‹ Les libres prêcheurs devanciers de Luther et de RabelaisChapitre 1 sur 24 · M. DCCC. IX · texte numérisé non relu

M. DCCC. IX

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N me permettra d'émettre en tête de cette étude une hypothèse bizarre au premier abord, mais qu'un peu de réflexion ne tardera pas à rendre raisonnable : selon moi, l'élément actif de la démocratie, le ferment vivace et permanent des réformes, pendant la longue période féodale qu'a traversée l'Europe, se trouvait en grande partie dans l'enceinte des monastères. En France surtout, où le pouvoir temporel ne se joignit jamais comme en Allemagne et en Italie au pouvoir spirituel, où le terrorisme de l'inquisition ne fonctionna jamais régulièrement, aux dépens de la vie morale, comme en Portugal et en Espagne , certains de nos ordres monastiques, les mendiants et les prêcheurs, furent une sorte

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de milice populaire organisée naturellement pour plaider la cause du faible et surveiller les excès des puissants.

Sortis du peuple, la plupart de ces orateurs, qui jetaient librement aux foules leurs chaudes improvisations non-seulement dans les églises, mais sur les places, au coin des carrefours, en plein air et en plein champ, portaient dans leurs allures le cachet de leur humble origine. Ils avaient conservé du peuple les colères ardentes, l'éloquence inculte, le ton grivois et sarcastique, la facilité d'égarement et jusqu'à l'énergie des appétits matériels auxquels, malgré leur sobriété et leur continence habituelles, ils ne savaient pas toujours résister. La tentation avait d'autant mieux prise sur ces natures robustes, vouées par principes à toutes les privations de l'existence, que la régularité de l'abstinence leur conservait des sens plus neufs et plus actifs. Nos pères ont ri bien souvent des frasques momentanées des moines; ils en ont fait, à la grande joie de la postérité, le sujet de leurs meilleurs contes, et cela sans cesser de les respecter.

On a considéré les moines sous bien des faces. 3e ne parle pas ici des moines modernes; ceux-là me semblent désorbitésau milieu du dix-neuvième siècle; aujourd'hui que l'enseignement, la défense des principes supérieurs et la protestation critique

onl des représentants plus réguliers, les moines me semblent aussi peu nécessaires parmi nous que les ducs, les comtes et les barons portant les titres de leurs fonctions perdues à côté des généraux, des préfets et des maires qui les ont remplacés. Je prends l'inslilulion monastique à l'époque où la foi la fécondait, et je l'abandonne à la limite^extrcme de son influence active, c'est-àdire au règne d'Henri IV.

Or, dans les habitants de ces asiles respectés, dont la foi avait peuplé le monde chrétien, on a vu avec raison les conservateurs des traditions écrites, les gardiens des chefs-d'œuvre de la pensée. On nous a montré ces pieux reclus copiant patiemment sur le vélin, dans des siècles d'ignorance, les textes sacrés et profanes, les dogmes religieux, les livres inspirés, les poésies, l'histoire et les légendes de nos pères, qu'ils transmettaient ornés de lettres d'or, rehaussés de carmin et d'outremer, aux générations. L'observation impartiale a découvert chez eux les grands défricheurs, les grands agriculteurs, les vigoureux pionniers qui ont mis, les premiers, en culture suivie une partie des terrains restés incultes ou retombés en friche par la misère des temps. Les érudits ont également retrouvé, chez ces isolés de la méditation, des architectes originaux dont les œuvres de pierre s'harmonisaient à merveille avec l'esprit de leurs

extatiques croyances; des créateurs d'une statuaire mystique aux formes élancées, amaigries, symbolisant l'aspiration de l'àme en quête des secrets divins ; des peintres à l'inspiraiion austère, préparant dans les fresques de leurs oratoires et dans les pieuses images des livres d'heures, la rénovation de l'art moderne où la physionomie, ce rayonnement de Tâme , devait enfin animer la splendeur de la forme si merveilleusement cultivée par l'art païen.

