CHAPITRE IV
LES MYSTIQUES ET LES LÉGEÎyDAlRES.
ous avons vu les libres prêcheurs du moyen âge sous leur aspect de tribuns, prodig-uant aux puissants de la terre les réprimandes directes avec une verve et un sans- façon de langage qui ue devaient plus se reproduire à partir du règne de Henri IV. Mis en défiance par les excès des prédicateurs de la Ligue, le pouvoir royal, dont Tautorité était parvenue d'ailleurs, à dominer tous les pouvoirs qui lui faisaient contre-poids dans les siècles précédents, imposa un frein à la hardiesse de la chaire. 11 ne fut plus permis d'y attaquer les princes de l'État, ni de l'Éghse, ni d'v discuter les actions des rois.
L^s évêques eux-mêmes, sortant alors de leur mutisme habituel, donnèrent l'exemple dune nouvelle éloquence sacrée où les leçons , adressées en face aux chefs des peuples , devinrent des g-énéralités g'raves desquelles furent bannis désormais les reproches personnels et les allusions mordantes et détaillées. A partir de ce moment, ces maîtres de la chaire renouvelée, visant à la correction de la forme , renoncèrent , sous prétexte de bon goût , à introduire dans leurs homélies les railleries piquantes , les actualités capables d'émouvoir trop vivement les foules, et ces mâles et savoureuses témérités de la vieille langue que l'on proscrivait également dans les œuvres dramatiques et dans les livres de leur temx>s. Ils remplacèrent ces scabreuses libertés par les fleurs de rhétorique, les périodes, les phrases solennelles et soigneusement émoussées. Les Bossuet, les Bourdaloue , les Massillon, les Fléchier, tracèrent une voie nouvelle de modérantisme pompeux aux prédicateurs qui ne sortirent plus exclusivement des monastères.
Depuis quelque temps déjà, le clergé régulier et le clergé séculier, la paroisse et le couvent , l'abbé et le prélat de V Ordinaire^ avaient mis fin h leurs rivalités ostensibles ; ils s'étaient réunis pour lutter ensemble contre les Églises Réfor-
mées , dont les ministres avaient si bien mis à profit les scandaleuses indiscrétions des vieux sermonnaires. Dès lors , les traits lancés aux grands du monde s'enveloppèrent de réticences officielles et de respectueuses formules , et les philippiques de la chaire devinrent plus apparentes que réelles. C'est pourquoi l'on se tromperait grandement si l'on comparait les rudes athlètes chrétiens d'autrefois aux prédicateurs modernes qui commencèrent sous Louis XIV à masquer d'un grand style et d'une forme littéraire prétentieuse la timidité de leurs Petits-Carèmes et les flatteries de leurs oraisons funèbres. Dès cette époque, l'éloquence religieuse, attentivement surveillée par la double autorité spirituelle et temporelle, n'eut plus d'écarts retentissants ni de colères imprévues , et l'on peut dire avec raison que ses plus grandes hardiesses n'offrent plus à l'esprit du penseur que de sonores banalités.
Il nous reste maintenant à examiner, dans les chapitres suivants qui devraient peut-être former une seconde partie régulièrement séparée , les naïvetés légendaires et les excentricités mystiques des vieux prédicateurs , leur tendance à tout expliquer par l'intervention miraculeuse des esprits bons ou mauvais, leurs saillies vigoureu-
ses contre les mœurs générales, et les gaillard if ses toutes gauloises qu'ils se permettaient. Le style dont nous les avons vus se servir dans leurs plus sérieuses admonitions , et cette curieuse intempérance de langage que leur zèle ne prenait pas le soia de surveiller, nous ont ^ suffisamment préparés aux témérités un peu le'stes de leurs descriptions qui semblent souvent empruntées aux recueils des contes et des fabliaux.
Ces beaux pères ne montraient pas toujours le visage irrité , sous lequel nous venons de les surprendre. Ils quittaient fréquemment le ton belliqueux familier aux Jacques Legrand , aux Savonarole et aux Boucher, pour s'entretenir avec leurs auditeurs attentifs des mystères les plus intimes des sociétés célestes. De saints docteurs nommés contemplatifs , dont la perspicacité mystique allait souvent jusqu'à Textase , avaient pénétré avant eux les plus voilés de ces divins secrets. Les prédicateurs de profession n'avaient qu'à compulser les œuvres touffues des Guillaume de Saint-Amour, des saint Bonaventure, des Duns Scot, des Nicolas de Lyra , des Pierre Lombard et des saint Thomas d'Aquin ; ils trouvaient là tout un trésor d'affirmations hardies qu'avaient amassées ces pieuses
imaginations surexcitées par l'abus de la contemplation extatique.
