CHAPITRE II
^^^EGONBTITUTION DB LA LIGUE AGHÉENNB AU TROISIÈME 8IÈGLB. ARA- TU8 ET GLÉOMÈNE. FIN DB LA DOMINATION LAGÉDÉMONIBNNB. DÉVB- LOPPBBCBNT DE l'uNION PÉLOPONNÉSIBNNB.
La confédération provinciale d'Achaïe (1) dissoute en 288 par ^Antigone Gonatas se reconstitua à la faveur de la guerre que ût ^ ce prince Pyrrhus, roi d*Epire. Pyrrhus, chassé du trône do Macédoine par son concurrent, guerroya dans le Péloponnèse juscju'à la sanglante mêlée d'Argos qui lui coûta la vie (272). Après Xa victoire, Antigone dut s'engager dans une nouvelle lutte contre Athènes que soutenaient Sparte et Ptolémée Philadelphe; Alexandre d'Epire, fils de Pyrrhus, reprit aussi les armes. Le roi de Macédoine ne recouvra pas sa liberté d'action avant d'avoir imposé sux Athéniens soumis une garnison (264).
Vers la mêmeépoquele Péloponnèse était plus divisé que jamais. Sicyone et Mégalopolis étaient aux mains de tyrans attachés à la fortune des rois de Macédoine. Corinthe était gouvernée par un prince de la famille d'Antigone, indépendant de nom, vassal de fait. Sparte réduite à la Laconie, avait du moins repoussé la furieuse attaque de Pyrrhus.
L'ancienne ligue urbaine d'Achaïe n'avait été, autant que nous avonspu en juger par le témoignage des historiens anciens, qu'un état sans grande importance.
Nous ne savons pas exactement à quelle époque chacune des villes achéennes fit retour à l'union (2); en 255 elles étaient
(t) Diodore, XIX, 66; XX, 103. Cassandre avait mis des garnisons dans Patras, ^gium et Dymœ. Aristodëme, général d'Antigone (3U), et Démétrius (303) chassèrent les soldats de Cassandre. Ce dernier , devenu roi de Macédoine, envoya des troupes dans les villes d'Achaïe auxquelles il imposa des tyrans (294). Polyb., II, 41. Cette petite confédération urbaine était donc depuis longtemps en décadence lorsque Antigone Gonatas en prononça la dissolution.
(2) En 280, Patras et Dym», puis Tritsea et Pharœ (Polyb., II, 41). — 275,
toutes groupées sous Pautorité d'un seul stratège, Markosde Keryneia; jadis deux magistrats de ce nom gouvernaient la ligue.
Toutefois la confédération conserva un caractère tout local jusqu'à Taccession de Sicyono : c'est le premier fait qui prépare le développement vraiment national de la ligue dans le Péloponnèse. Sicyone avait souffert plus que toute autre ville pendant les guerres des successeurs d'Alexandre. D'abord soumise à un tyran macédonien, puisa Kratésipolis, veuve d'Alexandre, fils de Polysperchon, elle avait reçu ensuite une garnison des Ptolémées jusqu'au jour où Démétrius s'en était rendu maître. Ce nouveau vainqueur lui donna le nom de Démétrias. De 300 à 251 , des tyrans autonomes y régnèrent ; Abantidas et Nicoclès y employèrent la terreur pour affermir la démagogie. On sait après quelles épreuves Aratus réussit à délivrer sa ville natale; notons qu'avant d'entreprendre la lutte avec ses propres forces, il avait médité de recourir à Ptolémée Philadelphe et d'exploiter la rivalité de la Macédoine et de l'Egypte, rivalité qui explique un grand nombre d'événements de cette époque (1). Nous verrons quel parti le fin politique saura tirer plus tard de cette situation.
Par l'adjonction de cette cité florissante, la ligue ne prit point pourtant un caractère panhellénique qu'elle n'eût jamais; mais elle acquit une force qui la rendit plus capable d'attirer à elle les autres villes du Péloponnèse et de leur faire désirer l'entrée dans la confédération. Il ne faut pas davantage louer les Dorions d'avoir apporté le salut à des Achéens (2) ; l'union ne fut concRie que
Mgïum chasse sa garnison. — 275, Boura et Keryneia s'adjoignent à la ligue. — Cependant, en 279, Patras, que son entrée dans l'union achéenne n'empêchait point de conclure une alliance avec les Etoliens, envoie un contingent qui est taillé en pièces par les Gaulois (Pausanias, VU, 18, 6). Ce fait prouverait au moins qu'à l'origine la formation de la ligue achéenne ne fut point dirigée contre les Etoliens.