Le seul aspect sous lequel je désire examiner les légions monastiques du passé est celui de leur œuvre extérieure, de leur vie publique ; l'effet de leur parole sur le monde qui les entourait est l'unique sujet de ces quelques pages. Je veux essayer de retrouver l'esprit de nos vieux sermonnaires, en étudier les auteurs sous leurs multiples qualités de tribuns, de réformateurs, de moralistes, de satiriques et de frondeurs. Mon but est d'attirer fortement l'attention sur ces hardis précurseurs de Luther et de Rabelais, et de mettre en saillie les puissantes paroles qui sortaient de leurs lèvres, les seules qui aient jamais pu parler de tout et à tous, sans encourir blâme ni danger.

On a pu, dans les temps de luttes, confondre les prédicateurs d'autrefois avec nos orateurs ni- Iramontains ; quelques-uns, jugeant ces lutteurs

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des vieux âges avec les lumières de la science moderne, n'ont voulu voir en eux que des hypocrites, des bateleurs avides ou des intelligences dégradées par la superstition ; c'est une grave erreur. Aujourd'hui la libre pensée est à la veille du triomphe, l'équité historique est un devoir pour nous. Nous devons comprendre qu'une institution humaine n'a pu traverser les siècles, acceptée et respectée, sans avoir eu une sérieuse raison d'être ; il faut donc s'habituer à étudier les prêcheurs du moyen «îge ailleurs que dans leurs ridicules ou leurs abus.

Ces pauvres moines croyaient, soyez-en sûrs, à la plupart des miracles qu'ils prêchaient. Pour eux, aussi bien que pour leurs contemporains, la terre était une vallée d'épreuves, isolée entre le ciel et l'enfer, d'où les anges et les démons intervenaient sans cesse, tiraillant de haut en bas et de bas en haut la triste humanité courbée sous la fatalité terrible de semblables croyances. Ces prédicateurs qui expliquaient par des interventions miraculeuses tous les phénomènes de la nature, étaient bien les frères des trois cénobites des bords de l'Euphrate qui se mirent en route, au dire de saint Jérôme, résolus d'aller jusqu'à ce qu'ils eussent atteint l'un des bords de la voûte céleste. Pour eux aussi, cette enveloppe apparente était réelle, c'était la frontière matérielle du

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paradis, comme le sol qu'ils foulaient était la frontière supérieure de l'abîme infernal dont l'existence se manifestait par les cratères enflammés des volcans.

Il ne faut jamais perdre de vue l'influence de cette Genèse, dont l'étroitesse pesait constamment sur la liberté humaine, si l'on veut juger convenablement le moyen âge. L'Europe vécut longtemps dans ce demi-sommeil de la rêverie mystique, aux prises avec des agents invisibles et surnaturels , dans cet état de demi-hallucination dans lequel notre race réveillée a surpris à son tour les antiques populations de l'Hindoustan. Or, pour revenir à l'hypothèse de mon début, ce réveil de l'intelligence, ce retour aux aspirations actives et fortes, l'Europe le doit, en majeure partie, aux protestations de plus en plus hardies des orateurs de nos monastères.

Si, dans cette longue éclipse intellectuelle, les seuls asiles de la pensée ne se fussent ouverts qu'aux membres d'une caste Ihéocratique analogue à celle des brahmes de l'Inde ; si nos moines, par le fait seul de leur naissance, s'étaient trouvés isolés de la foule déclarée impure par une abominable cosmogonie ; si ces gardiens du feu sacré avaient dû vivre entre eux, uniquement entre eux, conservant à leur profit exclusif, comme des secrets inviolables, le fruit de leurs

veilles et le sens supérieur des livres inspirés, que serions-nous à l'heure qu'il est? Aurions-nous à nous glorifier de noire écrasante supériorité sur les riverains du Gange ? Assurément non. . licureusement pour nous^ les couvents se recrutaient surtout parmi les déshérités de la société. Grâce à cette possibilité de régénération ouverte aux parias de l'Europe, les serfs deviennent libres, ceux qui voyaient toutes les carrières honorables se fermer devant leurs pas, arrivent à celle où fonctionne l'intelligence. Les opprimés destinés à être politiquement garrotlés sur le point du sol où ils naissaient, dont les yeux n'osaient se lever sur le moindre des seigneurs que le hasard du sang avait établi au-dessus d'eux, ces humiliés, ces dégradés de la naissance prennent le froc, et les voilà les frères et les égaux des autres hommes; les vilains sont ainsi devenus les censeurs respectés des empereurs et des rois. Désormais ils pourront parler haut et ferme devant l'injustice; ils tiendront tête aux princes, même à ceux de l'Eglise, même au pape ; ils penseront et parleront librement, dussent-ils friser l'hérésie. Sous la simarre grossière de leur ordre, leur position est devenue si forle, ils sont si merveilleusement abrités par la sympathie de la foule qui les reconnaît siens jusque dans leurs excès, que, pour arriver à eux, les colères les

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plus hautaines seront obligées de parlementer.

