‹ Les libres prêcheurs devanciers de Luther et de RabelaisChapitre 11 sur 24 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

'imagination de nos anciens prêcheurs ne s'exerçait pas seulement à faire revivre les épisodes sacrés des époques bibliques , avec des détails et des anachronismes hardiment amplifiés ; ils ne se contentaient pas d'habiller Suzanne et la Magdelaine à la mode des dames de leur temps, ni de donner des titres de noblesse héraldique à Job et à Lazare , ils faisaient intervenir à tout propos, dans les afifaires de ce monde, les démons^ les ang-es et les saints.

Le supernaturel était partout alors ; c'était un des éléments essentiels des sociétés féodales, le fondement et la base de la science contempo-

raine. Pas un coup de foudre n'éclatait sans intervention spéciale de la Divinité, pas une ondée de pluie ne venait rafraîchir l'atmosphère sans l'intercession de quelque saint déterminé. La nature n'agissait guère autour de nos ancêtres que par accidents miraculeux. Dans les sermons, de même que dans les Vif as patrum de saint Jérôme, dans la Légende dorée de Jacques de Voragine, dans la Vie des saints de Pierre Nadal ou de Natalibus , dans le Maliens malcficarum do Jacques Sprenger,on est sans cesse coudoyé par les esprits.

Le recueil des sermones Discipuli, compilé par Jean Hérolt de l'ordre de saint Dominique , est particulièrement remarquable par le fréquent emploi de ces prodigieuses interventions. Ce brave dominicain eût pu appeler son œuvre,le Trésor des miracles^ d'autant mieux qu'il a pris le soin de faire suivre ses deux cent dix sermons d'un promptuaire où se trouvent rassemblés tous les exemples miraculeux épars dans ce gothique monceau d'homélies. Cette attention délicate avait pour but de les mettre plus facilement sous la main des prédicateurs paresseux ou peu éloquents qui devaient venir puiser à cette copieuse source, comme ils le faisaient dans le recueil naïvement intitulé : Sermones dormi sccurè^

c'est-à-dîre sermons tout prêts pour messieurs les prédicateurs qui aiment à dormir la grasse matinée. Dans le sermonnaire de Jean Hérolt, historiquement précieux , puisque ce n'est à vrai dire qu'un choix des plus vieux maîtres de la chaire, les puissances impalpables y sont constamment occupées à déranger l'ordre des lois de la nature , soit pour venir en aide à ceux qui les invoquent, soit pour causer des misères interminables à ceux qui , par leurs péchés , leur ont donné prise sur eux. Pour bien comprendre la sérieuse bonne foi de cette naïve croyance , pour être juste avec ceux qui la propageaient, et ne pas voir en eux des obscurantistes intéressés, comme beaucoup de modernes bibliophiles et de critiques superficiels sont tentés de le faire, il faut nous reporter à la cosmogonie adoptée à cette époque déjà si loin de nous.

Aux yeux de nos pères , la terre était et demeura jusqu'à la découverte de l'Amérique et même jusqu'à l'adoption définitive du système astronomique de Galilée , une surface plane et immobile , enserrée par une sorte de cloche d'azur à transparence cristalline ; cette cloche était l'enveloppe du ciel. La terre n'avait point alors de rivales habitées dans les espaces célestes ; le

soleil n'avait pas de confrères lumineife , éclairant et échauffant comme lui des planètes dont l'orbe harmonieusement calculé obéissait à leur féconde influence. Étoiles et planètes étaient de simples ornements d'or disposés sur nos tètes , en vue tout bonnement de notre humble demeure, dont la création et l'ameublement avaient occupé à peu près seuls les six jours du travail de Dieu.

Dans ce système on séparait Tunivers en trois parts distinctes, mais juxtaposées par les bords. Dans la partie supérieure, Dieu régnait au milieu de la cour céleste taillée sur le modèle des cours de nos rois; dans la partie inférieure de la terre, était l'enfer ou l'abîme habité par Lucifer et ses sinistres légions ; enfin, au milieu de ces deux royaumes, celui du bien et du mal, se trouvait la troisième partie, la terre, où l'homme luttait , tiraillé alternativement par les envoyés des deux autres régions, qui jouissaient du pouvoir de se transporter auprès de lui avec la rapidité de la volonté.