(1) Plut., Arat.f 24 : « IlToXe(iaiov $è (n3{itiaxov iiro(if}<Tev tûv *Axai(âv -ilJYsiJiovCav Ixov^s icoXépiou, xal xaxà fi^v, xal xarà OdXaadav. » M. bVecman (t6id., p. 372) dit que la liaison d'Aratus avec les Ptolémées eut de mauvais effets. Je ne crois pas que les Achéens eussent alors une autre ressource : la marine égyptienne domine dans la mer Egée à cette même époque ( cf. Homolle , Bull, de eorr. heUén., t. VI, p. 161, et Droysen, Eellin., III, p. 329 et 405). — Aratus ne pouvait avoir recours au roi de Macédoine dont les Achéens avaient chassé les garnisons : quant aux Etoliens , ils se sont rapprochés des Macédoniens ; et Sicyone faillit , en 252 , tomber entre leurs mains.
(2) Wahner , De kchœonan fœderis origine atque inatitutis , p. 16. « Ab illà gonte, cul Achœi veterem injuriam minime ignoscere poterant, a Doriensibus. » Cest une exagération de la doctrine d'Ott. Mûller, déjà si exagérée par elle-même.
FORMATION TERRITORIÂLB DB LA LIOUB AGHËBNNB. 61
parce que depuis longtemps ces distinctions de race ne comptaient plus pour rien dans la politique des Etats grecs.
Aratus, nommé stratège en 245 (1 ), dut se prononcer entre Ptolémée Evergëte et Antigone qui briguaient également Talliance de la ligue. Cette fois il préféra se rapprocher de la Macédoine pour isoler au nord les Etoliens qui, de connivence avec le môme Antigone, avaient, en 252, failli surprendre Sicyono. Le roi de Macédoine, loin de lui prêter secours, conclura bientôt avec la ligue étolienne un traité dont la clause principale sera une promesse de partage des villes d'Achaïe.
Aratus ne compta comme alliés que le prince de Corinthe, Alexandre, et la confédération béotienne ; la guerre fut malheureuse et eut pour issue la soumission de la Béotie aux Etoliens. L'expédition que fit une flotte achéenne sur la côte opposée ne semble pas avoir eu de résultat (2).
En 243, nommé stratège pour la seconde fois. Aratus est plus heureux ; une attaque nocturne lui livre Corinthe dont Antigone s'était saisi ; bientôt Mégare^ Trézène, Epidaure chassaient leurs garnisons; la confédération compte déjà quinze villes. Mais les Athéniens refusent leur adhésion , les Achéens envahissent sans succès TAttique ; et la tentative d' Aratus contre Argos est punie d'une amende par un tribunal d'arbitres mantinéens.
Les invasions de l'armée étolienne dans le Péloponnèse (243- 241), sans être toujours couronnées de succès, firent grand tort à la ligue (3) : la victoire d'AratuS à Pellène n'accrut point le territoire fédéral.
Il fallait encore aux Achéens l'appui d'une puissance étrangère : seule, ils ne pouvaient lutter ni contre l'Etolie, ni contre la Macédoine. Leur chef le comprit. Pendant que le roi de Macédoine était occupé par la rivalité de jour en jour plus menaçante dos Etoliens, Aratus a recours à Ptolémée Evergète dont il devient le protégé et le pensionnaire. Il est impossible de déterminer à quel moment précis fut signé le traité en vertu duquel Ptolémée, allié des Athéniens, reçut le commandement suprême de leurs forces sur terre et sur mer (4). Antigone avait dû oublier ou feindre
(1) Nous suivons la chronologie de Merleker.
(2) M. Freeinan a rapporté tous les événements de cette époque avec une érudition irréprochable ; je ne puis que renvoyer à son ouvrage.
(3) Cf. Formation territoriale de la ligue étolienne, ci-dessus.
