CHAPiTRE VI
OPlîSIOiNS SUR LA. VIE FUTURE.
ous venons de voir combien, dans les idées des moines prêcheurs , la liberté humaine se trouvait amoindrie par les accidents miraculeux.
Les interventions continuelles des esprits de lumière et des esprits de ténèbres , des puissances d'en bas et des puissances d'en haut jouaient, dans la vie universelle, le rôle restrictif des dominations de la terre dans la vie des sociétés du moyen âg-e , les autorités mondaines étant ellesmêmes des espèces de vicariats divins. A cette époque la spontanéité individuelle, l'activité réguhère de l'homme, dont le développement normal est le but avoué du progrès, se trou-
valent arrêtées à chaque pas par une volonté avec laquelle il n'y avait pas à parlementer.
La cosmogonie reçue avait rétréci le champ des aspirations de l'âme , de même que la loi sociale avait Umité le terrain laissé à l'action du corps. L'homme était soudé au sol, attaché à la glèbe par le servage, et l'humanité était exilée, en dehors du mouvement des mondes, sur sa petite planète qu'on lui présentait comme une vallée de larmes. Pour ceux qui regrettent les systèmes construits de toutes pièces et bien arrêtés , pour ceux aussi qu'effrayent les glorieuses anxiétés de la libre recherche, c'était là le beau temps. Il y avait deux issues uniques à l'existence d'ici -bas : monter ou descendre, s'élever triomphalement dans les airs vers les régions azurées qu'habitait la triple personnalité de Dieu, ou s'abîmer dans les sombres entrailles de la terre, dont l'éternel brasier était avivé par les démons.
Cette double alternative restreignait la vie militante à la surface de notre planète ; la rotondité de la terre eût gêné les dimensions de l'abîme infernal, son mouvement à travers l'espace eût écorné la voûte cristalline du ciel. L'esprit logique de Lactance comprenait bien la nécessité
d'admettre dans un sens absolu ces deux expressions relatives, le haut et le bas, quand dans le vingt-quatrième chapitre de la troisième partie de son livre : de divinis Institutionibus , il raille ainsi les philosophes d'avoir admis les antipodes :
« Est-il possible d'être assez ridicule pour croire qu'il y ait des hommes dont les pieds se trouvent en haut et la tète en bas; ou que dans certaines régions les fruits et les arbres croissent à rebours des nôtres ; ou que les pluies et les grêles montent pour atteindre la terre ? Qu'y a-t-il d'étonnant désormais à la septième merveille des jardins suspendus de Babylone, quand les philosophe/s imaginent de suspendre des champs, des mers, des cités et des montagnes?»
Les juges de Galilée avaient également senti que la rotation de la terre dérangeait l'intégrité de l'antique hypothèse, et faisait cesser l'isolement de la vieille vallée de larmes, en lui rendant sa part légitime dans la glorieuse activité des mondes.
Dans ces deux issues inévitables, monter ou descendre , l'homme était d'ailleurs assuré de perdre le peu de liberté d'action qui lui avait été momentanément réservée , en haut : béatitude complète, immuable, éternelle ; en bas : supplice et désespoir sans fin ni trêve, sans possibilité
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d'expiation. Il fallait choisir entre l'immobilité du bonheur sans désir, et l'immutabilité du malheur sans espérance ; conclusion toujours logique. La liberté, en effet, semblait n'apporter aux humains, comme elle l'avait fait jadis aux anges eux-mêmes, que la possibilité de la damnation ; elle ne servait en apparence qu'à faire hésiter l'âme dans l'insondable épreuve. La liberté dut naturellement être maudite à l'égal d'un piège ; on dut voir en elle une faculté négative et dangereuse dont il fallait limiter autant que possible l'application.
Le plus terrible de cette désolante perspective, c'est que le Juge Suprême, qui connaissait les défauts de sa créature, avait annoncé de sa propre bouche qu'il y aurait peu d'élus. En conséquence de cette sévère parole, les vieux prédicateurs composèrent la lamentable récolte de Satan, de toutes les générations antiques dont l'âme n'avait ni connu ni désiré le Sauveur, de toutes les populations de l'hémisphère qui devait être découvert quinze cents ans après sa venue, de toutes les peuplades vivant dans l'intérieur des continents dont les côtes seules étaiententrevues par nos navigateurs, de tous les enfants morts sans baptême, de tous les hérétiques, schismatiques, no^•atours et sceptiques, enfin des quu-
iâÔ OPINIONS
tre-vingt-dix-Deuf centièmes des fidèles com-^ posant le véritable troupeau.
