un drôle. Ceux qui se conduisent comme lui, lorsqu'ils ne sont pas grands poètes, échappent rarement à la justice, jamais au mépris.
Dans Don Juan, je crois, Platon est appelé un entremetteur. Ce paquet ne revient à personne autant qu'à Byron lui-même. Cei'tes, on met tous les jours en prison des proxénètes qui l'ont beaucoup moins mérité que l'auteur de Don Juan. Quel est le crime de ces misérables ? Le code le définit : excitation à la débauche, détournement de mineurs, etc. Je voudrais savoir qui a plus largement pratiqué cette industrie, depuis Voltaire, que sa seigneurie George-Noël Gordon, lord Byron, pair d'Angleterre? Je voudrais savoir qui en a retiré plus d'argent ? Le noble lord a reçu du libraire Murray d'immenses sommes pour ses poëmes qui ont gâté l'Europe.
Ses comptes avec Dieu ne se réglaient pas de la
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même façon qu'avec le libraire Murray. C'était Byron qui payait, et le payement fut quelquefois assez dur, 'quoique Dieu n'ait pris longtemps que des à-comptes. Contemple la vie de ce poëte si florissant, si triomphant, si adulé : tu vois la Providence lui allonger, de moments à autres , des coups de fouet humiliants et terribles. Ce pauvre diable fait pitié, quand on pense qu'il se levait tous les matins avec le désespoir d'être pied-bot. Ce n'eût été rien pour un autre ; mais lui , cela le conduisit à inventer des pantalons particuliers. Les pantalons cachaient parfaitement son inhrmité; seulement, on se demandait pourquoi il portait des pantalons si larges, et on savait que c'était pour déguiser ce pied difforme. Voilà une épine qu'il eut dans le cœur toute sa vie. Ce ne fut pas la seule. Ce dédaigneux n'a jamais été l'objet d'une critique qui ne l'ait fait rugir ; il n'a jamais subi le moindre accident , le moindre revers , sans se laisser emporter à des blasphèmes qui montrent la profondeur et l'amertume de ses colères. Il était en lutte contre Dieu , il s'était donné cet ennemi !
On se venge par de jolies strophes , c'est très-bien. Dieu est injurié, aussi la sainte Vierge , aussi les saints et toute l'Eglise. On devient illustre , mais on reste pied-bot. On a un grand parti degredins, de niais et de filles publiques ; mais les honnêtes gens s'éloignent, et on finit par ne plus faire sa société que d'espèces stigmatisées et perdues. Ce n'est rien : on a la fièvre , on glisse aux tisanes, on vieillit, on baisse tout comme si l'on croyait en Dieu , et même beaucoup plus vite. Il faut être chaste sans chasteté, ce qui est la pire chose du
monde; il faut être sobre, modeste; il faut mourir. Beau re'gal alors d'avoir tant ril
Je veux espérer que Dieu , si persévéramment outragé, fait miséricorde encore, et qu'au dernier moment il prévient ces fous de quelque grâce qui l'oblige à se relâcher de sa rigoureuse justice. Mais, si le grand homme qui n'est plus, tombe immédiatement sous le gouvernement du diable , comme il y a bien quelque sujet de le craindre , imaginez la figure qu'il peut faire avec tout son génie !
Le voilà premièrement mêlé à la plus horrible canaille qui ait souillé le globe , sans aucun grade , sans aucune auréole. Sur la terre, il était du moins l'un des rois du mal : il n'est plus ici qu'un insecte innommé, dans la tourbe de cette hideuse vermine qui se ronge elle-même impérissablement.
Cependant il a été grand poëte et grand seigneur, grand exemple et grand docteur de scandale. La multitude des damnés l'ignore. Lui s'en souvient , et Satan le sait, car tout cela se paye, tout cela se paye très-cher. Satan donc se promène parmi ces foules honteuses, qui n'obtiennent pas même un regard de la miséricorde infinie des cieux. Seul dans l'enfer , Satan a gardé quelque fierté; non la fierté que lui ont attribuée les poètes , mais l'ignoble fierté du rebelle à jamais dégradé. Il est tel que l'a peint l'art orthodoxe du moyen âge : c'est un monstre hideux et cynique , bouc , singe , serpent et pourceau.
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Il se promène , il regarde. Son regard , que chacun roudrait fuir, tombe sur ceux qui ont régné par la main ou par la pensée. Il les appelle, ils viennent tremblants ; et il les flagelle du sceptre qu'ils ont porté. II loue les poètes impudiques des conquêtes qu'ils ont faites pour lui, il chante leurs plus beaux vers... , et les morsures du feu éternel ne sont rien, comparées à la honte et au désespoir qui les fait hurler.
Ponce a trente ans , il en a quarante ; il passe sa vie à écrire. Ce n'est pas pour porter une idée , pour prou» ver une chose, pour instruire ou pour consoler ses seitblables. Il écrit qu'Arlequin est aimé de Colombinc, que Pierrot est jaloux, que Cassandre est contraire aux vœux des amants. Trouver des obstacles nouveaux élevés entre Arlequin et Colombine par Pierrot et par Cassandre, des ruses nouvelles imaginées par Arlequin et par Colombine pour se joindre en dépit de Cassandre et de Pierrot, c'est à quoi cet homme passe sa vie.
A vingt ans , Cléon fait son premier livre : il chante le jeu et l'amour ; passe ! Il a une pétulance et une grâce de jeunesse qui font espérer un écrivain. Cette fleur folle annonce des fruits. On attend. A vingt-cinq ans, il chante le jeu et l'amour. Pourtant il ne se répète point ; il est vert et sémillant encore. Attendons. A trente ans, il chante le jeu et l'amour. Hum! La fleur se fane, et le fruit ne mûrit pas. A trente-cinq ans, l'amour ; et déjà les dents n'y sont plus. A quarante ans, l'amour ; l'amour dans les flanelles, dans les asthmes, dans le cercueil ; l'amour auquel il ne croit plus, l'amour qu'il n'éprouva jamais !
Car c'est leur défaut, à ces chantres d'amour : ils ne sont pas amoureux. Dans les commencements, peutêtre, ils avaient un certain frémissement de désir timide, qui trompait nos cœurs , trop faciles à se laisser charmer. Cette émotion perdue, il n'ont plus qu'une effronterie charnelle, un souvenir de débauche fatiguée, non assouvie.
Ils n'ont point aimé ; la passion n'a pu prendre racine dans ces âmes sèches. Non que je croie beaucoup à ces grandes amours des romans. Si je n'avais vu deux ou trois coiffeurs ou gardes municipaux qui ont assas-
siné des modistes infidèles, trois ou quatre fleuristes qui se sont asphyxiées pour des tailleurs parjures, je dirais que ces grandes amours sont purs jeux d'imar^ination.
Mais enfin tout homme a senti, ne fût-ce qu'un jour, cette étrange ivresse. Il y a eu un visage dont l'éclat illuminait ses ins^omnies, des yeux dont il a cherché le regard comme la plante cherche l'air et le soleil ; une voix entre toutes a fait tressaillir les cordes intimes de son âme ; et il a cru que ce visage, ce regard, cette voix, étaient nécessaires à sa vie. Qui n'a passé le soir sous une fenêtre endormie, avec l'espérance obstinée d'y voir seulement glisser une ombre? Qui n'a ramassé une fleur tombée ou jetée, pour la garder toujours? On a été jaloux, on a versé des larmes dont on se souvient encore, dont on savoure encore l'amertume chère, longtemps après avoir oublié l'objet de tant de douleur. Un lieu a été sacré sur la terre, et l'on s'y est rendu seul, afin de revoir l'herbe foulée aux pas de cette fée de la jeunesse, qui semblait laisser partout des vestiges adorés. Quelque but que l'on ait voulu poursuivre à l'heure radieuse de ces premiers élans où l'on croit tout atteindre, on s'est dit : Une seule âme, un seul esprit, un seul regard me suivront dans la carrière; un cœur, un seul cœur, fera des vœux pour moi, se réjouira si je triomphe, souffrira si je succombe!... Et de tous les rêves de gloire, ça été le plus doux. Oui, tout homme a traversé cette fournaise, tout homme a été plus ou moins longtemps sous l'empire d'une femme qui souvent ne l'a pas su. Il a voulu vi-
vre, souffrir, travailler, mourir pour elle. Il a respecté, haï, pardonné; il a aimé enfin, et de cet amour il a conservé un souvenir aussi durable que sa vie... Mais ces artisans d'amour semblent justement n'avoir point subi la loi commune. Ils sont lascifs ou froids. Chez quelques-uns je sens l'impur brasier du vice, chez aucun je ne vois la flamme et le rayonnement de l'amour. Ils ont cherché le plaisir, ils n'ont point aimé.
Qui a l'esprit féroce, l'âme inabordable à toute pitié, la colère invincible à toute surprise du cœur? Le rustre, le soldat, le bourreau, le fanatique? Non ; mais ce docteur qui ne sonne point la cloche, qui ne court point la rue, qui ne touche ni à' la torche ni au poignard, qui reste au coin du feu, portes closes, bien muni contre les courants d'air. C'est lui qui est féroce; ces brutes ne sont qu'ivres, ivres du fiel qu'il leur a versé, et qui pourtant a perdu de sa force en passant de son âme à leur instinct. Elîes pourront s'émouvoir devant un acte de grande vertu, elles pardonneront au courage d'un homme , elles s'amolliront aux larmes d'un enfant et aux cris d'une mère; elles jetteraient leurs armes, si elles connaissaient la vérité. Notre docteur connaît la vérité, et la vérité l'irrite. Humilierat-il aux pieds de cette reine un esprit révolté qui s'est flatté de l'anéantir? Volontairement aveugle â toute
lumière, le voilà naturellement impitoyable à tout gémissement et à toute blessure. Il voit couler le sang, il s'évanouit : c'est qu'il a peur ; mais il s'y fera", et n'en sera que plus furieux et plus inexorable. Il taillera sa plume avec méthode, raturera son papier, recommencera sa page, travaillera toute la nuit pour déguiser un fait qui rehausserait les victimes, et le changer par quelque vil artifice en un mensonge qui les déshonore. Qu'est-ce qu'un sauvage, qui, après avoir bien torturé son ennemi, le mange, en comparaison de ce forcené qui, son ennemi mort, ne l'oublie pas et ne lui pardonne pas, mais adroitement, en belles phrases, lui dresse un autre gibet, plus ignominieux et plus durable, où il crucifie sa mémoire ! Tandis que les témoins du supplice de Servet se retiraient émus de ses clameurs, et que les bourreaux dormaient d'un sommeil épouvanté, Calvin écrivait sans trouble : « Il n'a su que meugler comme les vaches de son pays. » Voilà le lettré devenu sectaire.
Cet infâme caractère est de tous les temps, et paraît dans les nations civilisées au moindre accident qui le réveille. Si la populace aujourd'hui se ruait sur les jésuites et en tuait quelques-uns, je sais bien où sont les lettrés qui applaudiraient secrètement à l'aventure et qui s'en feraient honneur avec grande raison. Au bout de deux ou trois semaines, ayant pris les précautions qu'exige aujourd'hui la pudeur publique, ils insinueraient d'abord, ils proclameraient bientôt que ces jésuites sont morts, sinon par justice, du moins juste- ■ment, de la main d'un homme dont ils avaient ravi
l'héritage, d'un autre dont ils avaient séduit la femme, d'un troisième dont ils avaient corrompu l'enfant.