(4) Plut., Arot., 24 et 41. En 242, peut-être plus tôt, Aratus reçoit de Ptolémée Evergète des présents et une pension annuelle de 6 talents. Cléomène
d'oublier la perte de Corinthe et accorder une trêve aux villes d'Achaïe ; ce n'était pas trop de toutes ses forces pour contrebalancer l'influence de la ligue étolienne.
Dès ce moment l'hostilité des deux ligues n'avait plus sa raison d'être ; en 242 Aratus, encore stratège (pour la troisième fois), repousse Tinvasion étolienne. Il est difficile d'admettre que la ligue ait alors combattu pour assurer le triomphe de l'aristocratie, puisque les Achéens obtiennent l'alliance du roi réformateur et démocrate de Lacédémone, Agis.
Bien plus, un traité formel unit bientôt les Etoliens et les Achéens dans un même intérêt. Quand mourut, en 239, Antigone Gonatas, ces deux Etats, dont on a représenté l'opposition comme un fait constant et d'ordre social, joignirent leurs forces contre son successeur Démétrius (1). Aratus fit une campagne malheureuse en Thessalie ; en revanche, la ligne béotienne fut absorbée pour vingt ans dans la grande confédération du nord (2).
La ligue achéenne était toujours réduite à jouer un rôle secondaire; Aratus fit, de 239 à 229, nombre de tentatives, toutes inutiles, pour gagner à l'union, de gré ou de force, Athènes et le Pirée (3) : la lutte qu'il engagea contre Aristippe, tyran d'Argos, lutte personnelle d'influence, ne fut point suivie d'un meilleur succès; Gléone, du moins, entra dansla ligue. Aratus ne réussira à rendre sa patrie puissante que du jour où, renonçant à des tentatives aventureuses dans les régions de la Grèce du centre et du nord, il bornera son ambition à unifier le Péloponnèse. Il comprit bien vite cette nécessité et régla désormais sa conduite non sur un principe politique immuable, mais sur les nécessités historiques et territoriales. Bref, c'est un homme politique dans toute la force du terme, et non un chef de parti.
A notre avis, l'entrée de Mégalopolis (4) dans la fédération
lui oflfrira plus tard de lui continuer cette solde , à condition d'obtenir rhêgémonie.
(t) Cf. dans Freenian {ibid.j p. 395), le récit de cette guerre dite AY)|iY)Tpiaxà; itôXsjioç.
(2) C. ci-dessus. Formation territoriale de la ligue achéenne, ch. IV.
(3) Cependant plusieurs savants dignes de foi et, entre autres, M. Mézières, de l'Académie française , m'ont affirmé que des monnaie? fédérales achéennes d'Athènes leur avaient été montrées en Grèce.
(4) 11 nous semble bien difficile d'expliquer exclusivement la guerre que fait Aratus aux tyrans du Péloponnèse par la haine dont il était animé contre la démagogie. Cette lutte , dans laquelle il se sert de l'argent comme des armes, n'a point le caractère d'une lutte de partis. Comment expliquer que Lydiadès , de Mégalopolis , résigne le pouvoir , adjoigne sa ville à la ligue , reste populaire
achéenne a une haute importance (234). Chez les citoyens de cette Tille fondée par Epaminondas vivait une tradition de haine contre Sparte, qui n'y trouvera jamais un partisan. Du jour où la capitale des Arcadiens devient achéenne, la ligue adopte cette tradition (1) : et dans la politique d'Âratus et de ses successeurs Philopœmen, Lycortas, Polybe, l'antagonisme contre la Laconie devint un fait constant. C'est par le fait de Sparte que désormais la ligue achéenne sera toujours mise en danger. Tous les chefs qu'elle se donnera, qu'ils appartiennent à la faction aristocratique démocratique, modérée où démagogique, rencontreront à Lacédémone la même résistance, seront forcés d'avoir recours aux mêmes mesures de rigueur (2); ce qui prouve que l'esprit démocratique, dont étaient animés les rois ou tyrans de cette grande cité ne l'entraîna pas seul à des rébellions si souvent reilouvelées. Lies Lacédémoniens, même à cette époque de décadence, n'oubliaient pas que l'empire du Péloponnèse leur avait longtemps appartenu, et voyaient avec désespoir s'élever en leur place une nouvelle puissance.