Parvenus à une instruction et à une indépendance relative, ces orateurs sortis du peuple chercheront à l'en faire profiter , ils veilleront pour lui, et éclaireront des lueurs éclatantes de leurs colères les abus dont il est victime. Ils stigmatiseront, avec Maillard, les vendeurs d'irsdulgences et de reliques, envoyés en receltes par la cour de Borne ; ils s'indigneront, avec Menot, contre les excommunications lancées à propos des plus minimes délits, SUT les pauvres gens, par les prélats de l'Ordinaire ; avec Guillaume Pépin, ils signaleront les largesses faites aux chiens par les grands dignitaires de l'Eglise, aux dépens de leurs semblables ; avec Vincent Ferrier, ils railleront les mille superstitions mesquines dont se trouvent encombrés les devoirs de la vie, les devoirs entre époux, par exemple, quitte à fournir plus tard, à La Fontaine, le texte d'un de ses meilleurs contes : le Calendrier des vieillards. Leur commisération s'étendra sur les agriculteurs pillés par la soldatesque, sur les victimes du fisc, sur les malheureux que dévore Tusure ; elle relèvera même les pauvres filles forcées à la prostitution par la brutalité et l'arbitraire.

Ce sujet est vaste, et je n'ai pas le dessein de répuiser , si je réussis à donner une idée nette, équitable, historiquement vraie de celte éloquence

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iilettfee, toute de jet et de prime-saut, intéressante jusque dans ses licences et dans ses excès, je me tiendrai fort honoré. Ce chapitre des moines prêcheurs a occupé déjà quelques érudits curieux d'excentricités littéraires ; mais, à mon avis, malgré les citations hostiles d'Henry Eslienne, malgré la lourde Histoire de la prédication du Père Romain Jolt/y malgré le Prédicaloriana de Peignot, livre agréable, mais simplement agréable, malgré les quelques plaisanteries éparpilléesdans les Mémoires de l'abbé d'Artigny, dans l'An de désopiler la rate de Panckoucke, dans le Every day book de Hone, et autres recueils facétieux, l'étude des vieux sermonnaires m'a paru à peu près inexplorée.

La grosse lacune de tous les livres où l'on s'est occupé de celte part essentielle de la vie de nos ancêtres, c'est de n'avoir jamais cherché à expliquer les excentricités des vieux sermonneurs par les mœurs et la foi de leurs contemporains ; t:'est surtout d'avoir composé les recueils qui en traitent avec un esprit tout moderne, jugeant imperturbablement les anciens athlètes de la justice sociale, au point de vue des idées nouvelles et sans tenir compte de l'incommensurable différence des temps. De cette façon, la plupart de leurs historiens ont disposé les lecteurs à ne voir guère autre chose dans les moines prêcheurs que des fanatiques ou des bouffons.

Le savant et profond auteur d'une cxcellcnlo histoire de France, M. Henri Martin, a deviné, en passant, la riche veine que la chaire du moyen âge offre à l'observateur consciencieux ; si l'intérêt que j'ai pris à l'œuvre de nos vieux prédicateurs avait besoin d'être justifié, l'appréciation suivante, que je trouve dans son récit du divorce de Louis Xïï, viendrait très-utilement à notre appui.