Le monde n'a pas oublié l'histoire des Basifliennes de Minsk. Les écrivains de police au service du Gzar ont allégué honteusement, dans un coin de l'Allemagne, que ces religieuses n'avaient jamais existé. Les écrivains hostiles à la religion se sont fait prier pour parler des martyres, puis ont fini par s'exécuter d'assez bonne grâce. Les écrivains favorables à l'alliance russe ont dit que ces récits étaient probablement exagérés, et qu'en tout cas le prince était trompé par ses ministres. Quant aux écrivains protestants, quant aux sectaires, prenant la parole les derniers et lorsque les faits n'étaient plus contestés par personne, ils ont fait d'abord à leur manière le signe de la croix, puis, dévotement, au nom de l'Agneau, ils ont crié que toutes ces relations n'étaient qu'un amas de grossiers mensonges « écrits par un laquais sous la dictée d'une aventurière, » et ils ont conjuré l'Empereur, par le devoir de sa dignité souveraine, de ne point honorer d'un démenti ces faussaires impudents !
Quelle raison apportent-ils de leur doute ? Aucune, sinon que tout cela paraît difficile à croire. Il faut bien croire cependant, puisque aucune preuve contraire n'est alléguée, puisque le Gzar se coupe, ment aux journaux, ment au Pape, et enfin renonce à se défendre. Oui; mais cette aventure est désagréable, par l'honneur qu'elle fait aux religieuses, à la religion, au Pape et à toute l'Eglise catholique. Nions, car le protestantisme ne produit point de tels exemples ; nions,
car nous nous donnons beaucoup de mal, nous autres protestants lettrés, pour prouver que le catholicisme est sans vie, et nous n'admettons pas qu'il puisse avoir des martyrs. Nous avons écrit mille articles pour bien faire comprendre que les couvents sont pleins de jeunes victimes qui se voudraient marier : laisserons-nous croire que ces victimes préfèrent la mort à la rupture de leurs vœux?
Ils nient donc ; ils le font d'une manière basse et honteuse : ils calomnient, ils insultent les victimes, les témoins , le bon sens. Des protestants eux-mêmes leur disent : « C'est trop, taisez- vous ; cette histoire est véritable. Nous ne gagnons rien à la contester, et la honte est doublée d'une sottise. » Ils n'écoutent pas, ils sont sourds, ils diffament les martyres.
Preneuse et le pays de Boynes en Gâtinais produisent des navets excellents. Ils sont petits, jaunes , secs, durs, de peu de mine, mais d'une chair saine et d'un goût exquis. A Paris, il s'en fait d'autres. A force d'engrais hideux, un jardinage homicide souffle et gonfle ces navets blanchâtres et fades qui gâtent les potages et déshonorent le vrai navet. C'est par eux que ce légume estimable est devenu le symbole d'une particulière espèce de sottise. « Avoir rêvé, dit le poëie, les trésors
hespérides , et presser tendrement un iiavet sur son cœur ! » C'est le navet de Paris.
Paris produit beaucoup d'écrivains que je comparé à ses navets.
Il en pousse partout et dans toutes les écoles, mais singulièrement dans les écoles de philosophie. C'est là que l'engrais abonde; on l'y jette à pelletées, on l'y porte à tombereaux.
Voyez ce jeune gars : il était hier sur les bancs, il monte en chaire aujourd'hui. II a une certaine fraîcheur, un costume austère , la barbe bien taillée ; une barbe follette, mais alignée correctement, qui prend un air docte et qui s'ajuste à son habit noir. Sa parole est coulante, il écrit proprement. Il a fait cinq articles dans la Revue des Deux-Mondes , il a réuni ces articles en un volume. Trois cents exemplaires : cinquante offerts en cadeaux, où personne n'a mis le nez ; vingt qui errent sur les quais; le reste à moisir chez Joubert. Mais qu'importe ? Il est auteur de ce volume , il y parle de tout, voilà un titre à l'Académie des sciences morales et politiques. C'est là que la question entre Leibnitz et Bossuet est tranchée définitivement ; c'est là que les arrière-pensées de Descartes sont révélées, et que la secrète incrédulité du bonhomme Malebranche est démontrée clair comme le jour. Là encore est prononcé le dernier mot sur Voltaire, et l'on y voit comment l'auteur de Candide était plus spiritualiste et plus orthodoxe que les dévots ne l'ont voulu croire. Dans un
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certain morceau de maître, en vingt pages , qui se trouve vers le milieu , la part est faite d'une manière très-équitable, entre l'Eglise et la philosophie. L'Eglise aurait tort de se plaindre : le jeune homme ne la hait point, il est plutôt bienveillant. Sans doute , « les prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense; )> mais dans leurs doctrines et dans leur caractère général, il y a du bon, que le jeune homme reconnaît et avoue. Ce n'est point générosité de débutant, c'est jugement et sentence d'esprit mûr. Il n'est point généreux , il est sage; il n'est pas ébloui, il sait. L'Eglise repose sur de certains besoins de l'âme humaine ; elle a droit à ceci, elle peut aller jusque-là ; pas plus loin ! Plus loin, c'est le domaine supérieur de la raison et de la philosophie. Si l'Eglise était si téméraire que de franchir cette limite, elle trouverait là le jeune homme, respectueux, mais inflexible ; il lui crierait : Halte ! Ne craignez point qu'elle passe outre.
C'est pourquoi il ne saurait approuver ses amis qui s'alarment, et qui, a dans la chaleur d'une colère plus légitime que philosophique, » écrivent que tous les prêtres sont des scélérats, toutes les femmes pieuses des adultères, tout l'édifice catholique un amas d'impostures. Non ! voilà de l'exagération ; il se défendra, lui, de ces hyperboles ; il est juste, il est calme, il a étudié, il a médité ; il voit que le bas peuple a besoin d'une religion, et le système catholique lui paraît satisfaire mieux qu'un autre à ce besoin de la canaille.
Tout cela est dit en forme académique, sans fautes de français, sans hiatus, sans emphase, clairement même , avec force renvois , où Ton allègue Kant , He-
56 LIVRIÎ PREMIER.
gel, Schelling, saint Bonaventure, Thomas Reid, Brockius, Pintus, Chopinetti, et le troisième concile de Sardique.
Il est professeur titulaire , chevalier de la Légion d'honneur, familier du Journal des Débats. On va le marier dans les centres, on achètera ses livres pour les bibliothèques publiques, il sera député, conseiller royal, ministre. On l'appelle l'espoir de la philosophie , on l'en appellera l'honneur : moi , je l'appelle un navet.
Mais honneur à l'excellent et savoureux navet de Preneuse !
vir.
Il s'agit d'Abélard, qu'on a remis en gloire, fe veux dire en lumière ; car tant de gros volumes rédigés à^ droite et à gauche n'ont guère embelli ce triste sire. Grâce aux imagiers et aux poètes, il charmait grandement les vertus de la moyenne classe; et c'est pourquoi le nom d'Héloïse est porté par tant de-filles qui n'ont jamais connu leur père. L'histoire ne vaut pas le roman ; les savantas nous gâtent le pédant et sa pédante, Cet-te lamentable Héloïse devient une commère assez mafflue, haute en couleur, qui latinise, et qui veut que son professeur lui communique d'autres
connaissances, à quoi ses parents ne l'avaient point invité.
Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, Qu'une fille étudie et sache tant de choses.
Je n'aimerais nullement, pour mon compte, une sœur, ni une nièce, ni une cousine, si ardente à s'instruire ; et, quand je me tâte, il me semble, qu'à la place de l'oncle qui mit fin à cette belle éducation, j'aurais pu me permettre aussi quelque vivacité; d'autant qu'Héloïse s'obstinait vilainement à ne point vouloir épouser son suborneur, et à rester sa maîtresse, le tout, je le crois bien, pour lui obéir. Ce sont de ces cas où la main démange ; et le rasoir qui annula le théologien galant, ne parait plus tant barbare. Je ne dis pas qu'un nerf de bœuf n'aurait pu suffire.
Comment, pendarde, tu deviens la fable du quartier, et quand ce poltron qui nous couvre de honte se résigne à t'épouser, tu refuses ! Je me moquerai de ta passion déshonnéte; je me moquerai des légions de cuistres qui viendront pleurer sur toi ; je ne souffrirai pas que tu débauches le vieux sang de mon frère, et je prendrai un bâton, et je te rouerai....
Pour Abélard, c'est un pauvre amoureux, et, lorsqu'il ne lui reste que la parole, c'est un pauvre docteur, perpétuellement en balance entre le oui et le tton, occupé de pousser dans le monde ses erreurs, de les renier, et ensuite de renier ses reniements. Il expose le
salut de son âme pour obtenir l'applaudissement des écoles. Lorsqu'on l'applaudit, il s'épouvante du prix que ces joies lui coûtent, il en fait pénitence aujourd'hui ; puis la vanité l'emporte, et il recommencera demain. Impuissant en toutes choses, stérile aux étreintes de l'idée comme à celles d'Héloïse, il n'a jamais que des paroles à donner, aussi menteuses et infécondes que son amour. Il fait des hérétiques et ne veut point l'être! Je hais cet eunuque empressé de trahir, et dont la joie est de faire accomplir par d'autres l'adultère qu'il a rêvé pour lui-même.
Navet nous dit aussi son mot sur Abélard. Savezvous ce qu'il lui reproche? De n'être pas suffisamment amoureux. Navet veut que l'on brûle. Il se montre à nous tout trempé des larmes que lui fait verser Héloïse. Il nous déclare net qu'il réserve toutes ses sympathies à celle qui s'est oubliée dans l'amour; qui, maîtresse, a préféré la gloire de son amant à son propre honneur; <\x\.i^ femme, lui a sacrifié sa liberté et tous ses instincts (quel joli mot!) d'amour et de jeunesse! Voilà le cœur de Navet, que l'on ne savait pas si chaud. Il s'explique : « Dans la maison du chanoine (c Fulbert, aux premiers jours de cette passion si pleine « de charme et de misère, c'est elle (Héloïse) qui a le « plus aimé. Après l'affreux et irréparable malheur, « c'est elle, en demandant des consolations, c'est elle <c qui relève et console. » Ceci est délicat, j'espère, et joHment touché ! On n'est pas tellement philosophe qu'on ne sacrifie aux Grades. « Abélard, continue notre « homme, ^ensevelit, à vingt ans, dans le cloître j elle
« se condamne, victime obéissante, à cette vie, pour « elle pire que la mort. » Je vois que Navet a compris la jeune personne. En effet, l'arrêt d'Abélard lui dut sembler un peu sec. A vingt ans, elle avait encore de quoi tant philosopher, et un si grand nombre d'heureux à faire ! Les disciples ne manquaient pas pour suppléer le maître, relégué au domaine des songes. L'enfermer dans un cloître, c'est-à-dire l'ensevelir (car ensevelir est inséparable de cloître) ; lui donner une règle, à elle qui s'en passait si bien ; se réfugier dans les austérités monacales contre ses ardeurs (Navet!), et n'avoir qu'à peine une plainte pour tant d'amour et de
malheur! Ah! maître, maître \bélard, cela n'est
pas bien ! vous offensez l'amour et la nature. S'il avait vécu de votre temps, Navet, comme un beau petit comte Ory, ayant rasé sa barbe jeunette et pris l'habit des nonnains, se serait introduit au moustier de la gémissante Héloïse, et n'aurait pas laissé perdre tant d'amour !
