‹ Les libres penseursChapitre 11 sur 12 · XXVI · texte numérisé non relu

XXVI

Ce comparse surnuméraire, que je donnais pour Aristarque aux muses sur le retour, et qui m'apportait iiumblement ses articles pleins de fautes de français , m'aperçoit de loin, passe de l'autre côté du ruisseau , rase le mur et file sans me saluer, sans oser me reconnaître. Que lui ai-Je fait? Rien. Il ne m'en veut pas des barbarismes dont je l'ai délivré ; il viendrait volontiers me serrer la main et me demander des nouvelles. Mais J'ai vu quelque chose de rouge à son habit; il a honte.

Ils ont voulu ce ruban, ils l'ont osé demander. Tout prétexte, même éloigné, manquait ; ils n'étaient ni de la science, ni de l'armée, ni de la police, ni des lettres, ni de la domesticité; mais, à force de placets, d'apostilles, de visites, ayant remué le boudoir, le salon, l'antichambre, ayant croqué le marmot, fait le pied de grue, multiplié les actes de repentir, prodigué les serments et les reniements, ayant pleuré, s'étant avilis, enfin les voilà chevaliers. Aussitôt le courage leur manque; ils craignent de rencontrer leurs amis et leurs proches, ils n'osent se montrer dans ce flagrant délit de faveur, et ils cherchent des excuses, qu'ils débitent, la mine honteuse et le sourire défait, longtemps encore après qu'on s'est accoutumé à leur aventure. L'un allègue sa posilion, qui ne lui permettait pas. de refuser; l'autre sa

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femme, qui est flattée de cela , dit-il ; car c'est quelque chose de si frivole, une femme ! Il y en a qui prennent la chose gaillardement, font les braves, prétendent se înoquer, et s'écrient qu'après tout ils n'en sont ni moins honnêtes ni plus fiers ; il y en a qui se fâchent avec de vieux camarades et cessent de les voir pour se venger d'un sourire ou pour prévenir un quolibet. Bref, ils s'excusent de leur mieux, jurant tous que la chose les étonne, et qu'ils ne l'ont pas recherchée. Etrange effet d'une distinction si courue, de faire rougir ceux qui la possèdent devant ceux qui ne l'ont pas! Mais rien n'en dégoûte, et, au contraire, plus on va, plus la presse est grande. Des gens de bien , des hommes de mérite , s'encouragent à pénétrer dans l'ordre, à mesure qu'on y jette les plus indignes polissons; des chrétiens, des prêtres, se laissent tailler ce fétu dans la même aune de ruban que le ministre partage à des croupiers de bourse, à des feuilletonnistes, à des valets de journal, à des mouchards!

Ma plume, et c'est, je crois, pour la première fois, hésite et tremble dans ma main ; ma main est presque défaillante, mon cœur est presque troublé.

Ce que je veux dire, je le dirai pourtant. Allons, ferme, mon cœur ! Il s'agit aujourd'hui de blâmer ceux que tu aimes et vénères par-dessus tout. Mais à quoi

reconnaîtra-t-on le bon ami, ci ce n'est aux bons avis?

Je m'adresse à vous , mes amis, mes pères; non pour vous parler cette fois de mes faiblesses, mais pour me plaindre à vous d'une faiblesse que je crois remarquer en vous. Prêtres, voici que l'humble laïque, poussé par le zèle de votre gloire, vient à son tour vous faire un petit sermon.

Amis très-chers , frères bien-aimés , vénérables et vénérés pères pourquoi donc souflfrez-vous si patiemment, depuis quelques années, que l'on répande sur le clergé tant et tant de croix d'honneur?

Vous êtes les hommes du dévouement, du travail, de la probité , de l'honneur ; oui , vous méritez bien cette croix, mais c'est elle qui ne vous mérite pas.

Comme un soldat qui s'exerce à manier ses armes , vous passez de longues heures à vous avancei* dans les voies profondes de la science. Mais pourquoi tant d'études? Pour le bien des âmes, pour vous pénétrer de cette vérité cachée en toutes choses : la seule grandeur , la seule réalité, la seule éternité de Dieu ; la vanité de tout le reste.

Et quand vous avez appris cela, vous ne savez pas refuser une décoration !

Etes-vous aussi de ceux qui apprennent pour apprendre, c'est-à-dire pour ne rien savoir ? La faculté de manier de bons arguments qui porteront la lumière dans l'âme d'un pauvre î»i:eptique embarrassé de fausse science, et le ramèneront à Dieu , n'est-ce pas assez ? Ne seriez-vous point montent si quelque ministre indifférent, ignare peut-être, oyant dire que vous êtes écri-

vain ou prédicateur distingué, ne s'avise de vous décorer \e même jour que vingt autres, entre un artiste de boudoir et un pédagogue éclectique ?

Qu'un incendie dévore la cité, qu'un fleuve débordé l'engloutisse, qu'une peste y sème les cadavres : on vous voit, bravant tout danger, courir à ceux qui vont périr. Ce sacrifice est beau; mais vous êtes pères, et ce sont vos enfants qui sont menacés. Est-ce que ce saint courage va étonner de votre part? Est-ce que l'on va se mettre sur le pied de donner la croix d'honneur à tout père de famille qui se distingueia du vulgaire au point d'aimer ses enfants?

Je vous ai vus, sur la terre d'Afrique, apparaître au milieu des combats comme des anges consolateurs. Au défilé d'Akbet-el-Kredda, G'Stalter, sous les balles musulmanes et sous les flèches presque aussi redoutables du soleil, .allait, de buisson en buisson, porter aux mourants les certitudes de la vie éternelle.

Ce n'est pas calomnier les soldats parmi lesquels il se trouvait, de dire que ceux qui pensaient à quelque chose pensaient les uns à monter en grade, les autres à gagner la croix. Est-ce que le prêtre de Jésus-Christ ambitionnait les mêmes récompenses?

Non, certes! et j'en suis témoin. Pourquoi donc s'arrogerait-on de diminuer sa belle action , en y mettant un prix qu'il attend du ciel et qu'il ne demande qu'au (liel ! De quel droit le ministre de la guerre voudrait-il récompenser ce soldat de Dieu?

Prêtres! au miheu d'un monde plein de convoitises, vous seuls ne demandez tien : c'est votre gloire. Vous donnez vos jours comme un champ sa moisson, comme

une source son eau; vous étudiez, vous veillez, vous assistez les malades et les pauvres : vous renoncez à votre liberté, vous n'avez point de famille. Ne souffrez pas de ceux qui s'en étonnent l'impertinence de vouloir mettre un prix à tout cela.

Je sais bien comment ces faveurs vous arrivent. Elles surprennent ceux qui les reçoivent. Sur dix prêtres que l'on décore, il y en a huit qui ne s'y attendaient point, et qui aimeraient mieux une aumône pour les pauvres ; mais enfin ils sont décorés. Les uns haussent les épaules ; d'autres ne veulent pas refuser, craignant qu'on ne se méprenne, et redoutant d'éveiller par là des colères trop récemment endormies ; d'autres se réjouissent naïvement, espérant que de l'honneur fait au prêtre sortira quelque avantage pour la religion.

Ils se trompent. Dans le prêtre décoré, le public ne voit qu'un courtisan comme un autre; le pouvoir, ayant décoré le prêtre, se croit quitte envers l'Eglise. Il fait une faveur au ministre, il refuse une justice à l'autel.

Soyez pauvres, soyez dans l'abjection, n'ayez que l'éclat du mépris qu'on fait de vos vertus, et que ce ne soit pas la religion qu'on outrage dans le prêtre à qui l'on rend des honneurs.

Le prédicateur est en chaire ; Je suis là pour l'écouter, j'y suis en présence de Dieu, à qui j'ai demandé d'éclai-

rer mon inteiligenc:; et de toucher mon cœur, afin de les tenir en attention et en respect. Il débute par un texte de l'Ecriture; c'est la parole de Dieu même. Il expose le sujet dont il va m'entretenir ; c'est un point de doctrine qui intéresse à la fois ma raison et ma conduite, ma vie présente et ma vie future. Il m'ordonne de prier la sainte Vierge pour lui et pour moi, et je le fais avec zèle. Quelle disposition meilleure? Cependant il n'a pas parlé dix minutes, que déjà je n'y suis plus. Il se perd dans des considérations philosophiques ou puériles ou obscures, il fait des dissertations historiques, il se jette à droite et à gauche, entassant les lieux communs de morale et de littérature. Son style est sans gravité, sans naturel. Quelquefois je m'aperçois qu'il a lu des ouvrages modernes et qu'ils lui ont plu, ou qu'il a lu des ouvrages anciens dont il n'a retenu que ce qui convient le moins à nos jours. Je sais où il va, et je l'abandonne.

J'avais d'abord voulu mettre mon mécontentement sur ce peu de lecture et de littérature que j'ai moimême ; je m'accusais de ne pouvoir écouter avec simplicité. Mais j'ai vu d'humbles femmes, des jeunes filles pieuses, et qui n'ont jamais ouvert que leur paroissien et leur catéchisme, aussi choquées que moi.

