EPILOGUE
valent renseig-ner à coup sûr les oppresseurs, sur le degré de patience que contenait l'âme des opprimés ; ils pouvaient eux-mêmes proposer les réformes dont le besoin positif leur était révélé ; leur intelligence, sondant chaque jour la dose de crédulité des masses, aurait dû proportionner l'élargissement des divins symboles au progrès de la raison ; l'ont-ils fait ? Nous croyons avoir montré que, jusqu'au moment où éclata la grande protestation de la Réforme, ceux d'entre eux qui ne se tenaient pas dans les généralités mystiques ont essayé de prévenir les explosions irrégulières, en signalant régulièremient les excès et les dangers.
Cependant, les idées régénératrices, les plans nets, les indications franchement progressives se trouvent peu dans les vieux sermonnaires ; c'est réellement la partie faible de leur œuvre retentissante. J'aurais pu, sans doute, combler cette lacune en ajoutant à ce livre un chapitre où j'aurais rassemblé les aspirations plus claires, les plans mieux dessinés et plus positivement mûris de certains utopistes de la chaire. Abailard, Roger Bacon, Eustache de Pavilly, Savonarole, Campanella et quelques autres étaient prêts à me fournir des documents très-concluants ; mais ces génies qui devançaient l'avenir n'étaient, il
faut l'avouer, que des personnalités exceptionnelles dont les hardiesses avaient peu d'échos chez leurs confrères.
Le côté réformateur manquait à l'esprit des prédicateurs d'autrefois, comme le sentiment du progrès fait défaut à l'esprit des prédicateurs d'aujourd'hui. La raison de cette difficulté, de cette répugnance à formuler un mieux possible en faveur des sociétés terrestres est simple, elle tient à la sincérité même de leur foi religieuse. Nous l'avons dit, ils croyaient, comme leurs contemporains, à la malédiction de la chair^ la terre était pour eux une vallée de larmes ; leurs investigations morales avaient pour limites infranchissables des traditions ascétiques qui faisaient de la mort l'unique but de cette vie. Or, je le demande, quelle importance pouvait avoir dans leur pensée l'augmentation du bien être dans ce lieu d'exil, où, par sentence divine, l'humanité devait, jusqu'à la consommation des siècles, trembler, expier et pleurer ?