DEUX VOCATIONS
LETTRE DE CELINE,
te Jeanne, ma chère compagne, je vais me marier; et mon bonheur est si grand, que je veux te le dépeindre. C'est un suprême effort de mon amitié pour t'arracher à ce cloître où tu veux t'ensevelir. Pourquoi t'obstiner à fuir le monde ? Je le contemple, et mes yeux n'y aperçoivent rien qui puisse épouvanter la piété. Sois sûre qu'on le calomnie. J'y rencontre partout des gens qui font du bien, des hommes pleins de générosité, des femmes aimables et belles , sans tache au milieu de leurs triomphes. Elles vont au bal , mais elles vont aussi à l'église ; elles se parent , mais elles font la charité. Moi qui ne suis encore qu'une jeune fille, je quête pour trois ou quatre œuvres qui te plairaient ; je ne sais pas m'y prendre, et cependant aucune bourse ne m'est fermée. Penses-tu qu'on soit damnée parce qu'on se plaît aux discours agréables, à la musique, à la conversation, aux dentelles , même à la danse ? Si mon âme était en péril , je ne serais pas aussi tranquille que tu me vois. Dans les commencements, je m'effrayais un peu : c'était l'effet de ces discours trop sévères que nous avons entendus si souvent. Tout me paraissait coupable ,
même d'essayer une robe nouvelle ; je ne regardais rien qu'en dessous, je n'écoutais rien qu'en rougissant, je ne faisais rien que d'un air gauche ; je demandais pardon à Dieu d'avoir ri, pensant que j'avais pu rire pour montrer que j'ai les dents belles; enfin, il s'en est fallu de peu que je ne tombasse dans le scrupule. Voilà le fruit des exagérations de notre bon abbé ***. On sort du couvent avec je ne sais quoi de hérissé, qui vous rend souverainement ridicule au milieu du monde. Rien ne vaut l'éducation de famille. La meilleure élève du meilleur couvent n'est pas comparable, pour le maintien et l'esprit , à la moindre petite fille qui a grandi chez ses parents. Celle-ci ne s'eôVaye pas du monde ; elle y paraît, elle y parle, elle y chante comme au coin de son feu. Ce terrible monde, heureusement pour moi, se montra fort charitable à toutes mes gaucheries ; et bientôt je cessai d'avoir peur. Aujourd'hui je sens que ma vie, cette vie que j'aurais jugée criminelle il y a six mois, est la plus innocente qu'on puisse désirer. J'en ai pour gage la paix parfaite et constante de mon cœur. Tu feras comme moi, Jeanne; viens dope, viens donc! Tu as tant de grâce et desprit , tu seras si belle et si fêtée ! Dieu t'enverrait un bon mari , semblable à celui que je vais prendre. J'en connais un qui te conviendrait, un doux jeune homme, savant, sérieux , un peu mélancolique, en un mot. fait pour toi. Il est très-lié avec mon fiancé, son compagnon d'enfance, de jeunesse, de voyages et d'affaires. Nous serions réunies pour ne plus nous quitter. On nous verrait toujours ensemble, à la pro-« menade, au bal, à l'Opéra. Si tu savais ce que c'est que lOpéral Toi qui pleurais en entendant mère Made-
leine chanter le Credo, que dirais-tu de la voix de Dorus et de la musique de Meyer-Beer? Hier encore, j'ai entendu Robert le Diable; je t'assure que c'est très-religieux, et qu'on trouve là de bonnes émotions. Viens, Jeanne, viens goûter de cette belle vie! Eh bien, si elle ne te convient pas, les monastères ne seront point termes ; tu n'y emporteras aucun regret , et tu sauras du moins ce que c'est que le monde. Je ne suis pas une impie, je crois, et au couvent surtout je ne passais point pour telle ; mais, quand je venais à me dire que je pourrais être religieuse, quand je pensais à l'éternel voile noir, à la règle éternelle, à la clôture éternelle, toutes ces éternités me glaçaient : j'aurais toujours soupiré après le monde. Peux-tu affronter de pareilles tentations, qui te viendront assaillir au milieu de tes prières? Dans le monde on peut toujours prier; dans le couvent on ne peut jamais chanter, jamais danser, jamais changer de costume. Jeanne, songes-y! vois si cela n'est pas contre nature! J'ai fait de graves réflexions depuis que je t'ai quittée ; j'ai entendu dire beaucoup de choses qui ne se disaient point jadis devant nous. Des hommes très-savants et très-honorables, qui connaissent la religion et qui ne sont pas incrédules , s'élèvent contre les couvents avec une extrême chaleur. Ils assurent que les aumôniers , les supérieures , tyrannisent effroyablement les communautés. Tu diras qu'on ne tyrannisait personne dans la sainte maison où nous avons été élevées ; mais ce n'est point dans cette maison que tu entres, et d'ailleurs nous ne savions pas tout. N'as-tu pas remarqué que certaines de nos mères, quelquefois, étaient singulièrement tristes ? Ils disent aussi que cette
austérité de la vie religieuse paralyse les meilleurs sentiments de l'âme; qu'elle y met de la jalousie, de la haine. Ces hommes ne sont point des ignorants ni des écervelés; ils ont du sérieux , de la probité, de la politesse, des décorations, des cheveux blancs.
« Une chose encore qu'il faut que je t'apprenne : dans ton couvent tu ne connaîtras jamais le bonheur d'aimer et d'être aimée. Si tu savais ce qui se passe dans mon cœur, soit que je jouisse du présent, soit que je rêve à l'avenir ! Mon fiancé est jeune, aimable, beau. Il me dit qu'il donnerait sa vie pour moi, pour obéir à une de mes volontés, à un de mes caprices; et moi, je^ne sais comment t'exprimer cela, je reconnais son pas, je devine que c'est lui qui sonne à la porte; mon cœur bat, je rougis, je suis heureuse. Et quand on parle de lui, quand on dit qu'il est fier et brave, qu'il a de l'esprit, que ses rivaux le redoutent; quand on nomme des jeunes filles belles et riches qui auraient voulu l'épouser, je pense en moi-même que je fais de lui ce que je veux ; que j'ai une pensée, et qu'elle devient la sienne ; qu'il s'inquiète d'un nuage sur mon front, d'un regard qui se tourne ailleurs que vers lui ! Chacun lui prédit un g-rand avenir; on ne doute pas qu'il n'occupe les premiers emplois, qu'il ne se fasse un beau nom. Il sera député, pair de France, ambassadeur, ministre. Quelle noble carrière! que de tableaux divers passeront sous mes yeux! que de belles fêtes! Je verrai chez moi les hommes les plus distingués, les artistes célèbres, les écrivains fameux; je pourrai faire du bien aussi, car nous serons riches. Mais ce n'est rien encore, je ne te parle pas du bonheur d'être mère : une jeune mère avec de beaux enfants tout blancs, tout roses ! J'en con-
nais plusieurs : tu ne peux imaginer à quel point elles sont plus jolies lorsqu'elles ont autour d'elles leurs enfants, frais comme des bouquets, Jeanne, tu es riche, aimable et belle; tout ce bonheur sera ton partage, et mon bonheur en deviendrait plus grand. Laisse le cloître à ces pauvres créatures qui n'ont ni fortune, ni esprit, ni beauté. C'est une retraite convenable pour elles, où elles s'occupent, et qui leur vaut mieux que le monde. Tu es vertueuse , et tu n'as rien à craindre : laisse le cloître à celles qui doutent de leur vertu. Viens, viens; tu seras heureuse, et moi aussi! Crois-en le cœur de ta
« Céline. »
tETTHE DE JEANNE.
« Pauvre chère Céline, tu ne m'as point tentée. N'y reviens pas cependant, si tu veux que je lise tes lettres; la maîtresse des novices les confisquerait certainement, et, deux jours plus tard, je n'aurais pas reçu celle à laquelle je réponds. Je pars demain , avec la bénédiction de ma bonne mère qui pleufe, car elle est malheureuse de me perdre, et qui rend grâces à Dieu , car elle est bien heureuse de me donner. Pour mon père, il a juré de ne plus me revoir; mais je le connais : huit jours ne passeront pas, que je ne l'aie embrassé en plein parloir. J'aurai le bonnet noir dans huit jours; je serai fiancée aussi, fiancée selon mon cœur. S'il plaît à Dieu, je ne resterai pas longtemps postulante, puisque j'ai déjà fait une espèce de noviciat. Avant deux ans, je prononcerai mesvœux; sœur Jeanne de Jésus deviendra mère Jeanne
de Jésus. Tu seras mère, et je le serai; et, quoique tu penses, j'aimerai mes enfants autant que tu pourras aimer les tiens.
« Le lieu de mon repos, l'asile que j'ai choisi , le cloître, comme tu dis, où je m'enferme, non pour l'éternité, mais pour les courts instants de cette vie, s'appelle la maison de Nazareth. C'est une congrégation nouvelle, fondée par un bon curé, en vue d'honorer par le silence et par le travail l'humble vie de Jésus, Marie et Joseph dans leur retraite de Nazareth, si laborieuse et si cachée. J'apporte pour dot mon aiguille. Mon père, après avoir réservé la part de mes frères les pauvres , partagera entre ses autres enfants les biens qui m'étaient destinés. Je suis forte, et je gagnerai ma vie. J'emmène avec moi les deux filles de notre femme de charge : l'aînée , cette douce et pieuse Valence, que lu connais, prend aussi le voile. Comme elle est plus adroite que moi, peut-être sera-t-elle mise à la couture, et moi à la cuisine; à moins qu'on ne me donne à tenir une classe, et alors j'enseignerai la lecture et l'écriture à la sœur de Valence, la petite Germaine. Toutes les religieuses sont sur le pied de la parfaite égalité ; il n'y a point de soeurs converses, et ici elles ne sont nullement nécessaires, le but principal étant de coudre, se taire et prier, toutes choses qui n'exigent point une éducation brillante. On ne reçoit quelques pensionnaires que pour subvenir aux premiers frais; et encore le fondateur ne l'aurait-il pas voulu, s'il n'avait remarqué que nos petites bourgeoises reviennent toujours un peu hautes des grands pensionnats où on les envoie. Elles y trouvent des compagnes qui parlent de leurs châteaux, de leurs équipa-
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ges, de leurs papas décorés, et elles se laissent tourner b, tête. A Nazareth, les plus grandes fortunes sont minces, et une excellente discipline veille à rabattre toutes les vanités. Il n'est permis à personne d'éblouir le prochain. La demoiselle d'un notaire serait chassée, si elle s'échappait à parler avec trop de superbe de la carriole d'osier qui transporte d'un bout du canton à l'autre l'important auteur de ses jours. On doit croire que tout le monde possède une carriole, et laisser croire à tout le monde qu'on est fille d'un père qui voyage à pied. Cette humilité me ravit ; j'ai commencé d'être attirée par là. Je n'aime point qu'on me fasse rougir de mon père Jésus, ouvrier charpentier, et de ma mère Marie, qui filait de ses mains les vêtements de son fils et ceux de son époux.
« Bien-aimée Céline, je voudrais te voir un moment et causer avec toi, car il y a entre nous quelque chose que je ne m'explique point. Tu m'assures que je suis malheureuse; et moi, ayant lu cette lettre où tu me dépeins tes félicités, sais-tu ce que j'ai fait? Je me suis retirée devant Dieu, dans un coin sombre de notre église, j'ai baissé mon voile, et longtemps, bien longtemps, j'ai prié pour toi, j'ai- pleuré sur toi. Oui, j'ai pleuré! Je voulais te répondie gaiement, comme tu m'écris; mais cette lettre m'épouvante. Hélas! pauvre amie, tu veux me faire aimer le monde, et tu me laisses voir qu'en moins de six mois le monde t'a déjà atteinte à l'âme, toi, la fille chérie du bon Dieu, comblée par lui de tant de grâces, et dont la parfaite innocence n'avait jamais vu ni soupçonné seulement l'ombre du mal! Voilà que tu accuses les soins pieux qui t'ont gardée
dans la candeur et dans la paix ; voilà que tu écoutes, au mépris de ta propre expérience, de méchants et absurdes mensonges contre les âmes qui ont travaillé, pleines d'amour . à former ton esprit et ton cœur, et à te revêtir d'une égide de foi capable de repousser les traits du démon. Mais quelle faute elles ont commise! Lorsqu'elles t'ont laissé partir, tu ne savais point faire la révérence, et tu craignais le péché! Aussi, tu te souviens maintenant de mille choses que tu n'avais pas remarquées : les religieuses étaient tristes parfois , donc leur profession est contre nature, et elles regrettent de l'avoir embrassée; peut-être même venaient-elles de souffrir quelque mauvais traitement ou de l'aumônier ou de la supérieure... C'est toj, Céfine, qui dis cela! Eh! chère compagne , as-tu su bien t'assurer.que leur tristesse ne venait pas d'une autre source? Si la religieuse qui avait plus spécialement soin de Jeanne, par exemple, ou de Céline, lisant mieux qu'une autre au fond de ces âmes frivoles, y avait découvert le germe de certaines pensées, de certains oublis, de certaines fautes, n'était-ce pas de quoi l'affliger? Qui m'aurait vue ce matin dans l'Eglise, si pensive et si accablée, aurait pu croire que je pliais sous le poids de ma résolution, et que je me désolais d'entrer au couvent. Je ne me désolais pourtant que de voir ma chère Céline s'abandonner, comme elle le fait, aux séductions du monde. Ces plaisirs sont innocents, tu le dis, je le crois; ils sont mnocents , et le seront toujours. Mais pourquoi éprouves-tu je ne sais quel besoin de décrier les âmes moins rassurées qui les redoutent , qui n'en veulent pas, et qui les ont fuis? Il n'y a point de jalousie, point de médisance, point de méchan-
ceté dans le monde : je m'en réjouis; mais pourquoi veux-tu que ces vilaines choses se soient réfugiées dans les couvents? Enfin, dans le monde, on aime : voilà un homme qui ne vit que pour Céline, et Céline ne vit que pour cet homme : je n'en doute pas I ma chère Céline me l'apprend elle-même en des termes qu'elle ignorait il n'y a pas longtemps, et que je la prie de ne plus employer, car ils me font rougir et ils me font peur. Je prie Dieu que cette grande amitié soit bénie, sanctifiée , durable, et qu'elle fasse un bon ménage. Mais apprends de moi, Céline, que, s'il ne s'agit que d'aimer et d'être aimée, mon bonheur est égal pour le moins à ton bonheur. J'ai mon fiancé aussi, qui deviendra mon époux fidèle. Il m'aime et m'a aimée de tout temps ; il fait mieux que de m'offrir sa vie, il me l'a donnée : il est mort pour l'amour de moi , qui l'avais trahi , et qui ne méritais que sa colère; il a versé son sang sur la croix, afin d'effacer mes ingratitudes et mes péchés. Je ne te dis point son nom, tu ne l'as pas encore oublié. Tu sais aussi que je ne l'aimerai jamais ici-bas autant qu'il le mérite et que je le voudrais, et que pour lui rendre enfin tout l'amour dont il m'aime , j'ai besoin et je suis pressée de me purifier dans la mort. Cependant, malgré cette accablante imperfection de ma nature, crois-tu que je ne saurai pas l'adorer de toutes les forces d'un cœur épris? Va, sois éblouie, sois enivrée de ton profane amour : ni toi ni aucune femme ne parviendra, dans sa folie, à aimer un mortel, en fît-elle un dieu, comme je sens' que j'aime déjà mon divin Crucifié. Je ne lui demande pas de me charger de parures , de m'entourer de fleurs et de parfums comme une idole; je ne lui demande pas les
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splendeurs de la terre, les délices de ijion orgueil ; Je ne lui demande pas de n'aimer que moi seule entre tant de créatures qui remplissent le monde. Chétive, pauvre, presque inaperçue, la dernière de ses servantes, et la moins encouragée , je suis inexprimablement heureuse de le servir, je ne lui demande que la grâce de l'aimer toujours plus, toujours plus, dans une heure plus qu'en ce moment, demain plus qu'aujourd'hui , et après plus encore, atin que mon amour soit un feu qui me consume, et que mon âme ait des élans qui me tuent. Alors mon âme se précipitera dans ce cœur de Jésus où elle est appelée, et elle l'embrassera pour jamais. O jour heureux ! le dernier de mon bonheur périssable , le premier de mes éternelles joies ! Vivre d'amour! mourir d'amour ! renaître pour l'éternel amour!