Je me suis trouvé assis à côté de ces femmes aux prônes de mon curé et de ses vicaires, familières instructions, sans art, sans phrases, sans efforts, négligées souvent, où le premier mot venu est bon, où l'antithèse est rare, où la construction est parfois barbare ; et j'en ai été aussi édifié que tous ceux qui écoutaient. J'en ai rapporté je ne sais quoi de sincère et de fort, qui m'a oc-

cupc, soutenu le reste du jour, souvent plus longtemps. Je ne suis donc pas si pointilleux.

Non ; je repousse un discours qui reste étranger à mon cœur, étranger â mes besoins.

Je voudrais qu'on décrivît moins la valse tournoyante à des femmes qui, la plupart, n'ont jamais valsé, ou qui ne Valsent plus; qu'on tonnât moins contre la tureur du jeu devant les hommes qui ne jouent pas. Bourdaloue parlait ainsi avec raison aux courtisans de Louis XIV; mais nous autres, bourgeois et bourgeoises, ce ne sont point là nos vices dominants. Nous ne sommes ni mondains, ni joueurs, ni incrédules, ni faux dévots : nous sommes ignorants, froids, timides, et même lâches.

Il faudrait nous faire le catéchisn:ie , nous prêcher l'amour de l'Eglise, le devoir de bien connaître la religion, le devoir de la défendre. Nous avons besoin d'être mis en défense surtout contre la tiédeur. Car hors du temple, nous sommes encore d'honnêtes gens, mais nous ne sommes plus des chrétiens.

Cette femme, à qui vous défendez le "spectacle et le monde, est une ménagère qui n'a jamais vu un théâtre, ni porté une robe décolletée ; elle ne lit pas de mauvais livres, mais elle n'en lit pas davantage de bons. Imposez-Uii le devoir de s'instruire. Son mari est un honnête employé, plein d'ordre^ qui aurait horreur de toucher une carte, et qui visite chaque semaine un pauvre ou deux; mais il sollicite une bourse dans un collège de l'Etat, et il fera ainsi élever son lils sans qu'il lui en coûte rien, que son âme. Avertissez-le d'économiser moins l'argent et davantage le péché mortel ; faites-lui

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comprendre que, dût-il n'avoir jamais la croix, ne jamais avancer, et son fils n'être jamais fonctionnaire, il doit se montrer chrétien, même dans son bureau; agir, en chrétien, même dans les occasions politiques.

Je voudrais que le prédicateur ne perdît jamais de vue ce qu'il a surtout à faire : c'est de rendre chrétiens les chrétiens.

Mais les incrédules? — Les incrédules ne viennent pas au sermon, ou bien ils vont entendre Ravignan et Lacordaire, qui semblent faits tout exprès pour les vaincre. Si l'un d'eux s'aventure dans nos paroisses, il trouvera son compte à écouter quelque bonne instruction, qui établira clairement un dogme et la morale nette et pure qui en découle.

Voulez-vous prêcher utilement pour eux, évitez trois choses : l'obscurité, l'emphase et le rigorisme. En tout temps, les hommes ont été pris par le cœur plus que par l'esprit ; ils sentent plus le besoin d'aimer et d'agir que celui devoir. Lorsque l'on aime, c'est assez voir; lorsque l'on agit, c'est assez comprendre. Dans cette nuit de l'incrédulité, qui ne cherche comme un aveugle, les mains en avant? Saisissez ces mains incertaines : un infaillible instinct, quelque chose que j'appellerais le tact de la vérité, les assurefa tout d'abord qu'enfin elles tiennent le fil. La lumière ensuite viendra.

Mais le grand service à rendre aux incrédules, c'est de faire que les chrétiens soient chrétiens. Si ce petit nombre de fidèles qui fréquentent assidûment les églises, étaient vraiment ce qu'ils devraient être, s'ils avaient la science et l'amour, ils changeraient le monde.

Cette enftmt fait le désespoir de sa mère. Il est vrai qu'elle est bonne, spirituelle, soumise, innocente ; mais aussi elle est pieuse, et la pauvre mère tremble que le cloître ne l'attire un jour. O ciell ma fille, mon enfant, je la verrais couchée sous le drap noir! des ciseaux impitoyables couperaient cette belle chevelure! une main cruelle revêtirait de bure ces membres délicats ! une règle barbare la condamnerait à de dures fatigues et à de vils travaux! Je ne verrais plus ma fille qu'à de certains jours! je ne l'embrasserais plus qu'à travers la grille! elle vieillirait sans époux, sans enfants, enfermée derrière ces murailles éternelles !

La tendre mère cherche un mari pour sa fille bienaimée ; elle en aperçoit un, elle le saisit au vol. « Mais cet homme, à peine le connaissez-vous! Il est im.périeux, il est fantasque; c'est un marin, un militaire, un négociant : il va emmener votre fille en Amérique... »

Elle n'écoute rien ; elle a fait le contrat, elle a donné son avis sur la corbeille ; elle se hâte de livrer sa fille qui pleure, qui craint le mariage, qui tremble de ne jamais revoir une si tendre mère.

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Il n'y a point de princesse luthérienne ou calviniste , en Allemagne , qui ne soit prête d'abjurer en un tour de main son hérésie, et de passer au schisme grec, pour épouser un grand-duc. Les soldats français qui tombaient aux mains des Arabes, durant la guerre, refusaient, fussent-ils nés dans la rue Mouffetard, d'embrasser l'islamisme pour sauver leur vie.

Quelques petites traversées, quelques séjours dans les ports de mer , m'ont gâté les héros du roman maritime. Les marins s'ennuient généralement de leur insipide métier ; c'est ainsi quils le nomment. Ils fument, ils mangent, ils jouent, se querellent et aspirent à la terre, pour changer de cuisine et courir les mauvais lieux. C'est le résultat de l'instruction spéciale, toute mécanique. Ils ne connaissent point Dieu, et rien ne leur serait plus nécessaire que de vivre en quelque sorte dans sa familiarité. Alors des merveilles cachées viendraient animer la monotone vie du bord. Ils verraient, ils penseraient, ils aimeraient, ils s'élèveraient

de la végétation à la vie. Ce n'est point une hypothèse : tous les officiers de marine qui ont ouvert leurs yeux et leur âme aux lumières de la vérité divine sont d'une supériorité éclatante et reconnue. Cette même vie dure et prisonnière, qui abaisse l'esprit de leurs camarades, les relève. On rencontre peu d'hommes qui sachent davantage et qui sachent mieux.

La religion chrétienne est faite pour tous les hommes, elle convient à tous les états ; mais elle est surtout indispensable à la haute civilisation , et la haute civilisation s'en écarte.

Voyez cette forte poitrine qui s'offre fièrement aux balles, sans autre cuirasse que l'étoile bien gagnée qui les recherche et qui les attire; voyez ce front déjà dégarni, cette moustache grise, ces épaules qui portent si bien les insignes d'officier général, et tout ce corps robuste, et toute cette martiale attitude : c'est l'homme du commandement. Sa voix est âpre, son œil est sévère. Qui croirait que la crainte agite cet homme? Non pas sans doute la crainte du danger ; il a mille fois bravé la mort : il tremble parce que le prince est venu et qu'il a cru saisir des dispositions mauvaises dans les regards des courtisans.

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Les fripons portent tous les costumes, parlent toutes les langues, comprennent toutes les affaires, ouvrent toutes les serrures, contrefont toutes les monnaies; rien ne leur est impossible , que d'attraper l'intime accent de la probité : semblables à ces parvenus qui savent amasser toutes les richesses et atteindre tous les honneurs , mais qui ne parviennent pas à parler noblement.

Il y a des prêtres, bonnes gens, honnêtes gens , pieux même, dont le voisinage me glace et dont la parole m'irrite. Ce sont ceux qui, leur messe dite convenablement, leur action de grâces faite avec la longueur requise, quittent la soutane, prennent l'air laïque, et ne sont en quelque sorte plus prêtres. Ils vont courant , flânant, voyant tout, s'occupant de tout, hors de ce qui se passe dans l'Eglise. Quelle douleur pour un pauvre chrétien qui les rencontre sans les connaître , lorsque, les entendant appeler « monsieur l'abbé, » il s'approche d'eux, leur parle de ce qui intéresse les cathoii-

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ques, et les trouve ignorants ou indifférents ! J'en ai vu, non en province, mais à Paris , qui n'avaient lu ni les discours de Montalembert, ni les livres de l'évêque de Langres (i), et qui ne connaissaient que par le Siècle et le Constitutionnel les polémiques sur la liberté d'enseignement. C'est les désobliger que leur parler du bon Dieu ; ils craignent de passer pour cagots ; ils estiment que c'est assez d'enseigner, pu, comme ils disent, de prêcher en chaire. Un sujet ecclésiastique pourtant les intéresse : la sacristie. Voilà où ils abondent ; ils savent par sous et deniers jusqu'où va le casuel de chaque paroisse , et quelle est la situation de leurs confrères : celui-ci avance, celui-là n'avance pas, ce troisième a une bonne place , cet autre en aura une meilleure. Point de mauvais propos , sans doute ; mais rien de généreux , rien de chaleureux , rien d'utile. Depuis le séminaire, ils n'ont pas ouvert un livre, ni ami ni ennemi. Ils sont hors d'état d'éclaircir un doute et de résoudre une objection.