Le même événement modifie profondément les relations de la ligue achéenne avec les Etats de la Grèce du nord. En effet, tous ses efforts devant se consacrer désormais àl'unionduPéloponnèse,
chez ses concitoyens et le devienne chez les Achéens , au point de rendre Aratus lui-même jaloux de son influence. Plutarque (AraU, 36) dit formellement que Lydiadës calomnie Aratus en le représentant comme l'ennemi irréconciliable des tyrans. En 227 , Aristomachos , d'Argos , déposera le pouvoir tyrannique et deviendra aussi stratège des Achéens. Les discordes politiques . les dissentiments de principes ne s'apaisent pas si aisément par des compromis , ni à prix d'argent. Aratus s'efforçait, par tous les moyens , d'assurer l'union du Péloponnèse ; et il est vraisemblable que ces tyrans se démettent du pouvoir parce que la politique du stratège les attire, eux et leurs sujets. Ils en deviennent les instruments puisqu'ils sont élus stratèges des Achéens. Sans doute, il y eut dans le Péloponnèse des tyrans démagogues ; et la péninsule subit les mômes révolutions que le reste de la Grèce. Mais la présence d'un tyran dans une ville n'indiquait point constamment, au moins à cette époque, que le parti démagogique y fût maître.
(1) Polybe, IV, 33, 9, dit que « Mégalopolis et toutes les villes de la communauté arcadienne eurent de tout temps pour politique d'admettre les Messéniens dans leur alliance et de maintenir exclus les Lacédémoniens. « Ailleurs il montre que les Messéniens , toujours ennemis des Lacédémoniens et amis des Arcadiens, ne surent jamais se décider à entrer résolument dans le parti de l'un ou l'autre peuple (Polybe, IV, 32, 3). Voilà des causes qui contribuent à expliquer et la formation de la ligue péloponnésienne et les retards apportés à son développement.
(2) Damocritos et Diœos ne seront pas plus cléments aux révoltés lacédémoniens que Philopœmen.
LES LIOUES ÉTOLIENNE ET AGHÉBNNE.
elle n'a plus les mômes raisons de disputer aux Etoliens la domi— nation du golfe de Corinthe. L'Etolie, de son côté, renonce, vers la. même époque, à toute tentative de conquête dans la péninsule (1). Les deux ligues entreprennent même en commun (229) de sou— mettre l'île de Corcyre, mais échouent (2).
De môme en Macédoine, Antigène Doson, successeur de Démétrius, se résigne à la perte de Corinthe et d'Athènes dont la rançon a été payée par Aratus (229) (3). Il comprend que la Macédoine doit rechercher au nord de la Grèce son extension naturelle, et s'efforcer avant tout d'enlever aux Ptolémées, dont l'empire tombe en décadence, la domination de la mer Egée. C'est en même temps le meilleur moyen de préparer le rétablissement de son autorité en Grèce; les faits le montreront. La Macédoine, qui devra à cette sage politique* une renaissance si prompte et* si brillante, reste neutre et se développe au nord, jusqu'au moment où l'un des Etats rivaux du Péloponnèse sera contraint de solliciter son intervention. L'adjonction de Mégalopolis à la ligue achéenne aidera au rapprochement des Achéens et de la Macédoine, qui prendra le rôle de protectrice du Péloponnèse. En effet, Mégalopolis avait toujours entretenu des relations d'amitié avec la famille royale; et ces souvenirs auront quelque influence sur la politique de la ligue (4).
Délivrée de toute hostilité au nord, elle fit en quelques années de rapides progrès. Après Mégalopolis, Egine et Hermione sont admises dans la communauté. En 227, des négociations amènent
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(1) Cependant les Etoliens ont encore une forte influence dans la péninsule : c'est à cette époque que doit être rapporté un décret des Messéniens acceptant les conditions d'un accord proposé par la ligue ctolienne (Recueil épigr., n? Vil).
(2) Polybe , II , 9 , 8 et 9. Les Corcyréens menacés par les pirates illyriens qui débarquent dans l'île, demandent et obtiennent le secours des ligues étolienne et achéenne.