Ce Navet, ce tison, ce Chérubin tout effaré, tout bouillant, tout en l'air, qui se larmoie sur « l'afifreux et irréparable malheur » du couple latinisant, il professe la philosophie, et il est de ceux qui voient plus que de légères imperfections dans le dogme et dans la morale catholique. Mais il prétend bien ne pas laisser l'humanité sans flambeau. S'îl souffle sur cette vieille petite lumière de dix-huit siècles qu'on appelle l'Eglise, c'est qu'il tien^ prêt un soleil à mettre en sa place. Tous les huit jours il parle une fois quelque part, afin de réparer les yeux de la jeunesse aux éblouissantes clar-
tés de ce nouveau soleil. Je le vois d'ici, montant à la chaire de son sacerdoce : rempli d'Héloïse, il se fredonne l'hymne des étalons du boulevard de Gand :
Rien que pour toucher sa mantille, De par tous les saints de Castille, Je me ferais rompre les os.
Soyez bien tranquille cependant, ô mère trois fois heureuse qui lui avez donné le jour : jamais il ne s'exposera au fer d'un oncle irrité, jamais il n'épousera fille sans dot !
L'Académie a reçu un auteur de théâtre, nommé M. Empis, dont les ouvrages, d'après M. Viennet, sont : Bothjpell, drame ; Sapho, opéra ; Lord Novard, drame ; l'Agiotage, comédie ; l'Ingénue à la cour, comédie ; le Changement de ministre, comédie ; et quantité d'autres comédies moins illustres. M. Viennet l'a abîmé de compliments. « Vous avez, lui a-t-il dit, « compris dignement la véritable mission de l'auteur « dramatique; vous l'avez entendue comme nos maî- « très. » Les maîtres, je pense, qui ont fait Arbogaste et Michel Brémont !
Il paraît que six des comédies de M. Empis nous montrent « les femmes dans presque toutes les situa-
« tions oïl le cœur les entraînej sous l'empire des affec- « tions diverses qui composent leur existence. » Vous entendez toujours M. Viennet. Il ajoute, en s'adressant à M. Empis *: « Vos caractères sont vrais, natu- « rels (même!) comme votre dialogue, comme votre « style, dont je louerai sans réserve la rapidité, la puce reîé et l'élégance. » Voyez donc quel homme est M. Empis! Je ne m'étonnais pas de le voir entrera l'Académie, mais j'ignorais totalement que M. Viennet le pût louer sans réserve. En effet, il n'y en a d'aucune sorte. M. Empis est un auteur très- vertueux. « J ai « remarqué avec plus de bonheur encore , poursuit « M. Viennet, votre attention scrupuleuse à donner « un but moral à vos compositions ; et ce n'est pas un « léger mérite aux yeux d'une compagnie qui a pour « 'mission de donner des prix à la vertu, et des encou- « ragements à la morale publique. »
Or, dans cette compagnie qui a pour mission d'encourager la morale publique, M. Empis succède à M. de Jouy, qui avait succédé lui-même à M. de Parny.
Voici en quel style naturel, rapide, pur, élégant, ce fameux Empis a célébré son prédécesseur :
« Né M village de Jouy, près Versailles, Victor-
« Joseph de Jouy, dont le véritable nom de famille est
• « Etienne, entra fort jeune au collège fondé dans cette
a ville par Antoine- Joseph Gorsas, qui, dès le com-
« mencement de la Révolution fut un des plus zélés
« partisans des idées nouvelles . L'élève se distinguait « par la promptitude de son intelligence, par l'origi- « nalité de son esprit. L'élégance et surtout la har- « diesse de son langage étonnaient ses maîtres. C'est « que l'écolier ize s'en tenait pas au programme adop- « té pour l'instruction publique. Il avait eu l'adresse « de se donner furtivement une éducation particu- « lière : à dou:{e ans, messieurs, il savait Voltaire par « cœur, Voltaire qui savait tant de choses! C'était, « vous le voyez, un humaniste précoce. Ses traits no- « blés, sa taille élevée, son regard à la fois doux et « fier, éveillaient d'abord les sympathies. Ardent à tous « les jeux, impatient, colère, mais sans fiel ni rancune, « excellente nature, aimé des hommes, adoré des fem- « mes, point timide, très-discret, il était ce que toute te mère voudrait que fût son fils. »
C'est joli! On reconnaît l'homme qui a étudié les femmes « sous l'empire des affections diverses qui composent leur existence. » Il continue :
« La discipline de l'institution Gorsas, j'en demande « pardon à l'Université, n'était pas de fort bon mo- « dèle. Le proviseur, ami de la liberté, en laissait beauce coup à ses élèves. Les jours de sortie étaient fré- « quents ; on rentrait tard ; souvent même on ne ren- « trait pas. Hélas!
L'amour toujours n'attend pas la raison.
« Une passion furieuse s'était allumée dans le cœur « de l'enfant. Il brûlait comme Zamore, il aimait « comme Orosmane. Aux grands maux les grands re
« mèdes. Grâce à la protection intéressée d'un haut et « puissant seigneur, d'un autre Almaviva, l'amoureux « de treize ans reçut, comme Chérubin, une lieute- « nance; et, le 28 mai 1782, le grand petit vaurien « faisait voile vers l'Amérique méridionale . »
Voilà un procès-verbal touché gaillardement, et l'on ne trouvera guère de notaire plus plaisant que M . Empis. Remarquez l'heureux emploi des. proverbes , la grâce des allusions, l'atticisme des parenthèses ! M . Viennet n'a rien dit de trop. Conter M. de Jouy en si bons termes, c'est mériter vraiment sa place dans « unecom- « pagnie qui a pour mission de donner des prix à la « vertu et des encouragements à la morale publique. »
Ils étaient une trentaine, disent les journaux, le laurier sur les basques et l'épée au côté, à écouter ce beau langage, faisant des signes de tête, souriant aux endroits fins. // brillait comme Zaniore, il aimait comme Orosmane... cette gradation leur a plu infiniment , le grand petit vaurien les a enlevés. M. Viennet a trouvé que lui-même, auteur pourtant de YEpître aux Mules, n'avait presque rien dit de plus délicat, ni en vers ni en prose. Le noble pair, pour employer une jolie périphrase de M. Empis, grillait de parler à son tour, et de prononcer le Digiius.
M. Empis a retardé son bonheur. Célébrant M. de Jouy au sein de l'Académie française, par -devant M. Viennet, sous les oreilles du Constitutionnel, il ne pouvait manquer de lâcher son petit venin contre les Jésuites. Un lettré de ce poli, un moraliste de cette pureté, doit bien quelque coup de pied aux enfants de Loyola, charençons des lettres et de la morale.
Le récipiendaire raconte comment M. de Jouy apprit le latin, qu'il ne sut guère plus que le français : H Oui, messieurs, c'est parmi les sauvages qu'il « acheva ses humanités, naturellement sans le secours « de certains frères^ qui pourtant étaient là : on les « trouve partout. » Il est adorable ! Je me demande quels Jésuites pouvaient se trouver, en 1782, « sur les rives du Gange. » L'ordre était dissous depuis une dizaine d'années ; les Jésuites restés dans l'Inde n'étaient plus que des prêtres proscrits en Europe, qui continuaient dans ces lointaines contrées , par un dévouement sublime , le rude labeur que leur avait imposé une sublime obéissance. Soumis aux autres ordres religieux, ils donnaient l'exemple d'une abnégation surhumaine, encore plus admirables en ce désastre qu'aux jours de leur prospérité. Tandis que M. de Jouy soupirait pour Laméa « une belle jeune fille de l'île de Geylan « qui avait ébloui ses regards, « et qu'il cherchait à l'enlever « au Lascar brûlant de jalousie et de rage, » les Jésuites faisaient le catéchisme à quelques misérables chrétiens, servaient les parias, vivaient persécutés, mouraient pauvres. Fi ! les ladres! Croyez que M. Empis les méprise extrêmement.
Je trouve dans le discours de M. Empis des passages que je n'entends guère. Il décrit la première représentation de Tippô-Saëb : « Mais ce qui ajoute ence core à cette solennité, Tippô-Saëb parle en face de « Napoléon, ce juge redoutable qui déjà fit mettre à « mort l'infortuné Montcassin , qn'Arnault voulait « en vain dérober au suppHce. » Qui diable sont ces gens-là?
Autre point que j'aurais voulu que M. Empis ou M. Viennet m'expliquât. On ne peut imaginer une vie plus remuée et plus aventureuse que celle de M. de Jouy. Officier dans l'Inde, témoin des magnificences et des guerres de Tippô-Saëb, soldat de la République, proscrit, voyageur, homme du monde, homme aimable, homme aimé, on dit même homme d'esprit ; mêlé à toutes sortes d'intrigues, acteur en beaucoup d'événements terribles, lié avec une quantité de gens distingués, dans un temps où tout homme eut besoin de toute sa force et de tout son génie pour échapper à la misère ou à l'échafaud ; ayant eu trente années de paix et de loisir pour mûrir tant d'études faites à vif sur l'humanité, comment a-t-il pu n'être qu'un si piètre écrivain ? Car enfin c'est, ou plutôt ce fut un piètre écrivain que M. de Jouy, « dont le vrai nom de famille est Etienne. » Il a fait opéras, comédies, vaudevilles, parades, chansons, romans, tragédies, pamphlets ; rien n'en reste : pas une tirade, pas une page, pas un refrain, pas un vers! M. Empis, qui vient de les apprendre, et M. Viennet, qui n'a rien oublié, connaissent seuls les titres de tant d'ouvrages : tout est tombé, tout est mort, tout est anéanti; rien, rien du tout n'a pu vivre aussi longtemps que l'auteur, et ce pauvre homme lui-même, lorsqu'il a fermé les yeux, était seul à se souvenir qu'il eût vécu. Quand les journaux ont annoncé qu'il venait de mourir, on*a cru qu'il ressuscitait. Le public savait encore son nom ; c'était tout ce qui surnageait de sa gloire.
Plus je me rappelle ce que j'ai pu lire de M. de Jouy, sur les quais, plus je suis émerveillé de cette platitude
absolue après une telle vie. Quoi! ce soleil de l'ïnde, ces chasses, ces guerres, ces drames, tant de tableaux divers et fortement colorés, tant de caractères de toutes natures, Tippô-Saëb, la Convention, la Terreur, Robespierre, Bonaparte ; tant de péripéties tragiques ou folles, tant de débris, tant de catastrophes, tant de crimes, tant de grandeurs ont passé sous ses yeux et il n'a pas laissé un récit, un paysage, un type ! Tout s'est tourné en eau douceâtre ; et il s'est retrouvé à trentecinq ans, sur les bords de la Seine, comme un natif du Marais qui n'a vu que son quartier !