Dans les œuvres bizarrement subtiles de ces utopistes de la théologie chrétienne , il y avait des merveilles assez nombreuses pour défrayer des milliers de sermons ; les moindres détails de la vie céleste avaient été inventoriés par eux ; leurs renseignements sur les mœurs et coutumes des régions transmondaines étaient variés et précis. Cette réserve d'approvisionnements spirituels était largement fournie , et les bons moines ne se faisaient pas faute d'y puiser, sans tîrainte de lasser jamais la crédulité avide de leurs contemporains.
Grâce à cette facilité de renseignements , ils se trouvaient en mesure d'expliquer aux fidèles ébahis la nature mixte des anges , leurs noms , leurs grades et le nombre approximatif de leurs glorieuses légions; ils discutaient publiquement les questions suivantes : — Si ces grands officiers de la couronne suprême vivent toujours en bon accord mutuel? — Si la jalousie des faveurs de Dieu ne les met pas en rivalité, comme il arrive aux courtisans des rois de la terre? — S'ils peuvent, sous leurs formes angéliques, séprendre d'amour pour les filles des hommes ? — Si les Chérubins, les Séraphins, les Trônes, les Domi-
nations, etc., sont placés plus haut les uns que les autres , et à quelle distance mathématique leurs sièges lumineux se trouvent fixés? Ils s'enquéraient également des positions respectives des bienheureux accueillis par saint Pierre dans l'éternelle demeure , et parvenaient à assi- ' gner à chacun de ces saints avocats de l'Église militante une fonction spéciale et une catégorie particulière de faveurs à réclamer.
Cette habitude d'inventorier le saint personnel de l'empire suprême était si prisée des anciens prédicateurs, que nous la retrouvons vivante encore au commencement du xvii' siècle. Pierre de Besse, si connu par ses comparaisons quintessenciées et le mauvais goût de son style, donne les renseignements suivants sur le royaume céleste dans son sermon des Joyes du Paradis : ce C'est un royaume duquel « Dieu est le roy, les Chérubins les ducs, les Se- « raphins les comtes, les Throsnes les marquis, « les Anges les barons, et les Saints la noblesse. « Royaume en si bon air qu'on n'y meurt jamais ; « on n'y est pas seulement malade , on n'y « parle plus de drogues ni de médecins ; royaume « si plaisant qu'on y chante sans cesse. Là la « musique tonne de toutes parts, les fredonsne « manquent jamais dans ces belles salles. »
Ces vaillants investigateurs allaient jusqu'à iscuter l'étendue du pouvoir de Dieu lui-même, e demandant gravement : — Si, après les six Durs de la création, il pouvait encore créer quel- [ue chose? — S'il peut commettre des péchés à la volonté ? — S'il lui était loisible d'incarner son ils avec le sexe féminin?— Si le Christ, une fois ncarné, pouvait se refuser à mourir pour les lommes? A quoi le dominicain Barelete fait, ians son quatrième sermon, cette incroyable réponse : « Si alius modus non fuisset. Maria [psamet filium proprium occidisset. » A défaut l'autre moyen, Marie, selon lui, eût tué son fils ie ses propres mains.
Ce même prédicateur Gabriel Barelete, qui prêchait dans le pays Napohtain, d'où Alexandre Dumas a tiré la singulière légende de saint Jo- ?eph, poussait l'indiscrétion jusqu'à raconter en chaire les délibérations du cabinet divin, à chacun des grands épisodes du salut du monde. Du reste, la face de l'Éternel qu'il développe dans ces scènes du conseil suprême est celle d'un maître débonnaire qui éprouve de temps en temps le besoin de consulter librement ses amis et de causer même avec ses ennemis. On reconnaît le Dieu qui, dans ses heures de familiarité biblique, vient discuter le châtiment de
Sodome avec Abraham, assis à l'entrée de sa tente; c'est ce même Jehovah qui, dans le livre de Job, laisse pénétrer près de lui, pour l'entretenir un moment, malgré sa disgrâce, Satan, qui vient de parcourir la terre et de s'y promener. C'est le même encore qui eut avec le diable, qu'il desirait enfin apaiser, le dialogue suivant rapporté par Barelete, dans son troisième sermon de la Pentecôte.
