CHAPITRE III
LA LIGUE AGHÉENNE SOUS LA DÉPENDANCE DU ROI DE MACÉDOINE GUERRE sociale; SES CONSÉQUENCES. — DÉVELOPPEMENT TERRI TORIAL dans LE PÉLOPONNÈSE A LA FAVEUR DES GUERRES DE ROM CONTRE LA MACÉDOINE; RÉDUCTION DE SPARTE ET UNION DB L PÉNINSULE. — PREMIÈRE PÉRIODE DE l'iNTERVENTION ROMAINE
La bataille de Sellasie eut pour conséquence de rendre le roi
de Macédoine maître du Péloponnèse, au moment môme où la
décadence de la dynastie grecque d'Egypte allait lui livrer la domination de la mer Egée. Rome n'intervint pas encore directementdans les affaires de Grèce. Le successeur d' Antigène, Philippe V, prince actif et profond politique, n'a donc plus à compter qu'avec^ la confédération étolienne, qui se compose, il est vrai, à cette époque, d'un grand nombre d'Etats grecs (1).
Pour vaincre cette dernière opposition à son hégémonie, il sos^ servira des alliés gagnés par le triomphe de Sellasie ; la ligu(^^ achéenne ne sera qu'un instrument entre ses mains. Les Achéenss. figurent dans cette alliance, alliance forcée dont la cession d(^ TAcrocorinthe a été le gage, au même titre que les Epirotes, le^ Phocidiens, les Acarnaniens et les Thessaliens(2). Tous ces peu — pies sont autant de vassaux, rarement appelés à délibérer avc(Pleur chef (3), consultés par pure condescendance, et admis surtout^ à joindre leurs contingents à l'armée macédonienne (4).
la
ml
(1) Cf. ci-dessus. Ligue étolienne.
(2) Cette alliance avait été formée par Ântigone Doson (Polybe, IV, 9. i).
(3) Ainsi Philippe , après avoir réuni ses alliés, letourne en Macédoine pour préparer la guerre contre les Etolicns. Polybe parle du roi , non comme d'un allié qui aurait pris un parti d'un commun accord, mais comme d'un maître • « Les alliés doivent avoir bonne espérance en sa bonté et en sa royale grandeur d'Ame » (Polybc, IV. 27, 10).
(4) Polybe, V, 17, 9, et V, 20, 1. Le roi demande l'envoi des contingents et
FORMATION TERBITORIALB DE LA LIGUE AGHÉENNE. 71
Bien que protégés contre Sparte par Antigone, les Achéensavaient perdu une partie du territoire fédéral : Mégare, au moment du danger, s'était unie à la ligue béotienne; outre la citadelle de Corinthe, le roi de Macédoine avait occupé Orchomène. Aratus restait tout puissant parmi ses citoyens ; mais il n!était plus guère qu'un ministre et un conseiller des princes protecteurs dans le Péloponnèse. Philopœmen avait prévu le rôle réservé au chef des Achéens après Sellasie, et refusé les offres d'Antigone. Ce n'était pas que le grand homme de guerre fût dénué de sens politique et apte seulement à diriger des soldats; mais il ne voulait pas commander en sous-ordre (1). Les guerres qu'il fit en Crète à la tête d'une troupe de mercenaires ne furent sans doute pas si inutiles à sa patrie qu'on l'a dit souvent. Nous verrons plus tard que les tyrans de Sparte recrutèrent souvent des soldats et des marins dans cette île : Philopœmen servait peut-être très efficacement les intérêts de la ligue en lui gagnant des partisans Cretois (2).
La guerre sociale eut pour cause immédiate l'invasion d'une garnison étolienne, qui, partant de son poste de Phigalie, sous la conduite de Dorimachos, viola le territoire messénien (221) (3). Les Messéniens envoyèrent une ambassade à Mégalopolis, demandant l'envoi de secours et la conclusion d'une alliance. Ils furent admis alors non point précisément dans l'union achéenne, mais dans la confédération grecque, dont le roi de Macédoine est le président et le maître (4). Tout au moins est-ce déjà un avantage pour la ligue péloponnésienne d'avoir détaché ce peuple de TEtolic.
fixe le rendez- vous à Tdgée. Il convoque àTégée, ville réunie à la ligue achéenne depuis 222, les Messéniens, qui ne seront Achéens qu'en 191. H dispose donc à son gré des forces des alliés et peut ordonner sur leur territoire des mouvements de troupes. Cest une dépendance absolue.
(1) Plut., Philopœmen, 7.
(2) Pendant la guerre sociale , en môme temps qu'on se fait la guerre directement , on envoie des secours en Crète ; les Ëtoliens soutiennent Cnosse et expédient des renforts dans cette ville; Philippe et la ligue achéenne tiennent pour les Polyrrhéniens et les Lampéens (Polybe, IV, 55). Cf. Fustel de Coulanges, Cité antique, liv. IV, chap. 13, p. 413 de la 7' édition.