Devant un pareil résultat, on pouvait regarder à bon droit la création du genre humain comme une œuvre de colère. Qu'était notre passage sur la terre en présence de cette formidable alternative ? Une illusion dangereuse, un mirage trompeur dont il fallait s'habituer à détacher son cœur et ses yeux. C'est là précisément ce que les moines prêcheurs s'efforçaient de persuadera leur auditoire épouvanté, en énumérant, ainsi que nous Talions voir, les supplices qui les menaçaient au sortir de cette vie.
«0 combien à l'heure de la mort, dit saint Bernard, seront étroites les voies des réprouvés ! En haut un juge irrité ; en bas le chaos terrible de l'enfer ; à droite les péchés accusateurs, à gauche les démons attirant les damnés au supphce ; au dedans une conscience bourrelée ; au dehors un monde de feu, mundus ai^dens. Ah! misérable pécheur, ainsi entouré, que feras-tu? Te cacher est impossible, fuir est impraticable, et demeurer est intolérable. »
Saint Bonaventure affirme, dans son quatrième sermon de Morte^ que le feu de l'enfer sera comme celui de la poix, du soufre et de la résine, puant, obscur, suffocant et sans clarté i
Nec est ibi lucis jocunditas, sed tenehra; quasi vertuntur in picem, sulphur pariter et résina, nec erumpit ille ignis in lucem ; sed prœsente materiâ quœ compacta nimiumjam dissolvi non potest.
Le livre des quatre fins de l'homme, Liber guattuor novissimorum, œuvre, dit le titre, tout à fait nécessaire au prédicateur^, contient sur ce lugubre motif des détails à rendre fous de terreur ceux qui ne feraient pas la part de l'imagition du moine qui l'a composé. Voici les titres de quelques-uns des chapitres : [Tertia pars) Cap. 1. Quod multimodo est nominatio locorum infernalium. Cap. II. Quod multimodo est afjlictio sodaliuminfernorum. Cap. III. Quod varia est condilio infernalium tormentorum. Ce terrible sermonnaireest un résumé complet des lugubres visions qui, au temps où les supplices les plus affreux étaient au service des vengeances humaines, faisaient partie des croyances de nos aïeux épouvantés. On trouve dans ses sinistres pages non-seulement la peine du feu, mais celle de la glace, mais les instruments de torture, mais les bêtes fantastiques, les chaînes, l'obscurité, la puanteur, les vers et mille autres raffinements ; là retentissent aux oreilles du lecteur les pleurs, les hurlements, les grincements, les blasphè-
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mes, « Nihil erit ibi nui stridor denthim, nui idulaius, et ftetus, et blasphemata ; cessanlibus undigue auxiliîs et invalescentibus pœnis. »
Je ne citerai de ces lignes effrayantes que cette comparaison destinée à faire entrevoir la durée de pareils tourments : « Supposez qu'il y ait un bloc formé de sable coagulé et devenu compact, dont la dimension puisse être assez grande pour remplir toute la concavité de la huitième sphère. Si cette masse perd, chaque million de milliers d'années, una arenula, un de ses grains de sable, l'éternité sera-t-elle accomplie, quand cet incommensurable bloc sera réduit à néant? Je réponds, et je dis qu'après cet entassement de millions de milliers d'années répété tant de millions de milliers de fois, l'éternité sera à peine commencée, car du fini à l'infini il n'y a aucune proportion possible. Si donc les damnés savaient qu'après la dissolutution complète de ce bloc, ils dussent être délivrés des intolérables douleurs qu'ils souffrent en enfer, malgré cette incalculable somme d'années de souffrances incompréhensibles , leur âme serait consolés. »
Quels frissons d'effroi devaient parcourir les reins de ceux qui sondaient ainsi les mystères de la fureur suprême , à la pensée surtout que
des larmes sans trêve ne parviendraient jamais à l'apaiser i Que de fois durent-ils s'étonner en comparant la faiblesse de l'homme dans cette vie et son inaltérable vigueur dans l'autre ! Ils durent se demander : pourquoi Dieu , qui nous a donné un corps si faible pour l'activité militante , se reprend-il à le pétrir si puissant , si merveilleusement robuste et souple dès qu'il s'agit de le rendre inutile, dès qu'il n'a d'autre vue sur lui que de lui faire porter le poids de son insatiable vengeance? A cela les pauvres prédicateurs , aussi effrayés que leurs disciples , s'écriaient : mystère ! mystère ! Ils arrêtaient ainsi les murmures de la raison et fermaient pieusement les yeux.