« — Je veux te donner la terre, dit le Seigneur. — Je ne veux pas labourer, répond le diable. — Je te donnerai l'eau . — Je ne veux pas nager. — L'air? — Je ne veux pas voler. — Le feu? — Je ne veux pas brûler. — Veux-iu le ciel étoile? — Non, je fatiguerais trop à le faire tourner. — Le ciel cristallin ? — Il est trop prés de toi. — Que veux-tu donc, mauvaise bête ? {mala bestia). — Je ne veux que les âmes des hommes. » Le Seigneur voyant cette diabolique obstination, s'indigne et rompt de nouveau avec lui ; en l'entendant refuser des offres aussi opulentes, le Maître éternel avait certes bien le droit de se fâcher. Mais venons aux déhbérations du cabinet divin, dont les séances nous sont ouvertes par le napolitain Barelete.
Son sermon XX, de Nativilate, contient de bonnes discussions de ce genre. Ce sont d'abord
Abel, David avec sa harpe, et Abraham avec sa barbe touffue, cum barbâ prolixâ, qui viennent rappeler à Dieu ses promesses d'envoyer son Fils pour sauver le genre humain. Audicns aulcm Palcr has forlissimas ralioncs, il se rendit volontiers à leurs prières ; bien que Peignot, qui cite souvent sans consulter les textes, dise le contraire dans son Prcdicatoriana. Restait la question de savoir quelle serait la femme qui enfanterait le Sauveur? Eve se présenta la première :
— Ton péché te rend indigne de mon Fils, lui répond le Père éternel. Sara vient ensuite. — Tu as douté de la naissance de ton fils Isaac. lîebecca suit : — Tu as été partiale entre Jacob et Esaû. Mais je préfère traduire littéralement la fin de ce dialogue.
« La quatrième qui se présenta fut Judith, à laquelle Dieu dit : — Tu as été homicide. La cinquième fat madame Hester, à qui Dieu dit :
— Tu as été trop vaniteuse pour plaire à Assuérus. Enfia fut envoyée une jeune servante de quatorze ans qui, les yeux baissés, et toute rougissante, récita à genoux ces paroles du Cantique : — Que mon bien-aimé vienne dans son jardin, qu'il mange le fruit de ses pommes ; hortus fuil nieras virginales. Le Fils entendant ces paroles, dit à son Père : — - 0 mon Père ! j'ai
aimé celle-ci et je la demande pour épouse, car je suis amoureux de sa forme. »
S'agit-il d'aller annoncer à Marie la grande nouvelle de l'incarnation du Christ, les patriarches se présentent l'un après l'autre {Sermon LIV), pour servir de messager, mais Jésus dit à Adam : — Tu t'arrêterais aux figuiers du chemjn; à Abel : — Tu pourrais rencontrer Caïn sur ta route ; à Noë : — Tu es un ivrogne ; à Jean-Baptiste : — Oserais -tu te présenter avec ton vêtement de poils? Bref, c'est l'ange Gabriel qui obtient la glorieuse mission. Or la Vierge [Sermo de Nativitale) se trouble à l'audition du message qui lui prédit sa divine fécondité, et craint d'y reconnaître un piège impur. Elle consulte, chacun^ à leur tour, ses trois chambrières : la Prudence, la Virginité, et l'Humilité; des trois réponses de celles-ci, voici la plus étrange, dont nous laisserons le texte latin voiler à demil'intraduisible crudité : — O Maria ! pelé ah angelo de modo habcndi hune filiuniy et ai libi nominaverU de semine virili, ipsum cum baculo expelle. Au reste, le pieux amplificateur s'abrite ici sous l'autorité de Nicolas de Lyra.
