LES PRECURSEURS DE LA RÉFORME
ES vieux sermonnaires nous montrent à chacun de leurs feuillets gothiques ces intrépides lutteurs aux ] prises avec les questions brûlantes qui devaient susciter tant de bruit, de changement et de scandale dans l'Eglise, quelque temps après. Nous avons vu combien leur opinion sur la souveraineté temporelle des évêques les rapprochait des idées de Wiclef et de Jean Huss, nous allons nous convaincre que, sur d'autres points, ils ouvraient très-directement la porte aux protestations de Luther et de Calvin. Ils abordaient journellement les grosses questions qui allaient servir de prélude aux récrimina-
tiens de la Réforme, par le côté le plus accessible aux oreilles du peuple, le côté financier ; la part mesquine qui leur était réservée dans les immenses richesses du clergé, l'inique répartition qui s'en faisait, étaient les griefs permanents qui aiguisaient leurs véhémentes satires.
Les prélèvements faits sur les revenus des couvents et les bien? des églises nationales, par la cour de Rome, sous formes de vacances, d'annates et d'expeclalives ou nominations aux bénéfices avant le décès des bénéficiaires ; les envois périodiques de collecteurs ultramontains chargés de vendre les indulgences pontificales et les inépuisables reliques des catacombes, en moissonnant ainsi les fruits de la piété publique sur le territoire même des communautés ; l'accumulation des dignités lucratives de l'autel sur quelques têtes privilégiées ; la pauvreté des monastères tombant en ruines pendant que les commendalaires en consommaient les rentes à la cour des princes temporels ; tous ces motifs de plaintes , évidents, positifs, qui retentirent si bruyamment dans les discussions du concile de Baie, faisaient l'éternel sujet des diatribes des moines prêcheurs.
Si dès cette époque, l'Etat économiquement constitue, comme il l'est de nos jours, avait pu
se charger d'assigner lui-même les parts et de rétribuer proportionnellement mai s sérieusement les membres du clergé, nul doute que les pauvres moines, dévorés par leurs supérieurs, ne lui eussent confié l'administration de leurs biens. Mais, nous l'avons vu, sous le rapport économique, l'Etat était aussi mal ordonné que l'Eglise; les plus forts seuls étaient à table, il ne restait à la foule que les miettes du festin. Un tel état de choses avait donné à ces prolétaires du clergé des tendances communistes très-marquées ; ils regrettaient le temps où saint Pierre punissait de mort ceux qui n'apportaient pas la totalité de leurs biens à l'association égalitaire des premiers chrétiens ; ils auraient souvent traité, s'ils l'eussent pu, leurs abbés et leurs prélats comme le chef des apôtres traita jadis Ananias et Saphira. Commençons par examiner l'opinion de nos vieux prédicateurs sur la fameuse question de la vente des indulgences qui mit le feu aux étoupes sacrées, dans les premières années du seizième siècle.
« Sunt ne hic portatores bullarum? dit Olivier Maillard (sermo XII, édit. de 1526). Certè ibi est magnus abusus! et miror quod prelati non apponunt remcdium, Je m'étonne que les prélats n'y apporient pas remède..,. Materia indulgentiarum
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semper fuit dubia. Sed diceret aliquis mulier : — Père^ n^eU-il pas mieux d'en acheler, puisque les évcques les aulorisenl ? A quoi Maillard fait cette terrible réponse : — Credo quod capiunt partem suam, et sunt omnes fures, je crois qu'ils en puriagenl les profils^ car ce f;ont tous voleurs.