Le métier de M. Empis est de faire des comédies, non d'expliquer la raison des choses ; autrement, creusant ce mystère, il aurait pu se demander si ce fut grand bonheur pour M. de Jouy d'avoir su Voltaire par cœur à treize ansj et si cette érudition précoce ne l'a pas empêché de rien apprendre et de rien sentir audelà. M. de Jouy n'a jamais « brûlé » que comme Zamore, n'a jamais aimé autrement qu'Orosmane. Il a visité l'Asie, mais il ne l'a jamais vue que dans l'Orphelin de la Chine. Il a détesté les Jésuites comme il a détesté Shakspeare , sans savoir pourquoi, uniquement parce que Voltaire n'aimait ni les Jésuites ni Shakspeare ; et l'on aurait aussi vainement essayé de lui faire admirer un acte de vertu chez les Jésuites qu'une belle scène dans Shakspeare. C'était un esprit irrévocablement fermé à toute parole, à toute vérité, à toute pensée qui n'était pas dans Voltaire. Il avait tout pris là, et refusé le reste, comme un dévot de la Mecque prend sa règle dans le Coran, et n'en veut point d'autre. Mais le génie de Voltaire, il ne l'avait pas pris. Ce bon-
homme donc a servi particulièrement à montrer la stérilité d'une intelligence qui n'a que les antipathies de Voltaire. Partant de là, M. Viennet lui-même, s'il le voulait bien, comparant Voltaire et M. de Jouy, comprendrait la supériorité des élèves des Jésuites sur les élèves de Voltaire.
En somme, M . de Jouy était né pour traîner un sabre ou pour diriger les hypothèques : grossière nature de soldat, sèche nature de commis. Ces sortes d'hommes, après avoir passé leur jeunesse dans les satisfactions secondaires de l'amour-propre et des sens, finissent dans les pointilleries du buralisme. Mais il avait lu Voltaire, il le savait par cœur. Prenant pour du génie sa trop heureuse mémoire, il crut que c'était la même chose de réciter ou d'écrire ; il voulut écrire. L'instinct de sa faiblesse lui fit chercher le succès dans la route misérable où piétinait l'opinion. Rien ne prouve mieux l'absence complète de toute vocation littéraire. L'écrivain qui n'a pas, une fois au moins, rompu en visière au goût du gros public; qui n'a jamais su, jamais osé parler contre le sentiment de la foule : qui n'a jamais rêvé, jamais essayé de se frayer une voie à rencontre du torrent des sottises générales, n'est pas un écrivain : il n'a ni la fierté, ni le courage, ni l'indépendance d'esprit qui donnent le style et la vie aux actes littéraires : ce n'est qu'un bourgeois qui beugle avec les autres. S'il a un peu de poitrine et un peu de bonheur, cette cohue l'adopte ; elle le salue et le porte en triomphe, jusqu'à ce qu'une pensée mâle, ou seulement audacieuse, se dresse et rie au nez du triomphateur. Alors la foule s'arrête, importunée de soa
idole. D'un mouvement d'épaule, elle précipite le héros de la veille, et le laisse seul et meurtri sur le chemin qu'elle a quitté. Ce fut le destin de M. de Jouy et de beaucoup" d'autres ; ce sera celui d'un grand nombre qui ne s'y attendent pas.
M. de Jouy s'en est mal consolé en se récitant Voltaire, qu'il savait toujours par cœur, et dont il gardait le buste dans sa chambre, à côté de la lance d'un hulan qu'il avait tué. A quatre-vingts ans, aussi triste qu'oublié, il est mort, contemplant ce plâtre et ce fer, la force de son esprit et la force de son bras pendues au même mur !
Et, pour dernière disgrâce, l'Académie l'a donc remplacé par cet honnête Empis, qui n'a su tirer de ses quatre-vingts ans et de ses quatre-vingts volumes que l'éloge qui se pourrait faire d'un sous-lieutenant.
Expliquez -moi ces grognards voltairiens qu'on rencontre à foison dans les journaux, dans les Académies, dans les Chambres, censeurs infatigables de la politique, de la littérature, des mœurs du temps ; qui disent : « Voltaire vivra, il triomphera de la politique, de la philosophie, de la littérature qui ont osé le combattre!.,. » et qui se fâchent ensuite contre tant de choses qui sont autant de preuves qu'en effet Voltaire a triomphé.
ÉCRIVAINS. 6g
M. Vîennet est le prince de ces Gâtons rogues et inconséquents. Lorsque le moment sera venu de le louer en pleine Académie, son successeur pourra dire de lui ce qu'il disait ce matin du prédécesseur de M. Empis : « La moindre critique de Voltaire lui semblait un sa- « crilége, sa tête se hérissait de colère, et dans les der- « niers temps de sa vie, quand l'affaissement de ses face cultes physiques le retenait morne et silencieux dans « ce demi-sommeil qui nous préparait à sa perte, il a suffisait de prononcer le nom de Voltaire, le nom « même de ses détracteurs, pour lui rendre toute la vi- « vacité de son esprit, toute l'énergie de son indigna- « tion. »
Cependant M. Viennet ne badine pas sur sa mission de (c donner des prix à la vertu, des encouragements « à la morale publique ; » et il est plein d'éloquence contre les écrivains qui entreprennent de corrompre leur siècle. — Quel rôle, s'écrie-t-il, tout animé d'un beau feu de pudeur, et Joignant presque les mains, « quel rôle que celui du poète qui flatterait les pas- « sions au lieu de les attaquer, qui, devant un auditoire « avide d'émotions, se plairait à dévoiler des tableaux « dont le cynisme ferait partout ailleurs baisser les « yeux de ceux qui les auraient applaudis au théâtre ! « Vous ne concevriez pas plus que moi le courage d'un « auteur qui, avec une préméditation froidement calce culée, viendrait étaler en de séduisantes peintures el « les jouissances du vice et les joies bruyantes de la ré- « volte... » Est-ce que M. Viennet n'a pas lu la Pmcelle? Est-ce que les cent volumes de Voltaire ne sont pas un long outrage à toute espèce de loi religieuse,
morale et politique ? Est-ce que tous ceux qu'il blâme dans le temps présent, à l'exception des Jésuites, ne sont pas et ne se proclament pas de véritables enfants de Voltaire ? Ils ne reconnaissent point l'unité de temps et de lieu dans la tragédie, c'est vrai : ils trouvent que Zaïre et V Orphelin de la Chine ne brillent pas par la couleur locale ; mais la pensée qui les anime en est-elle moins la pensée de Voltaire? Est-ce que M. Hugo, M. de Lamartine, M. Augustin Thierry, M. Dupin, tout le Journal des Débats, tout le parti ministériel, toute l'Université, tout le « système », depuis les pieds jusqu'à la tête, ne sont pas aussi bons voltairiens que M. de Jouy. M. Empis, M. Thiers et n'importe qui ? Je vois certes beaucoup de malpropretés dans les feuilletons ; mais enfin, style à part, la morale n'en est pas inférieure à celle des saintes écritures de Ferney. Je dis plus : réunissez tous les feuilletons publiés dans le cours d'une année entière : ce charnier n'offrira pas une page qu'on puisse comparer, pour la repoussante effronterie du langage et des détails, à cette effroyable quantité de livres obscènes qui naissaient autojir de Voltaire vivant, comme autant de fruits de son souffle. Si nos voltairiens de la seconde couche ont moins d'esprit que leur ancêtre et quelques-uns de ses enfants directs, ils sont aussi moins cyniques. Depuis les Folies espagnoles, le Citateur et la Philippéide, c'est-à-dire depuis Vingt-cinq à trente ans, je ne pense pas qu'on ait rien écrit qui approche du Bon sens, du Temple de Gnide, de Faublas, àtla. Religieuse Qt du. Compère Matthieu. Ce butor phalanstérien, qui se croit prophète, n'a-t-il pas lui-même, ou du moins ne feint-il pas d'avoir une
idée morale , en plongeant dans la fange de tant de conceptions immondes les cent mille imbéciles qui dévorent ses feuilletons ?
De quoi se plaint donc M. Viennet? Voltaire est au pinacle, il règne dans la presse, dans les Chambres, dans les salons, à l'Académie, au Palais, à la Cour, partout ! Lorsqu'une occasion se présente de lire à fond dans la conscience des hommes publics, quand les tribunaux ont à connaître de leurs plaisirs, de leurs ménages ou de leurs spéculations, est-ce qu'on ne voit pas d'une façon nette que ces gens constitués en dignité sont de l'école de Voltaire ? Je n'aperçois pas, pour mon compte, qu'ils soient sous le Joug d'un fanatisme religieux quelconque ; je ne découvre aucune congrégation « non autorisée » dont l'influence les ait poussés à ce qu'ils ont fait, et s'il y a une chose dont ils soient incapables, c'est de donner leur argent aux sacristies. On dira que ce n'est pas Voltaire qui leur a conseillé de dérober la bourse de leur prochain : je le concède; ce ne sont pas non plus les Jésuites qui leur ont prêché le mépris du lien conjugal, l'assassinat, le suicide et le reste.
Que l'on ajoute à toutes les lois de la France une loi nouvelle, portant peine de galères ou de mort contre quiconque fera une tragédie sans observer les trois unités; que l'on impose à tous les écrivains un tribunal littéraire suprême , composé de voltairiens choisis parmi ceux dont « la tête se hérisse » à la moindre critique de Voltaire, qu'est-ce qu'il y aura de change au train ordinaire des choses? Je crois que ni les mœurs publiques ni les fables de M. Viennet n'en se-
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ront meilleures. On abolirait beaucoup de préfaces sans doute, mais fort peu de crimes. On n'abolirait pas non plus le sifflet voltairien qui, de Ferney même, sifflait les disciples de Voltaire.
Je dirai à nos grognards ce qui les afflige. C'est que d'autres ont aujourd'hui le succès et portent la bannière ; c'est qu'ils se font vieux ; c'est que, malgré le petit bruit de leurs épigrammes et de leurs boutades d'opposition, ils sont finis, ils sont coulés. Eux, défendre les mœurs ! Et de quel droit? Ils se croient honnêtes, ils ne sont que chagrins ; ils se croient austères, et ne sont que jaloux.
Les inventeurs sont rares et peu féqonds; les imitateurs abondent , et leur adresse est admirable. Dès qu'une œuvre un peu neuve a paru , vingt gâcheurs qui croupissaient dans l'ombre des feuilletons les plus ignorés, copiant le vieux sans que personne y prît garde et gagnant mal leur vie , se précipitent sur les pas de l'inventeur. Du premier coup, ils l'égalent. Demain, dix journaux auront leur littérature dans le dernier goût; après-demain, les gérants seront obligés de fermer la porte aux romans en douze tomes; il en arrive trop. Si l'on ôtait la marque de fabrique, qui pourrait distinguer l'œuvre du faiseur en renom ? Même mérite, mêmes défauts. Est-ce que M. Sue
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charpente mieux que M. Rabou? Est-ce que M. Rabou n'a pas tout le beau du style de M. Sue? Est-ce que M. Castille ne les vaut pas tous deux pour la charpente et pour le style? Je ne pense pas que M. Dumas lui-même connaisse bien la différence entre sa manière et la manière de M. Maquet.
Ce sont des manœuvres ! ce que l'un fait, 1 autre le peut faire. Vous nous parlez d'œuvres de métier, et non point d'œuvres d'art.
Voyons donc les artistes.