« Ma pauvre Céline, c'est à moi que tu veux peindre le bonheur d'aimer! Je me donne tout entière à l'époux dont j'ai fait choix, je mets un voile sur mon visage, et nui autre que lui ne le verra plus. Je lui donne ma jeunesse et ma vie; je lui donne mes goûts, mes désirs, ma volonté; je lui donne mes mains, mes yeux et mon souffle, ma voix et mon silence, tout ce que j'ai, tout ce que je suis, tout ce que je fais, et jusqu'aux pensées de mon sommeil; j'abandonne à ses desseins mon corps et mon âme ; j'accepte d'avance avec joie les fatigues, les privations, les maladies et les peines qu'il voudra m'envoyer. Ferais-tu cela? Je le fais, et ne crois rien faire; j'aspire à savoir quelque moyen de faire mieux, mais toute la science admirable du cloître ne m'inspirera jamais une action qui ne soit digne de l'amour de Jésus et de mon amour. Tu n'as pas vu et tu
ne verras pas de beauté, ni de jeunesse , ni de grâce . ni de regards pleins de toi ; tu ne recevras point de témoi' gnages de tendresse qui remuent ton cœur aussi profondément que mon cœur est remué au seul aspect de la croix où Jésus voulut mourir pour me racheter. Il y a des larmes que tu ne verseras jamais, et des soupirs qui ne gonfleront jamais ta poitrine. Si un jour, pressée de regrets, tu vas devant l'autel répandre en sanglots ton cœur pénitent ; si tu reviens avec la résolution de servir Dieu, si tu fais à ce grand Dieu quelque digne sacrifice, alors tu me parleras de ton bonheur. Maintenant tu n'es qu'une enfant éblouie de quelques chimères ; tu te crois heureuse, et tu ne l'es pas ; tu crois aimer, et tu ne sais même pas ce que c'est que l'amour. Quand vous dansez au milieu de toutes les magies du monde, dans ces nuits plus spécialement consacrées à vos plaisirs; quand de toutes parts, atteints de démence, riches et pauvres remplissent les salons de leurs vanités et les rues de leurs clameurs , les religieuses de Nazareth se rendent tour à tour dans leur humble chapelle. Là, devant le tabernacle, chacune d'elles reste une heure prosternée, le front sur la terre, les bras en croix, immobile comme un cadavre qu'on va ramasser bientôt et rendre à la poussière. Ce qu'elle fait là, tu le sais bien. Elle prie, elle prie pour elle et pour ses sœurs sans doute, mais surtout elle prie pour vous ; elle prie afin d'écarter de vous la terrible colère de ce Dieu clément, qui vous aime e vain, et à qui vous ne songez pas. O Céline, ma bien-aimée compagne, pauvre petite colombe exposée au filet du chasseur, je te donne rendez-vous, dans cette pensée, à deux ans d'ici. Tu géras
mariée, et je serai religieuse ; tu posséderas le secret du monde, et j'aurai celui de la solitude. D'avance je te fais juge de notre différend. Souviens-toi de moi. Que Céline, belle, brillante, parée, environnée d'hommages, reine de la fête, descende un moment dans son cœur ; qu'en ce moment elle songe à Jeanne, vêtue de bure et couchée sur la pierre, les bras en croix, comme un cadavre au milieu des ténèbres; et Céline prononcera si Jeanne est le moins heureuse !
« Plaise à Dieu, ma Céline, que je ne te paraisse pas trop digne d'envie, et que d'ici là ton cœur ait su se défendre assez du monde pour pouvoir se consoler de l'avoir aimé ! Que le dégoût ne soit pas devancé par le remords!
« Adieu. Je prierai pour toi le jour de ton mariage. Sois heureuse autant que je le serai lorsque , selon le cérémonial de Nazareth , les quatre plus sages de nos petites filles, vêtues de blanc, couvertes de longs voiles, couronnées de fleurs et tenant une tige de lis, viendront me chercher à ma cellule pour me conduire à l'autel ; aimables images de la chaste fécondité de mes vœux, et des anges qui en seront les témoins, x
Que nous montre l'histoire des Jésuites? Une société d'hommes savants, courageux et pieux, si parfaitement éprouvés, si admirablement dévoués à leurs lois saintes.
qu'à peine le siècle en voit-il faillir quelques-uns. Ces hommes se lancent à travers le monde au secours de l'Eglise catholique, partout menacée : ils arrachent au protestantisme une partie de l'Allemagne.; ils sauvent de ses poisons la Pologne et la Bohême ; ils lui défendent l'entrée de l'Italie ; ils l'expulsent de la France ; ils renouvellent l'esprit de foi en Espagne et en Portugal ; ils affrontent les supplices en Angleterre, en Irlande et en Ecosse ; ils sont civilisateurs au Canada, conquérants comme les apôtres dans l'Amérique et dans les Indes. Des résultats immenses couronnent cet immense travail, mais la Compagnie ne triomphe qu'au prix de son sang. Les Jésuites sont partout en butte à la haine', emprisonnés, dépouillés, exilés, tués, mis en lambeaux.. On les voit dans l'Inde sur les bûchers et sur les croix, en Angleterre à la potence , à Paris sur la roue. Le légiste les calomnie du haut de son tribunal, quelquefois lâche comme un guet-apens ; l'émeutier les égorge , le sauvage les dévore, le protestant les traque jusque sur les mers, et les coule bas, pendus aux vergues du navire qui portait avec eux l'Evangile chez les idolâtres. Elisabeth d'Angleterre n'est pas satisfaite encore lorsqu'ils expirent : elle s'acharne à les déshonorer après qu'ils sont morts ; elle y déploie la ruse d'une femme, l'astuce d'un procureur, la basse industrie d'un lettré. Vains efforts ! ils triomphent; ils sont plus puissants quand l'orage les a broyés. Partout les plus nobles âmes veulent souffrir avec eux. Leurs ennemis croient enterrer des suppliciés , et ne font que consacrer quelques. coins de terre d'où sort désormais la vertu qui attache les grands cœurs. D'illustres noms se pressent dans l'Ordre, pour
combler le vide que tant de meurtres y oiit fait. Les procureurs généraux d'Elisabeth et de Jacques, les meneurs du Parlement, de iaSorbonne et de TUniversité, les sénateurs de Venise secrètement gagnés au calvinisme , vivent assez pour voir des lords anglais , des gentilshommes français, des parlementaires, des universitaires, des sénateurs, la gloire de leur pays, de leur caste ou de leur corporation, revêtir cet habit, embrasser cette règle, fortifier cet Ordre, cent fois déclarés in» fâmes. — D'où vient?
M. Sue et d'autres nous assurent que c'est pur attrait pour la scélératesse et le libertinage ; mais M. Siie y gagne cent mille francs et l'honneur, d'autres comptent y gagner le ministère. Ecrivains et politiques, tout habiles qu'ils sonf, je doute qu'ils sachent bien ce qui se passe dans une âme qui ne veut que gagner le ciel. Gagner le ciel par le travail, par la prière, par le dévouement, par les supplices, tel est le but que la Compagnie de Jésus propose à ceux qu'elle admet. Euxmêmes le disent . Xen crois des témoins qui se font égorger.
On allègue le bruit public. Si nous en croyons le bruit public, qui est plus mal famé dans le monde que ces mêmes hommes politiques , à l'abri desquels se renouvellent aujourd'hui des calomnies que ni la mort ni l'histoire ne semblent pouvoir désarmer? Ecrironsnous l'histoire des ministres avec les journaux, et celle des partis avec les réquisitoires des procureurs du roi ? Mais, s'il y a un bruit public contre les Jésuites, il y en a un aussi, ce me semble, en leur faveur. Ces peuples qui les appellent, ces princes qui les protègent, ces
familles qui luttent pour leur confier l'éducation de la jeunesse, ces hommes de bien qui les supplient d'accepter leur vie, ces héros qui les admirent, ces savants qui vont à leur école, ces historiens et ces philosophes de qui les préjugés tombent, faut-il donc les compter pour rien? Tant de glorieux témoignages seront-ils considérés comme non avenus, parce qu'ils ne sauraient obtenir la vogue brutale d'un pamphlet jeté à la foule par petits morceaux? J'entends les cent mille lecteurs du Constitutionnel hurler que les Jésuites sont des scélérats ; mais l'histoire me montre en silence Henri IV qui les soutient, Condé qui les aime, Bossuet qui les loue, Leibnitz qui les honore, Fénelon qui se forme à leurs exemples. Il me semble qu'un mot de Montalembert , qui les vénère hautem.ent, efface plus de boue que n'en peuvent jeter mille feuilletons à cinq cents francs' pièce. L'Eglise , par la voix du concile de Trente, m'en dit davantage encore; et, enfin, j'entends les Jésuites eux-mêmes, je recueille leurs paroles, je connais leurs actions.
Oui, voilà des chrétiens, voilà des prêtres! Je conçois qu'on les haïsse lorsqu'on a le malheur de haïr Dieu, car ils ont des paroles qui le font aimer, et des œuvres plus puissantes encore, plus irrésistibles que leurs paroles. Je conçois que quiconque a voulu faire brèche à cette immuable vérité catholique, au sein de laquelle réside inébranlable le pouvoir de Dieu sur les nations , les ait haïs implacablement. Ils ont élevé autour de la religion un rempart de pierres vivantes qui a cent fois repoussé l'ennemi; ils ont enflammé d'une incomparable ardeur de toi et de sacrifice les hommes qui les ont
approchés; ils ont enseigné à des millions de chrétiens l'art de déjouer les subterfuges de l'esprit et les embûches de la chair ; ils leur ont appris à mépriser l'argumentation des sophistes et la logique des bourreaux. Tel est leur crime : qu'ils n'attendent point de pardon !
S'il se présentait une association de francs-maçons et de quakers pour faire quelque chose de ce que font les Jésuites , c'est-à-dire qui se retirassent de tout intérêt propre ici-bas pour ne songer qu'aux intérêts des autres hommes, les assister, les consoler , les instruire, exciter les riches à la pitié, les pauvres à la patience, les malheureux à Tespoir, tous à la charité; si l'on voyait leurs efforts souvent couronnés de succès ; si l'on savait que leur zèle les porte à supporter toutes les fatigues, à courir au-devant de tous les dangers; s'il était hors de doute qu'ils ont bravé les édits des tyrans pour relever le courage de leurs frères persécutés, j'imagine que le monde les comblerait d'encouragements et d'éloges... Mais, au lieu d'être francs-maçons, ces 'oienfaiteurs publics sont chrétiens ; au lieu de se lier par des cérémonies puériles et sacrilèges, ils se lient par des vœux sacrés et irrévocables : dès lors, le monde ne veut pas d'eux! Us ont pris le nom de Jésus comme un drapeau de leurs desseins et un mémorial de leurs devoirs : rien ne leur sera permis , pas même de respirer l'air natal; rien ne leur sera pardonné, pas même de consoler un malade, s'ils ne cachent ce nom-là! a J'ai « secouru les pauvres , guéri les malades et enseigné ,ï parmi vous la vérité. Pour lequel de ces crimes me « frappez- vous ? »
Une seule chose semble plus étrange que cette perse-
vérante injustice : c'est la naïveté avec laquelle les per-^ sécateurs s'étonnent de n'avoir pas vaincu, et signalent l'obstination de nôtre amour. Evidemment quelquesunes des plus nobles satisfactions de l'âme leur sont inconnues : ils ne comprennent pas la joie qu'il y a d'honorer la vertu proscrite. Nous sommes plus heureux : nous nous inclinons devant ceux que poursuivent tant d'iniques claitieurs ; et ces injustices, nous les rendant plus respectables et plus chers, les rendent aussi plus forts pour nous diriger. Ils obtiennent de nous plus aisément les sacrifices que nous devons à Dieu. Comment résister , lorsque c'est du haut de la croix que leur voix paisible nous prêche la croix? Libres et honorés, ils pourraient conseiller ; injuriés, proscrits, ils commandent, et c'est la gloire de 1 ame humaine. Qui nous dit que là n'est pas tout le mystère de ces avanies, dont rien ne les préserve en aucun temps, en aucun lieu ? Ils en ont plus de mérites, et nous en retirons plus de profit.