Il avoue ensuite avoir entendu ces marchands de bulles, buUatorcs, affirmer qu'ils ne prieraient plus pour leur propre père s'ils savaient qu'il eût négligé de se munir de leurs marchandises , et s'écrie ad omnes thjaholosJ pour mieux ponctuer son indignation. Je ne veux pourtant pas, ajoutet-il immédiatement, révoquer en doute la clef de saint Pierra, mais je dis, et in hoc omnes doclores conveniunl, indulgenliœ lanlum valenl quantum sonant, qu'en fait d'indulgences, elles valent ce qu'elles sonnent. « Indulgentias date, continuet-il, monasteriis pinguibus ubi sunt butfeta et religiosi pleni auro et argento ! » et plus loin : « An creditis quod unus usurarius plenus viciis, qui habebit mille millia peccata, dando sex albos truneo, en menant six blancs dans un lionc, ail rémission de ses péchés ? Certè durum est mihi credere et durius predicai'e ! »
Michel Menot ne traite pas avec plus d'indulgence ce genre de pieux négociants qu'il appelle
jans ménagement : porteurs de rogations, lysons le cupidiléy pilliers d'avarice. Au quatrième sermon de la troisième semaine du carême il )arle ainsi sur ce brûlant sujet : « Vos autem
< tysiones cupiditatis, pilaria avaritiœ, ul oblat tiones possint venire ad pelvim templi et in
< marsupia vestra et dans vos poches, dixistis ;c populo quod si sit aliquis puer habens bona
< quorum habeat devotionem aliquid dandi ec- ;t clesise propter Deum, et ex parte oppositâ, (( necessitateni patientes parentes habeat, débet a potius venire ad templum et dare eleemosy- « nam suam domino, quam patri aut matri suce currere. (Vous dites qu'il doit plutôt apporter « son aumône au temple que de secourir sou « père ou sa mère.) Sic faciunt isti latores roga- « tionum, ces porteurs de rogations, qui dicnut
< pauperculis viduis quod potius debent velle « se et familiam suam famé mori, quam nonlu- « crari indulgentias. »
Se serait-on attendu à voir sortir de telles paroles de la bouche d'un moine? S'indigner à l'idée que Ton puisse conseiller de donner plutôt à rÉghse qu'à ses parents dans l'indigence , semble au premier abord une excentricité toute personnel'e au prêcheur ; et pourtant ces passages si caractéristiques abondent dans les vieux ser-
iiionnaires. On peut dire, il est vrai, qu'il ne devait pas l€ur revenir grand'chose de cette récolte à propos de reliques et d'indulgences , espérons pour le repos de leur âme qu'il y avait mieux qu'un dépit de concurrence dans l'ardeur qu'ils déployaient contre les porteurs de bulles ot de rogations. Continuons à fouiller dans l'héritage du frère Menot ; mais, cette fois, pour ne pas trop fatiguer le lecteur, je vais mettre sou patois latin en français.
a Nous avons, dites-vous, de grandes indulgences que nous nous sommes procurées à plusieurs reprises; à l'heure de la mort , nous en ferons offrande à Dieu. 0 magnus abusas ! o abyssus et perdilio animarum infinitarmn / Il y a mille et mille d'entre vous qui croient aller droit au paradis au moyen de ces bulles; ils iront à tous les diables , ad omnes dyaholos. »
Et plus loin, même sermon, fol. lxxvi, 2^ série quadragésimale (éd. de Pierre Gaudoul), il ajoute :
« Quant à l'abus de ces indulgences et à ces cafards qui trompent le peuple , caphardos qui decipiuni populum , que dites-vous de ceux qui , ayant perdu leurs reliques à la taverne , mirent à la place desdites reliques un brin de fag^t trouvé dans une étuve , loco sudario , et dirent qu'il venait du bûcher où avait été grillé saint
Laurent? Que dites- vous encore de celui qui frojecit inter dentés, qui enfonça entre les dentâ d'un mort une de ces bulles, comme on le conduisait au cimetière , prétendant qu'il serait sauvé par cet expédient ?... Certes , il ne finit , selon vous, que la queue d'un veau pour atteindre au ciel , pourvu qu'elle soit assez longue ; non oportet nui una cauda viluli ad aUingendum Cœlum, dummodà sil salis longa! »
A coup sûr les ministres Huguenots n'iront pas plus loin dans leur indignation. L'opinion de ces prédicateurs véritablement démocrates n'est pas moins précise et décidée sur le cumul des fonctions ecclésiastiques, sur l'usage que font les prélats de leur temps, des revenus des bénéfices, et sur la manière de les obtenir.