Au deuxième sermon de la Pentecôte, le même prédicateur nous montre le Saint-Esprit, toujours prudent, qui discute avec ses divins confrères en
L'rinité la question de savoir s'il se rendra aux iésirs des apôtres et aux promesses de Jésuschrist. « — Dis moi, dit-il au Sauveur, de quel nanière les horaraes t'ont-ils traité? A quoi le ^""ils répond : — Vois ce que m'a valu ma charité. ît il lui montra son côté, ses pieds et ses mains )ercés. — Heu mihi ' s'écrie alors l'Esprit-Saint; nais j'irai sous une autre forme, en sorte qu'ils l'osent me toucher. »
Les moines prêcheurs tiraient également, des Buvres des docteurs contemplatifs, des rensei- ^•nements précis sur les épisodes et les personlages de l'histoire sacrée dont les incidents les olus minutieux avaient été révélés à ces maîtres nystiques, en même temps que les secrets du nel. Ils pouvaient ainsi, leur imagination aidant, ionner par le menu les détails inédits de la vie les patriarches et les plus intimes paroles échangées par les membres de la Sainte Famille, pendant leur séjour ici-bas. Leurs naïfs auditeurs ne s'étonnaient nullement des additions considérables et souvent très-indiscrètes faites par les prédicateurs des xiv" xv^ et xvr siècles, aux feuillets des deux Testaments. Aussi nos vieux sermonneurs affectionnaient-ils grandement l'amplification légendaire, parée et dramatisée au moyen d'épisodes que l'on croirait
empruntés au répertoire des mystères , aux élucubrations bizarres des confrères de la passion.
La vie et la conversion de la Magdelaine, dame châtelaine du château de Magdelon, la résurrection de Lazare qu ils appelaient le baron de Béthanie, les aventures pittoresques de Tenfant prodigue, celles du mauvais riche, le jugement de la femme adultère, les obsessions impures dont les vieillards entourèrent Suzanne au bain, et tant d'autres légendes bibliques étaient des textes inépuisables auxquels chacun de ces pieux conteurs ajoutait sa part d'ornements.
C'est ainsi que Michel Menot, l'amplificateur par excellence, nous a transmis ce beau portrait du mauvais riche : « C'esloit ung gros villain gormandj qui non curabat nisi de pansa suâ. Comedebat délicates morsus et cibos exquisitos, les frians morceaulx et viandes exquises; bibebat vinum preciosum et delicatum ; habebat stipendiis suis cocos (des cuisiniers) peritos et expertes ad provocandum appetitum, facientes salsos si friandes qu'on y mang.eroit une vielle savallc. » [Feria sexla posl secund. dom. Quad.)
Et cette jolie description des premières dépenses de l'enfant prodigue enrichi par la faiblesse de son père : « Mittit ad quen^ndum les drappiers, les grossiers, les marchands de soye, et se fait I
accouslrer de piè en cape, il n'y avait que redire au service. Quandô vidit, émit pulcliras calig'as d'escarlale bien tyrées, la belle chemise fronsée sur le colet, le pourpoint fringuant de veloux, la toque de Florancc à cheveux pignez; et cum sentit ce damas rouler sur le dos, hsec secum dixit : — Or me faul-il rien? Non, tu as toutes tes plumes; il est temps de voler plus loing. « {Sabbato secundœ dom. Quadr.)
Nul ne songeait assurément à relever ici les curieux anachronismes qui s'y trouvaient, non plus que ceux du passage suivant où Menot nous montre le jeune étourdi ruiné par ces galoises el truandes .- « Ita quod in brevi tempore, mon gallant fui mis en cuilleur de pommes^ habillé comme ung brusleur de maisons, nud comme un ver. Vix ei remansit camisia nette comme ung torchon de cuisine nouée sus Vespaulc pour couvrir sa pauvre peau. »
Nous avons appris de la même façon d'après Pépin que le mauvais riche et ses laquais excitaient leurs chiens contre le malheureux Lazare ; et nous tenons de Maillard ces détails sur la Magdelaine dont la touchante figure ne fait qu'apparaître dans le texte saint. « Magdelaine était belle comme le soleil, ut sol; elle avait des cheveux longs et soyeux, une riche taille et des
yeux bleus, elle usait d'oDguents et employait beaucoup d'argent ad banquelandum. Chez elle venaient en foule, nunc domicellœ, nunc ruphiani (iiccnfes : — Allons, rions, jouissons, et passons tous nos jours en liesse l »
Grâce à leurs sermons et aux trois portraits peints par saint Luc, nous connaissons parfaitement les traits de la Vierge. Ces bons prêcheurs nous disent qu'elle n'était ni cuivrée ni blanche; ils nous5 la dépeignent ainsi, d'après saint Epiphane : « Marie avait le teint couleur de froment, les cheveux châtains, les yeux lançant des rayons, la prunelle presque fauve, les sourcils noirs, et bien arqués, les lèvres rouges, etc. » Ils nous apprennent comment sa beauté faisait paraître les autres femmes laides aux yeux de leurs maris; comment sa seule présence foudroya en Egypte omnes vilio sodomitico laborantes j comment Dieu voilait en elle toutes les perfections charnelles qui pouvaient émouvoir trop vivement les sens, Deus occuUabal in câquœ poteranl ad llhidincm esse incitamenta.