Ils peuvent mener une vie régulière, remplir exactement leurs devoirs : qu'ils sachent bien qu'ils ne sauveront jamais une âme , et qu'il y en a qui seront perdues à cause d'eux. Un tel prêtre tourne le faible esprit d'un Michelet , et le jette dans le blasphème. Je les conjure d'y réfléchir , de prendre pitié de l'Eglise, et peut-être d'eux-mêmes. Ce sont eux qui font dire que la mort est chez nous ; et , s'ils étaient seuls , en effet, nous serions morts.

(i) Mgr Parisi».

Les sénateurs d'une ville auprès de Paris eurent un jour l'idée de se faire entrepreneurs de bal champêtre. Ils achetèrent un beau jardin, y disposèrent force allées retirées, force bosquets mystérieux, ménagèrent les quinquets , se munirent d'un orchestre, et appelèrent le monde. Non-seulement la jeunesse dorée de la ville, mais celle de Paris accourut. Ce fut le Paphos de la basoche et du commerce des nouveautés. Les filles du pays ne s'enfuirent pas. Filles des champs, filles du peuple, filles des marchands , et même quelques boutons de rose de la bourgeoisie, tout s'offrit aux hommages des galants. Le ravage fut extrême. Les plus riches vertus du printemps n'attendaient point l'automne pour proclamer un vainqueur. Que de promesses de mariage! Quelques père? de famille, importunés des suites de la danse , observèrent que le bal n'était pas sans porter préjudice aux mœurs ; le sénat voulut bien l'avouer. C'étaient là les frais de la ville ; mais les bénéfices étaient si beaux ! Sourdes oreilles aux plaintes des papas , et vive l'amour !

Il y avait un pauvre homme sans fille et sans nièce, le pauvre curé, qui s'épuisait à faire comprendre ce danger trop clair. On lui riait au nez. Econduit par les autorités, il se mit avec un nouveau zèle au catéchisme. Au bout de deux ans, le bal n'offrait plus rien

de nouveau : toujours les mêmes figures qui se fanaient vite. Au bout de quatre ans, déchet plus considérable encore. Au bout de six ans, plus personne. Celles qui revenaient du bal étaient montrées au doigt. Enfin le bal tomba, et la pluie fit ce qu'elle voulut de l'orchestre. Le plus étrange, c'est que le conseil de ville n'entreprit point de chasser le curé. Le substitut du procureur du roi dit bien un jour qu'il y avait lieu de regretter ces recettes. « Oui, dit le maire, mais depuis qu'on ne danse plus, les enfants trouvés coûtent moins cher. ,»

J'ai cherché longtemps le dernier mot de ces apologistes de la Terreur, si nombreux et si enthousiastes, séduits par l'idée de Robespierre jusqu'à ne reculer ni devant la plume de Marat, ni devant la main de Carrier. Le sentiment de fraternité qu'ils allèguent ne m'a jamais paru bien clair; je n'ai jamais cru en les lisant, je n'ai jamais vu en les pratiquant, qu'ils aimassent beaucoup la liberté ni" l'égalité. — Mais j'ai cru comprendre tout, et j'ai senti enfin vibrer la fibre révolutionnaire, un jour que, dans une réunion d'anciens camarades destinés peut-être à s'entre-tuer plus tard, il fut question, après boire, de Nantes et de cet immonde Carrier. L'un de nous fit le tableau de la Terreur nantaise. Il avait bien étudié l'époque, et Nantes était sa ville natale. Plusieurs s'écrièrent : « On ne re-

verra point ces choses-là! » Un autre, un petit poëte frêle et timide, mais dont le vin déliait la langue et faisait surnager la pensée, nous dit : « Néron ni Carrier ne me font horreur; et si ce sont des monstres, comme on les appelle , je trouve que ce furent d'heureux monstres, qui s'amusèrent magnifiquement. »

Nous étions tous assez jeunes, frais émoulus de philosophie, peu chargés de morale. Aucune extravagance d'esprit et de cœur ne nous effrayait. « Développe ton paradoxe, dîmes-nous à ce gars : c'est peutêtre une vérité. »

« Du moins n'est-ce pas un paradoxe pour moi , reprit-il : si je me trouvais à la place de Carrier, je ne répondrais de rien. Je ferais sans doute comme lui , en essayant toutefois d'y mettre un peu plus de style. Posons d'abord qu'il n'y a de plaisir que d'être le maître, et qu'il n'y a de maître que celui qui peut prendre et donner la vie. Eh bien, est-ce que vous ne trouvez au rôle de Carrier aucun attrait? Cette orgie de sang me fait palpiter. Quelles jouissances, que des jouissances épouvantables! Voilà un homme qui n'était la veille qu'un mince procureur de campagne, laid, pauvre et méprisé : aujourd'hui une grande ville tremble sous sa main; elle est à lui, pleinement à lui. Sa vengeance et sa volupté se satisfont, irrésistibles comme la foudre. Il n'y a plus de vertus, ni de pudeur, ni de courage, ni de lois : il n'y a que lui qui peut tout , à qui tout cède, à qui tout appartient. C'est un vertige ! Tâtezvous bien tous, regardez autour de vous , et prononcez s'il manque d'hommes, sans compter ceux que vous ne connaissez pas , qui sont tout prêts à vivre deux -ou

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trois mois comme Carrier , quitte â finir de même? Pour commencer, il faut un principe, ou, si l'on veut, J un sophisme ; je n'y tiens guère. Croyez bien que le prétexte ne manquerait pas plus que l'intention. Est-ce qu'il n'y aurait pas encore une patrie à sauver , des aristocrates à détruire, un culte à renverser ; et sur les ruines de ce vieux monde un monde nouveau à construire, plein de promesses et d'espérances pour ceux qui n'ont rien dans celui-ci ? Ne dites donc point que ce qui s'est passé ne se passera plus, et que vous n'y travaillerez pas. Nous sommes tous immoraux , et nous voulons l'être : dans quelques années, nous serons tous avides de richesses et de pouvoir, comme aujourd'hui ceux qui avaient notre âge , et qui ne cherchaient, comme nous, qu'à se divertir il y a dix ans. Peut-être aussi serons-nous fort poltrons : Carrier, dit-on, n'était pas grand brave. Les révolutions ne paraissent pas impossibles : elles peuvent nous mettre à de terribles épreuves. Ceux d'entre vous qui se promettraient de rester insensibles aux séductions du pouvoir, aux séductions de la vengeance , aux séductions de la peur, me paraîtraient hardis. Quant à moi, non, je ne m'engage à rien. Je sens en moi beaucoup d'instincts formidables prêts à se réveiller; il y a dans mon cœur je ne sais quoi qui grandit et qui déjà s'amuse à tout égratigner et à tout mordre : est-ce un chat? est-ce un -tigre? Pour museler le tigre, je ne vois ni ne sens rien , mais rien du tout. Or, qu'étaient les hommes de la Révolution en 1785? De bons jeunes gens, sceptiques comme nous, s'occupant de philosophie, de plaisirs, de littérature, se disposant à faire fortune en servant ou le

public OU le roi. L'aiguillon révolutionnaire les piqua, une rage de destruction les saisit : nous savons le reste. J'ai lu dans Bonald un mot qui m'a frappé : « Rien « n'est plus près, dit-il, des mœurs féroces, qu'un peuce pie dont les mœurs sont voluptueuses. » Les mœurs étaient légères en 1789, elles ne sont pas austères aujourd'hui. »

Le jeune homme qui a tenu ce langage est devenu prêtre et missionnaire. Il est aujourd'hui dans l'Inde ; il mourra sur la paille ou sur la croix. Mais , parmi ceux qui l'écoutèrent et qui l'applaudirent, j'en connais plusieurs qui sont fondionnaires, magistrats, écrivains, dont je ne voudrais pas faire des proconsuls.

II échappe encore dans la conversation des paroles éloquentes que le discours public ne supporterait pas, et que le fade goût du temps ne permet plus d'écrire. J'ai retenu une apostrophe qui peignit bien l'homme à qui on l'adressa. C'était un terroriste de province, méciiant et lâche. Il venait de se répandre en propos féroces contre certaines religieuses dont il voulait débarrasser la contrée, attendu qu'elles nuisent, disait-il au plaisir du public par l'objet de leur institut, qui est de retirer chez elles de pauvres prostituées touchées de repentir. Un de ceux qui l'écoutaient se révolta. « Tenez, s'écria-t-il, un tel, voici longtemps que je vous connais,

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et j'ai toujours pen-ié une chose : il y a en vous du tigre et du cochon... »

L'autre prit en riant le propos. C'était matière à dégainer; il aima mieux garder rancune.