(3) La guerre fut déclarée aux Ëtoliens par le roi de Macédoine et ses alliés sous couleur de religion ; on accusa la ligue étolienne d'avoir confisqué à son profit le patronage du temple de Delphes et de l'assemblée amphictyonique (Pol/be, IV, 25, 7).
(4) Il peut admettre, s'il lui plait, dans son alliance, un peuple ennemi de la confédération qu'il préside. Ainsi, en 218 (Polybe, IV, Si, 4 et 5). un Ëléen laisse entendre à Philippe que TElide peut devenir son alliée fidèle. Le roi promet, sans consulter ses alliés, de protéger les Eléens et de leur rendre tous leurs prisonniers , s'ils veulent conclure avec lui un traité d'amitié.
72 LBS LIGUES ÉTOLIBNNB BT AGHÉBNNB.
Avant Tarrivée du roi Philippe, Aratus essuya défaites sur défaites. L*Achaïe fut envahie après la Messénie; l'armée du stratège fut mise en déroute à Gaphyae. Pendant que des ambassades àchéennes se dirigeaient vers la Macédoine et TEpire pour implorer les secours des alliés, les Etoliens, dans une nouvelle incursion, mettaient à sac la ville de Gynœtha (221-220).
Philippe intervient alors et campe bientôt à Corinthe, puis à Tégée.Il convoque rassemblée des alliés, qui admettent lesMesséniens parmi eux. C'est lui qui rétablit la paix à Sparte. Cette ville, retombée, à la suite d'une révolution, au pouvoir du parti de Cléomène, se préparait à secouer le joug. Adimante, éphore dévoué à la Macédoine et aux Achéens, avait été massacré. Enfin, les révoltés avaient conclu avec la ligue étolienne une alliance secrète, la seule qui pût leur permettre de résister à Toccasion. Mais dès que le roi se présente comme arbitre à Tégée, tous les partis se soumettent; et Sparte promet de rester désormais fidèle au puissant pacificateur (1).
Philippe se retourne alors contre les Etoliens et leur adresse, au nom des alliés, une lettre menaçante (2). C'est lui qui appelle, en 220, les confédérés à Corinthe. Dans ce congrès, dont il dirige les délibérations, la guerre est déclarée à la ligue étolienne : et rassemblée d'iEgium ne fait qu'approuver pour le compte des Achéens ce qui a été décidé au congrès : là même, Philippe semble présider encore et inspirer le sénat fédéral.
L'armée achéenne qui opère dans le Péloponnèse n'arrête point les progrès des Etoliens; ils ont regagné, en 219, l'Elide à leur cause. La môme année, une nouvelle révolution éclate à Sparte et se termine par le triomphe du parti de Cléomène, qui conclut une nouvelle alliance avec l'Etolie. Le roi Lycurgue envahit l'Argolide. Bientôt les Etoliens pénètrent en Achaïe, où les villes refusent de contribuer aux dépenses militaires de la fédération. Heureusement Philippe arrivé à temps , remet Psophis aux Achéens, mais occupe pour son compte la Triphylie, surveillant à la fois la Messénie et l'Elide (219-218) (3).
Le joug macédonien s'appesantissait de jour en jour. En 218, le crédit d' Aratus chez ses concitoyens est entamé parles intrigues
(1) Dans la réyolutîoa qui avait éclaté, les Lacédémonîens étaient divisés en deux partis, l'un favorable aux Etoliens, l'autre au roi de Macédoine. Ils avaient négligé d'envoyer leur contingent aux alliés pendant l'invasion étolienne ; mais dès que -le roi paraît, tous protestent de leur fidélité (Polybe, IV, 22 et 23).
(2) Le roi les somme de se justifier (Polybc, IV, 26, 3),
(3) Polybe, IV, 72.
FORBfATION TERRITORIALE DE LA LIGUE AGHÉBNNE. 73
d'Âpellës, lieutenant du roi, qui va jusqu'à accuser le stratège de trahison devant rassemblée d'iEgium. Philippe n'intervient que le jour où il soupçonne Apellès de vouloir se rendre indépendant ; alors il rend sa faveur à Aratus (1).
•Enfin la paix fut rétablie en 2179et rétablie par la seule volonté du roi de Macédoine; car la médiation de Ghios et de Rhodes avait été tout à fait inutile. Au congrès de Naupacte, Philippe négocie dans Tintention de se débarrasser des affaires de Grèce et d'arrêter les progrès de Rome (2). La paix fut faite surtout entre la Macédoine et la ligue étolienne ; les Achéens avaient été entraînés dans cette guerre comme auxiliaires du roi et non pour leur compte. La lutte inégale dont leur protecteur leur avait laissé plusieurs fois supporter tout le fardeau n'avait pas servi les intérêts de l'union péloponnésienne ; aussi durent?-ils y renoncer sans peine.