(3) Polybe, II, 44 : a AT)tiy)TpCûu Ôà (iSTaXXdtÇavToç tàv 6Cov iyéygxo tk
eOpoia irpaY|JLàTu>v irpàç x:^v il &px^C iici6oX:^v tùv 'Axatûv. »
Plut. Arat. , 34 : « Kal MaxeSôvcov |jLèv àffxoXcov 6vto>v 6Ca Ttvaç irpoo-oCxouç xal, 6|A/6pou; 7coXé{i.ou;, AItuXcôv $i au|jL|jiaxouvTo>v , éTcCâoo-iv (leyàXYiv i^ Tâv 'Axociûv i>Â[i.-' 6avc ôuvajiic. »
M. Freeman [Ibid., p. 429) écrit que « la ligue achéenne était alors la plus grande puissance de la Grèce. » Et la ligue étoUenne? Et Sparte, qui mettra bientôt les confédérés achéens à toute extrémité? Et la Macédoine même, qui reconstitue sa puissance au nord et apparaîtra formidable à Sellasie ? — C'est l'opinion contraire qui serait justifiée par les faits.
(4) Au temps de la guerre contre Cléomène, Mégalopolis était aussi riche et aussi peuplée que Lacédémone.
Tadjonction d'Argos (1) dont le tyran, Aristomachos, devient, comme Lydiadès, stratège des Achéens. Ce fait prouve une fois de plus que la ligue achéenne ne prit pas à tâche de renverser les tyrans sans intention d'accroissement territorial. Phlionthe imita Argos.
Mais Sparte reprenait des forces sous le gouvernement de Gléo« mène. Ce n'est pas ici le lieu d'exposer l'histoire de la révolution dont ce prince fut l'instigateur (2). Constatons seulement que la Laconie eut alors, peut-être même grâce à l'esprit novateur qui régnait à Lacédémone, un regain d'énergie et de puissance, que son roi ne fut pas un homme ordinaire. Sans doute Polybe, en qualité de citoyen de Mégalopolisetde politique modéré, condamne avec quelque exagération Cléomène, Spartiate et démagogue. Mais, si son impartialité peut être soupçonnée, si nous devons n'accepter qu'avec réserve ses appréciations touchant le rôle du roi de Sparte, il ne s'ensuit pas de là que le témoignage de Plutarque soit la base d'une histoire de la lutte entre Aratus et Cléomène. L'auteur des vies parallèles a reproduit dans la biographie de Cléomène le récit, également passionné en sens contraire, de l'historien Phylarque. Comment se fier sans restrictions à un écrivain qui n'a pas même compris l'importance de la révolution opérée par Cléomène, qui a vu seulement dans cette réforme un retour à l'antique vertu, aux lois de Lyeurgue sur les repas publics, qui explique enfin toute la politique d'Aratus par le dégoût qu'inspiraient au riche citoyen de Sicyone le manteau laconien et le brouet noir (3)? C'est là un pur roman philosophique. Laissons
(1) La même année Caphyœ est annexée à la ligue (Plut. Cléom., 4).
(2) Cf. Fustel de Coulanges, Cité antique, liv. IV, chap. 13, Révolutions de Sparte.
(3) Plut. Cléom.» 13 : a La vie simple, frugale, sans faste,... était un exemple public de tempérance. C'est cela qui lui permit d'exercer une influence sur les affaires de Grèce. » Cf. § 16 : a Par peur du gros pain , du manteau râpé, et (chose plus affreuse parmi les méfaits qu'il reproche à Cléomène) de l'exil des riches et du rétablissement de la pauvreté, il va se prosterner lui et TAchale entière sous le diadème et la pourpre des Macédoniens. » — M. P. Foucart , dans son Mémoire sur un décret inédit de la ligue arcadienneen V honneur l'Atïténien Phy' larchos f rejette purement et simplement le témoignage de Polybe et suit le récit donné par Plutarque. Nous avouons, malgré' l'autorité d'un tel maître, n'être point convaincu. Les arguments par lesquels il essaie d'établir que le décret en question fut rédigé en l'honneur de l'historien Phylarque , ennemi d'Aratus, et par une assemblée des peuples partisans du roi de Sparte, suscitent bien des objections. — {^ Plutarque (Cléom, , lô) ne dit point que les Achéens « acceptaient les conditions de Cléomène, » ce qui impliquerait une décision officielle , mais seulement qu'ils désiraient les accepter (^uXoi&évwv
66 LES LIGUES ÉTOLIBNNE ET ACHÉENNB.
de côtelés jugements de l'historien et du biographe, et n'empruntons à leurs ouvrages que les faits.