Cinq ou six au moins des anciens couvents de Paris sont aujourd'hui des casernes : les Célestins, les Augustins, les Petits-Pères, rylve-A/'<^rffl, les Cordeliers, les Minimes, etc. Au dernier siècle, les philosophes souffraient de voir tant de religieux ; ils se plaignaient de ce grand nombre de célibataires improductifs , oisifs , ignorants , ennemis de la liberté, qui ruinaient le public par leurs quêtes, qui troublaient le quartier par le bruit de leurs cloches, qui désunissaient les ménages ou par leur fanatisme ou par leur incontinence. On a donc chassé les moines, et, à la place d'un moine, on a mis dix à douze soldats. Il y avait une chapelle : on en a fait une écurie ou un grenier à fourrage ; il y avait une bibliothèque : |on y a rangé des fusils ; il y avait une salle extérieure , ' où les pauvres venaient tous les jours chercher leur pitance : on y a placé un factionnaire qui crie de passer au large , et c'est un violon pour les vagabonds et les mendiants ; il y avait une école pour les petits enfant,« du voisinage, à qui l'on appi-enait à connaître les commandements de Dieu : on a bouché les fenêtres , on a verrouillé la porte, et c'est un cachot où les soldats punis

méditent, en blasphémant, sur les commandements des caporaux. Plus de cloches, mais le bruit du tambour. Quant à la science, quant à la littérature, quant aux pudiques vertus de ces célibataires armés qui remplacent les anciens, la statistique des enfants trouvés et des filles publiques en dit quelque chose ; on en saurait davantage par celle des maris trompés ; quant à l'utilité et quant à l'économie, le budget en fait le compte. Mille moines ne coûtaient rien à l'Etat ; mille soldats lui coûtent un million par an. Il reste à connaître les profits de la liberté humaine. Les moines sortaient parfois en longue procession , portant de pacifiques bannières; ils allaient chercher la châsse de sainte Geneviève et la portaient à Notre-Dame pour avoir du beau temps : c'était abrutir le peuple et insulter la philosophie. Les soldats sortent de leurs casernes en files serrées , pourvus de belles armes bien luisantes , et de belles gibernes bien pleines de cartouches : ils se rendent sur quelque place où le peuple agite des questions politiques, se mettent en bataille, et, si le peuple tient trop à ses opinions, ils font feu... ; quitte à recommencer le lendemain , au profit de l'opinion fusillée la veille.

« Les hommes d*au)Ourd'hui sont façonnés aux doc- « trines de Tégoïsme et de la cupidité; ils sont instruits le à laisser de côté les intérêts généraux, les grandes

(c questions d'honneur et de dignité nationale, pour (( concentrer toute leur force, toute leur activité sur les (c questions de lucre. Et quand on s'est ainsi vautré dans « la corruption, quand on l'a versée du faîte sur toutes « les parties de l'édifice social, on s'étonne qu'elle re- « monte à son tour vers sa source ; on se plaint des dé- « sordres effrénés de l'agiotage, on veut en arrêter le « débordement et prémunir les pères de famille contre « la contagion qui les gagne. Hypocrisie ! Quelle est « donc la base de notre société? quel est le caractère « dominant de nos mœurs? L'argent. A qui attribue- « t-on la considération et les honneurs ? A l'argent. « La probité, la vertu, l'intelligence, l'instruction , le « travail, les services rendus, le mérite réel, on n'en « tient nul compte. Aux yeux du monde, l'argent seul « crée un droit, donne une capacité, et fait enfin « l'homme complet, le citoyen , le dominateur ! On a a installé un dogme nouveau, inouï, celui de la souve- « raineté de l'argent. Et l'on serait surpris que, dans (C un pays ainsi constitué, les ambitions, les activités, « détournées des idées généreuses, des passions élevées, « se ruassent à l'envi vers ce qui donne et remplace « tous les mérites! Non, non, ne nous étonnons plus « de cette soif ardente de l'argent, puisque l'argent ré- « sume tout : bonheur, puissance, considération , sa- « voir, mérite... Il n'y a plus de famille, plus de société, « plus de vénération filiale, plus d'amour paternel, plus « de respect conjugal, plus d'humanité, plus de charité! « L'argent remplace tout ; son influence s'est glissée « partout, et, semblable à ces acides minéraux qui ron- (? gent les métaux les plus durs, il a dissous tous les

« éléments de la famille. L'idée matérielle s'appiiie avec « sa pesanteur de plomb sur tous les cœurs, et les « jouissances terrestres sont devenues la religion des « hommes. Dans cette immense dissolution de la socié- «té, comment réunir toutes ses molécules éparses? « Comment reconstituer sa base réduite en poudre? « Où est la main qui opérera cette résurrection so- « ciale ? »

Savez -vous où je trouve ce morceau de haute morale, cette appréciation si vraie et si nette de la plaie du temps? Dans un journal tout spécialement écrit et publié pour éventer les combinaisons des gens d'entreprise et de négoce, afin de les amener à composition par la terreur, et de les faire, comme on dit, chanter.

Il y a des enfants politiques, fils de ceux qui nous gouvernent, destinés à nous gouverner un jour. A vingt-deux ans, ils occupent des emplois, et on leur donne le ruban rouge lorsqu'ils se marient. Ces blondins assistent aux débats parlementaires , en attendant le jour où ils y figureront. La tactique leur est connue : ils savent pourquoi tel amendement est proposé, et ce que pense au fond l'orateur qui descend de la tribune; ils écoutent tout avec un mépris dont le ministre lui-même, pour qui vote leur père, n'est pas exemptî ils doutent de toute parole donnée ; ils applaudissent

en connaîsfean â diaqae toar d'adresse qui se fait, «ws se hisser tromper, ni échauflcr, ni séduire.

Ce ^jectacle est malsain ; on k devrait interdire à la feanesse. Il faudrait fixa- un âg^ pour assister, mâne en curieux, aux séances des OÛmbres, comme il y »i avait un pour entrer dans les maisons de jeu.

JXÏ.

Rien n'est plus connu, plus remarqué que le dépérissement de l'espèce humaine dans les' grands c^itres de population et d'industrie. Il s'y trouve en abondance des gms grêles, racbitiques, malsains, qui n atteignent pas même la petite taille exigée du soldat. S elévoit'ils jusqu'à ces cinq jneds que l'Etat réclame, ib sodit encore incapables du service militaire, par suite de leurs infirmités. Quels re^'etons sortiront de là ! Politiques, savants, pbilanthrqies, s'en alarment; non pas autant qu'il le faudrait! Aucun ne mentionne qcc ces petits hommes difiormes sont encore plus méchants. Ils scmt sauvages, mais avec une profii^ideur de méchanceté que le sauvage n'a pcûnt. On ne saurait leur mettre aux mains l'arme de guerre, d'eux-mêmes ils saisiront le poignard et la totcht. Ils ne se battraiexit point, ils assassineront.

« Le tempspresse, s'écrie le Philanthrope. Occupom- « nous de l'amélioration de la race, un peu négligée. « Quand on veut de beaux arbres, on soigne le sonis,

tE PL'sr.ic. 4a.'}

K les taillis er les balivaux (i). » Ce style est vraiment aimable; l'Académie française la couronné.

« Oui, dit le Politique, faisons quelque chose; consultons la médecine. »

La médecine répond qu'il conviendrait de bien nourrir ces gens-k\, d'assainir leurs demeures, de leur ménager quelque repos parmi tout le travail dont on les accable, et surtout de leur donner certaines habitudes morales qui leur manquent absolument.

« Quant à les bien nourrir et les bien loger, répond le Politique, je n'y fais nulle o'ojection, et je croirais la chose excellente. Mais je ne puis les loger ni les nourrir : c'est à l'industriel d'y pourvoir. Or l'industriel, a qui je dois me rendre agréable, ne trouve son compte qu'il forcer le travail et diminuer le salaire jusqu'au dernier possible. ^

« Quant au repos , certaines fabriques déclarent ne pouvoir chômer un seul jour sans éprouver des préjudices considérables ; d'autres chôment un jour par semaine, et ce repos est la ruine de Touvricr : il va boire ou jouer la paye qu'il vient de recevoir.

« Qu'est-ce que vous appeler: « des habitudes morales ? »

« — Par exemple , dit le Médecin , la sobriété, l'accomplissement des devoirs de famille, un certain ordre d'idées paisibles et de mœurs réglées, qui feraient l'ouvrier bon père, bon fils , bon époux. Ces vertus douces sont essentiellement hygiéniques. Ainsi l'on a observé qu'il suftirait de « rendre l'allaiiement maternel plus

(0 Des Crèches, page loS.

« facile et plus fréquent, pour diminuer le nombre de <( ces grossesses rapprochées qui produisent de mïséi-a- « blés avortons, ruinent la santé de la mère, et absor- « bent les ressources du ménage (i). m

<£ — Je le veux bien, dit le Politique; mais quels moyens prendre pour en arriver là? »

On se iette dans les œuvres philanthropiques. On fonde des ouvroirs qui donnent de l'ouvrage à un millième de la population laborieuse, et qui profitent surtout à l'entrepreneur ; on fonde des crèches où l'on reçoit vingt enfants sur mille ; on propose de ne plus conduire les nouveaux-nés à la mairie , etc. , etc. Ces imaginations font décorer quelques honnêtes bourgeois, rendent la charité de plus en plus admiuistrative et bureaucratique , habituent les indigents à compter de plus en plus sur les secours officiels , nous acheminent à la taxe des pauvres, c'est-à-dire à l'esclavage des pauvres. Le mal reste, augmente, redouble ses cris.

A Dieu ne plaise que je blâme de si louables efforts ! Un seul pauvre secouru, c'est beaucoup, et je permets bien à ces philanthropes de porter la croix d'honneur. Je leur donnerai même un peu d'argent pour la crèche, si \q fouriérisme n'y entre pas.