« Il y a beaucoup de prélats, dit Maillard [sermo ii, domin. ii Quidrag.), qui, sachant bien [jue celui qui détient deux bénéfices incompatibles , est damné , s'il n'en abandonne un , en 3nt cependant deux, trois ou quatre et souvent plus. Ils les louent à des prêtres, afin d'en recet'oir dix francs de pension, decem francos pro jensione^ pour chacun et par chaque année. Ils es vendent comme leur patrimoine à quelques serviteurs pour s'en faire des revenus. >> Ailleurs au folio Li! de l'édit. de 152G), il raconte qu'un
grand docteur de Paris , nommé Philippe , déclara un jour que cette grave question était portée devant TUniversité, qu'il ne se démettrait volontairement d'aucun de ses bénéfices : — Je veux, dit-il, en parle qui voudra, expérimenter par moi-même, si votre décision est vraie, et si^ l'on est damné pour en détenir plusieurs. Ledit Philippe vint à mourir quelque temps après ; son ombre apparut à un évêque qui lui dit : — Je t'adjure par le Dieu vivant, dis-moi si tu es damné? — Certes oui, répondit PhiUppe. — Et pour quelle cause? — Parce que j'ai joui de plusieurs bénéfices incompatibles.
« Audite, ajoute Maillard, ô peccatores ecclea siastici qui habetis bona Crucifixi, si iste prop- « ter plura bénéficia est damnatus , quid de voce bis qui consumitis bona ecclesise et beneficiorum « cum meretricibus , lenonibus , et canibus , et « accipitribus?... Vos abutiQ:iini beneficio; an « dubitatis quod Christus qui passus est in « cruce , uudus , non puniat insolentias ves- « tras? »
Revenons à notre infatigable Michel Menot , ce sujet est un de ceux qui ont le privilège d'exciter particulièrement sa colère. Dans son sermon du samedi après les Cendres^ il parle ainsi de ces insatiables accapareurs : « Et ces protono-
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taires apostoliques, qui ont des dispenses pour posséder jusqu'à quinze bénéfices, ne sont-ils pas simoniaques et sacrilèges? Ils ne cessent comme Judas de rapiner dans l'Église. Si quelque évêché vient à vaquer, ils ofifriront pour l'avoir un gros fagot d'autres bénéfices; ils accumuleront un archidiaconat , deux prieurés d'abba^^e , quatre ou cinq prébendes , et ils donneront le tout en payement; et il n'y aura pas le moindre brin de ce fagot qui ne leur rapporte bien. Mais à quoi servira-t-il finalement ce beau fagot? Certes, à brûler vos âmes dans le feu de lenfer. N'ai-je pas dit la vérité ? Est-ce qu'aujourd'hui le cardinalat et l'archevêché ne sont pas lardés d'évèchés? nùmquid hodiè cardinalatusel archiepiscopaius sunl lardali episcopalibus F El episcopalus pluribus abbaliis, prioratibus ? Ad omncs dijabolos !alis modus faciendi ! »
Cet envoi à tous les diables était le refrain favori , le final obligé de toutes les virulentes tirades des prédicateurs do cette époque ; on doif avouer au moins qu'il ne manquait pas d'à-propos dans cette occasion. Après nous avoir montré à quel point les dotations ecclésiastiques dont les amis du bon vieux temps regrettent la perte, se trouvaient livrées au pillage, ces braves sermonneurs nous apprennent de quelle façon s'ob-
tenaient ces opulentes sinécures de la religion.
Le sixième sermon après le premier dimanche de Carême, de Guillaume Pépin, nous instruit amplement à cet égard. Il y a, dit-il, cinq portiques par lesquels on entre dans l'Église et dans ses bénéfices ; le premier est le portique S d'or, porlicus aurea. Celui-ci se comprend facilement , il est à peine besoin d'en résumer la description ; ce sont les achats à vie ou à terme , les locations avec ou sans survivance. Le second portique est le portique royal, dicitur regia; c'est par celui-là que les fils des nobles et puissantes maisons arrivent aux prieurés, aux abbayes et même aux églises cathédrales ; un ordre du roi , une bonne troupe de soldats suffisent pour ces prises de possession. Le troisième portique se nomme du sang , dicilur sanguinis , c'est-à-dire que l'on s'introduit dans lesdites dignités par la parenté et le népotisme.
Outre les neveux, cousins et parents de tous lès degrés, le même Guillaume Pépin indique ailleurs ( feria quartapost m domin. Çuadr.) une espèce plus directe d^héritiers ecclésiastiques; nous citerons textuellement ce passage qui donne une idée des mœurs cléricales du xv siècle.