Pelbart de Themeswart nous affirme que saint Pierre fut son confesseur : « Quia ordo est inter confessores et confitentes ; cum ergo beataVirgo fuerjt summa, debuit confiteri summo confessori et dignissimo. Hic autem est papa. Sed Petrus
fuit papa, ergo Petro est confessa. » Il n'est pas d'investigations, même des moins décentes, que l'on ne rencontre dans les recueils de leurs sermons. Saint Vincent Ferrier, le vénérable patron d'Alicante, nous raconte d'une façon très-étendue les étonnnements de sainte Elizabeth quand son mari Zaccharias voulut, par ordre du ciel, la disposer à concevoir saint Jean Baptiste ; il rappelle d'abord que le pauvre homme devenu muet momentanément n'avait que des gestes pour se faire comprendre : « Et admirans Elizabeth dicebat :— Hay! hay! hay! Domine, benedictus Deus! quid habetis? Quid accidit vobis? Nihil sciens de annunciatione angeli, et cepit eam inter brachia, etc. »
Il ne faut pas oublier de mentionner ici les interminables disputes qui eurent lieu sur la question de savoir si la conception de Marie a été ou n'a pas été souillée du péché originel. Pendant plusieurs siècles, les docteurs et les prédicateurs échangèrent sur cette délicate appréciation de grosses paroles et de terribles invectives. L'esprit de corps s'en mêla, et certains ordres de moines, celui des dominicains entre autres, tinrent fermement pour maculée l'origine de la Vierge , autorisés dans leur opinion par l'exemple de trèsgrands saints , tels que saint Dominique , saint
Thomas d'Aquiu , saint Bonaventure et saint Bernard. On trouve d'ailleurs, à la confusion de ces deux derniers , les anecdotes suivantes que le cordelier, auteur des Sermoncs dormi sccurè , y a glissées pour glorifier l'opinion de son ordre, qui tenait pour l'Immaculée Conception.
« Un "bon frère mineur, qui allait chaque nuit faire des oraisons au chœur, entendait ordinairement sur l'autel de la Vierge un son imitant le bourdonnement d'ane mouche. Il s'étonnait fort de ce son et se mit un jour à lui parler ainsi : — Je t'adjure par Jésus-Christ , dis -moi qui tu es ? Il entendit alors une voix répondre : — Jo suis Bonaventure. —- 0 excellent maître ! comment vont vos affaires , et ponrquoi bruissezvous ainsi ? — Mes affaires iraient bien, répondit le saint docteur, car je suis du nombre des futurs élus ; mais pour avoir soutenu que la Vierge Marie a été conçue en péché originel , j'endure ici mon purgatoire et j'accomplis ma pénitence sur son autel. » Et plus loin, le même cordelier raconte qu'après sa eiort , saint Bernard apparut à quelqu'un avec une tache, lui affirmant qu'il était ainsi taché pour avoir soutenu la même opinion que saint Bonaventure. Quant à saint Thomas d'Aquin, son scepticisme était naturel ; comme l'apôtre , son homonyme ,
lil LES LtqEKOAIRES- 67
son prudent et saint patron , il voulait voir et toucher pour croire ; dans ce cas , on l'avouera , répreuve n'était pas facile à faire ; c'est pourquoi ce grand docteur conserva sou opinion négative à cet égard.