Mais je les prie de reniarquer que la médecine arrive aux mêmes conclusions que la religion, qu'ils n'ont pas consultée. En général , ils dédaignent trop la religion ; elle a eu de bonnes idées.

Tout ce que la médecine conseille, la religion i'or-

(i) D' Reiss, Manuel de l'allaitement.

donne. Seulement, la médecine le conseille en vain, et la religion l'ordonne efficacement. C'est par elle que l'on est sobre, chaste, régulier ; que le mari s'attache à sa femme, la femme à son enfant ; que l'enfant honore père et mère. Honorer, c'est obéir ; obéir à des parents vertueux, c'est imiter leurs vertus.

Il y a autre chose encore qu'un code dans les commandements de Dieu ; il y a aussi une hygiène.

La religion fera deux choses que seule elle peut faire , et qui seules conjureront les maux prêts à nous dévorer : elle ouvrira le cœur et la main du riche , elle fermera le cabaret.

Ce manufacturier, ce trafiquant intraitable, ni lois ni prières ne le relâcheront de la dureté avec laquelle il fait broyer des hommes sous les meules qui lui rendent de l'or. Qu'il devienne chrétien , il rougira de ses gains fratricides ; il se contentera de vivre à l'aise ; il supprimera les carrosses , la courtisane , le luxe injurieux ; il sera le père de ces vassaux de l'usine , qu'il corrompt et qu'il asservit.

Par les soins et la lumière de la religion , les travailleurs deviendront plus fiers et moins jaloux, plus sobres et plus heureux. Ils iront le dimanche honorer Dieu dans l'église, le cabaret devra fermer.

Voyez un honnête ouvrier chrétien : c'est le véritable favori de la Providence. Il rentre le soir fatigué de corps, non d'esprit, souhait de tous les oisifs ou prétendus tels! Il trouve un logis propre, une ménagère attentive, des enfants joyeux. L'avenir de ses enfants ne l'aie rme point : il leur laissera sa profession, leurs bons bras , le bon sang qui coule dans seà veines, la fière et calme droi-

452 LIVRE VIÎ.

ture de son cœur. Il mange de grand appétit l'ex-cellent repas qui l'attend; rien de recherché sans doute,. mais tout à suffisance et bien préparé. Le repas fait, on jouit du babil des enfants. Le plus grand endort le petit dans son berceau d'osier. On lit la vie du saint , on fait la prière, on se couche et on dort sans rêve. Qu'importent à cet homme de paix les fêtes de la nuit qui étincellent ailleurs? Il dort d'un bon somme ; il dort'comme il a mangé, assez pour son corps et pour son robuste appétit. Il se lève dispos, il reprend avec joie son travail; Dieu et l'habitude en ont fait une bénédiction , et il en tire sa gloire, car il est intelligent et son travail est loué. Il est propre en ses rudes vêtements. La ménagère s'est couchée un peu plus tard, mais les habits sont raccommodés. Elle a, pour unique dot, apporté sa bonne humeur et son active aiguille, fortune à l'abri des coups de banque et des coups d'Etat,

Vient le dimanche', le jour du linge blanc et des habits de fête. Toute la famille se rend à la messe. On a le plus noble des spectacles, la plus douce des harmonies, les plus utiles entretiens ; on prie Dieu, on cause avec lui cœur à cœur, on rend grâce, on remporte force et courage. La sainte égalité des enfants de Dieu relève toutes les infériorités d'une condition qui, d'ailleurs, n'a rien d'humiliant. On se promène après vêpres, jouissant avec délices de ce relâche aux fatigues quotidiennes ; on en jouissait dès la veille, on en jouira encore le lendemain. Au repas du soir, on a les amis et les parents. Ainsi va la vie, sans ambition, sans querelles, sans trahisons, sans huissiers. S'il arrive un malheur, le secours ne manque pas, ni surtout la patience : on a les ressources que

la foi donne, la forte nature qui ne succombe pas au premier choc, les amis sûrs que fait la vertu.

Jacques était charron de village. Du produit de son atelier, il acheta une maison, où il éleva six enfants magnifiques. Je la vois encore , cette maison fleurie de chèvrefeuille et de lilas ; je vois cet atelier où travaillaient le père et les enfants. On y chantait toujours. Jacques maria garçons et filles. Autrefois un des fils aurait été prêtre, et serait devenu l'instituteur des petitsfils. Jacques donna cent francs de dot à ses filles, Marguerite et Rosalie , et ce fut tendresse pure , car les gendres n'avaient rien demandé. Les garçons eurent leur cognée et leur bonne mine.

François, gendre de Jacques, ouvrier tonnelier, forcé de venir à la ville , fut moins heureux. Il gagnait un peu plus de trois francs, en travaillant douze heures au moins chaque jour. Certes , sa vie fut pleine d'angoisses! Néanmoins il éleva quatre enfants, tous allaités du lait puissant de leur mère, robustes, gais, pleins de respect et d'amour pour de tels parents ; et ils apprirent à aimer l'honneur et à ne craindre ni le travail ni la pauvreté.

François-Louis, fils de François, est une manière de bourgeois. Il gagne près de vingt francs par jour, sans se trouver cependant plus à l'aise que son père. Est-il moins assidu au travail, plus amoureux du plaisir? Non ; mais son logement est plus cher, ses habits sont ■ plus fins et il n'a pas la permission de les porter si rapiécés. Quand il naissait un enfant chez l'ouvrier, c'était l'affaire d'un sou de farine chaque jour ; lorsqu'il en arrive un chez le bourgeois , il faut une nourrice.

Le bpurgeois a une cuisinière; ce qui n'empêche pas que, s'il lui vient envie d'un bon dîner , il va le demander à sa mère, qui le prépare de ses vieilles mains. A la veillée, chez François, une chandelle suffisait ; chez François-Louis, il faut des bougies et des lampes. On habillait ses sœurs d'une vieille indienne que leur mère avait portée ; il habille ses filles d'étoffes neuves et de dentelles : il le faut pour les passants et pour l'honneur des robes de soie de sa femme. Que deviendrait-il si cette femme n'avait pas son aiguille aussi, et certes une aiguille diligente, car il l'a prise quasi dans le peuple, sachant ce qui en est des fines demoiselles de la bourgeoisie? Que deviendrait-il , si lui et sa femme ne retiraient pas assez de joie de leurs travaux , de leurs enfants, de leur mutuelle amitié? S'il leur fallait du monde, des spectacles, des oripeaux? François-Louis aurait affaire aux huissiers , que son père n'a jamais connus.

A l'heure où François- Louis se couche dans un monument d'acajou , son père dormait depuis longtemps sur un lit rustique. Il a souvent l'esprit attristé, l'âme pleine d'alarmes. L'ouvrier avait fait, dans sa journée , un broc ou un tonneau ; la responsabilité de l'œuvre ne l'importunait pas. Le bourgeois a écrit une page ; il se demande ce qu'en pensera le monde, mais surtout si Dieu sera content ? A-t-il eu assez de courage ? n'a-t-il pas manqué de prudence ? Et il se lève la tête lourde , les membres rompus. Son père sortant du sommeil, semblait le premier homme s'éveillant sous les ombrages du paradis.

Qu'a donc le fils bourgeois de plus que le père ou-

vrier? Ce que celui-ci aurait pu. dans son indigence, posse'der comme le riche , et plus parfaitement que le riche : les consolations religieuses. François n'avait pas été instruit de l'amour et des miséricordes de Dieu ; il ne connaissait point son âme, faite pour le ciel. Il vivait en catholique et souffrait en stoïcien. Que de joies dont il a été privé, et dont il était digne ! Combien eût été plus grand encore son courage! Que d'inquiétudes sur l'avenir lui eussent été épargnées ! Que son sort , que ses privations, que toute son existence, paraîtraient aujourd'hui enviables à ses fils ! Non , s'il avait eu la foi , si une société marâtre ne lui avait pas arraché ce sublime héritage, nul homme parmi tous ceux que j'ai connus, nul grand, nul riche, nul fort, nul illustre, n'aurait été mieux placé dans les conditions du bonheur» Imaginez-le avec sa force, avec sa douceur et sa modes* tie, chrétien au milieu d'une société tout entière chrétienne, développé par la lumière, soutenu par la charité, protégé par la justicel

Voilà ce que Dieu , ce que Jésus, le charpentier de Nazareth , voulait que fût cet ouvrier , son semblable, son ami, son frère, son lils : voilà par quel facile chemin il lui faisait accomplir ce pèlerinage de douleur qu'on appelle la vie, et que fera dans la douleur quiconque a reçu le don précieux de la vie ; car la vie, quoi qu'on fasse , sera toujours pleine d'amertume : mais la miséricorde divine y a mis la foi, qui est force, avec l'espérance et la charité.

Qui a détruit cet ordre de la clémence et de la sagesse? Qui l'a détruit, et qui s'obstine à ne le vouloir pas rétablir? C'est toi, politique imbécile; c'est toi, in-

giat et i;:^narc savant: c'est toi, rêveur abruti de présomption et d'orgueil, qui prétends introduire sous la lettre de l'Evangile tort esprit venu de l'enfer ; c'est vous tous, fratricides aînés, qui avez réduit vos frères en esclavage; et vous les tenez comme des chiens qu'on rend féroces à force de mauvais traitements.