« Casus est talis. Aliquis ecclesiasticus plura « habens bénéficia, habet coucubinam ordina-
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V riam , ex quâ générât plures fllios , quos sta- ■* tuto tempore facit diligenter edoceri. Cumque « pervenerint ad debitam œtatem , sentieus se « jam senior confectum, vult illis resignare be- 0 neficia sua , in toto vel in parte. Forte talis « prelatus est episcopus qui vult talibus filiis «* providere de melioribus beneficiis su8e dioce- '.« sis ; propter quod, insignit eos sacris ordini- « bus. Quid juris in hoc facto ? »
Revenons à la description des cinq portiques : le quatrième est dit portique de Rome ; on comprend facilement que le prédicateur entend par là les nominations faites parle pape; il cite entre autresles obtentions expectatives qui donnaient presque le droit au successeur nommé du vivant du titulaire de désirer sa fin prochaine. Il parle aussi des nominations de certains clercs, comme récompense de domesticité, comme prix de service, même des moins honnêtes rendus à quelque cardinal ou à quelque prélat de la cour romaine. Enfin le cinquième portique le plus régulier, mais non le plus facile, est celui qui fait entrer les gradués de rUniversité dans les dignités de l'Eglise. Quant aux élections qui eussent dû être la règle, selon lui, celles qui avaient lieu de son temps étaient presque toutes corrompues par la vénalité.
Menot, dans son singulier patois macaronique entrelardé de français vulgaire, nous fournit à son tour de piquants détails sur ce curieux sujet. Voici un passage de son quatrième sermon de la seconde semaine du carême ; l'auteur de l'opéra de Joconde semble avoir emprunté là son joli motif: Ma mère cl le bailli sonl bien; cette citation nous prouvera par anticipation que nos libres prêcheurs savaient quelquefois égayer leur auditoire, aux dépens des hauts et puissants seigneurs de la prélature dont ils dénonçaient si gaillardement les iniquités.
« Hodiè puero X annorum, à un enfant de <( dix ans, datur parrochia (une paroisse) in « quâ sunt CCCCC ignés (cinq cents feux) . Et « pro custodiâ assig'natur quandoque ung gentil « homme de court, unus nobilis curiœ qui post « Deum nil odit nisi ecclesiam. Deus scit quo- « modo hodiè dantur bénéficia ecclesiastica ! Si a queritis quomodo puer iste habuit beneficium, « sciunt responsionem : — Mater mea erat fa- « miliaris episcopo, sa mère estoit fort privée « de l'évesque et pour ses congnoiscenses dédit « ei ; nam hodiè mulieres dominatse sunt eis. »
Au reste on ne dilapidait pas seulement ainsi les dignités qui appartenaient directement à l'Eglise, le même désordre dans la distribution
avait lieu pour les établissements de la charité publique dont la direction était confiée à la piété du haut clergé ; l'excellent et consciencieux Guillaume Pépin nous apprend dans son sermon du mauvais riche et du pauvre Lazare, qu'il en était de môme pour ceux qui obtenaient les léproseries, les hospices, les aumôneries et autres fondations de ce genre : qui occupant domos leprosarias, hospitalias^ eleemoaynarras et hujusmodi.
« Monsieur le prieur de l'hospice, dit-il, est la plupart du temps devenu riche, non certes par la succession de ses parents, ni par son propre gain, non plus que par son travail^ mais bien s est-il enrichi de la substance des pauvres, en traitant comme son propre bien les biens de son hospice. Aussi est-il vêtu précieusement et pompeusement, aussi est-il nourri chaque jour splendidement, et cela surtout quand la maison hospitalière a de grands revenus. Cependant, à la porte de cet opulent seigneur, de ce riche, le mendiant Lazare est gisant, plein d'ulcères et attendant les miettes qu'on ne lui donne même pas. » [Ferîa qulnta dom. n Quadr.)
Quel retentissement n'auraient pas aujourd'hui de pareilles diatribes i quel effet produiraient des accusations aus^ i détaillées, aussi honteusement notoires, aussi hardiment étalées et
jetées à la face de ces larrons publics revêtus d'un caractère sacré , s'il était encore possible qu'il existât de pareilles gens au milieu de nous!