L'auteur anonyme des quatre Fins de l homme devait être né au delà des monts, car l'imagination des moines espagnols et italiens s'exaltait davantage à énumérer les trésors de la colère céleste que celle de nos propres prêcheurs. En ItaUe, une longue suite de petits gouvernements soupçonneux, acharnés, vindicatifs à l'excès avait développé la propension à exagérer l'idéal suprême de la vengeance. En Espagne, les fureurs de l'Inquisition avaient assombri outre mesure les idées religieuses ; les contemplations surnaturelles y tournaient naturellement au lugubre.
Jamais le réalisme joyeux de la création tangible n'y venait jeter ces élans de gaieté qui, cliez nous, tempéraient la sévérité de la foi.
Je trouve dans un recueil d'homélies de Fra Beltrame de Ferrare : intitulé : Spechio de prudentia, une série de sept chapitres sur la diversité des peines de l'enfer, qui forme en ce genre une véritable et terrifiante épopée ; la fumée du soufre en fusion et la puanteur de l'huile bouillante s'échappent de ces vénérables feuillets imprimés à Venise à la fin du quinzième siècle. La partie la plus effrayante de cette effroyable énumération est à mon avis celle où ce vénérable moine parle de l'inextricable mélange que forme la foule des damnés, qu'il compare à un immense paquet d'étoupes toujours en feu, jamais éteint.
« 0 isventurati miseri peccatori ! Serete a « modo de stopa ne lo inferno. Yeramente cosi « sono li dolenti ne lo inferno ; pero che como la « stopa lievamente se accende , cosi le misère a anime sono accese dal focho. Serano adunque « 11 damnatiamodo de stopa, e la congregatione « loro sera como la predicta stopa, la quale e tuta « intricata , impero che serano tutti intricati , « condensi e avilupati inseme , de sorte qu'Vs « seront tous emmêlés, condensés et enveloppés
« ensemble nel inferno e maxime nel foclio. » [Cap. LUI.)
Le cordelier Pierre Dorbelli n'est guère plus rassurant quand dans ses Sermones hortuli conscienti3S (édit. de Lyon, 1494 , Sermon XXIII) , il compare l'enfer à un mauvais gîte où l'on ne rencontrera que des dragons qui boivent le sang, des autruches, des hiboux et pilosi qui saUabunt ibl. Jean Cuba, dans son Or^zf5 5anî7afî5, nous apprend que pilosus est l'animal que saint Jérôme descripl en la vie du premier hermîte Paulus, c'est à-dire le satyre, dont nous avons parlé dans le chapitre précédent.
Les hôtes de cet horrible hospice, ajoute Dorbelli, n'auront à manger que leur propre chair, leur bouche exhalera l'odeur de la fumée de goudron et de soufre, ils éprouveront des douleurs d'entrailles semblables aux souffrances d'une femme en mal d'enfant; ibi dolores utparturientis. On y sera eu outre dévoré par les oiseaux de proie et les dents des bêtes féroces , id est demonum et serpenlium ad modum bestiarum horribiiissimarum.
Cependant, comme il était à craindre que l'excès de ces terribles fantaisies d'un Dieu irrité les fit révoquer en doute, les prédicateurs s'appuyaient fréquemment du récit des revenants que l'enfer
laissait retourner sur la terre pour y témoigner de son excellence en matière de supplice. Jean Hérolt, dans sa compilation, Sermones Discipuli, multiplie ces sortes de témoignages que l'on retrouve d'ailleurs à chaque page, dans les œuvres des plus grands saints et des théologiens les plus expérimentés. Voici un fait anecdo tique tiré de ses sermons , je le donne avec la traduction naïve de la Fleur des commandements^ dont l'auteur l'a recueilli littéralement.