Ils briseront leurs chaînes , ils dévoreront la main qui les frappe, et celle même qui les nourrit.

Le niveau de la moralité publique a baissé, non celui de l'intelligence. La société périt par l'effet d'une richesse dont elle ne sait plus faire un utile emploi. Elle est pleine de gens capables en toutes choses. Mais n'ayant pour but que les misérables joies de la terre , c'est à les acquérir que ces esprits dévoyés consacrent uniquement leurs talents et leur énergie. Force de taureau sauvage et d'animal féroce! Le génie devient ruse ou crime, pour arracher sa proie.

Quant à moi, j'accuse mon pays; je ne le calomnie "^las et je ne le corromps pas. Je lui ai fait, dans la lifliite de mon indigence, le plus grand cadeau qu'il me fût possible de lui offrir : tournant ce que j'ai d'intelligence et de force à aimer Dieu , la justice et les pauvres, j'ai retiré de la lutte des égoïsmes une existence qui pouvait, comme une autre, exercer ses ravages dans le monde pour la satisfaction des instincts persoii-

nels auxquels elle a jadis obéi. Je n'ai plus d'envie, je n'ai plus d'ambition ; je ne veux rien troubler, rien renverser, rien détruire ù mon profit. Je ne demande point d'argent, point d'emploi , point de renommée. Que chacun en fasse autant, et je réponds de l'avenir.

Ici, qu'on ne se méprenne pas sur ma pensée! Non, je n'adresse point à Dieu, debout au milieu du temple et le front insolemment levé vers le tabernacle, les coupables actions de grâces du pharisien. Je ne me crois pas meilleur que cette foule qui rampe autour de moi, cherchant l'or et la volupté. Les mêmes instincts sont dans mon âme; ils me pressent, ils me tourmentent. Lorsque, paisible, je regarde avec pitié le triste troupeau qui se rue à travers la fange sur l'appât des convoitises humaines, tout à coup mon pied glisse, d'humiliants désirs se soulèvent et me rappellent la boue dont je suis fait. Plusieurs, m'écoutant parler, disent : Celui-ci gagnera le ciel... Et moi je voudrais monter sur une tour, et crier d'une telle voix que tous les chrétiens qui sont dans le monde puissent l'entendre : « Oh ! mes frères, mes frères, priez pour moi, je vais périr ! » Mais, si mon âme est faible, elle a du moins embrassé une loi forte; si eue penche à de vils désirs, elle aime pourtant une loi sainte et pure ; si je me rends coupable dans mon cœur, du moins je veux ne point devenir la pierre où trébuche le pied de l'innocent. Je ne suis point la voix qui gâte le peuple; je condamne mes fautes, et je ne cherche pas, en les justifiant par d'abominables théories, à me faire des complices et des victimes.

Il m'est permis de vous rendre grâces, mon Dieu, parce que j'ai eu peur de vos jugements, et parce que j'ai senti quelquefois les flammes de votre amour; il m'est permis de vous rendre grâces, parce que je n'ai voulu être ni flatteur, ni lâche, ni gagner de l'argent, ni exercer le pouvoir; il m'est permis de vous rendre grâces, parce que je ne laisserai point de ces livres qui exhalent la peste et la mort, comme un sépulcre impossible à fermer.

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Quelle paix, quelle concorde, quelle humilité parmi ces religieux ! La plupart sont gens de mérite ; s'il y en a de plus humbles, ce sont les plus savants. Leur dénûment est profond. En quittant la maison, j'y laisserai mes vieilles hardes ; et quelque profès, qui serait plus riche que moi dans le monde, quelque postulant dont l'élégance était citée il y a cinq ou six mois, s'applaudira de trouver à l'infirmerie ma robe de chambre , rapiécée en plus d'un endroit. Le père cellérier ne sait pas, tous les matins, comment il fera dîner la communauté à midi. Mais ilsjprient, ils travaillent, ils aiment Dieu et les hommes, ils sont heureux. A les voir, nul ne peut nier que les moines ne soient dans la nature, je dis la nature chrétienne. Quel autre état auraient pu embrasser ces hommes, qui leur plût autant, qui leur fut plus doux et plus secourable? L'étude, la méditation, la prière, l'obéissance, la pauvreté, sont les grands be-

soins de leur âme. Hors du cloître, ils ne trouveront que malaise, affliction, péril; la société humaine les fera souffrir, quelques-uns peut-être lui deviendront dangereux . Laissez-les ici , c'est leur place ; tout homme qui n'est point à sa place est un danger à lui-même et aux autres. Parmi ces caractères, si divers sous la règle qu'ils ont embrassée volontairement, pour les uns, la règle est un appui, pour les autres, elle est un frein : elle soutient les uns, elle contient les autres. Voici la bonté crédule et sans défense, que le monde trompe et persécute toujours; voici l'insatiable ardeur , que Dieu seul peut assouvir, la redoutable fougue., que seul il peut dompter. Regardez ces deux moines qui causent en souriant, parfaitement d'accord dans leurs désirs, dans leurs espérances et dans leurs prières : le lien de la foi les attache ici, plus unis que deux enfants de la même mère. Brisez ce lien, jetez-les dans le monde : l'un ne sera qu'un bourgeois égoïste, l'autre sera un révolutionnaire; il y aura guerre entre eux, guerre implacable. Dans le cloître, le premier a senti fondre la glace de son cœur : l'amour de Dieu lui a inspiré l'amour des hommes ; il prie, se mortifie, accepte les douleurs, les demande pour porter, avec sa part d'épreuves, celle de quelque frère qu'il craint de voir succomber sous le faix. Le second a calmé les flammes trop vives dont il était consumé. Epurant cet instinct de charité et de justice presque sauvage qui ne savait rien pardonner à l'imperfection des sociétés humaines, et qui ne voyait que la mort pour réprimer l'iniquité, il est devenu patient, miséricordieux, tendre; il plaint ceux qu'il haïssait naguère, il veut convertir au lieu de frapper.

Ombre sainte du cloître? bénignes et pieuses influences! L'homme qui vient ici se transforme par ce travail invisible, mais sûr. Ce qu'il a de mauvais succombe, ce qu'il a de bon se développe et Iructitie. Moimême, hôte d'un instant, qui n'ai point la grâce du sacrifice, je sens ma sève prendre un autre cours sur ce sol de bénédiction, où pourtant je n'enfonce pas à jamais les racines de ma vie. J'y trouve une force nouvelle, je contemple d'un autre regard mes desseins et mes espérances, je rature les plans ébauchés de ma fortune; je vois mieux à faire que de me préparer des succès où mon âme ne gagnera rien. Seigneur, j'aurais voulu dire en entrant ; C'est ici le lieu de mon repos! Mais je n'y fais qu'une halte, et dès demain je tends ma voile pour chercher encore, à travers ces flots moins troublés que moi-même, les parages incpnnus où vous m'appelez. Je ne résiste pas, je ne murmure pas; ma raison sent bien ici que la paix est dans l'obéissance ; j'obéis, je pars, mais je pleure. En quelle solitude se taira comme ici l'éternelle tempête de mes désirs? Quelles harmonies charmeront mon oreille et mon cœur autant que ces cantiques sans cesse élevés vers vous? Quels hommes trouverai-je, dont les discours et l'exemple m'inspirent davantage cette heureuse soif de vous appartenir, et de ne considérer ma vie que comme un don de votre grâce, qui n'est point à moi, mais à mes frères ici-bas, et dans le ciel à vous I

Pto»

462 LIVRE SUPPLéMENTAIRE.

Le brave livre de Charles Lenormant sur les Associations religieuses dans le catholicisme, a fait peuî aux adversaires de l'Eglise et de la liberté. L'auteur développe sans déguisement la pensée, les vœux, les espérances des catholiques; il se déclare l'admirateur de tous les religieux. Aucune vocation monastique ne l'ef fraie : moines préchants, moines priants, moines enseignants, ceux qui cultivent la terre, ceux qui cultivent les sciences, ceux qui cultivent l'âme humaine, il les admet tous; il prouve que tous ont à exercer parmi nous une œuvre de salut public.

Voilà de quoi soulever les clameurs voltairiennes : néanmoins, tout se tait! Quelle raison y a-t-il à ce silence? Est-ce égard pour la personne de l'écrivain, respect pour son caractère, estime de son talent? Non pas! L'arrière-boutique du moindre journal universitaire recèle dix anonymes qui n'honorent personne, ne respectent aucun caractère, n'estiment aucun talent, et se reconnaissent capables de réfuter M. Lenormant de point en point, surtout de l'appeler jésuite. Mais la forte tête du lieu raisonne à part soi. Entamer une discussion sérieuse sur les faits, sur les principes, sur les

idées qui sait comment on en sortira? Le sujet est

vaste, et on ne le possède pas à fond; l'on peut dire involontairement beaucoup de sottises. Crier au jésuite.

c'est un argument qui s'use. Imprimer sommairement que l'auteur et le livre sont absurdes, fanatiques, ignares, il y a sans doute des gens pour l'écrire et le signer; mais nombre d'abonnés n'en croiront rien, ou voudront s'en assurer par eux-mêmes. Tout bien pesé, mieux vaut se taire.