Je trouve dans VHisloire de France d'Henri Martin , au règn^ de Charles VII , la curieuse note que voici : « Le concile de Sienne, à défaut i <VacteSj produisit au moins des discours dignes de mémoire : on a conservé deux sermons prononcés dans son sein sur la dissolution du clergé, qui égalent en véhémence les plus terribles invectives des réformateurs hérétiques. — « On voit aujourd'hui, s'écrie l'un de cesprédicateurs , on voit des prêtres usuriers , cabaretiers , marchands, gouverneurs de châteaux, notaires, , économes, courtiers de débauche; le seul métier ! qu'ils n'aient point encore commencé d'exercer est celui de bourreau 1 . . Les évêques l'emportent , en fait de volupté, sur Eplcure ; c'est entre les pots qu'ils discutent de l'autorité du pape et de celle du concile ! » — Puis,il raconte qu'un jour •sainte Brigitte était en extase dans l'église Saint- Pierre de Rome, elle voit tout à coup l'église pleine de cochons mitres , et demande à Dieu ee que signifie cette vision : — « Ce sont , répond le Seigneur, les évêques et les abbés d'aujourd'hui. »
On pourrait croire, cependant, que ces prédi-
"cateurs ont exagéré le mal afin d'enjoliver le texte de leur éloquence; mais, heureusement pour leur mémoire, l'histoire abonde en documents qui prouvent leur scrupuleuse véracité. Dans son histoire de Charles VI, Juvénal des Ursins parle ainsi de la rapacité des princes de l'Eghse :
v( Avec Clément VII (vers 1380)^ y avoit « bien trente-six cardinaux, lesquels meus de « grand avarice soulurent d'avoir tous les « bons bénéfices de ce royaume par divers « moyens, et envoyèrent leurs serviteurs parmi « le royaume, enquerrans de la valeur des pré- « latures, priorés et autres bénéfices. Et .usoit « Clément de réservations , donnoit grâces « expectatives aux cardinaux, et anteferri. Et « feut la chose en ce poinct que nul homme de « bien, tant de l'Université que autres, ne pou- « voient avoir bénéfices. »
Qu'arrivait-il de ces accaparements, de ces donations arbitraires et de ces dilapidations exorbitantes? C'est que les abbayes, les couvents, les léproseries, les hospices et beaucoup d'églises tombaient en ruines; c'est que les pauvres ne pouvaient être admis dans les hospices, que les malades n'étaient plus reçus dans les hôpitaux et que les moines mouraient de
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faim dans leurs couvents délabrés. Bien mieux, dans ces temps de foi sincère et de croyance aveugle, les ouailles chrétiennes voyaient à peine les pasteurs chargés de leur salut.
Les prélats, dit le canoniste Pierre Rebuffe {in praxi henefic.)^ « ne pouvant demeurer en tous les éveschez et en toutes les abbayes qu'ils possèdent, ils ne résident en aucun ; mais une grande partie de ces commendataires suit la Cour où Pierre pécha presque aussitôt qu'il y fut entré. Et eux qu'y font-ils? »
Le même Pierre Rebuffe, énumérant dans ledit ouvrage les inconvénients de pareils désordres, s'exprime ainsi : « Ces étrangers qui tiennent les abbaïes, n'en veulent que le lait et la laine. Ces commendataires ruinent, pillent et consument tous les biens des monastères, comme il paraît assez dans les bois et dans les autres choses qu'ils vendent. Voilà les services que rendent à l'Eglise les abbés et les prélats de ce genre. Ils bouchent les fenêtres des édifices, et les murent pour s'exempter d'y mettre et d'y entretenir des vitres; ce qui a donné lieu à cette manière de dire : C'est une vitre d'abbé. »
Le fameux damp abbé du petit Jehan de Sainiré était un saint, en comparaison de ces prodigues qui gaspillaient les revenus des cou-
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vents en pays étrangers. Son père, il est vrai, suivant la coutume, nous dit Anthoine de La Sale, « pour dons et pour prières des seigneurs, aussi des amj^s de la court de Romme, donna tant que son fils fut abbez de la riche abbaïe ; )> mais au moins si ce fils péchait, c'était au milieu de ses moines, dans des chambres de parement très-bien tendues, tapissées et nalees^ et les fenestres verrées, et à très beau feu. S'il faisait la cour à la dame des Belles Cousines, cela prouve que les murs, les toits et les jardins étaient dans son abbaye maintenus en bon état. Si le joyeux compère donnait des banquets à sa belle maîtresse avec vin blanc de Beaulne, ypocras au muscadet, à la granaiche, à la malveisie ou au vin grec, après la messe, pour le dangierdu temps ; au moins associait-il à sa hjesse, et pour plus eslre joïeusemenl, quatre ou cinq moinnes des plus gracieulx. S'il estoll garny de bons chiens et lévriers pour courre le cerf et le lièvre, s'il avait de bons sacres et des faucons francs pour voler la gelinotte et la perdrix, au moins il chassait sur ses terres, et ses administrés tâtaient de son gibier. Celui-ci enfin chantoit messe au milieu de ses religieux et s'astreignait à la résidence ; il était canonique en ce sens qu'il ne volait matériellement personne, et qu'il n'imitait pas ceux
feS LES PRECURSEURS
dont il est question dans cette dernière citation de Menot.