Un gouverneur du Japon, qui n'écrivait point de romans , mais qui voulait plaire à son prince , fit construire , sur un cap avancé dans la mer , une prison exposée à tous les vents. Elle se composait de cages où l'on ne pouvait se tenir debout ni s'asseoir, et qui ne préservaient ni des feux du soleil ni des rigueurs de l'hiver. Ce gouverneur jeta là dedans le père Spinola et quatorze religieux, coupables d'avoir prêché la chasteté, l'aumône, l'égalité chrétienne. Il pensait, en les faisant périr sans appareil, il pensait éteindre le zèle qui se rallumait ailleurs aux bûchers. Qu'arriva-t-il ? Des Japonais se dénoncèrent chrétiens pour entrer dans cette prison ; et , lorsqu'ils y furent, ils sollicitèrent l'honneur d'être agré«
gés à la société de Jésus. Spinola les admit ; la cage devint un collège de novices. Le gouverneur , voyant ces choses, crut, par le conseil des protestants anglais, qu'il ferait encore mieux de brûler les Jésuites. Après trois années passées dans les cages d'Ormura, Spinola, ses compagnons et ses néophytes , furent conduits au bûcher. Trente-et-un chrétiens indigènes devaient avoir la tête tranchée le même jour, au même endroit. Quand ces deux bataillons de martyrs se rencontrèrent, Spinola entonna \q Laudate piieri Dominum. Les prêtres, les chrétiens que la mort attendait, ceux qui, dans la foule, s'honoraient de leur amitié, de leur parenté ou de leur constance, tous, d'une voix éclatante, firent éclater le cantique de louanges, Spinola parla ensuite. Les lettrés du Japon, stylés par les marchands protestants de Hollande et d'Angleterre, alléguaient déjà contre les Jésuites les arguments du feuilleton et ceux du Collège de France. Spinola, du haut de son bûcher, dit en peu de mots quelle ambition l'avait animé : il se réjouit de posséder enfin les biens qu'il était venu chercher. Tandis qu'il parlait, il aperçoit Isabelle Fernandez , l'épouse du Portugais dans la maison duquel il a été saisi. Il demande à cette mère où est son petit Ignace, qu'il avait baptisé quatre années auparavant, la veille même de son arrestation. Isabelle soulève l'enfant, qui, comme tous les chrétiens , était couvert d'habits de fête , et elle dit : « Le voici, mon père; il se réjouit de mourir avec « nous! » Puis, s'adressant au petit Ignace: « Regarde « celui qui t'a fait enfant du bon Dieu, celui qui t'aré- « vêlé une vie mille fois préférable à celle que nous al- « Ions laisser. Implore sa bénédiction pour toi et pour
« ta mère ! » Ignace se met à genoux , il joint ses petites mains; déjà presque entouré de flammes, le confesseur éprouvé par vingt années de supplices bénit le martyr au berceau. Un cri de pitié s'échappe de toutes les bouches. Pour le comprimer, les juges donnent le signal de l'exécution, et les trente-et-une têtes de chrétiens tombent en un instant (i).
Ce moyen de couper court à la vénération qu'inspirent les Jésuites est le seul efficace sur les hommes qui sont dignes de les connaître. Depuis trois siècles la libre pensée n'a pu trouver mieux; aussi l'a-t-elle souvent employé. M. Sue écrit pour les pareils de ceux qui, tandis que les Jésuites mouraient de la sorte, crachaient sur la croix pour obtenir le droit de trafiquer. Que M. Sue se borne à charmer ces penseurs, et qu'il s'attende à nous voir, nous et nos enfants, agenouillés au pied de l'échafaud.
Cependant, au milieu de ces persécutions, quel miracle fait vivre les Jésuites et les multiplie ? Après Spinola, quand la mort est sûre, pas un missionnaire du Japon ne déserte, et d'autres accourent de l'Europe pour toucher cette terre et mourir dans d'indescriptibles tourments. Les Hollandais et les Anglais établissent sur la côte une croisière sévère ; ils étouffent enfin le sacerdoce, et du même coup l'Evangile : les Jésuites alors vont mourir à la Chine, et c'est toujours ainsi. Aujourd hui même, ils renaissent en Europe sur les débris des lois laites contre eux , comme en Amérique sous les iiè-
(i) Hist. delà Comp. de Jésus, t. III, p. igj.'
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ches des sauvages , comme en Asie dans les tortures. Je prédis que le monde ne s'en délivrera pas. La calomnie aura beau aiguiser les couperets, préparer les bûchers, irriter les populaces, ameuter les législateurs : tant qu'il sera si glorieux d'être Jésuite, on n'obtiendra pas des' chrétiens qu'ils laissent périr ce nom.
Pour que les Jésuites disparaissent sans retour, il faut attendre qu'ils aient failli. Toute ce que l'on peut entreprendre maintenant n'obtiendra qu'un résultat : c'est de pousser dans la Compagnie de Jésus la plus grande partie des vocations religieuses. Tout âme amoureuse des opprobres de la croix se sent entraînée vers cet institut qui représente si bien Jésus insulté , flagellé , condamné, Jésus mort sur le Calvaire et ressuscité le troisième jour. Là vont les cœurs les plus dévoués , les vertus les plus fortes. Je pourrais dire à certains journalistes, quel jour, à quelle heure, ils ont fait un Jésuite de tel prêtre séculier qui, peut-être, n'aurait jamais songé à quitter son tranquille presbytère. L'effet est le même sur les laïques. Les Jésuites sont de tous nos prêtres ceux qui voient à leurs pieds le plus de convertis. L'homme qui brise avec les maximes du monde goûte une noble joie à consommer dans leurs mains son sacrifice : c'est une réparation de plus dans cette œuvre des réparations solennelles, et Dieu se plaît à soutenir le courage de ses serviteurs en leur donnant d'absoudre leurs anciens ennemis.
Puissent tous ceux qui les frappent et les calomnient, n'être assignés qu'à leur clément tribunal ! Le spectacle des injustices passées remplit l'âme d'une force singulière contre les injustices du présent : il y laisse pressa
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que autant de pitié pour les meurtriers que d'admiration pour les victimes. En voyant ce que sont devenus les uns et les autres, au bout de quelques années, comment plaindre les martyrs? Ils n'ont perdu quelques heures de vie que pour entrer plus tôt en possession d'une gloire dont l'éclat éternel resplendit jusqu'à nous; et certes ils n'auraient rien gagné à mourir paisibles dans leur lit ! Comment haïr beaucoup les persécuteurs? Ce qu'ils ont gagné-d'argent, de plaisir, de pouvoir, n'a pas duré longtemps! Ils sont morts aussi, ils ont rendu compte à Dieu. L'histoire parle souvent des terreurs de leur trépas; elle ne dit jamais qu'en mourant ils aient chanté d'une voix calme le psaume de la délivrance et loué le Seigneur qui les rappelait à Lui. Elle nous montre leurs rivaux mondains satisfaits, leurs ennemis vengés, leur pouvoir abattu; point de mère qui vienne implorer leur bénédiction pour ses fils , point d'honnêtes gens qui les envient. Ils meurent, et leur nom, ^Lorsqu'il reste dans les annales humaines, y devient l'opprobre de la page où il est écrit. Est-ce que , comme eux , ne mourront pas et ne seront pas jugés ceux qui les imitent? Est-ce que rien nous dit que les plagiaires vivront plus ou réussiront mieux que les inventeurs? Est-ce qu'ils ont trouvé l'art de creuser à la vertu des tombes stériles? Ah! sans doute, ils nous indignent, ils nous fatiguent; ils retardent jusqu'à demain le bien qui se pourrait faire aujourd'hui même ; mais, dans quelques années, lequel d'entre eux, ou ne nous aura pas réjouis en détestant son crime, ou ne nous fera pas pitié?
Je m'étonne un peu de votre doute, Sylvestre. Comment ! vous avez de quoi vivre, vous êtes chrétien ; vingt bonnes œuvres ne subsistent que par votre zèle, et vous me demandez quel état vous devez prendre ? N'en prenez pas d'autre que celui-là; restez maître de vous-même, et servez les pauvres.
Votre famille dit que vous ne faites rien ? Tenez registre pendant un mois, pour elle seulement, de vos courses chez les malheureux, de vos visites dans les hôpitaux, de vos quêtes, de vos assemblées de charité ; faites le compte des indigents que vous aurez secourus, des orphelins que vous aurez placés, des bonnes actions que vos importunités et vos prières auront arrachées à la paresse, à l'avarice, à l'indifférence; additionnez les aumônes qui auront passé par vos mains ; dites à votre famille : « Voilà ce que je fais. » Brûlez ensuite le registre ; et, si l'on vous sollicite encore, n'écoutez plus.
Que feriez- vous qui pût vous occuper autant , vous satisfaire autant, vous attirer plus l'estime du monde?
Quel besoin avez-vous de faire fortune ? Le bon Dieu vous a donné six mille livres de rente; les pauvres ea reçoivent un bon tiers, et par-dessus, vous vous donnez vous-même. Si vous entreprenez une fois de gagner vingt mille francs par an, ce ne sera pas pour les distribuer en aumônes ; et, le voulussiez-vous, le loisir vous
manquerait. Voilà donc une grande perte que vont faire les pauvres : i" leur part de vos rentes; 2" votre zèle et votre expérience déjà consommée ; 3" tant de bourses que votre ingénieuse charité sait ouvrir, que vous seul pouvez ouvrir, qui se fermeront et ne s'ouvriront plus.
— Mais avocat? — Quoi! loyal Sylvestre, vous iriez jouer ce vilain jeu du pour et du contre, vous entêter dans quelque parti injuste ; soutenir en plein tribunal l'innocence de quelque garnement à qui la prison est beaucoup plus nécessaire que la liberté? Si la veuve et l'orphelin ont besoin d'appui, est-il nécessaire que vous endossiez pour les défendre cette même robe qu'endosse à côté de vous leur oppresseur ? Vous défendez la veuve et l'orphelin plus efficacement que tout ce qu'il y a d'avocats au palais ; même la veuve et l'orphelin qui plaident, ce qu'on ne voit guère ; et vous les défendez pour rien. Leur faut -il un avocat, vous savez bien le trouver. Leur cause exige- t-elle un mémoire, personne ne le rédige aussi honnêtement que vous. Qui sait mieux braver l'accueil sec d'un juge, forcer la consigne d'un avoué? On vous a vu réussir même à rogner des états de frais. Quant au criminel, certes, il n'a jamais trop d'amis ! Vous le savez, et c'est pourquoi les prisons n'ont point de verrous qui ne vous laissent passer. Vous n'apportez point dans les cachots cette honteuse espérance qui marche appuyée sur le mensonge; vous apportez le repentir, et c'est le trésor qu'il y faut.
On vous parle d'une autre profession, qui n'enrichit point, autour de laquelle est resté quelque lustre : c'est la magistrature. Des magistrats administratifs, je n'en
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dis rien. Tremblants serviteurs des opinions politiques, ils appartiennent au pouvoir, ils le servent passivement. On ne les choisit point, d'ailleurs, parmi les gens qui vont à la messe : carrière fermée.
— Mais un juge est indépendant sur son siège ; et qu'y a-t-il de plus beau que de rendre la justice? — Oui, si l'on rendait la justice, et si l'on était indépendant! Or, dans l'état où nous sommes, s'agit-il de rendre la justice, ou d'appliquer la loi? et, je vous le demande, est-ce la même chose ?
Touchant l'indépendance, votre vertu , que je connais, Sylvestre, ne m'empêche pas de connaître aussi la faiblesse humaine. La passion d'occuper une place n'est pas satisfaite parce que l'on est placé. Une seconde passion naît aussitôt dans le cœur du fonctionnaire : il veut avancer. Cette passion, comme les autres, trouve accès dans le cœur du juge. Pour avancer, le magistrat inamovible devient docile, devient servile. Servile, c'est-à-dire prévaricateur!
Ne vous exposez pas à craindre la malveillance d'un ministre qui peut vous condamner à végéter perpétuellement sur un méchant petit siège de province , sans cesse obsédé de l'ambition de vos parents, Si par bonheur vous ne devenez pas vous-même ambitieux.
Et puis, et puis, quand vous pouvez consoler, pourquoi punir ? Quand vous pouvez secourir, pourquoi juger? Pourquoi vous lier enfin, quand vous êtes libre ?
Est-ce que je condamne toute fonction? Non, mais je vous parle de vous. Je dis que vous faites le bien, que vous servez Dieu, que vous servez l'humanité, que
VOUS servez la patrie, et que la basse sagesse du monde vient vous conseiller de laisser tout cela pour vous servir vous-même
(( Mes frères, nous dit le curé, puisque je vous parle de la paix chrétienne, laissez-moi vous offrir un bel exemple en vous contant une histoire de famille , la sainte mort d'un pauvre de cette paroisse , que nous avons perdu il y a deux Jours.
« C'était un pauvre portier. Il ne connaissait pas Dieu, ou du moins depuis longtemps il ne le connaissait plus , lorsqu'il tomba malade. Heureusement , sa fille croyait. Le voyant en danger, elle alla prévenir un prêtre , et le prêtre amena dans l'humble demeure une jeune et pieuse dame qui aime à servir les pauvres et à leur parler du ciel. La maladie fut longue et douloureuse, mais pleine de consolations et pour celui qui souffrait et pour ceux qui lui prodiguaient de si tendres soins. Cet homme avait tout de suite ouvert son cœur aux exhortations de sa bienfaitrice; il s'était confessé, la paix régnait dans son âme, la joie y surabondait. On le vit, la veille de sa mort, à peine remis d'un dernier accès de délire, rassembler, ses forces et chanter d'une voix sereine les sublimes paroles prononcées par Notre-Seigneur sur la croix : In manus tuas, Domine, commando spiritum meum ! Il les redit à plusieurs re-
prises; puis tout à coup, troublé d'un scrupule étrange, se trouvant trop paisible quand il allait paraître devant Dieu, il pria son confesseur de lui dire s'il ne faisait point mal de chanter en un pareil moment? — Mon frère, lui répondit le prêtre, les méchants meurent dans l'angoisse, mais les justes sont les amis de Dieu; ils n'ont rien à craindre : c'est en chantant qu'ils doivent mourir. — Ah! reprit le moribond, ce chant était cher à mon père; il me le faisait souvent répéter quand j'é' tais enfant, et j'y avais pensé toute la nuit. Ne l'oublie pas, ma fille! In tnatius tuas, Domine , commendo sfiritum meum!
« Vint la dernière heure. Les flambeaux étaient allumés, et le moribond, qui ne devait plus revoir le pâle soleil de la terre, écoutait les prières des agonisants, récitées au milieu des larmes de sa famille par le prêtre qui l'avait assisté , et par cette pieuse dame , l'ange de sa douce agonie. Elle continuait de le servir comme la sœur la plus dévouée. Prosternée au pied du lit indigent, elle achevait saintement son œuvre sainte. Ses prières ardentes frappaient, si je puis le dire, à la porte du ciel, où son pauvre frère arrivait appuyé sur sa noble main. Le mourant, toujours plein d'amour, calme quoique impatient de mourir, les yeux sur le crucifix, répétait avec une expression ineffable ces seuls mots : « O « Jésus! ô Jésus! c'est de tout mon cœur! » Et cela voulait dire : C'est de tout mon cœur que je m'associe à ces prières ; c'est de tout mon cœur que je vous offre mes souffrances et ma vie ; c'est de tout mon cœur , grand Dieu, que je vous aime, que je regrette mes péchés, et que je m'abandonne à vous ! In ntanus tuas ,
DOO LIVRE SUPPLEMENTAIRE.