Assurément la ressource est piteuse. Pourtant il me semble que, si j'étais libre penseur, ayant en face de moi cet homme et ce livre, je ne saurais mieux m'en tirer; à moins pourtant de m'élever au-dessus de mon personnage, de passer un peu du côté du bon droit, du côté du bon sens, en un mot du côté de l'ennemi. Connaissez-vous tout l'embarras des loyaux fils de Voltaire : M. Lenormant, quoique avec beaucoup de réserve et de dignité, a été presque des leurs. Il apporte au combat une conviction née des études de sa maturité ; il est en possession de l'estime générale, savant du meilleur aloi, libéral notoire. 11 ne manifeste sa pensée qu'en sacrifiant une position sûre, heureuse, et même brillante. Il ne s'exalte pas et ne se décourage pas. Il est paisible, mais inébranlable. Quoi de plus irritant, quoi de plus gênant aussi ? Or le livre a précisément tous ces fâcheux caractères : il est hardi, il est agressif, mais comme l'histoire, comme la probité, comme la foi. C'est la franche pensée d'un chrétien qui connaît très-bien ce qui s'est passé dans le monde, qui voit très bien ce qui se passe autour de lui, et qui, sentant à merveille son droit et sa force , s'établit en propriétaire légitime, de la façon la plus mortifiante, au milieu de la liberté et de la science, demandant qui se croit capable de le chasser de là. Non, la polémique

voltairienne ne mordra point ù ce livre! Moi, qui l'ai relu avec joie, j'essayerai d'en donner une idée.

Dans la vie religieuse, dans l'obéissance volontaire qui seule la rend possible, dans l'association, par où elle devient puissante en œuvres, l'auteur voit la plus parfaite image de la vie de renoncement, dont le type est en Jésus-Christ. De cette donnée, il conclut, par les seules lumières delà foi chrétienne, que les associations religieuses, légitimes comme la vie et comme le bien, sont salutaires à ceux qui les composent et ne le sont pas moins au reste des hommes; car on ne peut se modeler sur Jésus-Christ sans faire du bien aux autres et à soi-même. Ainsi en a constamment jugé l'Eglise; elle a toujours employé les associations religieuses et les a toujours bénies. A Saint-Pierre de Rome, ce ne sont pas les statues des docteurs ni celles des martyrs, mais celles des fondateurs d'ordres, qui occupent le rang d'honneur. Qui juge autremer;t que l'Eglisen'est plus cadiolique. Mais le monde ne sent pas le poids de cet argument, il en exige d'autres. S'adressant donc à l'histoire, M. Lenormant lui demande si l'Eglise et la foi ont eu raison. La réponse est péremptoire : «Nous pourions, <c dit-il, dissiper un grand nombre de reproches dont la i(( pratique de la vie religieuse a été l'objet, en prenant à « partie la passion même qui a suscité les récriminations « les plus vives. C'a été d'abordla disposition du pouvoir « politique des empereurs à repousser tout contrôle; « c'a été ensuite la violence inhérente à la féodalité, qui, « rencontrant la résistance chrétienne au-devant de ses « excès, s'est efforcée de flétrir dans son principe l'orga- « nisation monacale, où l'esprit du christianisme puisait

« principalement son indépendance. A travers tout « le moyen âge et jusqu'à nos jours, toutes les tyrannies « ont eu à leur solde une littérature d'antichambre, qui « n'a cessé de payer son écot à la table des grands, aux « dépens de l'honneur des corporations religieuses. La « satire d'un Rutebœuf ou d'un Rabelais ne s'inspire . « pas de l'opinion populaire : c'est l'écho servile des « grossières invectives qui, à l'ombre des tourelles féo- (c dales, consolaient la violence des oppresseurs, com- (c primée par la puissance de la religion. » Combien la sagacité de ce jugement historique est rendue évidente par les ménestrels qui se chantent aujourd'hui dans les feuilletons universitaires!

Même en prenant comme fondés la plupart des reproches faits aux moines, l'histoire ne tarit pas sur leurs bienfaits; ils ont élevé le peuple, ils l'ont consolé, ils l'ont défendu, ils l'ont nourri. On voit la décadence de quelques ordres, on ne veut pas reconnaître qu'ils ne se dégradent que parce qu'ils oublient leurs règles, et non parce qu'ils les ont gardées; on ne veut pas savoir quelle est la part des gouvernements, de la politique, de la violence souvent , dans cet oubli lamentable; surtout on ne compte pas les services sans nombre qu'avant de vieillir et de tomber ces ordres ont rendus, les barbares assouplis, les lumières conservées et propagées, les mœurs rétablies. En somme, le plus grand tort des moines, c'est, premièrement, d'avoir excité contre eux la littérature d'antichambre; vsecondement , d'être devenus (presque toujours par la faute des pouvoirs politiques), après des siècles de labeur, les propriétaires A peu près oisifs des terres fertiles et toujours généreuses

pour les pauvres, qu'on leur avait données couvertes de broussailles et de marais. Mais la corruption ? — Avant de se corrompra, reprend M. Lenormant, ils avaient affermi dans le monde la morale sublime qui réprouvait leurs vices ; et Je doute enfin que cette corruption ait été si générale et si profonde. Il n'y a pas de religieux plus universellement décriés que les Franciscains : or que vois-je au commencement du dix-huitième siècle, en pleine Régence ? Tous les capucins de la Provence qui accourent à Marseille pour se dévouer à mourir. Un religieux corrompu est le plus dégradé de tous les êtres : puisque les capucins de Marseille ont été sublimes, je conclus que leur ordre était vertueux.

Sur l'ambition des Jésuites, les enseignements de l'histoire ne sont pas moins clairs. Les Jésuites ont eu l'ambition de sauver le catholicisme en Europe, et de le propager dans le Nouveau Monde; ils l'ont fait au prix d'innombrables travaux et d'interminables supplices. Comme l'Eglise a formé la France, incomparable entre tous les royaumes, les Jésuites ont formé le siècle de Louis XIV, incomparable entre tous les siècles français. On leur reproche des fautes. Sans même regarder si les fautes qu'on leur reproche sont bien celles qu'ils ont commises, qui donc est sans péché ? Ils ont aimé leur ordre : quel est le soldat qui n'aime pas son drapeau ' criblé de balles, et son régiment vingt fois décimé ? Ils ■ ont entrepris trop de choses, ils ont eu trop l'ambition de se dévouer, trop le désir, au milieu de l'apathie et de la routine où chacun s'endormait, d'innover, d'agir, d'arracher les' âmes à la torpeur et à la mort. Qu'on le leur pardonne ! Tout était à entreprendre à l'époque

OÙ ils sont venus ; les hôpitaux, les bourgades, les missions lointaines, ne les réclamaient pas moins que les villes et les universités. En y regardant bien, on trouve qu'ils n'ont rien fait que les princes et les peuples ne les aient priés de faire, ou que la charité ne leur ait impérieusement commandé. Pourquoi reprocher à Hercule d'avoir, de la même main, écrasé l'hydre et nettoyé les étables d' Augias ?

Voilà le passé des associations religieuses. C'est le passé ; on lui ferait grâce, on daignerait même , je n'en doute pas, l'admirer, si l'Eglise voulait renoncer à les employer désormais. Les ordres monastiques n'ayant plus d'autre place que celle d'un glorieux tombeau , il serait admis sans peine que la littérature d'antichambre n'est pas la voix du genre humain. On entasserait sur la mémoire des moines les fleurs de rhétorique et les marbres rares ; les jésuites même obtiendraient l'honneur que l'on a fait à Jésus-Christ partout où l'on ne croit plus en Dieu : ils seraient considérés comme des hommes bons et bienfaisants, ennemis des prêtres, amis de la litJerté, de la grande morale, de la haute science, qui auraient fini par inventer les religions libres et le culte pur de l'Etre suprême.

Mais l'Eglise ne veut point de cette faveur posthume. Mère vigilante, l'œil attaché sur le monde, cet enfant cruel qui l'a meurtrie, cet enfant aimé dont elle oublie les ingratitudes et connaît les douleurs, elle voit ce qu'il souffre, elle veut le sauver : et comme sa maladie n'est qu'une rechute, elle aura recours aux mêmes remèdes, aux mêmes soins qui l'ont déjà guéri. Quels sont donc les changements apportés par les siècles dans l'essence

de l'homme? 11 porte d'autres habits, il parle une autre langue ; mais il aime, il hait, il ignore, il cherche, il désire, comme il a toujours aimé, toujours haï, toujours ignoré , cherché , désiré. Le puissant gémit dans les satiétés de l'cgoïsme , le pauvre se lamente sous l'égoïsme des puissants; celui-là se perd dans les ténèbres de son orgueil , celui-ci dans l'abîme de ses besoins ^l'échelle des conditions est dressée entre la nuit et le vide : du sommet à la base, la haine monte et descend , remplissant d'un fiel implacable tous les cœurs; partout manquent l'harmonie, la paix, la lumière, partout Dieu manque; et celui qui arrive au suprême échelon crie avec désespoir à celui qui le presse et le précipite, et qui ne le croit pas, qu'il n'a rien trouvé.