Nous nous trouvions ainsi placés entre les éclairs annonçant les colères du ciel et les éruptions volcaniques qui faisaient luire par avance les lueurs lugubres de l'éternel supplice aux yeux des peuples terrifiés. Il y avait d'ailleurs

une telle connexité dans cette organisation trinaire du monde que les habitants de chacune de ses localités pouvaient communiquer matériellement entre eux , malgré la diversité de leurs conformations.

Venons maintenant aux diableries des sermons de Jean Hérolt, dont nous n'aurons plus à nous étonner.

Un jeune homme , qui usait trop familièrement de la femme de son prochain, fut puni par une mort subite qui ne lui laissa pas même le temps de se repentir ; il partit pour l'enfer sine confessione et sacramenlo. Cependant, Dieu permit qu'il apparût raucâ voce et quentlosd à la femme adultère , qui le questionna de sialu suo. Je suis damné, répondit-il. Et, pour lui prouver l'intensité du feu qui le dévorait inlus et foris , (millil urinam quœ fuit sicul cuprum bulUens (comme du cuivre en fusion) ; la malheureuse , effrayée, se convertit à l'instant.

Dans son sermon lxxxv, le même Jean Hérolt cite le fait suivant , qui , contrairement à l'habitude , se trouve cette fois tout à l'éloge du diable : « Mulier sodomita (id est onanista) jacuit in lecto , et quùm ipsa secum peccavit , audivit inter se et parietem diabolum olamantem tribus vicibus : — Pfi I pli ! pfi ! » On comprendra sans

peine que cette satanique improbation ait eu pour but immédiat la conversiou de l'égoïste pécheresse.

Ailleurs , il s'agit d'un bailli qui traitait sans miséricorde et avec la dernière avarice plusieurs villages soumis à sa juridiction. Un jour qu'il s'en allait à ses exactions ordinaires, le diable se met à faire route à côté de lui , à la grande terreur de ce dernier qui ne tarda pas à le reconnaître. Chemin faisant ;, on rencontre un pauvre homme chassant devant lui un cochon récalcitrant : — Que le diable t'emporte ! dit le paysan. Le bailli se tourne alors vers son terrible compagnon et l'engage à se contenter de cette proie : — Ce cadeau ne m'est pas fait de bon cœur, répond Satan, Plus loin, ils entendent une mère, impatientée contre son enfant , répéter cette banale formule : — Que le diable t'emporte 1 Satan ne trouve pas encore l'offrande suffisamment cordiale. Enfin, ils arrivent ton s deux sur la place du village où le bailli allait instrumenter. Là, un groupe de paj^saus s'écrient en chœur : — Yoici notre bourreau, que le diable l'emporte ! — Cette fois, dit le diable, le don est fait de bon cœur. Et il entraîna le procureur inhumain.

Au sermon lxxxiii, un prêtre, qui priait pour m. mère décédée, la vit apporter près de l'autel

ET ÏNTERTENTIONS SURNATURELLES. loi

par deux démons, dans un état lamentable. Pour la punir d'avoir orné sa tête et ses cheveux, des serpents de feu adhéraient à son crâne, ci propler dcnudalionem colli el mamiUarum , un énorme crapaud était attaché à sa poitrine entourant son cou de ses pattes antérieures et crachant son venin enflammé sur sa figure qu'elle avait fardée pendant sa vie.

Ici, c'est un moine qui devient possédé du démon pour avoir mangé de la chair, un autre pour avoir bu du vin. Plus loin , c'est une pauvre femme dans laquelle entre le diable , parce qu'elle a eu le front de se présenter devant la châsse de saint Sébastien , après avoir x>endant la nuit excité son mari ad aclum malrimonialem. Une autre fois, ce même démon, qui entre si facilement dans les corps humains, se trouve arrêté sur les lèvres d'un ivrogne par une simple goutte d'eau bénite. Enfin, c'est un nommé Stéphane , qui , au retour d'un voyage , dit en colère à son domestique : — Diabole discalcia me ! et voit, à son grand effroi les courroies de ses chaussures et les boucles de ses houzeaux se dénouer avec une rapidité telle, ul aperiè conslarel quod eidiabolus adessel eiobedissel.