Domine, commendo spîrîtum meum! Paroles d'un Dieu sur la croix, que ce pauvre homme sans lettres retrouvait par la seule inspiration de son amour. Tant il est vrai que le parfait chrétien, dans quelque situation qu'on le prenne, s'il obéit aux lumières de la foi et s'abandonne aux impulsions de la grâce, est un autre Jésus-Christ.
« Mais écoutez ce qui me reste à vous dire. Vous avez vu la splendeur de la confiance; voici, mes frères, la splendeur de l'humilité. Cette pieuse dame qui était là, les prières finies, se lève, prend la main du mourant, et se penche à son oreille : « Mon ami, lui dit-elle, « vous savez combien je vous aime , et avec quel zèle « j'ai voulu vous servir. Vous êtes maintenant dans la « grâce de Dieu : donnez-moi votre bénédiction pour « moi et pour mon enfant. » Elle s'agenouille ; et le pauvre moribond, à qui elle demande cette grâce, se dresse, soutenu par le prêtre, qui voit cette grande action et qui l'admire en pleurant. Il étend sa main sur la tête courbée de sa bienfaitrice, et, avec la dignité des patriarches : « Oui, Madame, dit-il, je vous bénis, vous, « votre enfant, et tous ceux que vous aimez. Puisse « Dieu vous accorder de mourir aussi contents que je « meurs! » Il retombe, sourit encore , baise encore le crucifix; et, dans un dernier soupir de joie, il exhale doucement son âme, délivrée de nos misères. »
Voilà ce que notre curé nous disait tout à l'heure au prône; et c'est ainsi qu'il nous parle souvent, sans néghger son discours , et sans y mettre trop de soin. Il y avait là beaucoup de personnes qui pleuraient; et plusieurs, dans le nombre, ne manqueront pas d'imiter la
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charité de la dame inconnue. Le curé n'ayant pas dit le nom de cette dame , nous avons cherché à deviner qui ce pouvait être. Nous en avons trouvé une dizaine qui sont aimables, riches et charmantes, et toutes capables d'avoir fait ce que je viens de conter ; et peutêtre n'est-ce aucune de celles-là , mais une autre que nous ne connaissons point, et de qui nous savons seule- 'ment que c'est une dévote exacte aux offices.
Je veux, par cet exemple, consoler les gens d'esprit qui tremblent toujours d'avoir dans leur maison une de ces dévotes, ou femme, ou fille, ou mère, et qui font des livres, les infortunés! pour conjurer un tel péril. La vérité est que ces dévotes ont leurs inconvénients, dont le moindre n'est pas sans doute de peu lire et d'aimer peu ces mêmes livres, si plaisants et doctes, qu'on fait pour les détourner du temple, du prêtre et de Dieu. Elles gardent certains scrupules, très-gênants pour un mari philosophe, — un professeur de morale nous l'assure et s'en plaint (i). Du tranchant de sa parole, cet homme fauche et déchire les vieilles croyances ; c'est sa fonction dans le monde; c'est de quoi le louent hautement quinze ou vingt feuilletons : même il est arrivé que deux ou trois évêques ont daigné le combattre , et que des prêtres en chaire ont parlé contre lui. Il espère bien que l'histoire ne l'oubliera pas; le voilà classé parmi les ennemis de l'Eglise! C'est lui qui s'appelle aujourd'hui Voltaire, qui secoue si fortement l'autel |ue Dieu menace d'en tomber!
Lorsque cet homme rentre à sa maison , ivre des
(0 Voyez les iivres de M. Michelet, en ce temps-là orateur public.
applaudissements de cent morveux et de quarante cuistres, n'est-ce pas grand'Jionte pour lui de trouver debout à son foyer, vivantes, vivaces, enracinées, indestructibles, toutes les « superstitions » qu'il fait métier de détruire? Sa femme revient du sermon, sa fille étudie le catéchisme, sa vieille mère, qui n'a pas encore lu son dernier pamphlet, tient ouvert à la main le Guide des Pécheurs, où elle voit qu'il sera damné!
Oui, pauvre homme, cela est triste et humiliant? Mais un jour , après tant d'éloges qui te viennent de tous côtés, et que tu mérites bien, il te viendra la fièvre ou quelque autre chose, qui te tiendra sur ton lit, sans force et bientôt sans espoir. Tu souffriras , tu songeras que tu vas mourir, et ton cœur frémira dans ta poitrine à cette pensée formidable de la mort. Il n'y aura plus d'applaudissements, plus de couronnes, plus de fanfares : tout au plus les journaux, s'ils ne t'ont pas oublié, annonceront, en moins de lignes qu'il n'en faut pour conter un vaudeville, que les lettres te vont perdre et qu'elles sont désolées. Babouin ne fera pas l'article qu'il te promet dans la Revue des Deux-Mondes, C'est l'heure des récapitulations sérieuses et des grandes angoisses. Les problèmes tant de fois tranchés par les vivat de la canaille se représentent tout vivantis. Jésus- Christ ne paraît plus si misérable; on n'est plus si sûr d'avoir bien vécu pour la vie future; les petites explications accommodantes qu'on s'est données du but et de l'avenir de l'âme ne paraissent plus si plausibles : on tremble. Voilà le moment où la dévote a son prix! Elle est là pleine de douceur. Dans ces troubles, dans ces remords, dans cette horreur , elle apporte discrète-
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ment la lumière , le pardon , l'espérance ; elle montre une croix, elle fait venir un prêtre; elle inspire à l'homme d'esprit qui va mourir le courage d'écouter une fois sa raison et son cœur , et de se sauver , s'il en est encore temps.
J'avais cinq ans, lorsque Dieu, songeant aux besoins futurs de ma vie et de mon âme, me donna un frère. La plus ancienne joie dont je me souviens fut de voir ce beau petit frère endormi dans son berceau. Dès qu'il put marcher, je devins son protecteur; dès qu'il put parler, il me consola. Que de jours sombres changés en jours d'allégresse, parce que cet enfant m'a aimé! Que d'heures pénibles, promises au mal, ont été abrégées par sa présence et terminées innocemment dans les fêtes du cœur!
Nous allions ensemble à l'école, nous revenions ensemble au logis ; le matin je portais le panier, parce que nos provisions le rendaient plus lourd; c'était lui qui le portait le soir. Toujours nous faisions cause commune. Je ne le laissais point insulter; et lui, quand j'avais quelque affaire, sans s'informer du sujet de la querelle, sans considérer ni la taille ni le nombre de mes ennemis, il m'apportait résolument le secours de ses petits poings, et je devenais tout à la fois accommodant et redoutable, tant je tremblais qu'il n'attrapât des coups
dans la bagarre. Certes, je n'ai pas subi une punition qui ne l'ait indigné comme une grande injustice. Si j'étais au pain sec, il savait bien me garder la moitié de ses noix, et la moitié de sa moitié de pomme. Telle était notre mutuelle affection, que les préférences qui le cherchaient ne le rendaient pas orgueilleux, ni moi jaloux.
Nous connaissons bien notre histoire; chaque jour, nous en évoquons les chers souvenirs. Dînettes, batailles, jardins dévalisés, aventures gaies ou tristes, tout reparaît après vingt ans, frais et entier comme un événement de la veille ; tout nous charme. Nous ne voyons pas que nous ayons une seule fois voulu méchamment nous affliger. Souvent j'aurais fait l'école buissonnière : mais il m'aurait suivi, et j'aimais mieux, ô merveille! quel que fût le beau temps, remplir mon devoir avec lui que de lui faire' partager la responsabilité de mon crime. Nous traversions des jardins pleins de choses tentantes, et je regardais tout d'un œilstoique. Ce n'était pas pour éviter de lui donner mauvais exemple : c'est qu'il n'aurait pu, à son âge, fuir aussi lestement que moi. Hélas ! quand sentirai-je, à l'exemple de saint Augustin, de vrais repentirs pour avoir volé tant de poires! Mais il y en eut beaucoup de volées par amour fraternel.
Il fallut quitter l'école, et l'y laisser. J'allai travailler à gagner ma vie. Nous cessâmes, quelle douleur ! de nous voir tous les jours. Mais le dimanche nous réunissait. Presque toujours il était le premier au rendez-vou.<^ sous le troisième arbre à gauche d'une allée de catalpas, au Jardin des Plantes. Il faisait un grand détour pour s'y rendre sans traverser le pont d'Austeriitz, afin d'à-
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voir un sou de plus à mettre dans la bourse commune qui pourvoyait aux réjouissances de ce Jour bienheureux. Quels battements de cœur quand le premier arrivé voyait poindre l'autre au bout de l'allée ! Quelles angoisses et quelles terreurs quand l'un des deux se faisait trop attendre ! Mon Dieu , n'a-t-il point été écrasé par une voiture? Ne s'est-il point laissé tomber dans la Seine en regardant par-dessus les parapets? Car on aimait à voir nager les caniches, et c'était grand plaisir de suivre la manoeuvre des trains de bois qui passaient sous les ponts. Et si le pont s'était écroulé!... Dans ce temps-là, on ne supposait jamais une maladie : on était si jeune et si bien organisé pour vivre ! mais on redoutait les accidents. Ces épouvantes allaient jusqu'aux larmes. Il n'y avait point de raisonnement qui pût les calmer, ni de livre nouveau capable d'en distraire. Enfin le frère paraissait et il n'était plus question que de se réjouir. Un jour, nous arrivâmes tous deux au rendezvous dans le même moment, de bonne heure, par le plus beau temps du monde. J'étais plein de mystère et de joie; une plénitude de contentement débordait dans ses regards, dans ses sourires, dans toute sa personne. Il apportait quinze sous et un saucisson; j'apportais deux pains de seigle et un billet de spectacle. O la merveilleuse journée ! et que l'on peut être heureux, bonté divine, à raison de sept sous et demi par tête !
Nous avons grandi , nous avons vieilli , nous tenant par la main et par le cœur. Présentement nous sommes en âge d'hommes , et, grâce à Dieu , notre enfance n'a point cessé. Nous sommes encore ces deux frères qui portaient leurs provisions dans le même panier :
5o6 LIVRE SUPPLÉMENTAIRE.
l'un ne peut souffrir que l'autre ne pleure; l'un ne peut se réjouir que l'autre ne soit heureux ; l'un ne peut tenter une aventure que l'autre n'en coure les chances aussitôt. C'est pourquoi, après des séparations, des épreuves , des vues diverses , nous nous sommes embarqués sur le même navire, afin de défendre le même pavillon . Nos caractères, quoique différents, se touchent et s'enlacent dans une constante harmonie ; aucune dissonance ni de goûts , ni de volontés , ni de désirs. Il est mon conseiller, et il me croit son guide; il connaît mes défauts, et il ne les voit jamais ; il m'aide à réparer mes erreurs , et je ne sais s'il pense que j'ai pu me tromper.
J'ai donc un ami qui, devant les hommes, me défend , qui , devant Dieu , prie pour moi ; un ami dont mon bonheur est le plus cher désir , et qui est prêt à tous les sacrifices pour me rendre heureux ; qui sera toujours satisfait de ma prospérité, qui me restera fidèle en toutes mes disgrâces, que tous mes torts trouveront indulgent et toutes mes peines compatissant ; et cet ami que j'ai en mon frère, mon frère l'a en moi.
Nous sentons notre richesse. Nous demandons à Dieu de vivre ensemble, de travailler ensemble, de souffrir ensemble ; car nous ne pouvons être nulle part si bien et si heureux qu'ensemble. Plaise à sa miséricorde, qui nous a donné même sang , même cœur, même labeur , de nous donner même repos à l'ombre du même clocher I
Or nous causions hier tous deux. Un chagrin avait traversé son âme, je l'avais consolé, et nous gardions le ^ucnce. Tout à coup, souriant, il me dit ;
LES GENS QUI NE PENSENT POINT. iîO/
« Il y a des gens pourtant qui veulent abolir les frères! »
La veille , en effet, un socialiste nous avait longuement entretenus de la nécessité de supprimer la famille, — parce que « 1 egoïsme familial » renferme l'homme dans un cercle étroit et le distrait des soins et de la tendresse qu'il doit à l'humanité.
« Remarque,, dis-je, que ce bon apôtre, si empressé d'abolir Végoïsme familial , âSiUsû un frère et des sœurs, qu'il n'a jamais aimés, et qu'il a cessé de voir. Quant à sa tendresse pour l'humanité, elle médite de nous tirer des coups de fusil, à nous autres qui comptons pour quelque chose nos parents.
« — Et il finira par là, reprit mon frère; car lui et les siens regardent fermement comme d'horribles vices toutes les vertus qu'ils n'ont pas... Mais je les défie d'affiler assez le couperet de la guillotine pour couper de tels liens. »
VIIÎ.
Loin de la ville et du grand chemin . au sein d'une vallée de la Corrèze profonde, s'élève, solitaire, une humble maison , sanctuaire de probité, de travail et de paix. C'est le moulin de Cors, dont l'activité égayé ce site un peu sauvage. Là, renfermée dans les bruyères, et cachée encore sous l'ombre grave des châtaigniers, vit tranquille une famille que Dieu a glorieusement bénie.
5o8 LIVRE SUPPLÉMENTAIRE.
La vénérable veuve entourée d'une verte postérité, qui régit doucement ce petit royaume, a donné le jour à deux missionnaires, et déjà l'un des deux est mort martyr; l'autre attend. Pauvre femme! heureuse mère! L'enfant qu'elle prie et qu'elle pleure était né dans ie moulin où elle a toujours vécu; il est allé mourir aux extrémités du monde. Elle venait d'apprendre cette nouvelle; elle écoutait, troublée d'horreur et de joie, les détails du supplice: un autre de ses enfants, le dernier-né, s'approche, l'embrasse, et lui dit : « Je pars; Dieu m'appelle où mon frère est mort. Ma mère, je veux ouvrir le ciel aux bourreaux de votre fils. » Voilà les grandeurs de cette vallée inconnue ; voilà ce qu'on a souffert, voilà ce qu'on a rêvé dans ce pli de terrain entre deux collines, sur lequel aucun souffle de l'ambition humaine n'a jamais passé, et que Dieu s'était plu à combler de sagesse et de bonheur.