Que voyons-nous, sinon des pauvres sans secours, des riches sans entrailles, des intelligences à bout de voies, des envies folles , des rancunes féroces, des appétits sauvages ; et parmi les hautes classes, une orgie aussi désespérée que la misère d'en bas ? Faut-il donc inventer des noms nouveaux pour ces vieilles plaies qui se rouvrent? ou faut-il s'en remettre, pour les cicatriser, à la philosophie, au gouvernement, à la législation ? Eh I mon Dieu ! la philosophie la plus sage, le gouvernement le plus zélé, la législation la plus' équitable, que peuvent-ils? conseiller, surveiller, punir. Mais quoi! conseiller la passion et la folie, surveiller la misère, punir le besoin ?

Or l'Eglise, qui est une mère, s'écrie que ce n'est pas là ce qu'il faut à son fils ; car il a faim, car il est malade, CE sa raison est troublée. Elle demande la liberté de le servir, de lui donner la lumière , l'espérance, la

paix. Il y a des frères, dans la famille, qui veulent s'employer au salut de ce désespéré : les uns, expiateurs volontaires, prieront et gémiront pbur lui dans le silence des cloîtres ; les autres consoleront son âme , les autres prendront -soin de son corps couvert de plaies , et tous renonceront , en sa faveur , à leur part des biens de la terre. Vous, philosophes, gouvernants, magistrats, vous conseillerez , vous surveillerez, vous jugerez, vous demanderez au monde des applaudissements, du sang, de i'or; mais laissez l'Eglise nous aimer, nous servir, nous guérir, par les moyens qu'elle connaît et dont seule elle dispose. Voilà le pacte qu'elle offre. Elle ne demande pas davantage , elle n'acceptera pas moins ; et rien jamais, ni l'astucieuse tyrannie des gouvernements réguliers, ni la violence des révolutionnaires, ne la fera renoncer à l'inébranlable dessein de sa charité. Encore une fois , elle est mère et elle veut sauver son fils qui meurt î

Dans cette volonté, non humaine, mais divine , est l'avenir des associations religieuses. Elles résisteront, elles renaîtront, elles se développeront , parce que l'Eglise a besoin d'elles. Vous qui ne voulez point que des chrétiens puissent s'associer sous la loi des conseils évangéliques pour venir au secours de vos frères malheureux, faites qu'il n'y ait plus de malheureux sur la terre ; faites que Jésus-Christ soit partout connu et adoré, partout aimé et servi dans la personne des affligés, des entants et des pauvres, et nous verrons alors. Mais tant qu'il restera en ce monde à faire une œuvre de salut qu'un seul homme ne puisse accomplir ; tant qu'il y aura des peuples à évangéliser, des créatures ae

Dieu sans pain et sans asile, des misères de l'âme et du corps ; tant que des voix gémissantes s'élèv^eront du sein \ de la foule, attendez- vous à ceci : l'Eglise tressaillira au bruit de cette plainte qui n'aura pas même atteiîit vos oreilles; et aussitôt, semblables au passant généreux qui s'arrête sur le chemin de ses affaires ou de ses plaisirs, et se dépouille pour porter secours dans un désastre public, des chrétiens, jetant là les soins de la vie, s'engageront à être chastes, pauvres, obéissants, afin d'obte- '. nir de Dieu le don des miracles ; et avec les miracles de l'amour , ils lutteront contre le fléau dont leurs frères sont frappés. Faites des lois pour étouffer la vocation religieuse sur le sol français, elle germera sûr le sol voisin. Placez des gardes aux frontières pour conjurer l'invasion de la charité, la charité gagnera vos douaniers eux-mêmes ; et, s'étendant de proche en proche, la sainte . contagion vous tiendra prisonniers à son tour. Dressez des pièges, payez des espions, exigez des serments : il y aura toujours une manière d'être religieux que vous ne pourrez pas empêcher. Pourquoi ? Parce que l'Eglise est établie de Dieu pour gagner des âmes, et qu'elle ne peut mieux remplir ce dessein adorable que par l'association des dévouements religieux.

Comment ! il n'y a point d'art qui rende les forteresses imprenables au courage persévérant d'une armée de chair, et il y aurait des recettes pour décourager les milices de la charité, qui ont cent fois vaincu le monde ^ Si les soldats bravent la mort, les moines savent mourir ; mais quel soldat est aussi sûr de son général que le moine est sûr de son Dieu? On connaît assez l'audace du pécheur de Judée, qui vint seul et pieds nus frapper

tES GENS QUI NE t^ENSENT POINT. 47 1

d'une croix de bois les portes du Panthéon, pour en chasser les dieux de Rome. Cet exemple n'est pas unique dans notre histoire : ainsi fit, sur le rivage de la Grande-Bretagne, le moine Augustin; ainsi fit, aux portes du Japon, le moine François-Xavier ; ainsi font, de nos jours, mille missionnaires répandus dans la Chine, dans l'Océanie , dans tous les coins sombres et dangereux du globe. Croit-on que cette race sainte, qui ne se laisse épouvanter ni par la cangue des mandarins, ni par le tomahawk des sauvages , reculera devant des supercheries de légistes, des calomnies de journaux? Malgré tout, elle ira aux inexprimables douleurs qui l'appellent et la sollicitent. Vous ne pourrez pas l'arrêter ; vous n'en aurez le droit ni devant Dieu ni devant les hommes. Vous n'invoquerez contre les moines que des lois de dictature, indignes d'un gouvernement régulier, détestées d'un peuple libre. Parvinssiez- vous, par Le plus criant abus des préjugés du moment, à prolonger la durée de ces entraves iniques, elles céderont à l'action permanente du principe de liberté et, pour dire quelque chose de plus étrange et qui n'est pas moins vrai, si la religion, si la liberté pouvaient être impuissantes à créer des moines; vous viendriez en aide. Vousmêmes, vous, gouvernement, bourgeoisie, hommes d'Etat, hommes de richesse et d'affaires, vous supplieriez la religion de vous donner des moines, et vous l'avez déjà fait! Vous lui avez demandé des moines pour sauver votre influence dans 'l'Orient ; des moines pour défricher vos terres et soigner vos soldats malades dans l'Algérie ; des moines pour, conserver parmi les enfants du peuple un reste de moralité; des moines

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pour assainir vos prisons remplies des coupables qu'elles avaient déjà reçus, et qui leur sont revenus plus pervers : vous lui en demanderez pour d'autres nécessités qui déjà vous épouvantent et ne tarderont pas à vous désespérer.

A défaut de saines raisons, il suffira de vos terreurs, pour étouffer les haines insensées auxquelles vous cédez encore aujourd'hui. Il faudra bien trouver un moyen de résister à cette pauvreté barbare, qui monte comme la grande mer, poussant de féroces clameurs contre tout ordre, tout pouvoir, toute richesse, et qui bat déjà vos murailles du débris des digues que vous lui aviez imposées. Vous voyez bien qu'il n'y a point de paroles qui calment ces flots sinistres, point de loi qu'ils n'emportent, point de force dont ils ne se jouent. Ils vous disent, comme ce héros de théâtse : Ce que je veux de toi c'est le sang de tes veines. Le pauvre est las et humilié d'être pauvre; et en effet elle est odieuse, cette pauvreté sans foi et sans espérance. Vous ne l'apaiserez pas si vous ue remettez la pauvreté en honneur par l'exemple des pauvres volontaires. Or, trouvez des hommes qui ne soient pas des moines, et qui, sans espoir de gagner le ciel, par pure philanthropie, quittent les hauts rangs de la société, revêtent la bure et s'en aillent montrer au peuple le radieux visage de la sainte pauvreté !

Je regrette infiniment de ne pouvoir suivre M. Lenormant dans le majestueux parcours de sa pensée. Soa écrit n'a pas trois cents pages ; mais les idées s'y pressent, les points de vue y sont multipliés, l'arialyse la plus étendue n'arriverait pas au mérite d'une sèche exactitude. Il faut surtout lire les éloquents chapitres qui

traitent des adversaires irréconciliables du catholicisme : les sophistes, les utopistes, les voluptueux. Je recommande aussi les consolantes pages où l'auteur, considérant l'état actuel de la société, saisit d'un regard profond les germes de salut qui croissent vigoureusement dans le péle-méle de nos débris, de nos incertitudes et de nos misères. J'ose promettre à tous les hommes de bonne foi qui voudront donner quelques heures à cette lecture, un dej plus nobles contentements que puisse éprouver un esprit loyal : celui d'entendre un homme honnête et savant détendre avec cœur la vérité. Je ne crois pas qu'une intelligence sincère, de quelque prévention qu'elle soit entravée, puisse aller jusqu'à la hn du livre sans se sentir allégée d'un certain nombre d'erreurs. Quant aux lecteurs chrétiens, le livre de M. Lenormant leur donnera cette joie, particulièrement douce au milieu de l'ouragan d'injures qui nous enveloppe, de voir que toute insulte à l'Eglise est insulte à l'humanité. Nous le savons bien, nous, et par la grâce de Dieu, nous n'avons pas besom qu'on nous le démontre : mais si grand et si infortuné est le nombre de ceux qui l'ignorent, et qui en croient fatalement la foule effrontée des calomniateurs (i) !

(i) Cet article a paru dans VUnivers en 1845. Je snis médiocrement afiSigé

de n'être pas républicain de la veille, mais je tiens beaucoup à ne jjoint passer ->our un de ceux qui n'ont songé aux misères du peuple quele lendemaio. (Note àf. la première édition, 1848.)

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