Or, la cause réelle du conflit qui éclate entre la ligue achéenne et le roi de Sparte est ancienne : Gléomëne veut rendre à Sparte l'hégémonie dans le Péloponnèse. Certes, il promet aux peuples, pour les gagner à sa cause, des partages de terres, des abolitions de dettes. Mais n'est-ce pas là un moyen de susciter des révoltes, de nuire tout autant à la ligue achéenne qu'au parti aristocratique? En revanche, il ne s'engage jamais à donner aux villes qui se rallieront à son parti une autorité égale à celle de Sparte dans la direction des affaires communes.
D'ailleurs, la simple chronologie est le meilleur argument à cet égard : la révolution n'était point opérée à Sparte quand Gléomène entra en hostilité avec la ligue achéenne; et le roi de Sparte, loin de susciter cette guerre pour propager dans le Péloponnèse l'esprit démagogique, ne l'entreprit au contraire que pour acquérir par la victoire le pouvoir absolu nécessaire à l'exécution de sa réforme (1).
C'est lui qui amena une rupture en violant le territoire de Mégalopolis, îa rivale de Sparte en richesse, et son ennemie par tradition historique. L'année précédente, Clémène avait occupé Mantinée,T6gée et Orchomène alors agrégées à la ligue étolienne; ce qui marquerait d'une part qu'il n'existait point à ce moment, entre l'Etolie et Sparte, d'alliance conclue grâce à une commune hostilité contre l'aristocratie , et, d'autre part, que la ligue étolienne n'avait point excité Sparte à une agression (2). Aratus et
8è Tûv 'Axaifaîv M toOxoiç 6éxe(T0ai xàç ^laXuveiç). Or, il y eut intention et non fait accompli : la suite des événements le prouve. — 2* Pourquoi rejeter le témoignage de Poljbe marquant que Cléomène ne put jamais gagner un seul partisan à Mégalopolis ni à Stymphale? (Potybe, II, 55. 8.) Encore faudrait-il, pour expliquer la présence des députés de Mégalopolis, l'ennemie traditionnelle de Sparte, dans un congres favorable à Cléomène, être sûr que la majorité s'était prononcée dans cette ville môme pour le roi. Il est difficile d'admettre que le décret (cf. Recueil épigr. , n° XII) ait été rédigé en 224, et surtout qu'il l'ait été dans l'intention d'honorer Thistorien Phylarcbos et de montrer le dévouement des Arcadiens à la cause de Sparte.
(1) La révolution de Cléomène éclate en 225-224. Or, le roi de Sparte fait ea 227 l'incursion sur le territoire de Mégalopolis, qui amena la guerre. Fol., II,
46 : K 01 irpoeoTûtE; mivaOpoCo'avTSc toùc 'Axaiovc Ixptvocv (Mt« t9)c 6ouXî}c
àvaXa{&6àveiv ti^v 7cp6c toùc AaxEÔaipiovCouc &irfy,6eiav. • Jusque-là, ils se tenaient
sur la défensive {îbid : « noXéfjiou (&èv npà; [irfiéya •Kotx&p'/tv^i évCorotodai 8è
Talc Tûv Aaxeôai(iovici>v iici6oXaTç. »
(2) A cette époque les Etoliens sont occupés en Thessalie. Cf. ci-dessus : Format, territ. de la lig.étol.
FORMATION TEKRITORIALB DE LA LIGUE AGHÉBNNE. 67
Gléomène convoitaient tou» deux ces possessions étoliennes. I^ guerre ne fut point favorable aux Achéens, encore mal organisés et mal conduits par Aratus, qui était plus fin politique qu'habile général (l). Leurs défaites, autant que les pi^omesses révolutionnaires de Gléomène, mirent la division entre les villes confédérées (2). En présence d'un si grand danger, Aratus demanda d'abord le secours de la ligue étolienno, qui lui fut refusé ; mais le fait même de cette demande, de la part d'un homme d'Etat tel qu' Aratus, ne prouve pas qu'une opposition insurmontable ait séparé les deux ligues. Le stratège cherche sans scrupule un autre appui en même temps qu'il négocie avec le roi de Sparte (224). Plutarque l'en a blâmé, et quelques historiens modernes ont jugé à propos de s'associer à ce blâme (3). Polybe prend soin de nous
(t) On trouve pour la première fois dans l'ouvrage de M. Freeman l'exposé cooopJet des événements militaires de cette époque. Cette partie de son travail est définitive. C'est pourquoi nous ne rapportons l'histoire de la guerre entre Gléomène et la ligue achéenne que très sommairement.