« Aux sermons du Disciple est escript et en '< d'autres hvres que ung chevalier dépucella « une vierge , et après qu'il fut mort, comme elle « pleuroit et prioit pour l'âme deluy, ledict che- « valier s'apparut à elle en voix très-enrouée ; la- R quelle, comme elle demandoit la cause de son « enrouement, il respondit que c'est oit pour ce « qu'il se glorifioit en doulceur de sa voix, chan- « tant les chansons luxurieuses et séculières. Et « elle lui demanda pourquoi il avoit ainsi les « cuisses et jambes très-noires, rongneuses, sca- * hieuses et plaines de playes. Il respondit : — « Pour ce que je me glorifiois moult de la beaulté '< de mes cuysses , et les estendoys et aornoys w superbement par la coustume de chevalier ; a maintenant , je chemine entre espines et suis «c tourmenté et piqué et remply de playes d'icel-
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< les. Et elle l'iuterrogua de Testât de son corps, « car il avoit un très-grand crapault et moult K terrible dans sa poictrine, en telle manière que il de ses deux pieds de devant il estraignoit son « col, et sa gueuUe joingnoit à sa bouche, et son « ventre pendu et estendu sur son ventre, et de « ses pieds de derrière il tenoit et estraignoit ses a génitoires et lyoit terriblement. Il dist : — Je « souffre lesbaisiers de crapault pour les baisiers « lubriques que j'ai faict sur toy et sur les aul- ^< très femmes, et pour ces embrassemens ce cra- <: pault m'embrasse; et pour les opérations de « luxure je suis tourmenté aux génitoires sans « point cesser. Et elle luy demanda s'il seroit « point délivré des dictes peines. — Il respondit : « — Ne prie point pour raoy, car il ne proufite « de rien ; car j'ai desprisé la médecine de péni- « tence et suis damné éternellement. Et quant il « eut dit ces parolles, se départit. Et après ceste « vision, la femme esleut à estre enclose , et là « pleura ses péchés. »
Le même livre contient l'histoire suivante, laquelle n'est qu'un fragment de l'effroyable légende de Tongdalus, dont je regrette de ne pouvoir faire passer les horreurs inimaginables sous les yeux du lecteur.
« L'on trouve par escript que ung homme
(' nommé Tongdalus se trespassa, et que l'ange « le mena veoir les tourments d'enfer, et après « le rapporta et remist en son corps ; lequel race compta plusieurs tourments entre lesquels « l'ange lui monstra une vallée moult horrible « et plaine de ténèbres ; laquelle estoit très-pro- « fonde et plaine de charbons ardans. Et dessus « ceste vallée avoit ung couvercle de fer en feu « ardant, espès comme de six coudées, lequel « estoyt plus chault que les charbons qui ar- « daient dessoubs. De là yssoit si grant puan- « teur qui grèvoit plus l'ame que tout ce qu'elle « avoit devant souffert. Dessoubs ledict couvercle « descendoient plusieurs âmes, lesquelles y es- « toient frites comme on frit le lart à la poëlle. tt Et puis après estoient coullées parmi ledict « couvercle, ainsi comme l'en couUe la cyre parmi « le drappeau ; et ainsi chéoient et descen- « dolent au fons de ladicte vallée sur les charce bons ardans, sur lesquels ils estoient tourmen- (( tés de nouveau tourment. Et après ce tourment « seront menés en plus grans. » ( Fleur des command., fol. cxv.)
Écoutez encore ces quelques lignes extraites textuellement de cette même provision destinée aux prédicateurs du temps ; elles m'ont semblé de nature à compléter tous nos renseigne-
ment3 sur les épouvantements de l'enfer.