En 1385 , au commencement du règne de Charles VI, la pieuse querelle se trouvait plus envenimée que jamais ; Nicole Gilles , dans ses Jnnales de France, en parle ainsi : « Environ ce « temps y eut aulcuns docteurs et autres de lor- « dre des frères prescheurs qui disoient et pres- 'c chèrent publiquement que la Vierge Marie. « mère de Jésus-Christ, avoit esté engendrée et « conçue en péché originel. Et en eut ung (Ro- « bert Gaguin, qui récite la même aventure, le « nomme Jehan de Monteson) , qui dist que s'il <i ne le sçavoit monstrer et prouver péremptoi- « rement, qu'il vouloit que on l'appelast huet. Et ^ en contempt de ce , par desrision , quant on « veoit aulcuns des jacobins aller par la ville de « Paris et passer par les rues , les menus gens , v( escolliers et enfans crioient après eulx : — Aux « huets ! aux huets l tellement que de honte « qu'ils avoient , ils n'osoient plus aller par la « ville. »
La suite de cet incident nous prouve que l'Université de Paris s'était déjà ralliée au sentiment
de la cour romaine. «A l'instigation et poursuy te « principalement de l'Université de Paris, Mon- « teson fut , dit Robert Gaguin , contrainct de « rétracter ce qu'il avoit follement presché de la « benoiste et glorieuse Vierge Marie. »
Jésus- Christ lui-même n'était pas à l'abri de cette insatiable curiosité ; on a fait des conjectures de toute sorte sur sa personne sacrée ; les théologiens et les moines se sont livrés à d'interminables commentaires sur sa figure, sur ses habitudes privées et sur sa manière de se vêtir. Les docteurs latins , voulant mettre une juste harmonie entre la beauté du corps et la beauté de la doctrine, se sont accordés à nous présenter Jésus avec une figure régulière et classiquement belle ; les Pères grecs , au contraire , lui ont donné, presque tous, des traits irréguliers et un ensemble socratique, distingué simplement par une divine physionomie. A la suite de la Conformilé des Mystères de lamesse à la Passion (édit. de Joland Bonhomme) , Olivier Maillard nous le dépeint ainsi, d'après une prétendue épitre de Publius Lentulus au peuple romain.
« Homme voirement assez de haulte taille , « moyen, entre gras et maigre, beau à voir, et « lequel les regardans facilement peuvent aimer « et craindre. Ayant les cheveux de la couleur
'-< d'une aveline, pendans et couchés jusques aux « oreilles, et au-dessoubs des oreilles un peu cres- « pus et ondoj'-ants ou regrillez, tyrants sur le « roux et comme reluysants , voUetants dessus « les espaules, my partis au-dessus du front, à la «manière des Nazariens. Le front et le visage «très -clair et serain , sans aucune ride outas- « che. La barbe bien fournie , comme qui coma m.ence aux jeunes hommes de la couleur même « des cheveux, non pas trop longue, forchue au « milieu. Le regard simple et meur. Les yeux « verds tirans sur le blanc, fort clers et perçans. « Au nez et à la bouche n'y a que redire, et est a la face mesiéo d'une couleur vermeille de bonne « sorte. Terrible quand il reprend, doulxet amia- «ble quand il admoneste. Joyeux avec gra- « vite, lequel l'on ne vit jamais rire , mais bien « pleurer. En la comprinse du corps, estendu et « droit ; ayant les mains et les bras plaisans à « veoir. »
Ailleurs , le même Maillard parle en ces termes de ses vêtements : « Sa robe estoit de couleur de cendre, ronde tant par en haut que par bas à la façon des Juifs ; elle estoit faite à l'aiguille, dela'main de la Vierge Marie, et à mesure que Jésus-Christ croissoit, sa robe croissoit avec lui et ne s'usoit point. Un an devant sa passion.
il a voit accoustumé de porter une autre petite robe sous ceste-ci. »
Menot nous assure qu'il avait le pied si tendre que la rencontre d'une pierre ou d'une épine lui était plus douloureuse dans cette partie du corps qu'elle eût pu l'être dans l'œil d'un autre homme. Barelete met une certaine chaleur à affirmer, contre l'opinion de plusieurs, que le Fils de Marie portait des souliers. Dans son quarante-troisième sermon , il s'autorise de saint Ambroise pour nous apprendre que le Christ fut mis en croix sine femoralibus, ad majorem illius confusionem ; mais , ajoute-t-il , la Vierge jeta son propre voile en l'air pour le couvir. Certains docteurs allèrent jusqu'à compter les coups de la flagellation , tenant les uns pour un total de cinq mille, les autres pour six mille, dont mille appliqués par ses bourreaux sur les joues et sur la tète. Enfin , saint Bonaventure certifie , d'après une révélation , que la coaronne d'épines qui fut faite a^junco mari no ^ selon Nicolas de Lyra, contenait mille épines en nombre rond.