M. Pierre-Rose-Ursule Dumoulin Borie, né le 20 février 1808, fut, dès son jeune âge, pieux , doux et fort. Un vieil oncle, curé de la paroisse voisine, commença son éducation; il prédit que son élève aimerait Dieu et l'Eglise. Cependant, même au séminaire, Pierre éprouvait des doutes sur sa vocation. Il avait voulu être médecin, il voulait être soldat. Un cahier des Annales de la propagation de la foi tomba entre ses mains. Il n'hésita plus ; il sut que laire de tout le courage et de toute la charité qu'il sentait en lui. Gardant au fond de son àme un secret si terrible pour sa mère, lise prépara, sur-le-champ à la rude carrière qu'il était fier d'embrasser. Pendant ses vacances, dont il allait jouirau moulin, il remplissait les devoirs d'un zélé catéchiste, ardent et
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infatigable à toutes les bonnes œuvres, acceptant toutes les fatigues, s'imposant toutes les privations, toujours paisible, toujours content. On admirait sa vertu, et on ne la connaissait pas. Sa mère était heureuse : elle le vovarit déjà curé de la paroisse ou dans les environs, fixé près d'elle à jamais. Il serait là, il lui fermerait les veux!... Le séminariste, se tournant vers Dieu en silence, demandait pour lui les épreuves et les palmes de l'apostolat, pour sa mère la résignation.
Le moment vint de se déclarer. Formidable moment! Le malheureux jeune homme avait déjà d'étranges combats à livrer contre lui-même. Il ne pensait pas pouvoir jamais se rendre digne du sacerdoce , ni assez aimer le Dieu saint auquel il offrait sa vie; et voilà qu'il fallait résister aux prières de toute sa famille, au désespoir de sa mère. Lui montrant ses vêtements de veuve, elle lui demandait s'il voulait aussi mourir et la laisser seule. Hélas ! on ne lui épargnait aucune de ces mille amertumes dont les meilleurs d'entre le mondo abreuvent quiconque se veut donner à Dieu entièrement. « Si je parlais, pensait-il, de traverser l'Océan pour aller chercher la fortune; si je m'engageais dans les armes pour obtenir un peu de renom, ma mère sans doute pleurerait encore ; mais les autres se rendraient , et la forceraient d'acquiescer ! » Tous les jours on revenait à la charge. On le respectait trop pour faire briller à ses yeux les lointaines splendeurs où le prêtre peut prétendre ; mais on lui montrait le travail et les privations sur les lieux mêmes, dans le diocèse, sans les aller chercher si loin. Pour se fortifier contre des coups répétés à chaque instant, son âme avait besoin d'un grand
5 rO LIVRK SUPPLÉMENTAIRE.
appui. 11 alla le demander à la sainte Vierge, au sanctuaire de Roc-Amadour. Prosterné devant la miraculeuse image, il passa une nuit en prières : ce fut la veille des armes ; elle le rendit invincible, et la persécution cessa. Plus forte, quoique toujours inconsolable, sa mère donna le consentement qu'elle n'osait plus refuser.
Pierre fixa en lui-même le jour très-rapproché de son départ. C'était une fête de famille. Il avait tendrement pensé que les parents, réunis ce jour-là, assisteraient sa mère dans le moment douloureux qu'elle voulait croire encore éloigné.
Une dernière fois il se promène autour de la maison paternelle et contemple le doux vallon où il est né; une dernière fois il s'assied au banquet patriarcal , entre tous ces êtres chers qui ne le reverront plus et qui ne répondront point à son adieu; une dernière fois aussi on le conjure de rester, et les argurnents du monde sont vaincus par sa patiente résolution. La nuit est venue , tout dort ; il sort à petit bruit de sa chambre , le corps brisé par un violent accès de fièvre, le cœur saisi d'une angoisse immense, l'âme sereine. Il passe près du lit où dormait son oncle, qui fut pour lui un second père; il passe près du lit de sa mère et ne s'arrête pas, il franchit le seuil! Voilà ses liens rompus; il éclate en sanglots et s'enfuit. L'homme, qui venait défaire un tel sacrifice, était dans sa vingt-deuxième année. Un an après, le i*"" décembre i83o, ordonné prêtre avec dispense d'âge, il s'embarquait au Havre pour Macao. Les Directeurs du Séminaire des Missions l'avaient gardé un an et le jugeaient digne du combat.
LES GENS QUI NE PENSENT POINT. bit
La procure des missions, à Macao, est le premier noviciat des martyrs. Là, l'œil attache sur le péril, les nouveaux arrivés s'étudient à perdre assez leur physionomie européenne pour pouvoir au moins franchir la frontière qui les sépare de la croix. Travail difficile pour M. Borie. Sa haute taille, sa chevelure blonde, lui étaient l'espérance de ressembler jamais aux Cochinchincii. Il le savait depuis longtemps, et déjà, au moulin de Cors, il se disait : « Je serai difficile à cacher, on m'aura bientôt pris; je m'en irai à Dieu plus vite! » Du reste, comme tous ses confrères, il apprenait promptement et profitait de s'être si bien habitué d'avance à la gène et aux privations. Sa destination était pour le Tonquin , dont la frontière n'est qu'à cent cinquante licues de Macao. Depuis un an, aucune nouvelle n'arrivait de cette chrétienté. On savait seulement que la persécution y était imminente ; M. Borie n'en désirait jUe plus ardemment d'entrer. Enfin un message apprit que la persécution sévissait. Un évêque, Mgr Longer, venait de mourir après cinquante-cinq ans d'apostolat ; un missionnaire français était malade, deux prêtres indigènes étaient morts, trois autres emprisonnés, plusieurs chrétiens avaient subi des condamnations. L'avenir menaçait; il fallait du secours. Le 27 janvier i832, M. Borie s'embarqua. Il avait trois compagnons : M. Molin, M. de la Motte et M. Viale. Tous sont morts : M. Molin, en traversant une rivière; M. Viale, de ses fatigues ; M. Borie, par le glaive; M. de la Motte, en prison pour la foi.
Le voyage fut difficile : ces pays ont une sorte de civilisation ; ily a des fonctionnaires, de la police, des
douanes (i). Il fallait rester couche au fond d'une barque, ou enfermé dans un palanquin. On traversait des villages dont tous les habitants chrétiens gémissaient en prison. Si l'on pouvait s'ouvrira quelqu'un, c'était à un homme, à une pauvre femme que la persécution avait déjà ruinés, et souvent mutilés, M. Borie, mettant le pied sur le district qu'il venait évangéliser , à six mille lieues de la France, fut reçu par un prêtre français, M. Masson, du diocèse de Nancy. Il commença près de lui son dernier apprentissage.
Ces deux hommes se lièrent d'une amitié sainte. M. Masson, plus tard, faisant son supérieur de celui qui avait été son élève, désigna M. Borie pourl'épiscopat. Dans les premiers temps, ils faisaient ensemble leurs courses, ensemble leurs exercices de piété. Cachés le jour, ils parcouraient la nuit les vastes régions où les fidèles sont dispersés parmi les païens; préchant, catéchisant, confessant, encourageant les prêtres indigènes, réformant les abus; bref, l'accablant et glorieux métier des apôtres. Au bout de six mois, M. Borie pouvait marcher seul. Il connaissait assez le difficile idiome annamite pour entendre les confessions et même prêcher. Son courage allait jusqu'à l'imprudence. On vit un jour venir un mandarin. M. Masson lui fit signe de se sauver, et disparut par un chemin écarté; M. Borie se plaça sur la route et attendit de pied terme. Le man ■ darin, accompagné d'une grosse escorte, passa , regardant avec étonnement ce géant qui le contemplait d'un
(i) La Cochinchine et le Tonqiiin, par M. Eugène Veuillot. Tableau du pays et très-noble histoire des Missions.
œil tranquille; mais il ne dit rien. M. Masson, de retour, blâma vivement une pareille témérité. Le jeune missionnaire convint de son tort; il avait voulu voir de près ce mandarin. Il croyait d'ailleurs ne compromettre que lui-même; son zèle ne négligeait aucune précaution lorsqu'il s'agissait d'autrui.
Cet état d'inquiétude perpétuelle, qui e.xige tant de prudence, tant de déguisement et de secret, ce n'est pas encore là ce qu'on appelle la persécution. Tant que la police ne vient pas fouiller les villages, ou que, traduits devant les fonctionnaires administratifs , ils peuvent se tirer de leurs mains moyennant rançon, les missionnaires s'estiment en paix. La vraie persécution ne se fit guère attendre.
En ce temps-là régnait Minh-Menh , homme d'esprit, politique fin et tenace , perdu de mœurs, cruel, et qui détestait les chrétiens. Le 6 Janvier i833, sept ou huit mois après l'arrivée de M. Borie, Minh-Menh publia un éditqui ordonnait à tous les chrétiens d'abjurer leur religion, et qui prescrivait aux autorités de rechercher et de punir avec nne souveraine rigueur quiconque refuserait d'obéir, « afin de détruire par là cette religion jusqu'à sa dernière racine. » La terreur se répandit parmi les fidèles ; quelques-uns se sentirent chanceler ; l'hôte des missionnaires leur ferma sa porte. « Je ne me rappelle pas, dit M. Masson, avoir jamais vu M. Borie si joyeux que ce jour-là. » Il conserva cette sérénité. Le bon M. Masson confesse que plus d'une fois le spectacle de ce grand et simple courage servit à le consoler. Dans le fait, la vie des deux missionnaires devenait affreuse. Ils erraient sans abri, chacun de son côté, de
5î4 LIVRE SUPPLEMENTAIRE.
tanière en tanière. Ce n'eût été rien; mais qu'allait devenir leur pauvre peuple ? Hélas! parfois la crainte et les tourments faisaient des apostats. Au milieu de ces peines, M. Borieredou'olait d'ardeur. M. Masson voyait sa piété grandir, et même était obligé de modérer ses mortifications.
L'année i833 passa ainsi. 1834 sembla s'ouvrir sous de meilleurs auspices: les mandarins n'avaient persécuté que par obéissance et commençaient à mollir ; un nouvel édit vint les stimuler. La peste et la famine s'ajoutèrent à la persécution. Ce surcroît de maux fut presque un bien. De toutes parts on accusait la cruauté du prince, les païens eux-mêmes regardaient les fléaux qui accablaient le pays comme une punition céleste. La clameur monta jusqu'au trône. Minh-Menh, malade de ses débauches, en fut un moment épouvanté. Il parut s'amender; et, copiant une cérémonie d'expiation empruntée aux usages royaux de la Chine, il fit une confession publique de ses torts , que Ton connaissait fort bien , comme d'avoir levé trop d'impôts , donné des exemples funestes aux mœurs, -etc. Du crime d'avoir persécuté les innocents, il n'en dit rien ; sa passion l'emporta sur sa conscience et sur l'avis des mandarins qu'il avait convoqués, un peu comme dans la fable. Cependant il ne revint pas immédiatement à la violence contre les chrétiens, et tenta de les prendre par des moyens philosophiques. Ses lettrés compulsèrent les écrits de morale, particulièrement les livres de Confucius : ils en composèrent un décalogue qui fut proclamé dans l'empire. En même temps, le prince institua quatre grandes fêtes religieuses, autre parodie du christianisme. Les dix com-
mandements de Minh-Menh et ses quatre fêtes pourraient être l'œuvre de nos meilleurs éclectiques. On y recommande la sociabilité, la pureté d'intention, la sobriété, les vertus de famille, la chasteté; bref, toutes les vertus que le législateur n'observait pas. Minh-Menh connaissait notre sainte religion; il se la faisait expliquer par un illustre missionnaire, M. Jaccard, alors prisonnier, et plus tard martyr. Il avait voulu surtout composer un christianisme à son usage. L'entreprise ne réussit point; elle fut bafouée, et la persécution reprit son cours.
Durant l'année 1834, M. Borie avait été fort malade, et il avait craint la mort, comme il pouvait la craindre; car il consentait bien à donner sa vie, mais il désirait aussi répandre son sang. Depuis qu'il connaissait sa sublime vocation , c'était le vœu de son âme. Dieu lui rendit la santé. Les années i835, i836, 1837, le commencement de l'année i838, furent remplis de ces héroïques travaux qu'aucune parole ne peut décrire, et que l'imagination même parvient difficilement à se représenter. Un excellent évéque des missions, Monseigneur Retord, en a tracé le ta'oleau dans une lettre qu'il a intitulée les Plaisirs du Missionnaire, parce qu'en effet, pour ces grandes âmes, c'est une joie de souffrir et de mourir tous les jours. M. Borie connaissait amplement ces plaisirs, il les goûtait avec ivresse : dans ses lettres, douces et rares, on sent une âme où surabonde les voluptés du sacrifice. Ce n'était pas assez pour lui. Il projetait d'aller trouver Minh-Menh, et de défendre en face la cause des chrétiens. M. Jaccard et M. Masson com'oattirent ce
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plan : il y renonça, parce que, avant tout, il voulait obéir.
Mais le moment était venu pour ce digne serviteur d'entrer enfin dans la maison de son Maître, les mains pleines d'œuvres, par la porte de sang, comme il l'avait tant demandé. Au mois de juillet i838, M. Borie fut dénoncé. Averti à temps, il s'enfuit d'abord, et on le chercha inutilement durant plusieurs jours. Pierre Tû, son catéchiste, tout jeune homme, subit les verges jusqu'au sang, plutôt que de dire où il était; une fille de seize ans, ti^ouvée dans la maison qui lui servait d'asile, reçut trente coups de rotin, et ne se laissa pas arracher une parole. Cependant le fugitif ne jugeait plus possible d'échapper. Serré de près, il s'était, pour dernière ressource, caché dans un endroit isolé, sous un monceau de sable. Les gens de police y vinrent. Jugeant à leurs discours qu'on l'avait trahi, il se leva et dit à ces hommes, comme Jésus : « Qui cherchez-vous? » Après l'avoir lié et frappé, ils le conduisirent au mandarin. C'était le 3i juillet i838.