Combien sur les quais de vers lamartiniens qui valent les meilleurs de Lamartine, et qui, pourtant, sont expédiés de province par le jeune Brindavoine ou par le jeune Belosier! Cette ode si gonflée, si retroussée si rimée, si chevillée, bariolée de couleurs et chargée de grelots comme un mulet d'Espagne, elle n'est point de Hugo, elle est d'Esquiros. A qui ce sonnet besogneux, en tronçons d'alexandrins mutilés, qui hurlent pour se joindre, et qui expirent impuissants sur le bora de quelque mélancolique paillardise ? A Sainte-Beuve? Eh non ! Ainsi se plaint du doux mal d'amour un janséniste de Falaise.
Panache flottant, éperons sonnants, galante moustache et marche cavalière : je ne me tromperai pas sur celui-là, il est inimitable. Je reconnais sa stance libre et pleine. Salut, fils de don Juan ! vous êtes prince quoique né d'une bourgeoise. Votre moustache est fausse, mais quel vaillant de Navarre sut jamais don-
74 LIVRE PRKMIER.
ner à son vrai poil un croc plus vainqueur ! Je doute un peu de votre lame, mais que le fourreau vous bat fièrement au jarret! Salut, terreur des alcades! J'admire comme vous êtes frais, depuis un siècle que vous hantez les tripots. Voilà dix-huit ans que vous avez vingt ans, et point de rides! Il n'appartient qu'à vous \ de se prolonger ainsi aimable mauvais sujet, sans devenir un vieux fat. Voyons, ouvrez la bouche C'est
merveille ! toutes les dents y sont encore.. . Mais quoi? Ce n'est pas lui! y-àS. fait ma révérence à M. Bidart.
Lucrèce^ cette pauvre Lucrèce qui se croit classique et cornélienne, elle a tout de suite eu ses sosies. L'auteur s'était dit : Je vais faire du Corneille. Et voilà des lyres étonnées de ce coup de génie, qui se montent pour faire comme celui qui fait du Corneille.
En vérité, je lisais hier un conte d'Italie, en prose, d'un inconnu qui fabrique du Mérimée et du Musset aussi bien, peut-être mieux, que n'en fabriqueraient aujourd'hui Musset et Mérimée eux-mêmes. On y casse les pots, on y déshabille les courtisanes, on y tue les gens, on y crache aux moines, on y est débauché, impie, sacrilège, invraisemblable avec un négligé des plus galants. Ce garçon ne croit point en Dieu, ne croit point aux femmes ; il a mangé sa légitime, il méprise les gens d'État et les poètes, il rosse le guet, il vole M. Dimanche, il s'ennuie ; tout le fatigue et le dégoûte, et lui semble si fade, qu'il ne sait ce qui le retient d'être vertueux. C'est M. Donatien Foulard, gentilhomme de quelque endroit, du Mans peut-être. Du Mans ou
d'ailleurs, Foulard n'est point sans talent. Lisez son conte ; tout est leste, bien tourné ; il } a du français, même de l'esprit. A la crasse imbécillité du fond seulement, vous pourrez reconnaître le cuistre imitateur. C'est l'ouvrier chinois à qui l'on avait commandé un habit d'Europe : il l'apporta tout semblable au modèle. .. une pièce au coude et de la graisse au collet.
Cette aptitude singulière des imitateurs est la marque décisive d'une époque indigente. Il n'y a pas de succès qui tienne : ce que Belosier, Brindavoine, Esquiros, Bidart et Foulard peuvent imiter parfaitement, ne saurait être parfait. Si les gens doués s'inspiraient aux vraies sources du beau, si leurs écrits venaient des réserves profondes de la méditation et du cœur, s'ils avaient étudié l'homme aux lueurs nettes et vives de la vérité, et non aux petites clartés falotes de l'imagination, Foulard et Bidart ne songeraient pas plus à les contrefaire qu'ils ne s'occupent de contrefaire Molière, Montaigne et Pascal.
L'auteur de Chatterton appuie sur trois points i qu'il faut engraisser aux frais de l'Etat les jeunes poètes; que le suicide est un acte de haut courage et le droit inaliénable du " Jeune poète ; que rien n'est chaste, délicat et charmant comme l'adultère du jeune
poëte et de la mère de famille encore fraîche. Comment s'étonner du succès ? La pièce renferme quelque flatterie à l'adresse du moindre avorton qui tient une plume anonyme dans un journal inconnu. L'auteur glorifie celui-ci, il demande l'aumône pour celui-là, il transfigure cet autre, qui pourrait seul dire en quelle monnaie il paie son loyer. Celui-ci, celui-là, cet autre, seront reconnaissants. Du fond de leurs taudis s'élèveront des hymnes en 1 honneur du maître qui les a couronnés. On fait de la gloire avec cela, comme on fait de la musique avec du cuivre, des peaux d'ânes, du crin et de la corde, matières viles.
Les bourgeois ont applaudi. Le drame leur a paru touchant, peut-être vertueux. Les bourgeois n'ont-ils pas toujours quelque sourire aimable pour le fat qui les berne, quelque grosse larme stupide pour toute espèce de souffrance corporelle dont le spectacle est mis sous leurs yeux :
Je pleure, hélas 1 sur ce pauvre Holopherne..
Le même bourgeois qui met en prison vieillards, femmes, enfants, infirmes, dès qu'il sont coupables de pauvreté, s'apitoie abondamment sur les douleurs problématiques, et, dans tous les cas, volontaires, de quelque poëtereau qu'on lui montre sur la scène habillé de noir. Ah ! je te ferais passer ton enthousiasme , bourgeois, si je pouvais te contraindre à lire deux pages de ce poëte que tu plains tant ?
Dans le drame de Chatterton, la bien-aimée du poëte est l'épouse légitime d'un horrible mari qui n'aime pas
le poëte, et qui s'ennuie, le butor ! de loger le poète pour rien. Cette femme traîne toujours sur la scène ses deux enfants dont elle fait les messagers de ses tendresses, et ainsi la maternité sert de voile et d'amorce à l'axiultère. Cette femme, cette mère va dire à Chatterton qu'elle l'aime ; et si Chatterton ne s'empoisonnait pas, le spectateur emporterait l'émotion d'un dernier acte plus étrange encore que les trois actes qui lui sont montrés. On meurt lorsqu'il le faut dans un drame ; dans la vie réelle il n'en va pas de même. Le rideau ne tombe pas toujours sur deux cadavres , et chacun peut prévoir l'ignominie des dénoûments. Mais qu'importe aux auteurs de théâtre ? Ils laissent à leurs personnages assez d'honnêteté pour qu'ils ne soient pas révoltants ; la pièce est employée à miner par le sarcasme, par le raisonnement, par tous les délires, cette honnêteté mal assurée; et puis, enfin, le rideau baisse, et les spectateurs, échauffés de ces cris, de ces tendresses, de ces sophismes, achèvent comme ils l'entendent le drame commencé de leurs propres passions. Les bonnes raisons ne leur manquent plus pour justifier tous les excès. N'est-ce pas un beau métier que les auteurs font là? Ce sont eux cependant qui déclament contre les relâchements de la morale catholique et qui ne parlent qu'avec indignation des indulgences accordées par l'Eglise au pécheur contrit et repentant. Ces Catons ne s'aperçoivent pas qu'ils vendent , pour le prix d'une place au parterre , l'insouciance et le mépris de tous les devoirs !
On n'en finirait jamais de noter tout ce qu'il y a de
yS LIVRE PREMIER.
révoltant, d'odieux, d'absurde dans ce drame de Chatterton. C'est une lecture pénible. A tout moment l'esprit s'indigne, le cœur se soulève, et l'on se demande comment un homme d'esprit, qui vit dans un pays catholique, peut rester assez ignorant des vérités de la foî chrétienne pour perdre son temps à entasser tant de plates petites phrases contre de si grands devoirs qui nous sont imposés par ces vérités sublimes ; comment il ose élever sa voix grêle contre les enseignements divins ? Mais la peine ordinaire infligée à ces présomp» tions ne s'est pas fait attendre : l'auteur de Chatterton, dans la pièce même , a donné la mesure de son intelligence. Pour type de la bonté, de la raison, de la sagesse sereine et douce, de la vertu calme et sauvée, il nous offre avec le plus grand sérieux... un quaker! un vrai quaker : « habit, veste, culotte, bas, couleur noisette ou brun clair. »
Et si maintenant l'on vous demandait pourquoi ce chef-d'œuvre a été composé, pourquoi le théâtre et l'imprimerie ont montré au public cette femme avec ses éternels enfants, ce poëte maussade (qui fut un vilain petit drôle durant sa vie) ce mari honni , ce sublime quaker « noisette ou brun clair » : Pour quelque béné-' fice, direz-vous, ou pour quelque applaudissement ! Fi donc ! Sans doute, un drame joué cinquante fois rapporte bien un peu d'argent, qu'on ne donne pas aux poètes pauvres , crainte de les humilier ; sans doute , il se trouve dans la salle diverses espèces de femmes qui larmoient, et un certain nombre de courtauds de boutique qui battent des mains ; sans doute encore , il se
rencontre dans les journaux beaucoup de génies inconnus, larves d'écrivains, d'autant mieux disposés à dire du bien d'un pareil ouvrage qu'en le vantant ils croiront se vanter. Mais l'auteur na point tenu à tout cela; lui-même l'affirme dans une préface intitulée : Dernière nuit du travail, du 2g au 3o juin ; ^xéitxcQ qui est un résumé de tous les ridicules littéraires du temps :
« Je viens d'achever cet ouvrage austère dans le si- « lence d'un travail de dix-sept nuits. Les bruits de « chaque jour l'interrompaient à peine, et, sans s'arré- « ter, les paroles ont coulé dans le moule qu'avait « creusé ma pensée.
« A présent que l'ouvrage est accompli, frémissant « encore des soufifrances qu'il m'a causées, et dans un « VQQMéiWQmtnl aussi saint que la prière, je le consi- « dère avec tristesse, et je me demande s'il sera utile, « ou s'il sera écouté des hommes. — Mon âme s'effraye « pour eux, en considérant combien il faut de temps à « la plus simple idée d'un homme pour pouvoir péné- (c trer dans le cœur des autres. »
Que dirait de plus ce romancier, s'il avait écrit le Traité de la vie cachée en Dieu? — Mais enfin, l'objet du drame ? — Voici : c'est de faire donner par le trésor public à tout garçon reconnu poëte, cinq ou six mille livres de rente, au moins ; sans quoi, le poëte se tuera, et ce sera dommage ; car, l'auteur veut bien l'avouer en grosses lettres : le suicide est un crime religieux et social. Mais ce crime retombera sur la société qui n'aura pas nourri le poëte ! Comment empêcher
le poëte de se tuer, si on ne le nourrit? rien ne peut le consoler, rien ne peut lui rendre courage que la nourriture. Il faut que le poëte mange et fasse des vers, sinon il se tue ; point de raison, point de devoir qui l'empêche. « Certes, on trouverait des choses bien sages à dire à Roméo sur la tombé de Juliette ; mais le malheur est que personne n'oserait ouvrir la bouche pour prononcer un mot devant une telle douleur ! »
Cependant, monsieur, qui décidera que votre jeune homme est poëte ? Sera-ce l'Académie ? Sera-ce M. Viennet, par délégation de l'Académie? Et si ce n'est pas l'Académie, sera-ce le conseil des ministres , où , sur huit membres, il s'en trouve toujours bien quatre qui débitent le français des avocats? Et à défaut du conseil des ministres, sera-t-on élu poëte-juré par scrutin des deux Chambres? Ou, enfin, fera-t-on des assemblées primaires ad hoc ? Puis encore, combien de cellules, combien de cabanons contiendra votre Bicéire poétique ? Car, si vous ne renfermez pas ces nourrissons des muses, ils boiront plus de verres de vin de Champagne qu'ils ne feront d'alexandrins ; je les connais ! — O déraison ! ô matière! ne voir jamais que la mangeaille, ne songer jamais qu'à la panse ! Vouloir absolument donner une récompense misérable à tout ce qu'on imagine de grand et de beau ! Croire toujours que, s'il n'y avait pas de médailles et de rentes pour récompenser le courage, la vertu, le génie, on verrait disparaître du monde génie, courage et vertu ! Eh ! je vous prie, laissez souffrir les bons, les grands et les forts ; c'est parce qu'ils sont forts que Dieu leur donne l'infortune. Fai-
ÉCRIVAINS. 8l
tes seulement que la société leur apprenne à connaître Dieu ; autrement vos récompenses ne produiront que ies mercenaires et des débauchés.
