‹ Les libres prêcheurs devanciers de Luther et de RabelaisChapitre 20 sur 24 · DES VIEUX SERM0?ÏNA1RES · texte numérisé non relu

DES VIEUX SERM0?ÏNA1RES

dictions des frères prêcheurs. Les poètes eux-mêmes les raillaient de temps en temps^ comme on le voit dans ce frag-ment du Ms. 1132 (Supplément français , Bibliothèque impériale), que M. Achille Jubinal croit devoir attribuer au vieux trouvère Rutebceuf :

Je ne scey s'en appelé potences ou courbiaiis Ce qui soustient leur cornes que si tiennent biaus ; Mais tant scey-je bien dire que sainte Helizabiaus N'est pas en paradis pour porter tels labiaus.

Barelete nous renseigne à son t'jur sur les fards et onguents employés de son temps en Italie : «Cur ponisbelletum in facie, viteîlum ovi, aquam vitis, unguenta, cerusam? Quare ostenditis faciem tuam ad iguem? » {Sermo xii Quadrag.) Et plus loin, en énumérant toutes les férailles que portaient les femmes , il prétend qu'il ne leur manque que l'enclume et le marteau, ut apparerent magistrx ojficinx fcrrarix^ pourparaitre des maîtresses de forges. Le même Barelete nous fournit [sermo xxxiv Qxiadrages.) de bons détails sur les jeux en usage chez ses concitoyens : « Le jeu du palet ou des quilles convient aux adolescents; aux hommes faits, celui des échecs ; aux jeunes gens, le jet de la paume et la course ; pour les seigneurs temporels, il faut les histrions, la chasse, les chiens et les chevaux ;

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pour les femmes, le jeu de pair ou impair, par out dispar; aux prélats, évêques et cardinaux, conviennent les chats et les singes, bien qu'ils dussent plutôt prendre leur récréation aux livres et aux écritures. » Voilà pour les jeux qui lui semblent licites; ceux qui ne le sont pas sont les jeux de répée, « hastUudîa, parce qu'ils mettent la vie en péril, et les jeux de cartes^ de dés et nai~ borum (dont le sens m'est inconnu), parce qu'ils eng-ag-ent la fortune. »

Guillaume Pépin s'étend longuement sur les jeux dans son chapitre de Destructione barlenti (du brelan) civîtatis Niniveî. Le cadre restreint de cette étude me force à néghg*er ses curieuses descriptions du tric-trac, de croix eu pile et d'un autre qui s'appelait ad primum et secundum. Thomas Connecte , dont nous venons de parler à propos des hennins^ enrichit cette nomenclature des jeux qui amusaient nos aïeux, du XIV" au xvi" siècle, de ceux des dames ou tabliers, des quilles, des billes et billards, que, dans son excès de zèle, il jetait, avec les cornes des damoyselles, dans de grans [eux. Bien qu'il prêchât du temps de Charles YI, il parle des cartes, ce qui prouve avec quelle rapidité se propagea cette facilité commode de perdre son argent, dont on doit , dit-on , l'invention au besoin

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de divertir la folie du pauvre fou couronné.

Quant aux détails de cuisine, Menot nous a déjà appris que les cuisiniers des riches avaient le secret de sauces si friandes qu'on y mangeroit une vielle savalfe; Barelete parle de la vogue qu'obtenait déjà le fromage parmesan dans les potages; mais le Quadragésimal spirituel, imprimé vers 1521 par la veufoe Michd Lenoir, est un véritable trésor en ce genre. Henri Estienne cite, d'après une réimpression de 1565, des fragments de cette curieuse allégorie ; nous allons y puiser nous-mêmes, pour l'agrément de nos lecteurs, le menu complet d'un diner de Carême à la façon des prélats de ce bon temps.

Remarquons d abord que l'auteur anonym.e de ce petit chef- d'oeuvre, plein de grâce et de saveur, s'adresse plus spécialement aux femmes ; au lieu de mes frères, il dit mes dames, ce qui prouve que le beau sexe formait déjà la majorité dans l'auditoire des vieux prédicateurs. Une première singularité^ c'est qu'il fait commencer ce repas par la salade, vieil usage que j'ai vu avec étonnement conservé par les mariniers qui faisaient le cabotage de la Saône et du Rhône avant l'avènement des chemins de fer. « Pour parler spirituellement, dit-il au chapitre i, cette salade, qui est faicte de diverses choses et qui met les gen s

en appétit , pouvons entendre la parole de Dieu qui n3us doit donner appétit et courag-e, etc. »