Son supplice commença dans ce moment même, et dura jusqu'au 24 novembre, où il fut décapité. Le reste d'une si belle vie n'est plus qu'un transport de joie sublime. Devant les juges au fond des prisons, sous le fouet des bourreaux, au milieu de ses compagnons (les prêtres annamites Vincent Diem et Khoâ, le catéchiste Tû, cX. l'officier Antoine Nam) qu'il réconforte, qu'il édifie et qui vont mourir comme lui, il est ce qu'on l'a toujours vu, sage, paisible, doux, joyeux. Il écrit à ses amis, à ses supérieurs, à ses chers collègues de la congrégation des Missions étrangères, pour leur demander
ttj GENS QUI NE PENSENT POINT. SlJ
de se souvenir de lui devant Dieu. Il écrit à sa famille pour lui annoncer sa mort prochaine. Pas un mot qui ne parte du cœur le plus tendre ; pas un mot qui trahisse le moindre regret! De cette prison où il attend le martyre, les pieds chargés de chaînes, la cangue au cou, il voit cette heureuse vallée où il aurait pu vivre, et son âm£ n'a pas même à retenir un soupir. Il faut étudier .'.e telles vies, pour savoir ce que c'est qu'un chrétien.
Ce fut en prison que M. Borie reçut les Lettres qui le nommaient évéque d'Acanthe et vicaire apostolique du Tonquin occidental. Il n'en fit pas mention dans le touchant adieu qu'il adressa à sa famille.
La sentence qui condamnait ce martyr avait été soumise à la sanction royale. Elle ne revint qu'après un assez long délai, pendant lequel Monseigneur Borie "'était fait aimer de ses juges et de ses geôliers presque autant que de ses compagnons. Le mandarin disait que, s'il ne s'agissait que de perdre ses appointements et sa dignité pour sauver la vie de l'Européen, il le ferait volontiers. On ne peut s'empêcher de comparer ce sentiment du magistrat païen, aux fureurs des apostats qu'un autre Minh-Menh excite en ce moment contre d'autres martyrs (i). La sentence arriva; Minh-Menh en ordonnait l'exécution immédiate. Le mandarin exprima aux condamnés le regret de ne pouvoir différer d'un jour; il aurait voulu leur préparer un festin. Monseigneur Borie se prosterna devant cet homme : « Mes vœux sont accomplis, lui dit-il. Je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour mes compagnons et pour
(i'^ Les catholiques do Russie.
moi, et je vous en témoigne ma reconnaissance en me prosternant devant vous, ce que je n'ai fait pour personne. »
Tout était prêt. On vint chercher les saints. En ce moment, le mandarin leur déclara que, s'ils voulaient fouler aux pieds la croix, on leur ferait grâce. Au nom de tous, monseigneur Borie répondit qu'ils préféraient la mort. Il embrassa son disciple, le jeune Pierre Tû, qui avait espéré mourir avec lui, et qui pleurait parce que le roi lui refusait cette consolation suprême. Le cortège se mit en marche vers les portes de la ville à travers une foule immense. Monseigneur Borie s'avançait à grands pas, portant sa cangue, saluant avec bonté les personnes qu'il connaissait, et se retournant parfois pour voir si les deux prêtres cochinchinois, ses compagnons, pouvaient suivre. Tous les trois montraient un visage rayonnant ; leur course était finie , le ciel allait s'ouvrir ! Un seul officier avait été dur et méchant pour eux pendant leur captivité. Il interpella monseigneur Borie, et lui demanda si enfin il craignait la mort. Le saint répondit qu'il n'était ni un brigand ni un rebelle; qu'il ne craignait que Dieu, et que, si c'était à lui de mourir aujourd'hui, demain ce serait le tour d'un autre. L'officier ordonna de le souffleter ; les soldats s'y refusèrent. Un moment après, arrivé au lieu du supplice, le saint confesseur appela un greffier, et le chargea d'aller dire à cet officier que, s'il avait pu l'offenser, il lui demandait pardon.
Les trois martyrs, débarrassés de leur cangue, prièrent une dernière fois. Ensuite monseigneur Borie , s'étant assis les jambes croisées, se dépouilla lui-même de son
habit, et tendit tranquillement sa belle et noble tête. Un coup de cymbale retentit ; les deux prêtres annamites furent étranglés en un coupd'œil. Mais l'Européen devait ipourir par le glaive. Le bourreau, tremblant d'avoir à répandre ce sang, s'était enivré pour se donner un peu de courage; sa main ma^ affermie frappa sept fois avant d'abattre la victime.
Lorsqu'on allait fermer la maison des Jésuites, à la suite des interpellations de M. Thiers, j'eus besoin de parler au père De Ravignan. Il ne manquait pas certes d'affaires ; mais je voulais l'entretenir des miennes. Il était tard; je le surpris, le balai à la main, dans sa cellule, qu'il allait bientôt quitter. Le temps lui avait manqué toute la journée pour faire sa chambre. Ce balai ne m'a pas moins touché que le plus beau de ses sermons. Je sentis parfaitement dans ce moment-là que M. Thiers aurait beau dire, qu'il ameuterait en vain toute la presse, toute la Chambre, toute la rue, que cela n'empêcherait pas les Jésuites de durer plus longtemps que lui.
J'avoue que j'en fus consolé.
Nos bas-bleus communistes ou qui vont l'être, espèces zélées pour le bonheur du peuple, se rient agréablement des dames de charité, mais non de toutes, car il y en a de deux sortes.
Quelques bourgeoises panthéistes, subitement enrichies ou vieillissantes, recherchent fort ce titre : il annonce une certaine fortune régulière, une vie décente, des relations honorables ; il vous fait figurer dans les journaux à côté de beaucoup de noms distingués. Le mari, qui n'est point bigot et qui hait les Tartuffes, ne laisse pas de voir avec plaisir sa femme devenir dame patronnesse; sa caisse en paraît plus sûre. Ces auxiliaires de la charité ont leur côté défectueux. Ce serait aux curés et aux confrères de Saint-Vincent-de-Paul d'y prendregarde. Mais quoi ! les patronnesses sont si rares, il en faut tant ! Un pauvre curé ferait quêter le diable, pour peu que le diable voulût bien ganter ses griffes, et promît de ramasser cent francs. Avec cent francs , on meuble une famille, on lui donne un lit, du bois, du pain. Nos Célimènes pourraient s'employer à quelque chose de pire. J'en connais une, des plus délurées, qui se mie en campagne un jour, pleine d'ardeur, pour une œuvre qu'elle ne connaissait pas bien. Elle nous rapporta de" quoi renvoyer à son village une petite paysanne f u'elle avait, six mois auparavant, ù peu près
psrdue. Ces dames de charité-lù sont chères aux basbleus; la satire les ménage.
Celles à qui l'on en veut sont vraies et franches chrétiennes, femmes de bien dans toute la force du mot, et qui aiment Notre-Seigneur. Elles nourrissent plus de pauvres que l'espèce poétique et lettrée ne fait de bâtards. Vieilles et jeunes, animées d'un feu qui croît sans cesse , elles courent à tout ce qui souflfre autour d'elles.
Que de fois on a vu la comtesse de ***, cachant sous sa mante des provisions et des vêtements, battre à pied le pavé des rues pauvres ! Que de fois on l'a vue se glisser dans les allées sordides, monter au cinquième étage, et ne redescendre qu'allégée de tout ce qu'elle portait , et souvent encore de sa bourse! Que de fois elle est rentrée à son hôtel, mouillée , épuisée , sous un grossier parapluie d'emprunt; car, prendre un fiacre, ce serait trop cher; il y a encore dans quelque taudis des gens qui attendent vingt sous pour dîner. Elle se repose un instant, elle donne audience à quelque confident de ses nobles fatigues, et elle repart. Elle va visiter une école, un asile d'orphelins dont sa charité est le principal ou l'unique appui ; elle va dans un hôpital s'asseoir au chevet d'un malade abandonné. Cette femme, qui porte deux des plus beaux noms de France, qui est riche, qui est malade, elle passe des heures entières , tenant compagnie, faisant la lecture à des pestiférées dévorées toutes vives par la débauche. Auprès d'elle, dans sa maison bénie, elle a ses brus, jeunes et brillantes, qu'elle dresse à l'égaler un jour.
Voilà les femmes de qui Lélia nous dit ironiquement
qu'elles sont « les mères des pauvres. » Je viens de le lire. C'est le dernier trait au détail des perfections d'une princesse sicilienne qui va devenir amoureuse d'un jeune peintre en bâtiments : On ne l'appelait pas la mère des pauvres. Je le crois! Pour celle de qui je parle, Lélia, les pauvres l'appelent leur mère, — et ses enfants aussi.
Un jour, une émule de la comtesse de *** entra dans l'échoppe d'un savetier. Elle quêtait pour les pauvres de la paroisse, et elle comptait recevoir du savetier quelque obole ; mais c'était un libre penseur. La regardant aux pieds, il vit assez qu'elle ne venait pas pour affaire. Il resta donc noblement couvert, et ne se dérangea point. Quand la dame eut exposé le motif de sa visite : — « Plus souvent, lui dit-il, que je vous donnerai de quoi acheter vos robes à falbalas! — Monsieur, répondit-elle, grâce à Dieu, mon mari peut m'acheter des robes. Je ne quête pas pour moi , mais pour nos pauvres ; et je me présente de la part de M. le Curé. — Ce n'est pas moi, reprit l'homme, qui vous donnerai mon argent pour que vous alliez le manger avec votre curé. »
Elle salua, et alla quêter ailleurs, laissant le savetier fort content de lui-même. Le soir, des amis à qui elle contait en riant son aventure lui demandèrent le nom de cet homme. « Point du tout, dit-elle ; il quêtera sûrement à son tour, et je ne veux pas vous exposer à l'assister de mauvaise grâce. »
Lélia, cela est pourtant mieux que de couronner de fleurs clandestines quelque plafonneur ou quelque menuisier.
Paul et moi, nous avions un ami qui n'était pas chrétien encore ; mais nous étions remplis d'espérance , à cause de son amour intini pour la pureté. Il se nommait Ambroise. Jamais langue plus enthousiaste n'avait redit développé, rajeuni parmi nous les vieux arguments du panthéisme. Souvent il nous éblouissait, et nous ne savions que répondre. Mais nous répétions entre nous, sans être grands philosophes : « N'importe , Ambroise sera chrétien, parce qu'il reste pur. » En effet, on pourrait presque le dire : Quiconque est pur et veut rester pur est déjà chrétien. La pureté est charitable; il y a tant de maux qu'elle ignore et tant de passions qu'elle fuit! La pureté recherche la solitude; Dieu s'y trouve! La pureté est mère de la prière ; Am.broise ne croyait point, et cependant il priait. La pureté ne donne point de scandale, et c'est pourquoi beaucoup de malheurs n'arrivent point à l'âme pure. Non-seulement la pureté ne corrompt point le prochain, mais elle l'édifie. Enfin, naturellement la pureté aime Dieu, qui est la source de la pureté et la pureté même. Si elle ne l'aime pas, c'est qu'elle l'ignore; jamais elle ne le peut haïr ; instinctivement , malgré l'obscurité et l'espace , toujours elle se tourne vers lui , et lorsqu'elle l'a rencontré, elle l'embrasse avec une énergie invincible. Le panthéisme d'Ambroise était la plus folle des inconséquences ; il avait trop d'esprit pour ne s!en apercevoir pas un jour.
Riche, beau, robuste, chimérique, éloquent, élevé aux écoles du siècle, ne sachant rien de Dieu, obstiné à n'en rien apprendre, au milieu de tout cela il menait la vie d'un mystique du moyen âge. Il aimait éperdument les mystères de la nuit , le vent, la tempête, les étoiles. Dans la froide saison, il passait de longues heures sur le bord de la mer, savourant cette fureur de l'Océan qui est fort chantée des poètes, mais que les plus épris chérissent à la platonique, du coin de leur feu. Au cœur de l'hiver, il allait pieds nus marcher dans la neige, parce qu'elle est d'une blancheur et d'une pureté sans égale , et il l'embrassait avec le respect d'un chaste amour. D'une même tendresse il admirait la beauté pudique des fleurs.
Un jour, en Italie, loin de nous tous depuis plusieurs mois, il entra dans une pauvre église. C'était la fête de sainte Agnès , martyre, l'une des trois souveraines patronnes de la pureté. Un moine prêchait. Il écouta , il pleura ; il sortit convaincu que nous lui avions dit la vérité. Le soir même, il frappait à la porte d'un couvent ; le lendemain, il demandait d'y achever ses jours. Résolu de suivre en tout le conseil du divin Maître, il voulut aussitôt vendre tout son bien , pour en distribuer le prix aux pauvres. Or il avait cinquante mille francs de rente. Ce fut une clameur. On jugea que l'homme qui possédait cette fortune en terres de Normandie, et qui voulait s'en défaire, était fou. Alors il vint; il alla trouver sa mère, et lui dit : « Vous voyez que j'ai ma raison. Cependant, si vous voulez me faire interdire, je ne plaiderai point contre vous. » Et il s'en fut paisiblement chez les Trappistes , où il attendit le
jugement des hommes. Le tribunal normand le jugea fou, trèt-fou. On lui relira l'administration de tous ses biens. Il pria qu'on voulût bien lui donner de quoi retourner à son couvent d'Italie. « Non, certes! nous n'aurons point cette cruauté. — Je ferai donc à pied la route, en demandant l'aumône. »
Il partit à pied , son bâton d'une main, son chapelet de l'autre, demandant chaque jour aux pauvres un morceau de pain et un gîte, qu'ils ne lui refusèrent pas; il but leau des ruisseaux, et il fit ainsi toute la route jusqu'à son couvent, où il arriva sans une obole, la tête nue, les pieds en sang. Il y fut reçu par la sainte charité du Sauveur; il y est encore, couchant à terre, mangeant à peine, toujours dans l'ardeur de l'oraison ou dans les ravissements de l'extase.
Nous aussi , nous le crûmes fou. Paul alla le visiter à la Trappe. Il lui conseilla de voir du monde, de faire encore des voyages, d'admirer encore ces beautés de la nature qui l'avaient tant charmé. « Oui, répondit Ambroise, je les ai vues, et elles m'ont charmé. Ces ma* gniticences sont comme les degrés par où l'âme qui cherche Dieu s'élève , pour le découvrir des hauteurs. Maintenant mon âme a trouvé; elle voit, elle adore la magnificence des magnificences, et la merveille des merveilles. Qu'importent les choses d'en bas? Pourquoi veux-tu que je redescende l'escalier?
— Ami, m'a dit Paul à son retour, Ambroise n'est pas fou ; mais nous sommes lâches.