« Et se les damnés endurent, veullent ou non, « ledict feu d'enfer, si auront-ils plusieurs aulet très tourments. Ils auront avec ledict feu : té- « nèbres, pueur, fumée , tempeste , faim, soif, « froit, froidure et gelée. Ils auront laidure, <( horreur, pesanteur, fayblesse, crainte, paour. « Ils auront terreur des dyables , serpents et « laide compagnie dont l'ame sera environnée. « Ils brayeront, larmoyront, cryront, blasphé- « meront, mauldiront , seront toujours hydeux, « villains, noirs et horribles. Ils auront ire, dis- « corde, baigne, confusion, servitude, douleur, « amertume, désolation. Ils seront tristes, enra- « gés, hors de sens et désespérez, ù
Après une longue énumération aussi funèbre à la fin qu'elle l'est dans ce commencement, l'intrépide moine, auteur de la Fleur des commandements^ s'excuse ainsi de la faiblesse de sa mémoire et de son imagination : « Qui parleroit de chascun des maux qu'ils auront en particulier, ce seroit fort longue chose à escrire ; et pour ce suffise des choses qui sont dictes en général. »
Cette redoutable doctrine a-t-elle exercé une action salutaire sur le monde? A-t-elle arrêté quelque peu les appétits sauvages de la barbarie? A-t-elle mis un frein à l'avidité désordonnée.
qui bondissait dans cette seconde enfance du genre humain qu on est convenu d'appeler le moyen âge? Cela peut être; mais, quoi qu'il eu soit, ces sombres tableaux ont trop longtemps découragé les entrains de l'intelligence. Ces traditions lugubres se sont placées avec^trop d'obstination entre l'âme humaine et les glorieuses sérénités de lascience.il faut le dire cependant, à la décharge des vieux prêcheurs, s'ils entassaient ainsi les horreurs possibles et impossibles dans les entrailles de l'abîme, ils ne se faisaient pas faute d'y envoyer par brassées, ad omnes diabolos, les Majestés, les Éminences, les Excellences, les Révérences, et toutes les grandeurs de la terre ; les citations des précédents chapitres nous l'ont surabondamment prouvé.
Parlerons-nous du purgatoire? Un mot suffira pour caractériser ce lieu d'expiation dont les supplices ne différaient de ceux de l'enfer que par leur durée transitoire; les docteurs et les prédicateurs s'accordent tous sur ce point. Saint Bernard, dans son sermon de Obitu Humberti, affirme que tous les tourments de cette vie sont joies, si on les compare à une seconde des peines du purgatoire.
« Imaginez-vous donc, délicates dames, dit le <f père Yalladier dans son sermon du troisième
« dimanche de T Avant, imaginez-vous d'estre au « travers de vos chenets, sur vostre petit feu, ff pour une centaine d'ans : ce n'est rien au res- 0 pect d'un moment de purgatoire. Mais si vous « vistes jamais tirer quelqu'un à quatre chevaux, « quelqu'un brusler à petit feu, enrager de faim « ou de soif; une heure de purgatoire est pira « que tout cela. »
Il est vrai que dans ce lieu de douleur parvenaient les consolations du ciel et de la terre ; les anges, les saints, la Vierge elle-même y visitaient souvent les patients ; les oraisons et les sacrifices pécuniaires des mortels pouvaient ahréger leurs souffrances. Ce fut cependant cette dernière possibilité de soulagement qui, ayant amené la vente des prières et des iudulgences, poussa les partisans de la Réforme à rejeter le purgatoire. En faisant cela, i's n'ont pas assez réfléchi que, sous sa forme rudimentaire, le purgatoire contenait un germe consolant de solidarité entre les anxiétés terrestres et les aspirations de ceux que Ton regrette. Puisqu'ils étaient en train de réformer, les protestants eussent mieux fait, à mon avis, de rejeter l'enfer, ce type de colère implacable qui entache à nos yeux l'harmonieuse sérénité de l'Ordonnateur suprême des mondes. Le purgatoire, d'ailleurs, avec la grande variété de ses
supplices, qui pouvaient durer des centaines et des milliers d'années, ne sufiBsait-il pas complètement à effrayer les volontés criminelles d'icibas?