Au reste , ces miracles sont communs à tous les sermonnaires. Les prédicateurs se les em-

pruntaient les uns aux autres, presque dans les mêmes termes , en y ajoutant les miracles de leur temps. L'auteur du recueil intitulé : la Fleur des commandements y a traduit tout ce qu'il a pu en rassembler, afin de prouver aux contemporains de Louis XI le danger immédiat qu'il y a dans la transgression des lois divines. Comme il indique exactement les sources où il est allé puiser, on peut se convaincre que la plupart des mille anecdotes pieuses dont ce vieux livre est gonflé avaient été racontées déjà en chaire, sous bien des formes, avant de prendre place dans ses feuillets ; en voici quelques-unes que j'ai scrupuleusement copiées, les laissant dans cette aaïve- enveloppe du xv« siècle qui va si bien à la naïveté des anciennes croyances.

« L'en trouve par escript ce que s'ensuyt que (c le disciple récite au livre de son promptuaire , « et dit que ung jeune homme se couroussa fort « pour ce qu'il avoit perdu à jouer à la paulme; « pour ce il commença à jurer et despiter Dieu « et la vierge Marie , et incontinent sa teste se « tourna ce devant derrière, et sa langue lui sail- « lit dehors plus de demy-pied. Et trois jours « après , il mourut et fut enterré en une ab- « baye. Mais chascune nuyt y venoit si grande « quantité de chats qui y faisoient si grant tem-

a peste que les moynes ne pouvoient reposer. » Est-il besoin de dire que ces chats étaient des diables ; en ce temps-là, il y en avait partout;

« En l'an de l'incarnation nostre Seigneur « mille VI, il advint en une cité du pays de Saxo- « nie, en laquelle avoit ung" curé, lequel se nom- « moit Tulles, que en la vigile de Noël plusieurs « de ses paroyssiens hommes et femmes se mice rent à dancer au cymetière de l'église et à « chanter par telle manière qu'ils empèchoient « ledit curé en son office. Pourquoi il leur manda « qu'ils se cessassent ; lesquels ne voulurent « obeyr, ne cesser leurs esbatemens. A donc il « les mauldict en requérant à Dieu que de tout « l'an ne pussent-ils cesser. Ainsi, par miracle tf de Dieu advint et fut fait que en tout l'an ne a cheut goutte d'eau sur eulx, ne souffrirent « faim ne soif, ne leurs vestemens, ne chausse- « mens ne furent rompus ; mais pour envy et « continuation de tourner ils tenoient fort de- « dans leur cercle. Et moult grant nombre de « gens de tous estats et de diverses régions ve- « noyent pour veoir la punycion de Dieu. Quant « vint au bout de l'an, l'archevêque de Coulon- « gne , nommé Hébert, vint là pour les absoul- « dre et les fist venir à luy devant le grant au- « tel de ladicte église ; en laquelle place une

« femme et deux hommes d'entre eulx rendirent « leurs esperits sur l'heure. Les aulcuns autres « dormirent trois jours sans esveiller. Les au- « très, tant qu'ils vesqarent, tremblèrent la teste « et les membres. »

Voici un autre fait merveilleux tiré de Pierre de Cluny, d'un prêtre qui avait mal vécu et fut transporté en enfer, pour y voir ce qui l'attendait. Ayant été rapporté un instant sur la terre , « il racompta les choses qu'il avait vuesetouyes et « dist : Vecy deux dyables qui portent une poëlle, « affln que je soye frit dedans en pardurableté ; <( et comme il disoit ladicte parolle , une goutte « de ladicte friture cheut sur sa main qui le dé- « vora jusques aux os devant les présens , et ce « dont il dist : Croyez maintenant que vecy les a dyables qui me jetteront dans la poëlle, et en « disant ces parolles il se trespassa. »

Nous avons choisi de préférence nos citations dans les innombrables interventions diaboliques de Jean Hérolt et dans le recueil extrait des vieux sermonnaires sous le titre de la Fleur des commandements , parce que ces vénérables témoins des croyances merveilleuses du moyen âge sont peu connus et peu cités. Cependant les confrères de l'auteur des Scrmones Discipûli ne se sont pas fait faute plus que lui de citer de pa-

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reils prodiges ; il n'y a pour s'en convaincre qu'à tourner les feuillets de leurs sermons. Le sermonnaire de Gabriel Barelete, édition gothique imprimée à Haguenauen 1514, se trouvant . en ce moment ouvert devant mes yeux , je vais y puiser à peu près au hasard.