Aristide quitte de grand matin la dure couchette où il a dormi. Il allume sa lampe, car il fait nuit encore, et sa journée commence. Il déjeune d'un peu de pain et d'eau, et reprend son travail. Tous les jours, à la même heure, il s'impose, quelque temps qu'il fasse, une rude promenade. Son repas du soir est à peine moins sobre que celui du matin; sa veille se prolonge. Il est continent et austère ; on le voit peu dans le monde, et souvent il disparaît tout à fait. Ses intimes savent seuls où le prendre : il s'est enfermé avec des livres. Lorsqu'il revient, c'est pour surveiller l'impression de quelques pages qu'il a refaites vingt fois, et dont il est le juge le plus sévère. Son ouvrage sous le bras, comme un débutant, il rend visite aux personnages et aux journalistes, sans faire d'exception pour aucun, et il en déterre que lui-même ne connaissait pas. Il est doux, modeste, point rancuniei; aux critiques ; il trouve toujours qu'on l'a traité trop favorablement. Voilà le train de vie, les pénitences, le 2èle laborieux, l'humilité d'un moine. Mais Aristide hait les moines et la religion des moines. C'est un lettré railleur et un philosophe sensualiste; il ne croit point
Sa LIVRE PREMIER.
à l'autre vie; ses ouvrages ne célèbrent que la bom-, bance et l'amour. S'il travaille , c'est pour qu'on l'admire vivant et lorsqu'il ne sera plus ; s'il en humble,, c'est pour n'avoir point d'ennemis, car il craint les] bons mots ; s'il tient ce régime frugal et dur, c'est qu'il/espère guérir de la constipation.
Le véritable homme de lettres peut avoir tous les sentiments de fils, d'époux et de frère, et sentir aussi vivement que pas un mortel en ce monde les grandes douleurs qu'éprouve un cœur frappé; mais il y a une certaine profonde terreur à quoi il est encore sujet, qui dépasse tout ce que peut lui faire éprouver l'appréhension des plus grandes infortunes : c'est la crainte d'être sifflé. Celui qui se voit entre les mains d'un journaliste hostile, et qui, pouvant l'adoucir, ne le fait pas, je dis qu'il est doué d'une âme héroïque.
Et cependant donnez-lui à choisir du sifflet ou du silence, il demandera detre sifflé. Babouin a fait des bassesses pour obtenir çiue ie juge un de ses romans.
Le poëte n'est pas malhonnête homme, mais il ne peut faire tort à la postérité des moindres choses qui mettent en branle son imagination. Il bâtit un roman sur la jambe d'une femme qui traverse la rue en temps de pluie ; et il se croira coupable envers les belles-lettres, il se croira l'assassin de sa propre gloire, si le torrent impudique dont son cœur s'inonde ne court pas aussitôt sur le papier. L'œuvre finie et polie, comment se dispenser de la porter à l'imprimeur ?
Ce malheureux Jean-Baptiste Rousseau ne manquait pas de foi. Ses odes souvent belles, et toute sa vie, quoique bien misérable et honteuse, l'ont assez prouvé. Il a consenti à devenir l'abjection du monde, et il a fait violence à la foi qui lui montrait les punitions éternelles, pour ne pas se priver du plaisir de rimer quelques imaginations obscènes qui troublaient son cerveau. La Bastille, le bâton, la réprobation universelle, la colère divine enfin, ji'ont pas pesé dans sa raison autant que l'honneur de divertir quelques débauchés et quelques laquais. Voilà le poëte ! voilà l'amant de la gloire ! voilà le prophète de l'avenir ! Vous dites que Jean-Baptiste Rousseau fut une exception. Et Voltaire? et Diderot ? M aislaissons les morts , et cherchez parmi les vivants. Cherchez, non dans la foule, mais au pina-
cle ; non dans les inédits, mais dans les imprimés. Et que dira la postérité, lorsqu'elle ouvrira les portefeuilles fermés aujourd'hui !
Le plagiaire est un hardi forban qui pille sur l'Océan des lettres , et qui parfois, à force d'effronterie , se fait une renommée; ou c'est un pauvre diable qui filoute dans les carrefours , pour se procurer un morceau de pain. Le premier me divertit encore par l'orgueil qu'il tire de ses rapines ; j'éprouve quelque compassion quand je vois travailler l'autre, et je le loue de voler des idées et des mots, puisqu'il gagnerait davantage à voler des mouchoirs. Quand la critique saisit le forban, çlle l'accroche par le col à la grande vergue, et c'est un sort qui ne lui déplaît point : il reste là en évidence , selon ses désirs ; le filou qui ne cherchait point la gloire, échappe aussi à la hart, et va s'éteindre obscurément dans un hôpital. Dieu lui fasse paix !
Le copiste, voilà, dans les lettres, l'espèce insupportable! Le plagiaire me donne ce qu'il a pris, bon ou rnauvais, tel qu'il l'a pris ; le copiste me gâte les bons auteurs. C'est une caricature de ce que j'aime, et je suis tout d'abord humilié de voir qu'il l'aime comme moi . Quelle importunité, quelle fatigue , quel âpre déplaisir de reconnaître en ce singe tous les traits d'un visage
ÉCRIVAIMS. 85
chéri, d'entendre contrefaire une voix aimée, et de voir 4ue le fat est encore content de sa parodie, qu'il s'en estime et se tient pour original ! J'ai là-dessus des délicatesses qui paraîtront étranges, mais j'en appelle à tout ami des lettres : n'est-ce pas un supplice de penser que la foule des sots va s'y méprendre, et nous corner demain aux oreilles que ce Babouin est merveilleux, d'un goût sûr, d'une finesse rare, d'une érudition profonde ; qu'il s'entend, ma foi, aussi bien que S. B. à grignoter un auteur ? La vérité esc que S. B. a quelques manies, quelques défauts de prononciation qu'on lui passe et qu'il sait rendre agréables ; et que notre Babouin lui a pris ces défauts qu'il exagère, et qui font le beau de son style.
Je donne l'exemple d'un critique; c'est là que le copiste abonde. Cet art paraît facile aux sots : ils ignorent qu'il y faut des pensées. Parler d'un livre, quoi de plus simple? Ils prennent Bossuet, Racine, Corneille, Sévigné, de Maistre, n'importe; et, pour commencer, ils vous étalent leur science en bibliographie. S. B. donne ces détails. Vous saurez donc que le livre a eu tant d'éditions, et quelle est la bonne : ceci prend deux ou trois pages au Manuel du libraire. S. B. ne néglige pas la biographie ; Babouin vous en lâche. Mais la biographie, chez S. B... est parfois charmante ; elle est ici grossière et maussade. C'est l'endroit où notre homme déploie ses finesses; c'est là qu'il est moraliste, épicurien, esprit fort. S. B. n'a-t-il pas souvent une pointe grivoise? Attendez que celui-ci soit obscène! S. B. malheureusement effarouche ; attendez que celui-ci dé-
goûte? Vous demandez s'il arrivera au livre? Prenez patience ; n'a-t-il pas maintenant à parler des contemporains? S. B. n'y manque guère. Mais, malheureux, S. B. me plaît ou m'instruit, et tu m'assommes. Déjà, d'ailleurs, S. B. m'a dit tout ce que tu me veux dire. Point ! Vous allez voir qu'ici S. B, s'est trompé de deax ans, et que cette préface, oîi il a trouvé un goût de 1 667, est imprégnée, au contraire, d'une forte odeur de i665. Je passe; j'arrive enfin au livre. Hélas! la rude condition que d'avoir écrit quelques feuillets, destinés, suivant l'expression du poëte, à flotter sur l'abîme des ans ! Mon insecte s'établit sur cette nacelle, et tranquillement il y fait ses ordures. Tel que vous le voyez, il a une passion, la passion du moment, la passion de la foule, la passion des sots; le vieil auteur sera contraint de servir cette passion-là. Aujourd'hui Babouin vise à reluire dans l'Université ; il est incrédule, il a de l'esprit : Bossuet ou Fléchier .va le fournir d'arguments et de bons mots contre l'Eglise!
Je vous entends, j'ai tort de le prendre si à cœur. Qu'importe à cette page l'insecte qui s'y accroche et qui la gâte? Tout à Fheure un coup de vent enlèvera l'insecte et l'outrage, il n'en sera plus question jamais; l'œuvre restera immortelle et pure. Or, si cette simple page de main d'homme n'est point souillée, que veuton que souffre l'Eglise, œuvre divine ?
Oui, sans doute ; le génie et le bon Dieu en ont vu d'autres! Pourtant je ne suis pas maître de moi, et ma bile s'échauffe quand j'assiste à ces insolences, quand je vois ce qui a été combattu par les hommes d'épée rece-
voir l'insulte des cuistres. Le propos du vieux lion est admirable : C'est mourir deux fois que souffrir tes atteintes. Oh ! le coup de pied du copiste ! cette corne usée qui veut devenir ongle léonin! le justiciable de Martin Bâton qui se tourne en Tamerlan ! Je me représente, aux jours de la Révolution, ma maison envahie, mon père arraché de sa demeure : ne laimerais-je pas mieux tué par les bourreaux qu'insulté par mes laquais?
Je ne pense aucun mai de la critique. Ce n'est point un sot métier lorsqu'on y apporte du jugement et de l'expérience ; ce n'est point un vil métier lorsqu'on y met de la bonne foi. L'homme instruit, bien élevé, l'honnête homme qui emploie sa probité à redresser les torts des écrivains, et son bon goût à régler leur imagination, fait une chose très-utile, très-nécessaiie. Si le public ne l'en récompensait pas, les écrivains eux-mêmes devraient le prendre à leur charge, lui faire des rentes, le bien vêtir, et quand un fauteuil est vide dans leur Académie, aller en cérémonie le prier de s'y asseoir. Leur plus grand intérêt est de provoquer ses conseils, même ses réprimandes. Il a le droit d'être aus^ sincère, aussi sévère qu'il lui plaît. Dès qu'il se montre idoine et de bonne foi, je n'exige plus de lui qu'une chose : Qu'il sache, tout magistrat qu'il est, se tenir à sa place,
à son rang secondaire, veillant à traiter toujours avec respect, même à l'instant qu'il le blâme, le dernier des auteurs qui déploie un peu de sève et de force créatrice. Car enfin, que deviendrait le plus grand et le plus habile critique du monde, s'il n'y avait pas des auteurs, des esprits féconds qui imaginent, qui inventent, et dont les inventions lui donnent matière à parler? Il n'aurait jamais l'honneur de se faire un nom dans les lettres, il ne serait qu'un planteur de choux.