Le brave cordelier, au sermon du samedi de la deuxième semaine, parle d'abbayes ayant quinze mille livres de rentes, ce qui était une grosse somme au temps de Charles VIII : « Et | tamen tout y chei ( dit-il ) ; non potest ibi vivere una duodena monachorum ; consideretis ecclesiam, claustrum, dormitorium, cesi grarit pi~ iié! » Puis, voulant donner la couleur locale à sa satire, il se suppose en promenade per campos. Il aperçoit de loin un eampanyle à demy couvert^ une vieille églises toute en ruine ^ et demande à un passant, — Mon ami, à qui est cette (église ? — Père, c'est celle d'une abbaïe riche de trois mille livres d'or de revenu. Mais laissons parler le paler.
— « Hé j où en est Vahhé?
— <c Est in curiâ, en cour, sequitur regem qui dédit ei hanc abbatiam ; et sic modicùm curât de abbatiâ dont les moines meurent de faim.
a Je passe outre; video aliam ecclesiam, facio eamdem questionem ; respondetur :
— « Est ecclesia coUegiata, fundata pro tôt caîionicis cum magnis redditibus {fondée pour tant de chanoines avec de gros revenus).
— « He quomodo non aliter disponitur ; an guerrre fiierunt causa hujus ruinse ?
— a Heu ! non, pater ; sed dominus etprelatus hujus ecclesise en a bien cVaulres^ chaque année on lui porte les revenus de celle église, et non facit aliam mentionem. »
Menot termine par œtte ironique boutade, où la raillerie mordante remplace la colère : « S'ils ne peuvent vivre d'un si gros faisceau de bénéfices, c'est qu'apparemment l'un mange l'autre. Ss
Que peut-on ajouter à de semblables citations ? Ne croirait-on pas entendre déjà les accusations passionnées des puissants hérétiques qui, dès le début du xvr siècle, firent une si formidable brèche au patrimoine spirituel de l'Église ? Ces pages, où nous voyons les moines prêcheurs attaquer et vouer ad omnes dyabolos les vendeurs de reliques, les porteurs d'indulgences, les accapareurs de bénéfices, les abbés et les prélats qui ne voyaient que des revenus à percevoir dans leurs nominations aux plus saintes dignités, sont d'une éloquence tout historique- Ces diatribes amères ou railleuses contre le luxe et la corruption générale du haut clergé, contre la vente éhontée des choses saintes, contre les pasteurs repus qui se séparaient
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(le, plus en plus de leurs ouailles, sont des aveux authentiques sortis de la bouche des prédicateurs les plus orthodoxes et les mieux autorisés. N'est-il pas juste de voir, dans ces étranges passag-es des vieux serraonnaires, une préface très-naturelle de la protestation, peut-être ou- ■» trée, qui aboutit à la Réforme ?
Assurément ce sont bien les premières pièces de ce grand procès qui dévora les biens temporels du clergé, dont les princes-prélats faisaient un usage si peu édifiant et si peu profitable au bien commun. En effet, si l'Église Romaine n'a pas vu partout l'hérésie triomphante confisquer brusquement ses domaines, elle n'en a pas moins, même chez les nations restées fidèles à ses dogmes, perdu la direction des biens de son clergé, dont l'administration a passé peu à peu, et sans retour, aux mains des gouvernements.