Au sermon xxxvi^, il nous conte que les pêcheurs de l'évêque Théobalde amenèrent un jour dans leurs filets un morceau de glace au lieu de . poisson. Comme on était alors dans les chaleurs de l'été, ils portèrent leur prise phénoménale au saint évoque qui l'appliqua sur ses pieds, afin de se soulager de la goutte dont il était tourmenté. Or, une voix lamentable sortit de ce glaçon, disant : — Seigneur, prie pour moi dans tes messes, — Qui es-tu? dit le prélat, — Une pauvre âme en peine qui accomplit sa pénitence sous cette froide enveloppe. L'évêque commença ses prières, et à la trentième messe, la pauvre âme vit fondre sa prison. En pressant ainsi la délivrance de ce malheureux, l'honnête préiat fit, il faut l'avouer, preuve d'un grand dévouement, il eût facilement pu, et sans qu'on songeât à l'en blâmer, faire servir à son usage, pendant un été au moins , l'enveloppe réfrigérante que ses messes avaient seules le pouvoir de fondre. Il est question , au sermon viir, d'une tête

trouvée à Lyon , dans les fondations d'un bâtiment, laquelle avait conservé sa bouche, ses lèvres et ses dents recenlia cl viva. — Portez-moi à révoque, dit cette tête aux ouvriers , afin qu'il sauve mon âme. Ceux-ci ayant exécuté ses ordres, elle dit au prélat que son âme avait été juive, et que, n'ayant pas connu la loi du Christ, elle avait fidèlement suivi la loi de Moïse, et s'était conduite de manière à mériter de Dieu la grâce d'habiter son crâne, jusqu'à l'instant où. viendrait pour elle l'occasion du salut. — Baptisez-moi , ajouta-t-elle , et mon âme s'envolera au ciel, k peine l'eau sainte eut-elle touché cette tête vivante qu'elle tomba en poussière, laissant partir son âme délivrée.

Dans le sermon vu* du même prédicateur, un damné revient à sa propre maison sous la forme d'un pourceau auquel sa femme et ses enfants^ indignés distribuent force coups de bâton, jusqu'au moment où il retrouve la parole pour leur apprendre qu'il est leur époux et leur père transformé ainsi en punition des ordures dont il avait souillé sa vie.

La raison moderne est confondue en Usant de tels faits rapportés aussi gravement. Que se • rait-ce donc si on avait la patience de lire , dans le Maliens maleficarvm de Sprenger, toutes les

fantaisies démoniaques et les abominations magiques qui y sont relatées avec une scrupuleuse exactitude par le fougueux inquisiteur de Cologne ?

Ici c'est un jeune homme qui vient se plaindre au révérend prieur d'un couvent de Spire , qu'on lui a volé suum mrmbnim virile , et qui finit par le recouvrer, en agissant prudemment avec la magicienne coupable de ce vol , par les conseils de son digne confesseur. Ailleurs, c'est un pauvre diable, en la cité de Coblentz, qui se trouve forcé par un démon succube d'accomplir, en présence de sa femme et de ses amis , omnc nclum venerciim, et qui, uno mit tribus a dis expleiîs, se voyait encore sollicité à recommencer jusqu'à ce qu'il tombât "épuisé. Et cette autre profanation obscène d'une troupe de démous incubes qui Icvahanl, antc omnes, stolas moninlinm et abusaient de ces saintes filles en dépit des exorcismes.

Est-il besoin de mentionner encore les recettes proposées par les prédicateurs et les inquisiteurs spéciaux contre de pareils dangers ? Los prières destinées ad conservanJa virilia de tout maléfice, à préserver les récoltes de toute sorcellerie, à mettre à l'abri des embûches des sorcières changées en chats et des sorciers changé.-

en loups, etc., etc., étaient dans toutes les mémoires et dans toutes les mains. Cette crainte des lycanthropes et des gens transformés en bêtes nous montre que le moyen âge avait soudé à ses propres féeries la croyance de la Grèce païenne à la possibilité des métamorphoses. Longtemps encore des hommes graves , autres que des moines, ne crurent pas se diminuer dans l'opinion publique en discutant la vérité de ces étranges renversements des lois de la nature. L'exemple le plus étourdissant de cette obstination de crédulité est le livre du fameux jurisconsulte Jean Bodin. Pendant que les hardis préceptes de sa iî^/)M&/^gMefaisaientautoritéà l'université d'Oxford , cet esprit qui , dans ce beau travail, s'était montré judicieux et ferme, se laissait aller à toutes les rêveries des hallucinés. Par une inexplicable anomalie, il discutait sérieusement dans sa Démonomanie , entre autres monstrueuses questions , les deux suivantes : Si les àœmons peuvent changer les hommes en besles ? (Chapitre V.) Si les sorciers ont copulation avec les dœmons? (Chapitre VL) Et le plus fort, c'est qu'il résolvait ces puérilités par l'affirmative. -Son livre eût bien fait rire Rabelais, si le puissant railleur n'eût été enterré à Tépoque où Bodin récrivit.