Au chapitre ii : « Après la salade, les fèves frittes viennent à la bouche, par lesquelles nous devons entendre notre confession. Quant on veut bien faire cuire les fèves, on les met devant tremper : autrement pns ne cuiront de bonne sorte. Si nous nous voulons amender et corriger de nos fautes, pas ne suffit seulement se confesser à l'aventure, comme font aucuns, mais est licite premièrement mettre tremper en l'eau de méditation sa confession, etc. »

Au chapitre m : « Le pois passé n'est pas à oublier, mesdames, vous le sçavez bien qu'il est de bonne comestion. Par le pois passé autre chose ne chante nostre flûte d'allég-orie si non la vrnye contrition de cœur. Notez que le pois ne cuit pas bien de l'eau de puits ou de fontaine, mais on le fait cuire de l'eau de la rivière, qui signifie, quant au sens spirituel, que la vvùjq pénitence ne peut bien cuire, c'est à sçavoir estre parfaicte de l'eau de puits ou de fontaine qui représente les larmes d'attrition, etc. •»

Au chapitre iv : « La purée moult est à louer, et est une chose qui moult bien pare les disners de Caresme; la purée se passe par Testamine par

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laquelle devons entendre le propos de soy abstenir de péché, etc. »

Au chapitre v : « Après la comestion de la lamproye l'on se prend au poisson. Je trouve que la lamproye devant tout autre genre de poisson est bien nutritive, par quoy j'ai voulu comparer restitution à ce poisson. Aucuns sont q'.i diront par aventure qu'ils n'ont assez d'argent pour acheter ceste lamproye. Communément les lamproyes sont chères, il est vray ; mais elles sont bonnes aussi. Si vous voulez manger de ceste noble lamproye qui est la rémission de vos péchés, vous ne l'aurez pas pour demy-franc, demyescu, ou un franc, un escu ; mais il est bien force de bailler tout l'argent, les biens et autres choses que vous retenez sans raison de vostre prochain, etc. »

Au chapitre vi : « Le safran qui doit estre mis en tous les potaiges, sauces et viandes quadragésimales s'entend des joyes du paradis que nous devons penser en toutes nos opérations, odorer et sentir, etc. »

Au chapitre vri : « Les orenges sont bonnes aussi en Caresme, selon les médecins. Parl'orenge j'entends la charité que devons avoir envers Dieu, qui est bien dénoté par l'orenge, quant à la couleur et quant aux grains musses dedans, etc. »

Au chapitre viii : « Mesdames, vous sçavez qu'il n'est chose plus honneste dedans la main d'une femme qu'un beau bouquet. Ce mois de mars est ouvrier de présenter les beaux bouquets ; car communément en mars croist la belle

violette de couleur céleste, d'azur et de pers

Prenez la violette qui vous donnera bonne odeur, c'est à sçavoir la vertu d'humilité ; car je vous asseure que c'est une vertu qui moult plaît à Dieu, etc. »

Au chapitre ix, le spirituel prédicateur parle des pruneaux « qui sont noirs et de bonne substance et représentent les abstinences de péché, mortification de la chair et jeusnes corporels. » Au chapitre x, viennent les figues par lesquelles « pouvons entendre la mémoire de la saincte passion de Jésus-Christ, qui est une chose qui tient l'estomach fort et de bonne disposition. » Au chapitre xi, ce sont les amandes, les amandes amères surtout, qui figurent la mémoire de lamort, du jugement et des peines d'enfer. » Au chapitre xii : « Le miel est une chose précieuse, pour les dames spécialement, lequel est à l'or semblable. Par le miel, je n'entends autre chose que la conversation céleste que nous devons avoir, mesmement au saincl temps quadragésimal ,

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laquelle doit venir , procéder et distiller du ciel , comme le bon miel précieux. »

Au chapitre xui : « Puis après le pain blanc, les eschaudées, et le vin ne se doivent en oubli mettre, car c'est le principal du disner. Par le pain et vin pouvons entendre l'acquisition des joyes du paradis. Par les eschaudéez nous entendons la foy que nous devons avoir en un seul Dieu qui est en trois personnes distinctes ; et cecy bien appert en l'eschaudée qui a trois cornes, toutesfois les trois cornes ne sont qu une chose

par essence de nature Retournons au vin et

cognoissons sa nature. Le vin est de deux couleurs, blanc et rouge : le blanc nous donne l'expérience d'aller en paradis^ car il fait bon couraige : jambes de vin et audace de joyeuseté; et le rouge fait le bon sens, réduisant en mémoire que le précieux sang de Jésus-Christ a estétyré tout rouge de son costé pour nostre salut. Ce vin est esleu et choisi entre toutes liqueurs, electus ex millibus. )>