(2) Plut. Cléom., 18 : tt A Pcllène les citoyens aident Cléomène & chasser la garnison fédérale. » La province d'Âchaïc n'était donc pas le pays le plus dévoué à l'union, tandis que Mégalopolis subira un siège. A la môme époque, les Messéniens étaient ennemis de Lacédémone (Polybe, Y, 5, 4).
(3) M. Freeman (p. 491) est transporté d'enthousiasme pour Cléomène et flétrit avec véhémence Aratus : « A partir de ce moment (de l'intervention macédonienne), Cléomène devient le champion de la Grèce : nos cœurs battent pour Cléomène, comme pour Léonidas chez les anciens , Canaris et Dotzaris du temps de nos pères. » i6tV2. , p. 231-232 : « L'histoire du développement de la ligue achéenne n'est pas seulement l'histoire d'une lutte politique entre le fédéralisme et la monarchie (?) , mais celle d'une lutte nationale de la Grèce contre la Macédoine, i Ibid, , p. 234 : a Dans toute cette histoire, nos sentiments nous portent naturellement et avec droit h nous prononcer contre la Macédoine et pour la Grèce républicaine, i Ibid. , p. 231 : u Au moment jde la renaissance de la Macédoine, la Grèce comprit enfin nettement qu'elle avait une ennemie en cette dynastie. • Je ne discuterai point les sympathies de M. Freeman ; c'est une question qui n'intéresse pas l'histoire. Mais comment l'éminent écrivain, dont le livre contient tant d'excellentes remarques sur l'esprit public des Grecs après la diffusion de l'hellénisme par Alexandre, peut-il voir dans la naissance de la ligue achéenne le signe d'un réveil des haines de la Grèce contre la Macédoine? Nous avons déjà montré avec quelle netteté Polybe, représentant fidèle, s'il en fut, des traditions politiques de la ligue, condamne la conduite de Démosthène, et rend hommage à Philippe, père d'Alexandre. Appeler Antigone contre Cléomène n'était pas, aux yeux de l'historien achéen, inaugurer une politique nouvelle , mais renouer une vieille tradition d'amitié : « Pol.. II, 52, 4. Aratus effaça l'injure faite autrefois à la maison royale de Macédoine et donna pour l'avenir un bon gage de fidélité. » Plus tard, quand Rome prépare la guerre qui se terminera par la victoire de Cynoscépbales, les Achéens se décident & grand peine à rompre Tailiancc qui les lie au roi Philippe ; les délégations fédérales de Dymse , de Mégalopolis et
68 LES LIGUES ÉTOLIENNB ET AGHÉENNE.
expliquer qu'Ântigone Doson fut appelé seulement à la dernière extrémité : un scrupule arrêta seul lesÂchéens un instant ; ils se souvenaient des bienfaits de Ptoléméeet ne voulaient pas paraître tendre les mains à un autre (1).
d'Argos se retirent avant le vote du décret qui consacre cette rupture. Bt pourtant la ligue avait tout intérêt à appeler les Romains. Donc les sentiments, la tradition des Âchéens les éloignaient de cette rupture. La Macédoine se réveilie-t-elle sous Persée ; les sympathies ne lui font point défaut en Achaîe : Poljbe ne dissimule pas que ce prince avait gagné la faveur des Grecs. Bn tout cas, il sent qu'une fois la Macédoine vaincue , c'en est tàii du reste de la Grèce.