Tout le monde connaît la façon épistolaire des femmes d'élite d'aujourd'hui; j'entends par là, non celles qui écrivent des romans, mais celles qui les lisent, qui les rêvent, qui les font; les femmes qui vont au théâtre et aux Chambres, qui tiennent tête, dans les salons, aux hommes politiques, aux hommes de lettres, aux hommes du monde, à tous les hommes ; enfin , celles que Jean-Jacques, en son temps, appellait les femmes qui pensent. Cinquante fois par an la Gaiette des Tribunaux révèle au public leur plus intime correspondance. L'orthographe est bonne et la syntaxe supportable : pour le surplus, il y a peu de mâles, même dans les feuilletons à quinze francs, qui soient aussi ridicules et aussi plats. Evidemment, ces belles dames n'ont jamais lu un bon livre, ou n'en ont jamais senti le mérite. Elles tâchent d'imiter Balzac, qui est leur grand auteur; mais elles n'atteignent pas même au talent de M. Brot. Le naturel surtout leur manque. Je ne me rappelle pas qu'une seule ait écrit à son amant de façon à faire supposer qu'elle l'aimât. Jamais une parole franche, jamais un mot parti de l'âme, jamais l'expression d'un vrai remords; rien que pose et que fraude ; un fumet d'esprit gâté, qui perce à travers je ne sais quelle vapeur de patchouli.
Ces pièces de police correctioiiiielleet de cour d'assi-
ses m'ont donné l'idée d'un livre qui sera très-beau, si Dieu permet que je le fasse. Il n'y aura pas un mot de ma main. Je le composerai de lettres écrites sans art, par des femmes sans littérature ; des femmes qui ne vont point dans le monde ni au théâtres ; épouses ou vierges, femmes chrétiennes, femmes qui ne pensent point.
Je réunis lentement les matériaux de ce volume; il sera petit , car les femmes dont je parle n écrivent guère , et leurs lettres ne courent point. Ceux qui les reçoivent, ou ne les apprécient pas et n'en parlent pas, ou savent ce qu'elles valent et ne s'en dessaisissent pas. J'en ai quelques-unes pourtant, que m'ont livrées la piété, l'admiration ou la mort : chefs-d'œuvre échappés de mains inconnues qui n'ont jamais soupçonné qu'elles traçaient des choses sublimes! C'est là qu'on entend parler le cœur, et la raison, et la grâce ; c'est là que l'éloquence tonne, que la pitié pleure, que la passion gronde, qu'une logique irrésistible verse à flots la persuasion ; c'est là aussi que se déploient les ressources infinies de cette aiguille d'acier qu'on appelle la langue française, sans égale pour faire partout le fil souple et fort du bon sens! 11 y a une pauvre tille de vingt ans, sans esprit, sans beauté, sans études, bonne tout au plus à gagner huit cents francs comme institutrice, dont j'ai cinq ou six lettres. Je ne les donnerais pas pour autant d'autographes de madame de Sévigné. Que renferment donc ces lettres ? Rien que la peinture d'un cœur plein de foi, d'une charité invincible. L'humble fille raconte ses etiorts pour convertir un père qui vit dans la dé'oauche et une mère qui croupit dans l'impiété, pour préserver un jeune frère qui incline au mal,
pour élever une petite sœur. Elle exerce sur toutes ces âmes ignorantes ou brutales l'ascendant de sa vertu : elle sait les contenir, elle sait les aimer, elle sait les respecter. Elle dit à chacun ce qu'elle veut lui dire, et comme elle le veut dire, et dans la limite où il peut l'entendre, avec une force, une mesure, une clarté que rien ne surpasse; et toujours dans la langue des maîtres, sans employer un mot faible ou vulgaire, sans se servir d'une tournure lourde ou languissante, avec un jet de pensées lumineuses, hardies, vraies comme son cœur.
Une autre, une bourgeoise de Paris, morte à trente ans, a décrit la maladie et la guérison de son enfant, sauvé par miracle : une centaine de pages, jetées en quelques veilles, et qu'elle n'a point relues. Elle écrivait, vaguement agitée du pressentiment de sa lin prochaine, pour que son hls, venu en âge d'homme, connût non l'amour de sa mère, mais l'amour de Dieu. Ce récit, jusqu'ici caché au monde, paraîtra cependant; il réfutera tout seul tant d'injures dont le professorat philosophique et le feuilleton androgyne ont entrepris de souiller la femme chrétienne. Il sera aussi, peut-être, tout ce que conservera notre langue des monceaux de papier que les iemmes qui pensent ont gritfonné depuis vin.,t uns.
LES Gi^NS QVl NE PENSENT POINT. D29
Xïîl.
Que Dieu te bénisse, homme d'or, jeune cœur plein des vertus antiques! Tes pareils, rares en tout temps, semblent n'exister dans le nôtre que comme une dernière protestation du bien contre le mal vainqueur. Tu cours docilement à tous tes devoirs, tu pries Dieu, tu aimes les pauvres, tu respectes les supérieurs et les vieillards, tu travailles sans te plaindre, tu ne sais pas faire un mensonge, tu n'es pas jaloux, tu te loues de ton sort obscur.
Heureuse ta jeune épouse, chaste comme toi! heureux ton fils au berceau ! heureuse ta fille, fleur aimable qui va croître à l'ombre de la prière, et qui, ne sachant point parler encore, sait déjà sourire au nom de Jésus! heureuse ta maison, asile d'honneur et de pureté, bien fermée aux souffles mauvais de ce monde, et dont jamais le blasphème, ni l'avarice aux conseils perfides, ni l'envie aux louches regards, ni l'ambition chargée de songes homicides, ne franchiront le seuil sacré !
J'ai vu ce miracle, j'ai vu le marbre brut devenir cette statue parfaite.
Il était bon, sans doute; mais son intelligence et son cœur fléchissaient au mal, emportés des mêmes désirs, des mêmes passions, des mêmes oublis que la masse commune de ces prodigues qui perdent en orgies les
dons du ciel. La première fois qu'on lui parla de Dieu, il se moqua, et ne parla que de ses plaisirs. Son art, qu'il aimait pourtant, ne tenait que des discours impurs ; son cœur, accessible à l'orgueil, ne croyait pas à la vertu.
Dieu se lit entendre, et je n'oublierai jamais cette merveille. Le matin, allant à l'église, où il devait participer au banquet eucharistique, il disait : « Je crois, mais je tremble; je suis à Dieu, mais j'ai peur du monde : s'il me raille,. je peux retomber. »
Une heure après, quel changement! « Ah! s'écriaitil, allons conter mon bonheur à tous ceux que j'ai connus. Allons leur dire que je suis chrétien, et qu'il faut qu'ils le deviennent; allons crier partout que c'est une folie de ne pas suivre l'Evangile, et de ne pas adorer Jésus-Christ! »
Je le vis dès lors, emporté sur les ailes de la foi, monter vers Dieu sans cesse, et s'affliger toujours de ne pas monter assez haut. Soudain celui que j'avais connu plein de vanité et d'orgueil fut un héros de modeste douceur; la chasteté voila ses regards, hier encore si hardis; la charité régna dans cette âme qui n'avait été que généreuse, et le voilà humble, grand et heureux.
Le supérieur des Frères de Saint-Jean-de-Dieu parlait d'un pauvre reconnaissant ; « Ce n'est pas l'espèce
de gens qu'il nous faut. Ceux qui nous viennent couverts de lèpre et mourants de faim, que nous mettons dans nos plus belles chambres, près desquels nous passons les nuits, que nous soignons à grands frais, et qui, guéris sans qu'il leur en ait coûté un sou, vont publier que nous les avons négligés, .rudoyés, empoisonnés, rançonnés, et que nous sommes des scélérats, — voilà nos bonnes rencontres. »
Illustres bourgeois, vertueux socialistes, conservateurs de la société qui voulez détruire la vieille religion, destructeurs de la vieille société qui la voulez rebâtir sur une religion neuve, écoutez cette histoire plus intéressante que vos systèmes, et faites connaissance avec des personnages plus savants en politique conservatrice et en nouveautés socialistes que vous ne l'êtes tous.
, Les plu s austères d'entre vous connaissent les prétresses des muses, et leur ont fait mainte offrande; mais connaissez-vous les Sœurs des pauvres? Ce sont d'humbles ouvrières de Bretagne , de ce pays absurde où l'on croit en Dieu, monsieur Proudhon ; de ce pays noir, où sous votre chère monarchie constitutionnelle, sages bourgeois, votre chère Université frappait de cent francs d'amende une vieille qui , tout en gagnant sa journée de dix sous à filer sa quenouille , s'était permis
d'enseigner le catéchisme aux enfonts du village. Et peut-être que les Sœurs des pauvres n'ont étudié le ca« téchisme que de cette façon illégale.
Elles étaient deux, elles avaient seize et dix-sepl ans, elles travaillaient de leur aiguille et gagnaient dix sous, douze sous dans les bonnes journées, dont elles donnaient aux pauvres la plus grande part. Elles aimaient les pauvres, car elles aimaient Dieu; elles aimaient Dieu parce qu'elles avaient appris le catéchisme, peutêtre en fraude.
Je suis forcé d'avouer qu'elles se confessaient. Leur confesseur était un petit vicaire de Saint-Servan, fraîchement sorti du séminaire, ne sachant guère de grec, n'ayant guère d'éloquence, peu de grâce, point de style; quelque chose de bien méprisable à comparer aux garçons de l'Ecole normale qui étudient sous M, Vacherot! Un jour ses deux pénitentes le prièient de leur apprendre à aimer Dieu davantage encore. — Jusqu'à présent , leur dit-il , vous avez donné aux pauvres ; maintenant, partagez avec eux. Il y a dans la ville tout plein de vieilles femmes indigentes et infirmes ; elles ne vivent que d'aumônes, elles boivent et s'abrutissent, et leur âme est abandonnée. Recueillez une de ces malheureuses ; vous la nourrirez, vous la servirez, vous lui parlerez du ciel. Ainsi vous aimerez Dieu plus que vous n'avez fait.
Les deux petites ouvrières, le soir même, avaient une compagne, ou plutôt une maîtresse. Elles s'en trouvèrent si bien, qu'au bout de peu de temps elles en eurent une seconde et bientôt une troisième. — Mais comment les nourrirez-vous ? — Nous mendierons, répondirent-
LES gi:ns qui ne pensent point. 533
elles. Au lieu de trois, elles en eurent six. Alors Dieu leur envoya des aides.
La première qui se joignit aux fondatrices fut Jeanne Jugan, une rentière! Après avoir servi de bons maîtres, Jeanne, déjà âgée, vivait de son travail et d'une petite pension de cent cinquante francs. Elle se refit servante, servante des pauvres, donnant à ses nouveaux maîtres ce qu'elle avait reçu des anciens. D'autres encore vinrent, se consacrer à servir ce qu'il y a de plus abandonné dans le monde et déplus repoussant aux yeux de la chair, les vieillards infirmes, hommes et femmes, non-seulement perdus de maladies, mais souvent dégradés, rendus méchants par une impiété grossière. Aucune de ces jeunes filles n'était riche. A l'exception de Jeanne, elles n'avaient rien, absolument rien que leur aiguille, leur r.mour et leur vertu. Le nombre des pensionnaires croissait. Les sœurs quêtèrent, comme les fondatrices en avaient donné l'exemple. De maison en maison elles demandaient ce que les domestiques ne peuvent pas vendre, ce que l'on donne aux chiens, ce que Ton jette : croûtes, restes de tout genre. Emerveillée de leur charité, la population entière les honora. Chose admirable! les Autorités ne songèrent point à appliquer les lois et règlements contre la mendicité. Tout venait en même temps, tout croissait dans la même mesure : les pauvres, les novices, les offrandes.
La congrégation naissante ne pouvait plus tenir dans son berceau , une chambrette au-dessous du sol de la rue , où l'eau entrait les jours de pluie. On manquait d'argent pour acheter une maison. Sans se décourager, l23 hospitalières entreprirent de bâtir elles-mêmes. On
les vit prendre la pioche et apporter des pierres. Alors l'honneur des ouvriers s'émut; tout ce qu'il y avait dans la ville de maçons, de charpentiers, de bon peuple se rassembla : — « Nous vous aiderons, dirent-ils aux fondatrices, dans ce que vous faites pour nous. Nous allons vous donner un jour de travail par semaine et bâtir votre maison ; et ce sera de l'ouvrage bien fait. »
La maison s'éleva. Aussitôt achevée, elle se trouva pleine. Déjà la communauté était assez nombreuse pour fonder une seconde maison à Dinan , une troisième à Rennes, Tout cela date de neuf ans. C'est le i5 octobre 1840 que Marie- Augustine et Marie-Thérèse, les deux fondatrices , recueillirent leur première pensionnaire. En 1848, une quatrième fondation s'est faite à Tours ; en 1849, une cinquième à Nantes, une sixième à Besançon, une septième à Paris. Malgré la perturbation jetée par les événements dans les œuvres de charité comme dans les affaires de commerce, les fondations réussissent et prospèrent, les religieuses abondent, l'Ordre grandit (i).
Car, j'ose maintenante dire, les Sœurs des pauvres forment un Ordre religieux; elles prononcent des vœux, elles observent une règle monastique, elles ont une supérieure générale. C'est ce que l'on a toujours fait, c'est ce qu'il faudra toujours faire lorsque l'on voudra tout de bon, et efficacement, donner son temps, sa jeunesse
(i) En 1860, après vingt ans, il y a plus de cinq cents sœurs et plus de cinquante maisons; les pauvres recueillis se comptent par milliers.
CNote de la troisième édition.J
Et cela grandit toujours, et les maisons passent la centaine, et les soeurs passent le millier (1 866).
et sa vie au riche labeur de la charité. C'est peu d'avoir des sentiments tendres et philanthropiques : de tels dévouements exigent un fond plus solide. Il faut les appuyer sur le crucifix ; il faut que ni les yeux, ni l'âme, ni la pensée, ne s'éloignent de Dieu percé de cinq plaies, de ce corps flagellé , de ce front couronné d'épines, de ces pieds, de ces mains , de ce sein d'où coule le sang qui a lavé le monde, de ce cœur adorable, plus déchiré par nos ingratitudes que par le fer des bourreaux. Il faut venir là, se tenir là, dans les fatigues, dans les dégoûts, dans les accablements, regarder, adorer, imiter, se dire : « Comme il a fait pourmoi, je ferai pour lui. » Grand Dieu ! si l'on ne vous aimait, qui donc nous ferait aimer les hommes? Sait-on ce qu'il en coûte à ces chrétiennes pour servir les maîtres qu'elles se sont donnés, et passer leurs jours et leurs nuits parmi ces infirmités, ces maladies, ces décompositions de la vieillesse? Elles sacrifient plus que leur je.unesse et leur liberté, elles sacrifient leur vie, elles meurent avant l'âge. Mais que leur importe ! Elles ont soigné les plaies de Jésus- Christ, et il ne leur a pas laissé l'exemple de vieillir.