Et un Filipet se donnera des airs de mépriser l'auteur de la Sauce noire! Allons donc, Filipet, vous n'y pensez pas? Ce droit n'appartient qu'au portier qui lit la Sauce noire, et que la Sauce noire endort.
Dans le métier littéraire, point de polisson qui n'ait reçu l'encouragement des illustres, point d'homme de mérite qui n'ait humilié le suffrage des sots.
11 y a, dans la république des lettres, des hommes de génie ; d'autres ont du métier et ne sont point méprisables. Il y des gens qui n'ont pas même du métier ; c'est
la foule, et dans cette foule plusieurs sont célèbres. Comment le sont-ils devenus? Boileau manque aux Cotins; nul n'entend s'élever, comme du temps de Boileau, un sifflet qui le popularise. Ils ont deux moyens pour ramper à la gloire : cette bêtise qui les met au niveau du public, et l'annonce. L'auteur de Mes trei:[e victimes, rien que par ce titre, conquiert l'attention desgrisettes et des courtauds de boutique. Véritablement ce titre est merveilleux : Mes treize victimes! Treize! comment a-t-il trouvé cela? Comment le quadrupède trouve-t-il dans un champ l'herbe qui le purge; L'instinct fait ce miracle. Dieu ne veut pas la mort des mauvais auteurs, les ayant pourvus de ce flair qui les conduit, tout myopes, borgnes et boiteux, là où gît leur proie. Faites-en votre profit, gens de style, et soyez humbles. Mérimée n'est, devant Dieu, que l'égal d'Esquiros. Bref, voilà le titre trouvé ; il allèche les coiffeurs , les couturières , les bourgeoises : c'était l'essentiel. Pour le livre, il paraîtra toujours bon. Désormais, on demandera dans les cabinets de lecture quelque chose de l'auteur de Mes treize victimes. Un jour, à Chignac, les demoiselles Lapoujade, filles sèches, un peu roussettes, entrent dans la boutique du libraire, et rendent Delphine, de madame de Staël : — Donneznous quelque chose de mieux. — Que voulez- vous de mieux? dit le libraire. — Ceci ne nous convient pas. — Cependant madame de Staël... — Non, c'est mal écrit. Avez- vous un roman de...
J'entendis nommer l'auteur de Mes treize victimes.
Voilà toute son adresse pour se loger dans les galetas, dans les arrière-boutiques, et pour vivre.
pO LIVRE PREMIBR.
Mais moi, je suis homme de bien; je ne l'ai pas lu, Je ne le lirai point," je ne le puis lire. Pourquoi sais-je son nom ? C'est un coup de l'annonce. Je lis son nom à la quatrième page des Débats, comme on lisait autour d'un caudebec les préfaces de Gotin :
En passant sur la place, Autour d'un caudebec j'en ai lu la préface
Je connais son nom, et j'apprends quels livres il fait. Il vient de pousser un autre roman, intitulé Madame de Florville. Je sais ce qu'il y a dans ce roman. Une réclame payée en sus de l'annonce, et glissée dans le corps du journal, me l'a dit : « Le libraire un tel puce blie aujourd'hui Madame de Florville, nouveau ro- (( man du spirituel et élégant auteur de Mes treize « victimes. Caractères bien tracés , fable attachante , « style éblouissant. La scène est à Paris en lySo. Les « ^moeurs de l'époque y sont reproduites avec verve et (c vérité. )) C'est lui qui parle. A ces quatre v je sens sa plume. Il a fait vingt romans, la moitié d'un vaudeville, cent feuilletons, il a paru dans cinq cents annonces. Comment ferais-je pour ne pas savoir qu'il existe ?
L'annonce dans le Journal des Débats est la plus glorieuse ; c'est la plus chère. Babouin fait des folies et prend sur ses repas pour figurer sur ce Parnasse. « — Oh ! oh ! disent les autres, il s'annonce dans le Journal des Débats; donc il a de quoi payer. Il a de quoi
payer, donc ses livres se vendent ! » Avec mille francs, je ferais crever de dépit toute la petite littérature. J'achèterais la quatrième page du Journal des Débats, et j'y ferais crier en lettres énormes les œuvres complètes de Siraudau, précédées d'une réclame en entre-tilcts.
On félicitait Ravet d'écrire dans le nouveau Constitutionnel, où écrivent Sand et Musset. Ravet fait le détaché : — Oui, Véron m'est venu trouver, et ma dit : Mon cher, il me faut un troisième homme d'esprit.
« Une de ces natures telles que le bon Dieu les crée dans un accès de gaieté mélancolique. » Signé Benoît. Il y a un entrepreneur qui achète cela, des gens qui l'impriment, des gens qui le portent de grand matin à d'autres gens qui le lisent ; il y a même des gens qui envient celui qui l'a trouvé. Mais je ne vois dans le monde entier rien d'^al à Benoit qui l'écrit, si ce n'est Benoît qui le signe.
Un ami de Babouin , qui travaille sous ses ordres , rencontre, dans le jardin du Palais-Royal, Augias, présentement décoré, à qui, je l'avoue, je donnais le bras ; mais j'étais beaucoup plus jeune, et Augias n'était pas encore de la Légion d'honneur. Cet ami de Babouin se
met sur la littérature : il abîme Lamartine, il abîme Guizot, il abîme Musset, Chateaubriand, Racine, Babouin lui-même. On arrive à M. de Maistre. Sur ce nom , il s'emporte. On fait des objections , il se gonfle. « — Non, dit-il, Joseph de Maistre... c'est un crétin ! » Je n'ai pas oublié ce mot-là. Après des années je l'entends encore. J'ai vu M. de Rémusat confirmer le jugement de l'ami de Babouin, et néanmoins, le dirai-je, l'ami de Babouin me paraît encore sévère.
Le genre de Babouin, c'est le genre gracieux. Des falbalas, de la poudre, des mules. Il se dédie aux marquises. Lorsqu'il fit son vaudeville, ses amis le comparèrent à un certain peintre élégant. Le peintre ne souffle mat, mais Babouin indigné ne veut plus qu'on nomme cet artiste dans son journal ; il est humilié de la comparaison.
Quand Babouin se promène aux Tuileries dans la grande allée, où les femmes sont assises, il se dit : « Si ces femmes savaient que c'est Babouin qui passe ! » Il tourne la tête pour saisir des regards qui le désignent , il prend des attitudes, il se panade et se carre. Le soir, il attend que sa portière lui remette un billet parfumé. Il est toujours étonné de ne recevoir que sa clef et sa chandelle.
Voilà cent cinquante ans que la Bruyère nous fait
ECRIVAINS , g:)
rire de ce grand qui croit que les hommes se relayent pour l'admirer. Babouin rirait comme un autre s'il lisait la Bruyère, et il en tirerait un feuilleton contre la vanité des grands.
J'ai dîné ce soir avec six auteurs; ils m'ont étonné : ils écrivent encore mieux qu'ils ne parlent.
Benoit cherche partout Rousset, et veut le tuer. Qu'a donc fait Rousset ? Il a loué Benoît, mais pas as-
sez.
Dans une^ discussion littéraire, entre amis pensant de même et faisant fi de nos anciens , Greluche et Rousset s'étaient si furieusement rués contre Racine et l'avaient mis si bas, qu'enfin un jeune adepte voulut défendre un peu le pauvre auteur d'Athalie. Il proposa modestement ses raisons : que le vers était doux, que les sentiments étaient nobles; que la pièce, eu égard aux fausses idées du temps, n'était pas si mal conduite. A tout cela, Greluche, d'une voix enrouée par la colère et le mépris, criait : Racine n'est pas ciselé ! Racine n'est pas ciselé! Ce qu'il voulait dire, nul ne le comprit, et Greluche moins qu'un autre ; mais on comprit que c'était un arrêt du maître, et chacun se tut. Racine
n'est pas ciselé! ce fut pendant un an le mot d'ordre de la littérature.
Bouzier le moraliste, qui s'élève contre les prêtres, contre les jésuites, contre l'Eglise et contre la morale catlîolique , Bouzier , lorsqu'il écrit à ses intimes , ajoute à sa signature, en guise de parafe, un dessin obscène, tel que les goujats, quand ils sont ivres, en crayonnent sur les murs. Je le tiens d'un entrepreneur de littérature, vexé d'avoir été quitté par lui, et qui s'évertue à le décrier, ne le pouvant payer assez cher.
f Voyant le goût des premiers - Paris , Babouin s'échappe à lâcher son encre sur les couvents et sur les prêtres. Il a lu Michelet, Sue et Quinet, il attend la croix d'honneur : voilà qu'il déclame contre les moines ignares qui passent leur vie loin du monde, et ne lisent point ce qu'on écrit de nouveau. Je doute, en effet, que Ravignan ait lu Madame de Florville ; que Lacordaire porte avec lui dans ses courses Mes treize victimes; que Guéranger conserve dans sa bibliothèque les Arômes d'avril, prose et vers de Babouin. Mais croyezvous que Babouin haïsse les moines ? Il ignore ce que c'est que moine et religion. Haïr la croyance par secret besoin de croire, et calomnier la vertu pour vaincre un secret penchant à l'adniirer, cela est au-dessus de lui. Babouin, enfant de la nature, vit comme un
barbet, et n'y sent point de gêne. Ni trouble, ni remords, ni fatigue en son âme ; rien qui l'exhorte à " se gouverner autrement, rien qui lui fasse entrevoir que l'on doive ou que l'on puisse autrement vivre. Il demande que l'on brûle les monastères : c'est qu'il veut que le Constitutionnel accepte un de ses feuilletons. Il n'a point d'autre raison pour aboyer aux moines ; il ne sait pas même que les mdines sont gens de bien. Considère, ô Babouin, à quel point l'on t'abuse ! S'il existait vraiment en France des monastères, si j'en avais trouvé un où j'aie pu entrer à certaine heure de ma vie, selon toute apparence je serais maintenant dans une cellule à prier Dieu, au lieu de m'amuser à prouver ici que tu n'es qu'un sot
Greluche et Ravet se jalousent, quoique amis et collaborateurs. — Ravet , dit Greluche , n'a que fort peu d'imagination, et point du tout de style. Je le plains d'écrire ; le pauvre gars tire vers l'hôpital. — Ce que je reproche à Greluche, dit Ravet, c'est qu'il est trop modeste : il copie tout le monde. Si quelqu'un a fait quelque chose d'un peu propre, on en voit bientôt une imitation de sa main. Il prend jusqu'aux titres, et vous pouvez remarquer qu'il m'a volé celui de son dernier conte. Il aurait fait un excellent huissier ; mais il a voulu se mettre dans la littérature pour y mourir de faim.
Ni Greluche ni Ravet ne daignent être jaloux d'un Ger'ûet et d'un Montalembert.