Qu'est-ce que la Gréée à l'époque de la guerre contre Ciéomène? Je ne sache pas que Gléomëne. les Etoliens, les Achéens , les Illjriens . aient conçu un même dessein. Ils se connaissent mieux, se considèrent comme moins étrangers les uns aux autres qu'au temps de la guerre du Péloponnèse, par exemple ; l'esprit local est moins exclusif ; il n'inspire plus des haines sauvages comme autrefois. Mais cela n'empêche point des Etats différents de se constituer et d'avoir une politique. L'intérêt a remplacé la religion et le patriotisme local ; le mobile est changé mais l'action reste la inême ; et l'action c'est la recherche d'accroissements' territoriaux , le désir des conquêtes , la guerre servie par la politique et la servant. Dans l'histoire des idées morales de la Grèce, on peut admettre que le rapprochement des peuples de souche hellénique est un fût accompli ; la civilisation est plus uniformément répandue chez eux. Mais l'histoire matérielle doit constater que la division a persisté ; on se divise , on se hait, on se bat poussé par l'intérêt. Les événements restent les mêmes ; et une séparation d'un autre genre éloigne les hommes les uns des autres de la même manière. Donc la Grèce ne peut pas haïr tout entière la Macédoine.
Il n'7 a pas eu, à cette époque, de guerre entre la « République n et le a Monarchie. » G'est sont là des mots et des faits tout modernes. PhiUppe sait à l'occasion faire le démagogue et oublier le faste royal, si toutefois les rois de race grecque l'ont jamais connu. Les Achéens en particulier n'ont jaaials été guidés dans leur politique par la haine de la monarchie. On ne trouve rien de tel dans les sentiments de Polybe.
(1) Polybe, II, 47, 2. Polybe dit que les Achéens luttèrent d'abord seuls « parce que c'était très honorable ; » de plus, ils tardèrent à appeler le roi de Macédoine a parce qu'ils se souvenaient des bienfaits de Ptolémée, s'efforçaient de conserver son amitié, et ne voulaient pas paraître tendre les mains à un autre. » Quand Aratus se décide à demander le secours de la Macédoine contre Gléomëne, les Ptolémées changent de politique et prennent parti pour Sparte. Ainsi, à ce moment encore, la querelle entre la ligue achéenne et Cléomène se rattache à un fait plus général et plus important dans l'histoire de l'hellénisme, à la rivalité des Antlgonides et des Ptolémées (P0l7be.II, 5 i : a IlToXsiMiroc &xoyvoOc t6 SOvoc XXeo|iivfti x^P^Ys^'' iice6aXXcTo.) » Il est probable que Ptolémée Evergète craignait cependant de voir un Etat trop puissant se former sous l'hégémonie de Sparte, puisque, peu de temps avant la bataille de Sellasie, il refuse des secours à son protégé (Polybe, II, 63). Or, une somme de 300 talents eût permis à Gléomène de traîner la guerre en longueur (t6id., II, 62, 3, 4). Que les Etats de la Grèce proprement dite étaient peu de chose en comparaison des
Aratus s'entendit avec les principaux citoyens de Mégalopolis chez lesquels il trouva à la fois la haine de Sparte et une vieille amitié pour la maison royale de Macédoine. Polybe raconte quel détour il employa pour faire accepter à tous les membres de la ligue rintervention étrangère : le roi s'engagea à secourir Mégalopolis avec le consentement des Achéens. En échange de ce service, Antigène reçut la permission de réoccuper TAcrocorinthe. On sait le récit de la rapide campagne qui se termina par la défaite de Sparte à Sellasie (222-221). Dans cette mémorable journée, le contingent arcadien contribua surtout à la victoire des Péloponnésiens. L'Arcadie qui, la premièredesprovincesde la péninsule, avait connu le gouvernement fédéral et avait été le centre de la résistance à l'hégémonie de Sparte, assura l'affranchissement du Péloponnèse (1). Entrée définitivement dans la ligue achéenne , elle aura désormais une grande part au développement de TUnion : et Philopœmen de Mégalopolis sera le continuateur de la politique d'Aratus.
deux puissantes monarchies reconstituées après les guerres des successeurs d'Alexandre ! Le sort du Péloponnèse dépendait d'une pension versée par Ptolémée à l'un ou l'autre parti. Plus on lit les historiens grecs de cette époque, plus on est frappé de la Justesse des vues de M. Droysen sur « l'hellénisme. » (1) La ligue s'engageait à n'envoyer aucune ambassade à l'étranger, sans l'assentiment du roi de Macédoine. Elle paierait l'entretien de l'armée macédonienne en Grèce; les frais des jeux et autres cérémonies seraient aussi à la charge du trésor fédéral (Plut., Arat., 45).