Il nous reste à parler des récompenses célestes. Ici, je l'avoue, l'imagination des moines, que nous avons trouvée si riche pour peindre les tourments de l'Enfer, semble faiblir dans la description des joies du Paradis. La rémunération de l'autre vie consiste pour eux dans les délices vaguement entrevues de la contemplation, dans les chants mélodieux, dans les extases prolongées, dans la congratulation mutuelle des élus, dans la fréquentation des anges, dans l'aspect de la face de Dieu. Ce sont là des ivresses mystiques dont l'indéfini ne frappe peut-être pas suffisamment les instincts de la foule. Les prêcheurs l'ont compris ; ils se sont efforcés d'y introduire métaphoriquement des banquets, comme Jean Hérolt et Gabriel Barelette ; des fredons et des danses , comme Pierre de Besse ; des amours ineffables et variés, comme les docteurs subtils ; des vêtements blancs et des palmes dans la main, comme dans l'Apocalypse et dans Pierre Dorbelli; des sièges lumineux et gradués, comme Fra Beltrame de Ferrare et saint François ; mais ce ne sont là que de pures figures de rhétorique.
Ce n'est qu'en outrant les rancunes de la terre que l'auteur de VHortvlus conscîentix a pu prétendre qu'un des grands bonheurs célestes sera de voir brûler les damnés [sermo xxvi). Cette opinion, que l'on retrouve souvent, ne me paraît pas d'un bon sentiment ; on y reconnaît la rudesse des époques où l'on allait voir, sans frémir, écarte- 1er et roueries criminels. La vue des tortures éternelles devrait être, au contraire, un gros empêchement à la plénitude de l'ivresse céleste; Dieu luimême, si l'on en juge parla modération de notre justice contemporaine. Dieu doit se voiler la face pour ne pas voir les angoisses affreuses de ces infortunés. Ce n'est encore qu'eu comparant matériellement le paradis à l'Éden de nos premiers pères, que le livre des Quatre fins de Vhomme nous le représente comme un jardin agréable et tiède , où l'olivier mûrira hiver et été.
La difficulté d'intéresser dans la description des joies du ciel était si grande, que Dante lui-même, avec tout sou génie, ne put y réussir ; ce puissant coloriste semble avoir épuisé les richesses de son imagination à peindre la vengeance. Les peines matérielles de l'enfer, qui lui donnaient la facilité d'enlacer tous les membres des damnés de ses terribles descriptions de douleur, lui ont permis
de faire un sombre chef-d'œuvre de son infernale poésie ; les deux poëmes complémentaires de la Divina Comedia sont restés pâles et ternes à côté de sa peinture de VInferno. Qui a jamais lu ou cité son Purgatoire et son Paradis ?
Le grand empêchement dans la solution de ce problème séraphique était d'imaginer la part rémunérative des corps ; les joies corporelles se trouvant maudites sur la terre, les prédicateurs ne pouvaient les glorifier dans le ciel, où la différence persistante des deux sexes les embarrassait beaucoup. Il eût été plus logique de ne pas rendre à l'âme cette monotone enveloppe dont elle avait eu tant à cœur de se détacher. Que faire de cette forme charnelle toujours la même et toujours inutile, malgré son immortelle jeunesse et sa glorieuse santé ? Il était dit que la chair serait toujours un embarras pour les doctrines ascétiques, mais quel moyen de l'éviter?
Les .besoin s de l'expiation avaient fait ressusciter les corps. Dans son quatrième sermon, de Morte , saint Bonaventure dit, avec tous ses pieux confrères, que les pécheurs descendront inîn/ernum cum armU suis, hoc est membriscorporallbus quîbus milUavervnt in peccatis; et nous avons constaté avec quelle scrupuleuse exactitude les démons s'acharnaient sur chacune des parties
pécheresses de ces corps damnés. La logique indiquait une récompense locale à mettre en contraste avec le châtiment local. Mais en laissant espérer, même dans l'autre monde, une activité légitime à nos membres devenus glorieux, les docteurs craignirent d'écorner ici-bas la doctrine de la réprobation de la chair ; ils préférèrent ne promettre au corps du bienheureux que la béate attitude de la contemplation.
La grande lacune des vieux sermonnaires, dans la question des récompenses célestes, vient ici encore de l'imitation des sociétés terrestres dans lesquelles vécurent leurs scrupuleux auteurs ; les moines prêcheurs eurent le tort de bannir du ciel, comme ils le voyaient faire autour d'eux, la liberté, l'activité et le désir, ces conditions essentielles à toute phase de vie.