Us marchent. Le mal qulls faisaient naguère par corruption native, ils le font présentement par passion : c est une joute entre eux à qui vomira contre la religion plus de sottises et d'injures, à qui révoltera ce qui reste d'honnêtes gens par des hardiesses plus sales. Hier Babouin proposait de canoniser Voltaire. Non, dit Greluche, restaurons les autels de Mercure. Non, reprend Babouin, dressons un temple à Vénus meretrix. Babouin attaque les moines, Greluche outrage les religieuses. Babouin calomnie les Carmélites, Greluche bave sur les Sœurs de Charité. Greluche a une idée qu'il caresse et dont il ne parle à personne.: il médite un roman où tous les personnages feront profession d'athéisme, et seront les plus honnêtes gens du monde. Babouin flaire ce beau projet, le vole à Greluche, et tâche de l'arranger en comédie. Ainsi Babouin renchérit sur Greluche, ainsi Greluche sur Babouin. De leurs ordures, ils couvrent des toises de papier. Revues, journaux, cabinets de lecture, théâtres en regorgent, en débordent, en crèvent. Greluche se nomme légion, Babouin se nomme légion. Il y a cinq cents Babouins à qui répondent cinq cents Greluches. Chaque Babouin a son aïeul , sa femelle et ses petits ; tout autant en a chaque Greluche. C'est chose réglée, il faut que le catholicisme succombe : les Babouins y ont engagé leur parole, les Greluches l'ont juré sur l'honneur.
Que je puisse leur payer un sou de plus par ligne, à ï Univers, qu'ils ne reçoivent du journal où ils sont le plus payés, j'en fais des capucins. Chacun d'eux m'apportera chaque jour un sermon, aussi long qu'il aura pu l'écrire. Ce ne seront que petits oratoires, dévots pc-
lerînages et bouquets spirituels. Babouin me demandera si ion peut, sans blesser les oreilles pieuses, conter que le vertueux Léandre recherche en mariage la pudique Lélie ; et Greluche, m'offrant un travail raisonné contre Voltaire, me dira tout bas de prendre garde aux licences de Babouin : Quoi! il raconte qu'an bout d'un an de mariage, Léandre devint père d'un bel enfant! Que veut-il qu'en pensent les jeunes personnes ? Pour moi, jamais je ne laisserai lire de tels feuilletons à mademoiselle Greluche, ma sœur !
Une chose, entre beaucoup d'autres, qui porte à croire que Dieu n'a point peur des gens de lettres, c'est qu'il ne donne à aucun catholique un sac d'écus et la pensée de faire de tous ces Diderots des chantres.
On se dit, en parcourant ces déplorables livres : Ceux qui ont écrit cela sont-ils bâtards ? N'ont-ils point de mère, point de soeur, point d'épouse? Ils ont une mère qui lit ces livres, une sœur qui les relit ; ils ont épousé une femme qui les avait déjà lus ; ils le composent auprès du berceau de leur fille, qui les lira. Elle les lira, vous dis-je, et peut-être malgré vous! Dieu les fera tomber sous la main de votre enfant. Vous ne seriez pas assez punis de vouloir les lui cacher : un amant les lui procurera, pour la corrompre et vous la ravir.
Galupet, songeant à l'étrange oubli où moisissent ses
œuvres, sitôt mortes que nées, a trouvé que le public n'était pas mûr, et qu'il fallait fonder une école. Il s'est emparé d'un feuilleton besogneux, dans lequel il médit de tous les succès, lui qui n'est pas même sifflé ; et en même temps il détaille ses doctrines. Mais ce n'est pas toute son industrie. II vante Babouin, Greluche, Ravet, Godard, Natoire, tous logés à la même enseigne. Natoire, s'écrie-t-il, Natoire est inconnu ! Ravet n'est pas de l'Académie ! On ose dire que Sainte-Beuve entend ia critique plus sainement que cet étonnant Godard! — Mais, dit Godard, savez-vous que Galupet ne manque point d'idées? Sans ce faible pour Ravet, son jugement serait bon. Il est certain qu'on ne rend point justice à Natoire... On se voit, on s'échauffe, on marche d'accord à l'assaut des renommées ; Galupet devient chef de la jeune école, et Babouin, effrayé de ses triomphés, les mine sourdement.
Je lis dans le journal de Ravet un article de Ravet, quicejèbre M. Champion et son Histoire de la papesse Jeanne. « Quelles études, quelles recherches, quel style ! dit Ravet ; du premier coup M . Champion égale Tacite ; et si nous osons porter ici un jugement que la postérité confirmera, on trouve à M. Champion une certaine essence d'esprit, un mens historique qui est comme le parfum dont Tacite p'a que la fleur. » 11 le prend d'un ton si sérieux, il est si convaincu, il parle si bien d'un chef-d'œuvre, que je cherche partout or Champion et sa papesse Jeanne, croyant à quelqui
prodige éclos nouvellement dans la poudre des bibliothèques. Point de Champion, point dé papesse Jeanne ; personne jamais n'entendit parler de cela. Enfin, du fond de son bouge, quelque bouquiniste plus savant tire deux in-octavo jaunis, seul reste d'une édition dont es quais même n'ont pas voulu, et que l'épicier a dévorée tout entière. C'est l'Histoire de la papesse Jeanne, par M. Champion, — député, — chef de division, — conseiller d'État...
Et je sais alors pourquoi le Gouvernement s'est passé la fantaisie d'acheter tant de douzaines de l'Histoire complète des casse-noisettes de Nuremberg, compilée par Ravet.
Greluche a un modèle. Il s'applique, dans ses contes, à copier les actes d'accusations que publient les Procureurs du roi, feuilletonistes de guillotine. Et comme, de leur côté, les Procureurs du roi ne laissent pas de viser au pittoresque, ces deux littératures se rapprochent. Mais Greluche est distancé, les Procureurs du roi tiennent la corde : ils ont son pittoresque, il n'a pas leur imagination. Copiant tout franc, on l'accuserait d'invraisemblance, et on crierait qu'il calomnie la société. Quelle aimable chose f Greluche, Cacamiio, Babouin, M. Sue, M. Sand, M. de Balzac sont des auteurs moraux, comparés aux gens qui les lisent et les goûtent f
lOO LIVRE PREMIER.
J'ai bien fait quelques livres dont je n'ai pas lieu de me vanter quant à la forme, mais dont je n'ai pas lieu aussi de rougir quant au fond. Par le fond ou par la forme, ils ne sont pas plus bêtes, après tout, que les articles de Poussard, dit Bouche-en-cœur, horloger, et rédacteur du Cri d'amour, feuille cabétine. Néanmoins Poussard, dit Bouche-en-cœur, me méprise. Parlant d'un de mes livres dans son Cî:i d'amour, il dit pour entrée en matière, qu'on peut s'attendre à quelque sottise, sur le seul nom de l'auteur ; et sans débrider, il m'extermine. On voit qu'il se sent au-dessus de moi ; il m'extermine, et ne daigne pas même y mettre de façons. Véritablement, je suis un pauvre écrivain; mais en quoi cependant si inférieur à lui, Poussard, dit Bouche-en-cœur, rédacteur du Cri d'amour ? Il fait des articles : j'en fais. Il a lu George Sand : je l'ai lu. Il fabrique des montres : j'en ai acheté une, et j'ai même été volé. Il est pauvre : hélas ! qu'il m'a fallu de privations pour payer cette mauvaisa montre ! Poussard a de la peine à nourrir sa concubine : croitil que ma femme ne me coûte rien ? Poussard est ouvrier : suis-je grand seigneur ? Je me suis levé avec le jour ; minuit sonne, et ma journée n'est pas finie. Si Poussard est enfant du peuple, mon père ne savait pas lire, Poussard voudrait être électeur, député, ministre ; pour moi, je ne suis rien, et je n'ai dans le monde que l'autorité de mon talent, comme Poussard.
Ce qui fait que Poussard me méprise, c'est que je connais un certain nombre de livres qu'il ne connaît point; c'est qu'il va au mélodrame et à l'estaminet, et que je vais à l'église ; c'est qu'il porte ses enfants au
tour, et que je nourris les miens ; c'est qu'il désire la fortune, et que je lui souhaite la foi. Mais est-ce que je n'ai pas un peu le droit de lire, de penser, de vivre, de m'amuser, d'être époux, d'être père, d'être citoyen, autrement que Poussard? Pourquoi donc Poussard me méprise-t-il ? En vérité, vous êtes vertueux et républicain ; mais vous n'êtes ni juste ni libéral, monsieur Poussard; dit Bouche-en- cœur !
S'il n'a pas quarante ans, il ne s'en faut guère ; s'il ne fut pas toujours fort laid, du moins est-il aujourd'hui plus laid qu'un autre ; s'il eut de l'esprit, ce fut " dans sa tendre enfance, et personne ne s'en souvient. Il est gauche, et porte au vent une tête grisonnante où jamais ne luit la moindre étincelle de ce rayon divin qui annonce l'homme ; tête sans cervelle, lanterne éteinte : c'est un vieil auteur qui n'a pas encore débuté.
La Providence s'est fatiguée à pourvoir ce nigaud. Il a du bien, il a une place, il a nine femme et des enfants; mais il veut faire un livre. Fais donc ton livre !
Le livre paraît. Un coup de sifflet, en un mois, en huit jours, l'emporte de la boutique du libraire aux échoppes des bords de la Seine, où chacun le peut voir dans la case à cinq sous. Tout autre eût profité de la leçon ; mon butor achève son second livre. Aucun libraire n'en veut. Cède-t-il? Non pas! Il desserre un troisième, un quatrième faix d'écriture : il surcharge, recopie, geint, se rend malade. Le ciel, dans sa pitié, lui envoie un homme sage, qui, par charité, consent à visiter ses manuscrits, et prend la peine de lui exposer
longuement qu'il est né pour l'agriculture ou pour les bureaux. Il ferme l'oreille et se met à son dixième vo-. lume, attendant toujours le moment de percer.
Seigneur, j'ai voulu, selon mes humbles forces, travailler à votre gloire ; j'ai sacrifié dans ce but quelquesuns des chers désirs de mon âme ; je vous ai donné les heures du sommeil et les jours de l'été. Que de fois, vous le savez, durant les matinées de l'automne, j'ai pris ma plume, mon arme, et je suis resté là, face à face avec un de vos ennemis, résistant à l'appel des oiseaux qui me conviaient à sortir pour jouir des dernières feuilles et des premiers brouillards ! Seigneur, pour récompense, accordez- moi de travailler à gagner le ciel... avec la même ardeur que ce fou travaille à gagner des sifflets !
Il fréquente les gens de lettres, et nul office rebutant ne le lasse. Vieux comme il l'est, avec sa place et ses cheveux gris, on le voit courtiser les derniers grimaudsqui peuvent étaler leurs noms dans un journal. Il les amène chez lui, leur fait voir son honnête épouse et leur donne à boire. Il obtient qu'on le mette sur les prospectus, entre Achille Robinard et Nestor Gobinet.
Je J'ai rencontré pimpant et fier; j'ai vu presque une expression sur sa figure. — Eh bien ! me dit-il, vous me lisez quelquefois dans le Mercure. J'y ai un article aujourd'hui. C'est un paradoxe dramatique sur le mariage, qu'on trouve assez piquant ; mais cela pe vous plairait point. — Comment, vous ! un père de fa • mille, à votre âge, vous êtes de cette bande qui va souiller l'honneur du lien conjugal I — Ah! vous aurez
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beau dire : il faut percer ; je veux percer; il est temps que je perce.
Et ne pouvant autrement faire, il perce comme un abcès!