Cette question des métamorphoses me rappelle le centaure et le satyre qui , au témoig-nag-e de saint Jérôme, apparurent à saint Antoine envoyé par le ciel à la recherche de saint Paul , premier ermite. « Et jà estant le jour sur le poinct du midi, dit Jean de Lavardin dans sa fidèle traduction de la vie de saint Paul, saint Anthoine , égaré dans le désert , veit fortuitement une forme monstrueuse d'un homme myhomme et my-cheval , et tel que ceux que les poètes anciens ont appeliez hypocentaures. Il ne l'eust si tost veu , que tout soudain il arma son front du signe salutaire de la croix. » Ce monstre , après avoir indiqué le chemin de sa main droite, s'éloigna en galopant si légèrement qu'il sembla s'esvanouir à la vue du saint voyageur qui reprit sa route en rêvant à ce qu'il venait de voir.

« Mais, continue saint Jérôme, il ne fut guè- « res avant, qu'estant en un vallon pierreux, il « veit un homme d'assez belle stature, mais laid « et difforme , comm-e celui qui a voit le nez cro- « chu et deux cornes qui lui armoient et horri- « bloient le front, et le bas du corps duquel al- « loit finissant , ainsi que les cuisses et pieds « d'une chèvre. .. Et voicy ce monstre susdit qui « lui vint offrir des dattes et fruicts de palmier,

1 10 LES MIUACI.ES

« comme pour gages d'amitié et asseurauce. » Cette étrange créature venait à saint Antholne pour le prier, au nom de ses parents, tes faunes, pans, satyres et incubes , de les recommander à Jésus-Christ qu'ils avaient appris esire venu au monde pour le salul et rachapt de tous. « Or, afin que personne ne pense que ce soyent fables , ajoute le saint conteur, et que pour la difficulté de foy aucun n'engendre scrupule en son âme , cecy est assez défendu pour la preuve qui en fut faite, tout le monde le sachant, lorsque Constantin le Grand tenoit l'empire. Car ce monstre fut conduit depuis tout vif en la cité d'Alexandrie d'Egypte, et donna grand estonnement au peuple y abordant de toutes parts pour le veoir. »

Il est singulier qu'au nombre de ces types demi-humains qui désiraient être recommandés au Sauveur, saint Jérôme ait placé les incubes qui sont notoirement des dém^ons mâles, comme les succubes sont des démons femelles , dans les idées admises en démonologie. Sans remonter au moj^en âge dont les populations se crurent perpétuellement en proie à ces odieuses personnalités, nous trouvons dans les sermons du Père Valladier, de l'ordre de Saint Benoît, des détails complets sur la nature de ces êtres fantastiques. , Ce prédicateur, bizarre jusqu'à l'extravagance, %

le craignait pas de choisir de tels thèmes à ses excentriques homélies. Son sermon pour le lundi lu troisième dimanche de l'Avent est ainsi initulé : Des charmes et sortilèges, ligatures, philres d'amour, ecstases diaboliques , horribles et xlraordinaires tentalions de Satan.

Ce titre indique les développements inouïs [u'il donne à cette scabreuse matière. Il raisonne Lvec sang-froid tous les mystères des généra ions diaboliques ; il discute la question de savoir si un démon incube peut rendre mère une ierge, et donne pour exemple de la possibilité le ce phénomène que Luther fat engendré ainsi, /'oici , du reste , comment il explique la chose : Si on me demande qui sera le père de l'enfant né d'un incube (car les succubes ou diables femelles n'engendrent jamais, n'ayansles principes vitaux nécessaires à fomenter, organiser et animer le fruict) , ce sera l'homme duquel Satan aura emprunté l'estoffe de cet enfant, ou extorquée par illusions nocturnes, ou exscindée des vases même naturels, ce que je crois lui astre possible. »