J'ai eu l'honneur de voir, pour la première fois, madame la Supérieure générale dans sa maison de Tours. Cette illustre femme est une des deux fondatrices, une de ces deux petites ouvrières qui gagnaient, il y a neuf ans, dix sous par jour avec leur aiguille. Elle a maintenant le gouvernement 'de sept maisons et de cinq cents personnes; elle est digne par son esprit, autant que par sa vertu, du grand fardeau que ses sœurs lui ont remis. Conduit par elle, j'ai visité sa quatrième fondation, la maison de Tours, où elle était arrivée quelques mois
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auparavant avec deux compagnes, sans bagages, ayant pour tout pécule, à elles trois, une pièce de vingt sous. Quelle pauvreté céleste! Il n'y a pas même de chaises au parloir, et le Supérieur général, ce même vicaire de Saint-Servan à qui tout remonte, a fabriqué de ses mains, avec des débris de vieux meubles, le confessionnal où il rend la dignité d'enfants de Dieu aux pauvres que les sœurs ont ramassés dans les rues. La maison renfermait alors quatre vieillards hommes, et vingt-six pauvres femmes âgées de soixante-dix à quatre-vingt-dix ans. Toutes les misères physiques et morales sont là rassemblées ; mais non, elles n'y sont plus : elles n'ont pu franchir ce seuil où l'espoir, l'amour et la paix attendent ceux que personne n'aime et qui n'ont plus ni paix ni espérance. J'ai vu des vêtements propres, des visages gais et même des santés charmantes. Entre les jeunes sœurs et ces vieillards, il y a un échange d'affection et de respects qui réjouit le cœur.
Toutefois les nouveaux arrivés ne sont pas toujours tendres. Les sœurs ont été plus d'une fois battues. L'un des hommes se montrait rude et impoli. — « C'est un esprit fort, me dit-on en souriant, il a beaucoup lu, et il méprise encore un peu ceux qui croient en Dieu et qui prient. Dans un mois, vous ne le reconnaîtrez plus. Il se sera confessé, m
A l'infirmerie, un seul lit était occupé. Une bonne vieille y mourait, la paix sur le visage, le crucifix aux mains. Elle avait été administrée dans la matinée. Nous lui demandâmes comment elle setrouvait: « Heureuse, répondit-elle ; bientôt Dieu me donnera place dans son paradis. » Elle nous pressa de prier pour elle. Elle
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était si calme, si douce, d'un air si vénérable, que nos cœurs nous commandaient de nous mettre à genoux et d'implorer la grâce d'une semblable mort. « Voilà, nous dit madame Marie-Augustine, la première conquête que nous fîmes ici. Lorsque nous arrivâmes, ses enfants, des ouvriers pourtant qui gagnent leur vie, venaient de la chasser, ne voulant pas la nourrir davantage. Elle 'ne pouvait leur pardonner cette cruauté, et tous ses discours n'étaient que malédiction et blasphème. Elle meurt en priant pour eux et en leur donnant du fond de son âme sa bénédiction... qu'ils ne viendront pas recevoir. »
Dans la cuisine, je vis un amas de toutes sortes de débris, rapportés le matin de cinquante maisons. On fait réchauffer, on raccommode tout cela, et c'est la nourriture de tout le monde. Les religieuses s'astreignent en tout au régime de leurs pauvres, et il n'y a nulle différence, sinon qu'elles servent et qu'ils sont servis. Cette récolte de la charité se fait tous les jours deux fois. Tout arrive à point pour les besoins du moment; au souper rien ne reste, au déjeuner rien ne manque. La charité a donné la maison; lorsqu'il survient un pensionnaire, elle envoie le lit et le vêtement.
C'est ainsi, c'est par ces moyens que la révérende mère Marie-Augustine et ses sœurs reconnaissent et pratiquent le « droit à l'assistance. » Elles n'ont pas attendu pour cela le préambule de la Constitution de 1848; elles n'ont point lu les socialistes ni les économistes d'aucune école. Niera-t-on qu'elles aient une science, pourtant? N'ont-elles pas résolu le problème
d'assister le pauvre sans dégoût pour elles, sans humiliation pour lui, sans dépense pour l'Etat, sans rien imposer au public que le plaisir de donner? Quelle est donc cette science qui fait de tels prodiges ? Eh ! mon Dieu! c'est tout simplement la science de Jésus crucifié. Organisez maintenant cette œuvre sur les bases de la science moderne personnifiée par les socialistes, tant ceux qui savent l'être que ceux qui croient ne l'être point, — et beaucoup de conservateurs sont dans ce cas; — supprimez le crucifix, et mettez à sa place la Philanthropie, l'Attraction, l'Etat : aussitôt il faut demander à l'impôt de faire chichement et de mauvaise grâce ce que la charité faisait amplement; au lieu d'assister les pauvres, vous engraissez d'avides employés; au lieu de sœurs qui servent les vieillards comme des filles servent un père, que dis-je, comme des vierges, chrétiennes servent Dieu lui-même, vous avez des mer-' cenaires qui détestent le pauvre et qui en sont haïs; eit un mot, au lieu de la maison de charité, vous avez la maison de force !
Voilà pour le droit à Tassistance. Si je voulais chercher ce que la religion à fait pour le droit à l'instruction et pour le droit au travail, je n'aurais pas de peine à trouver, et dans le passé et dans le présent, des exemples et des contrastes analogues à ceux que je viens d'indiquer. La bourgeoisie, gouvernée par les Libres penseurs, n'a pu détruire, malgré le zèle qu'elle a déployé, toutes ces œuvres de salut public dont l'Eglise catholique avait couvert la France et le monde; et le socialisme n'invente rien de monstrueux que cette incrédulité bourgeoise n'ait depuis longtemps mis en pratique,
LES GENS QUI NE PENSENT POINT. SSç
dans le dessein d'en finir plus vite avec les importuns bienfaits du crucifix
Il est vrai qu'aujourd'hui le libre penseur bourgeois se ravise; il fait de beaus discours, où il prouve trèsbien au libre penseur démocrate le danger de tant de fausses promesses faites au peuple. Il est tard, et le démocrate désarçonne d'un seul mot toute l'éloquence du bourgeois. Que promettrez-vous donc au peuple .' Que lui donnerez-vous'r A cette question, les plus capables restent court. C'est qu'il faut promettre, c'est qu'il faut donner quelque chose. Mais quoi? on ne le sait plus, ou l'on craint de le savoir.
11 faut donner la Foi, l'Espérance et la Chanté, trois ciioses que depuis un siècle on s'efforce à bannir des institutions et des mœurs; trois choses nécessaires, indispensables, qu'aucune combinaison, qu'aucune force ne peut remplacer. — Et c'est pourquoi j'ose dire que l'homme attendu, celui qui sauvera la société, ne sera ni un prince, ni un soldat, ni un orateur, mais r.n
SAl.NT.
Le philosophe , l'historien , le politique, le roman* cier, le feuilletonniste, le critique, raille grimauds dont les plus vaillants et les plus capables ne doivent qu'à l'abaissement général des courages et des intelligences l honneur d'avoir une renommée , voyant reverdir le
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tronc catholique, se sont rués sur cette frêle espérance, pour l'anéantir d'un seul coup.
C'est une conjuration des plus misérables passions qui soient dans l'homme. Il ne s'agit pas de faire prévaloir une hérésie; il s'agit d'étouffer la religion. S'il y a, dans la cohue, des génies qui croient avoir trouvé mieux que le christianisme, ils sont rares; on ne les voit point, ils n'ont aucun crédit. La masse est composée de malheureux qui ont leurs raisons pour haïr la morale divine, d'industriels qui gagnent leur vie au métier de la corrompre, de niais qui croient urgent d'empêcher que le clergé ne prenne leurs biens, leurs enfants et leurs femmes.
Tout cela fait rage, déclame, barbouille, compile, imprime, réimprime. Des abjectes archives de l'athéisme sortent mille platitudes sans nom, remises à neuf par des esprits faits pour les comprendre, trop stériles pour les inventer.
Ils blasphèment la lumière, ils outragent la vertu. Ils ont compris que la force de l'Eglise est dans le respect qu'elle mérite et dans le bien qu'elle fait : ils ne veulent pas que l'Eglise soit respectée et qu'elle fasse le bien. Ils ont décrété que sa science n'éclairerait plus l'ignorant, que sa voix ne consolerait plus le malheureux, que sa main ne nourrirait plus l'affamé. Ils ont dit à l'enfant du peuple : a Le frère des écoles t'empoisonne. » Ils ont dit au malade des hôpitaux : « La sœur de charité te tue! »
Ils ont conduit la multitude au bord des champs oîi commençait à verdir l'espoir de la moisson, et ils lui ont dit : « Vois! on veut te faire manger de l'herbe! Le»
prêtres ont enfoui dans cette terre le blé mûr , pour te le ravir. Ravage cette terre, et reprends ton bien ! »
Ils se sont penchés à l'oreille crédule du peuple, et ils ont murmuré des mots infâmes : un rire obscène leur a répondu. Le jour n'est pas loin où ces semences porteront leur fruit. Ce peuple, enivré de haine, se ruera, comme ils l'ont voulu, sur la lumière, sur la main, sur le champ de la charité : il brisera, il dévastera, il tuera. Puis il aura faim et soif, et il se lamentera dans les ténèbres. Mais que leur importe? Ils auront vaincu.
Si le peuple se plaint, ils lui diront qu'il est libre, et que la superstition ne souille plus son âme. S'il se plaint encore, ils feront avancer du canon. Il n'y aura plus d'Eglise ; mais de la poudre et de la mitraille, il y en aura toujours!
Oh ! chrétiens, combattez et priez î Combattez pour retarder, ne fût-ce que d'un instant, cette catastrophe prochaine. Priez, afin que Dieu en abrège la durée.
Priez, afin de mourir saintement, ou de survivre utilement. Plusieurs mourront, ils seront la semence ; beaucoup seront épargnés pour recueillir les gerbes. Car, si Dieu laboure, qui empêchera la moisson ?
Les renards ont apporté la flamme, l'incendie a fait son œuvre. Les lions ont péri dans l'embrasement, les renards sont étouffés dans leur tanière. Mais les oiseaux ont pris leur vol vers le ciel.
Terribles, terribles sont les justices de Dieu !...
La terre n'est qu'une aridité fumante ; la dernière clameur s'est éteinte. S'il reste un cœur vivant dans une
poitrine humaine, il n'ose gémir; la terreur se tait somme la mort.
Partout des ruines , partout des ossements calcinés.
Un homme s'avance. Il pleure, mais la croix défend sa poitrine, il ne craint pas, et il espère.
L'aube blanchit l'horizon, un souffle dé printemps parcourt l'air embrasé : on dirait que le soleil va reparaître, que les oiseaux vont chanter.
L'homme élève vers le ciel ses mains suppliantes, et la Voix du ciel s'adresse au prêtre du Dieu vivant :
« Fils de l'homme, crois-tu que ces ossements puissent revivre?
« — Seigneur, dit-il, vous le savez! Mais, puisque vous m'avez laissé sur la terre, tous mes devoirs envers eux ne sont pas remplis.
« Je vais donc m'approcher de ces ossements et de Cette cendre. Dans ces monceaux de morts, je chercherai s'il est des vivants, pour leur offrir votre pardon.
« Ceux qui vivent, je panserai leurs plaies, et je vous demanderai de les guérir. Je donnerai la sépulture aux morts, et je vous prierai pour eux.
« Du fond de l'abîme, je crie vers Vous, Seigneur, Seigneur, écoutez ma voix !
« Rendez vos oreilles attentives aux gémissements de ma prière.
(c Si vous domptez nos iniquités, Seigneur, qui pourra subsister devant vous ?
« Mais vous aimez à pardonner ; aussi je m'appuie sur votre loi, Seigneur, et j'attends votre secours.
« Vous l'avez promis, mon âme l'attend ; mon âme se confie dans le Seigneur.
(c De la veille du matin jusqu'au soir, que les nations espèrent dans le Seigneur!
« Car la miséricorde est dans le Seigneur, la rédemption est en lui, elle est abondante.
a C'est lui qui rachètera le peuple de toutes ses iniquités.
a Gloire au Père, gloire au Fils, gloire au Saint-Esprit, gloire aujourd'hui comme au commencement, comme à la fin, comme toujours ! gloire à Dieu dans le temps et dans l'éternité! Amen. »
Et la Voix du ciel : « Qu'il soit fait selon ta foi et ta charité. »
O miracle! l'homme de Dieu s'avance, et la vie renaît sous ses pas. La terre refleurit, les blessés et les morts se relèvent, les ossements arides eux-mêmes reprennent une chair nouvelle; toute poussière que le vent de la colère n'a pas dispersée à jamais se ranime et prend une voix pour louer le Seigneur.
La mort est vaincue, et rend sa proie; elle ne garde que ce qu'il lui a été permis d'entraîner dans les lieux éternellement fermés, dans l'irrévocable domaine de la mort.
C'est là qu'ils sont, les ouvriers d'iniquité; ceux qui ont fait le mal, et qui, l'ayant vu, l'ont aimé et se sont dit : « Persévérons ! »
Parce qu'ils n'ont pas eu de repentir, Dieu n'a pas ea de pitié.
Maudits de la miséricorde, éternels cadavres sous la dent de l'éternelle mort,
544 LIVRE SUPPLÉMKNTAinE.
Ils verront tout revivre, et ils ne revivront point. Leurs blasphèmes sourds ne monteront plus jusqu'à la terre, l'hymne des délivrés descendra jusqu'à leur supplice :
« Le ciel des cieux appartient au Seigneur, et il a donné la terre aux enfants des hommes.
« Les morts ne vous loueront point, Seigneur, ni tous ceux qui descendent dans le tombeau.
« Mais nous qui vivons, nous bénirons le Seigneur, maintenant et à jamais ! »
Seigneur, les yeux de mon corps ne verront pas ce jour; mais les yeux de mon âme l'ont vu, et je l'attends. Vous vaincrez, vous punirez, vous serez juste; et, quand vous aurez puni, votre miséricorde éclatera, immense, infinie.
Déjà le cours de vos vengeances est commencé, mais il n'a pas encore interrompu le cours de vos bienfaits. Tous sont avertis, et personne encore n'est frappé. Seigneur, épargnez les âmes ! Par le sang de Jésus, par les prières de Marie, par vos miséricordes, limitez la proie de l'éternelle mort I