La Passion du Sauveur prenait elle-même, entre leurs lèvres , une forme romanesque. Le douloureux sacrifice de l' Homme-Dieu se voyait augmenté d'épisodes imaginaires, bourré de citations profanes , et semé de comparaisons au
ET LES LÉfrEND AIRES. 91
moins singulières. Le très-zélé Menot, zelalisslmus [rater Michael Menolus, comme on l'appelait de son temps, nous a laissé, en ce genre, un type d'étrangeté et de mauvais goût. C'est un mélange barbare de latin macaronique et de français , hérissé de phrases païennes , de citations des philosophes et des textes saints ; le tout assaisonné de vers boiteux du plus singulier effet. Dans cette Passion, dont on n'a guère parlé, que je sache, il compare Jésus-Christ à un cerf chassé par des chiens, c'est-à-dire par les soldats et les bourreaux juifs que le grand-veneur Judas , au service des princes chasseurs Anne, Caïphe, Pilate et Hérode, assemble et anime à la curée.
Debcmus scire, dit-il, quod vcnalio Chris U csl sicul venatio cervi •
Par les princes elle est traictie, Par le veneur est accomplie. Par crueux chiens fine sa vie, Sa chair en la fin est partie.
Et plus loin : Vidcamus quomodo Judas ad modum vcnatoris :
11 assemble de divers chiens, U a ses chausses et liens.
Le cor sonne pour assaillir, Le cerf il fait du boys issir.
Suivent de nombreuses citations de Pline, d'Aristote et d'Ovide, destinées à montrer la justesse de cette inimaginable comparaison. Malgré la gravité religieuse du sujet, le fantasque beau père entre dans des détails techniques sur les mœurs du cerf et sur la chasse à courre qui feraient à coup sûr grand scandale dans un sermon de vendredi-saint aujourd'hui. Pour être juste cependant, il faut ajouter que l'on rencontre de temps ' en temps dans l'œuvre de Menot des phrases naïvement touchantes et attendries ; il y a entre autres une série de stances semées régulièrement dans le drame divin, dont celle-ci, qui termine le tout, suffira à donner l'idée :
lié doulx Jésus ! comment peult estre fait Qu'amour te feist un si très-dur outrage, Que en sépulcre t'a enclos et attraicl Pour repos prendre de ton pèlerinage ?
Hé doulx Jésus ! trop dur fut le voyage Qu'amour te feist en ce monde tenir; Ce fut pour moy, bien m'en doit souvenir.
Dans sa bizarre compilation intitulée : VJrt de désopiler la raie, Vànckoucke essaye une nouvelle explication ou plutôt un supplément d'explication à ces compilations légendaires; elle nous paraîtrait plausible si la cherté des matiè-
res à griffonner n'avait dû mettre obstacle aux fantaisies de leur imagination.
<( Avant, dit-il, qu'il y eût des collèges établis, c'était dans les monastères que se tenaient les écoles ; les écoliers étaient habillés comme les novices ; les régents de rhétorique leur donnaient souvent , pour matières d'amplification , la vie de qu-elque saint. Cette matière , qui était tirée des anciens martyrologues , était quelquefois fort sèche, et les écoUers, ne trouvant pas de quoi fournir aux parties de leurs discours , inventaient des aventures qui tenaient du merveilleux. Les bons moines de ce temps-là , dont la simplicité égalait la dévotion, étaient charmés de ces fleurs de rhétorique , et faisaient des recueils de ces magnifiques compositions , sans croire que cela pût tirer un jour à conséquence. Cependant, lorsque Jacques de Yoragine et ensuite Pierre Nadal voulurent trouver des matériaux pour la vie des saints , ils ramassèrent , sous la poussière des bibliothèques de monastères, des cartons remplis de ces amplifications, et crurent faire un grand présent au public de lui donner de si magnifiques recueils. Or les frères prêcheurs imitèrent en cela les biographes sacrés. »
Outre cette cause , la rivalité des nombreuses