Au chapitre xiv : « De ce vin dessusdict est faict le bon et savoureux hipocras, claré et pigment. Le roy Salomon le fait et le vend comme il est dict en ses cantiques. Le marchand qui a baillé les drogues, espices et confitures aromatiques est monsieur saiuct Paul, qui

de loin comme un vrai marchand les a apportées, c'est- à -sça voir de paradis. Par ces drogues comme sucre, canelle, graine de paradis, cinamomum et autres choses déhcates, nous entendons les diverses espèces et multitudes des gloires de paradis. »

Le chapitre xv parle des potages qui se prenaient au dessert, comme la salade à l'entrée du repas. Au chapitre xvi : (c Les serviteurs qui à table doivent servir en caresme sont les exemples des martyrs qui ont soufifert grande tribulation pour parvenir en gloire. Chacun nous sert en son office : Sainct Laurent présente le poisson et hareng rosti sur le gril ; sainct Jehan i'Évangéliste le poisson bouiUi et marée ; sainct Denys et sainct Cosme présentent et offrent les pastés cuits au four, car ils ont été mis en fournaises. Et plusieurs autres servent le poisson frit, ce sont ceux qui ont esté mis bouillir en poisles et chaudières pour le nom de Jésus. »

Le chapitre xvii traite allégoriquement du nettoyage de la vaisselle, de la blancheur du linge et de toute espèce de service concernant filles, chambrières et ancelles qui sont comparées aux vierges du paradis. Au xvm", il s'agit des grâces : « Maintenant, dit le brave prédicateur, eu lieu de rendre grâces à Dieu, on

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prend un tablier (c'est-à-dire une table à trictrac), et fait-on les dez dessus courir. Les uns ne demandent que le jeu, et les autres prennent un lue (un luth), et jouent quelques chansons dissolues, et tourdions et basses danses. Et ainsi enlieu de grâces et de l'honneur qu'on deust à Dieu faire, l'on faict honneur au diable qui a esté des jeux inventeur, etc. » Le xix^ chapitre roule sur le même sujet et explique la signification des sept cordes du luth.

Enfin au xx^ chapitre : « Comme je voulois oster la plume de dessus mon livre pour le fermer, dit notre prêcheur, l'un de mes neveux me dict : — Dea, mon oncle, vous avez parlé de tout excepté de la dragée, laquelle vous oubliez. — Il est vray, dis-je. Lors je reprins ma plume pour en escrire ce qui s'ensuit. Chacun n'ignore point que la dragée se gouste sus le soir, en îieu de soupper, quand il est jeusne. Nous sommes en temps de jeusner spirituellement , et pourtant si nous voulons jeusner, je trouve qu'il fait bon au soir prendre la dragée, par laquelle j'entens persévérance de bien vivre, etc. »

Cette savoureuse allégorie , qui vient nous renseigner sur l'ancien usage des intermèdes «de fruits, à la mode allemande, sur la manie des «épices, à la mode anglaise, sur l'estime qu'on

accordait jadis aux vins cuits, sucrés, miellés et drogués, sur la préférence qu'obtenait chez nos aïeux la lamproie si peu goûtée aujourd'hui, nous apprend en outre combien le salut devenait facile à ceux qui savaient trouver, dans la satisfaction même de leurs appétits raffinés, le sens mystérieux des volontés divines.

Youlez-vous des formules de juretnents ? Maillard vous en donnera : « Je maulgrée Dieu ! En despit de Dieu ! Mauldit soit Dieu l Cur mihi fecit hoc Deus ? Il m'a fait grant tort. » Menot vous apprendra que les nobles seuls croyaient avoir le droit de jurer : « Dicunt qail n'appartient pas à villain de renoncier Dieu. » Voulez- vous savoir si, avant la venue de saint Vincent de Paul, la vie des enfants était mieux protégée qu'en Chine ? Barelete s'écriera : « Clamant latrinse latibula ubi sunt pueri suffocati ! » Pierre Dorbelli nous dira qu'on en sacrifiait pour en faire des remèdes et des philtres d'amour {sermo xiii). Vous faut-il des détails de chasse et de pêche? Lisez le sermon, pour le dimanche de la Passion, de Pierre Marini, moine augustin et aumônier de René d'Anjou, comte de Provence. Dans un autre sermon, où il expose la vie du patriarche Abraham, le même prédicateur nous fait connaître assez plaisamment que le métier

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