Il ajoute qu'en Espagne le diable Corocoton -buse vulgairement de cette monstrueuse li- ;ence ; puis il passe, quelques lignes plus loin , '. la seconde partie de l'opération avec des détails

incroyables pour ceux qui n'ont pas son livre sous les yeux. « Ainsi que venons de dire, Satan « pouvant emprunter d'ailleurs l'estofife requise à « ia conception, l'influant à une femme (par K façon d'illusions nocturnes), elle eu concevra. Il « pourra, par son agilité esmerveillablCj et sans « rien rompre, porter la même matière dans l'u- « térus de la vierge, où, par la vertu formative, « elle sera retenue et fomentée, sans même qu'elle « s'en soit aperceue. -»

Suivent de nombreuses pages sur ce scandaleux sujet ; après quoi l'intrépide bénédictin démontre, par respect pour la Vierge Marie, que si d'autres qu'elle ont pu être fécondées sans perdre leur virginité, elles n'ont pu au moins enfanter qu'en cessant d'être vierges.

Je m'aperçois un peu tard que dans les interventions des esprits surnaturels , je n'en ai cit^ que d'effrayantes ; il ne serait pas plus difficile d'en trouver où apparaissent des saints, des anges , la Vierge et son divin Fils , venant assiste: ceux qui ont foi en eux. Les sermonnaires son remplis de ces consolants épisodes où les démons se voient mis en fuite et déroutés dan leurs sinistres desseins par le secours que le Puissances célestes envoient ou apportent elle.' mêmes à leurs élus. Si j'ai insisté sur les côt(

terribles de ces visions, c'est que c'est réellement sur le chapitre des punitions que les moines prêcheurs revenaient le plus souvent, et cela se conçoit avec un peu de réflexion. Dans ces époques où les instincts violents, où les appétits excessifs et grossiers étaient à l'ordre du jour, il semble raisonnable que ces sévères conseillers des sociétés humaines en travail de formation, aient dû s'attacher à développer avant tout la part du châtiment.

Le chapitre du merveilleux est si vaste d'ailleurs dans ces temps du moyen âge , qu'à moins d'un livre spécial, il faut se contenter de l'effleurer. Nous aurions encore à passer en revue ici les saints auxquels étaient dévolus la guérison spéciale de certaines maladies et le soin de protéger certaines professions. Nous pourrions exhumer des sermonnaires les sermons particulièrement destinés à obtenir la pluie , à détourner la grêle et amener le beau temps, comme il s'en trouve dans le recueil de Nicolas deGorra, intitulé : Fundamenlum aureum omnium anni sermonum. A ce propos, voici encore avant de finir une recette pour détourner les inondations qui serait fort utile dans les saisons où nos fleuves sortent de leurs lits au grand dommage des riverains.

« Il est escript au livre in du dialogue saint Grégoire que ung fleuve courroit auprès des murs d'uue cité, et par ses dérivaisons l'eaue espandue parmi les champs arrachoit ce qu'elle trouvoitsemé et planté. Après que ladicte eaue eust fait de grans maulx, les hommes s'estudièrent par grans labeurs à faire tourner ses dérivaisons par autre lieu ; mais ils ne peurent, jaçois qu'ils y labourassent longuement. Adonc l'évesque qui estoit homme dévost fist un petit râteau, après se mist en oraison, et commanda l'eaue qu'elle l'ensuyvist par les lieux qu'il luy monstreroit. Et il tira le râteau par dessus la terre , laquelle eaue laissahastivemeut son propre cours ; et toute l'eaue l'ensuyst tant qu'elle laissa le lieu accoutumé, et fist son cours où ledit évesque traîna son râteau ; et en outre ladicte eaue ne blessa plus ce qui estoit semé et planté. » (La Fleur des commandements, fol. LXXXVII.)

Au reste, les vieux prédicateurs étaient, à l'égard de la crédulité, parfaitement au niveau de leurs contemporains ; les interventions surnaturelles remplissaient les livres d'histoire, les poèmes, les chroniques, les compilations savantes des siècles passés. Les miracles y étaient accueilhs avec la même bonne foi que dans les sermonnaires. La Chronique de l'urpin, qui est un véri-

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table type du genre miraculeux ne tranchait pas trop avec le Mijrouer hyslorial de Vincent de Beauvais , ni avec les recueils à prétentions scientifiques de Solin , d'Albert le Grand et d'Isidore de Séville. Si , au moyen âge , l'histoire naturelle était , aussi bien que les annales humaines, un tissu de prodiges et de féeries, comment s'étonner de trouver des merveiiles inexplicables dans le domaine de la rehgion, où la raison ose à peine encore pénétrer aujourd'hui ?

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