« On a trop dédaigné, écrit cet historien si pénétrant, ces humbles précurseurs des ilbislres orateurs sacrés du dix-septième siècle ; la familiarité souvent triviale et cynique où ils tombent était inévitable à une époque où le style soutenu était encore à naître et où les éléments du langage n'étaient ni dégagés , ni classés ; les prédicateurs de ce temps n'eussent pu échapper au mauvais goût qu'en imitant servilement les anciens, et en se rendant incompréhensibles au peuple pour lequel ils parlaient. Ce fumier de nos vieux sermonnaires contient bien de l'or pur ; on y rencontre une profusion de fortes pensées, de vives images, de plaisanteries acérées et tranchantes, de véhémentes apostrophes^ d'apologues ingénieux, où ont puisé plus d'une fois et les grands orateurs de la chaire moderne, et les écrivains les plus originaux de notre litléralùre, llabelais et La Fonlaine, par exemple ; mais ce qui

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recommande surtout les vieux scrmonnaires à l'estime de la postérité, c'est leur sympathie énergique pour les souffrances du peuple, et la généreuse audace de leur attaque contre les vices des grands, des prélats , des gens de loi , de tous les oppresseurs des pauvres et des faibles. Jamais la liberté de la chaire chrétienne n'a été poussée aussi loin. »

Je pourrais citer encore les pages intelligentes que M. de Géruzez consacre à ces vieux témoins des siècles écoulés dans son cours d'éloquence française, tout en me déclarant contre ses doutes sur Tauthenticité du langage macaronique employé par certains d'entre eux. Le bon goût de l'honorable professeur s'est choqué de ce bizarre mélange de vieux français et de latin du plus bas titre ; son instinct de correction littéraire s'est soulevé contre l'enveloppe grotesque donnée à ce fond d'une valeur incontestable, et dans l'impossibilité de pouvoir, preuves en main, décharger nos moines prêcheurs du choix de ce style bigarré, il en a rejeté la faute sur des copistes irrévérencieux qui auraient latinisé, suivant lui, le français populaire de ces sermons, en y laissant seulement les phrases les plus caractéristiques.

Malheureusement, pour cette hypothèse convenable, les deux ou trois prédicateurs, dont les œuvres nous sont parvenues en style macaronique,

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ont eu le rare privilège d'assister à leurs premières éditions, ayant vécu en pleine activité de l'imprimerie. Les copistes n'avaient plus rien à voir aux sermons d'Olivier Maillard, de Menot, ni de Pépin, car les cent bras de la presse suffisaient amplement à en multiplier les exemplaires. A l'époque même où prêchaient ces derniers, les sermons du fameux dominicain Savonarole s'imprimaientà Florence en italien vulgaire; les presses de Paris et de Lyon, si activementoccupées à honorer leur propre langue, à donner au public des traductions françaises de tous les chefs-d'œuvre de l'antiquité, n'avaient certes aucune raison de ne pas imiter la fidélité des presses florentines. Les pères illustres de notre imprimerie nationale : les frères Hardouin, les Jehan Petit, les Vérard, les Simon Vostre, les Kerver et tant d'autres n'auraient assurément pas demandé mieux que d'avoir des sermonnaires français à publier.

N'avons-nous pas, d'ailleurs, d'Olivier Maillard des œuvres en langue vulgaire, entre autres la Con^ formilé et correspondance très-dévole des sainls mystères de la messe à la passion^ qui fut éditée dans son véritable texte, bien que cinquante ans après sa mort, par Joland Bonhome, et la Confession générale du même frère, devenue trèsrare aujourd'hui? Bien mieux, le scrupule des imprimeurs de son temps alla si loin que l'un de

ses sermons, prêché à Bruges, le 28 mars de l'an 1500, fut imprimé avec des interruptions et des hem! hem! dont, à l'exemple de tous les orateurs, frère Maillard parsemait son discours, soit pour s'éclaircir la voix , soit pour se donner le temps d'arrondir sa phrase , quand il était embarrassé. J'ai moi-même une édition des sermons de Michel Menot où l'éditeur prend soin de prévenir les fidèles qu'il les leur donne tels qu'ils ont été déclamés in famatissimo ac devoUssimo convenlu fra- Irum minorum Parisiensium.

Je n'aurais pas relevé cette supposition erronée^ si plusieurs bons esprits, qui n'ont guère le temps de remonter aux sources , ne Tavaient prise au pied de la lettre. L'authenticité de la forme a^ sans doute, une grande importance dans ces vénérables reliques si chères aux bibliophiles instruits; mais c'est principalement sur la valeur positive du fond que notre attention doit se porter dans cette étude d'une part si notable de la vie publique de nos aïeux.

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