Les vastes projets de Philippe allaient, au contraire, assurer à la ligue achéenne quelques années de répit, et lui permettre de grouper enfin autour d'elle tous les peuples de la péninsule. Néanmoins, jusqu'à la mort d' Aratus, survenue en 213, aucune ville ne renforça l'union. Le roi était maître de l'isthme par Corinthe, du plateau d'Arcadie par Orchomène, de la plaine de l'ouest par ses garnisons de Triphylie. L'alliance conclue sous Antigène avant Sellasie, renouvelée sous Philippe, obligeait toujours la ligue à tenir pour ennemis tous les ennemis de la Macédoine. Aussi, quand les Romains, devenus, en 211, les alliés des Etoliens, déclarèrent la guerre au roi et occupèrent Zante, les Achéens se trouvèrent encore liés à la même politique et engagés contre Rome. En 209, abandonnés à leur propres forces, ils appelèrent encore les Macédoniens à leur secours (3).
Cette fois du moins leur stratège était un grand homme de guerre : les réformes de Philopœmen avaient profondément modifié l'armée fédérale. Aussi^ pendant que le roi battait les Romains
(1) Polybe (IV, 82, 2) prête à Apellès l'intention de mettre les Achéens sous le joug. C'est le roi qui modère son lieutenant et lui enjoint « de ne rien ordonner aux Achéens sans prendre l'avis du stratège » (Polybe, IV , 56, 9). Il 7 a bien une fonction spéciale de « lieutenant du roi dans le Péloponnèse ; » elle est d'abord confiée à Taurion ; puis Apellès intrigue pour l'obtenir (Polybe, IV. 87, 1 et 2). Apellès s'est fait un parti parmi les Achéens, et accuse Aratus (Polybe. IV. 85. et V, 27 et 29).
(2) Polybe, V, 104. Cf. le récit des événements de cette époque dans VHUtom de la Grèce sous la domination romaine y de M. Petit de JuUoville, p. 5 et suiv.
(3) Polybe donne la liste exacte des alliés des deux partis (Polybe, X, 41).
74 LES LiaUBS ÉTOLIENNE ET AGHÈENNE.
et les Etoliens, Philopœmen chassait les Eléens du territoire de la ligue et tuait leur chef Damophante. Quand les troupes macédoniennes eurent évacué , en 208 , Orchomène et la Triphylie, les Achéens furent à Taise pour renouveler leurs tentatives d'extension (1).
Philopœmen consacra dès lors toutes les forces de la confédération à la lutte contre Sparte : c'était un moyen de prêter à Philippe Taide qu*il lui devait, puisque le tyran de Lacédémone, Machanidas, était Tallié des Etoliens et de Rome, et en même temps un moyen de travailler à Tunification du Péloponnèse. Machanidas ayant envahi TArcadie, en 207, le stratège Talteint à Mantinée et le tue de sa main ; quatre mille Lacédémoniens restèrent sur le champ de bataille. Ce fut la première grande victoire de l'armée fédérale réorganisée par les soins de Philopœmen. La Laconie fut mise à feu et à sang (2).
En 205, la paix de Phœniké, conclue entre Philippe de Macédoine et les Etoliens battus, rendit la ligue achéenne plus libi-e de son action dans le Péloponnèse (3). Elle n'avait plus rien à craindre de la confédération du Nord; et d'autre part, le roi était surtout préoccupé de s'assurer la prééminence maritime par des conquêtes sur l'Hellespont et en Asie Mineure, et de prépai-er la guerre contrQ Rome (4).
Dès lors, les progrès des Achéens dans le Péloponnèse sont rapides. Un autre tyran, Nabis, s'étant élevé à Sparte après la mort de Machanidas , Philopœmen délivre Messène et bat encore une fois l'armée lacédémonieune (202) ; une expédition en Crète contribue sans doute à affaiblir aussi sur mer le tyran vaincu (5). Au Nord, Mégare avait été admise dans la ligue ; c'était un utile avantposte pour les Achéens.
(1) Tite-Live, XXVIII, 8. .
(2) La victoire remportée sur Machanidas assure aux Achéens la possession de Tégée (Polybe, XI, 18, 8).
(3) Cf. ci-dessus Formation territoriale de la ligue achéenne.
(4) A partir de ce moment, Polybe devient hostile au roi de Macédoine; on comprend la raison de ce changement d'opinion. Philippe se sent désormais assez fort pour entreprendre de soumettre la Grèce. Après Zama, Tbistorien achéen sera de nouveau favorable au roi, dont il louera l'activité; cette fois, il sentira que Rome sera plus impérieuse en Grèce que les Macédoniens.
(5) M. Petit de Julleville écrit que Philopœmen va guerroyer en Crète « pour l'amour de l'art. » Pourquoi faire cette supposition ? Nous savons que Nabis avait formé une marine , que la Crète et les îles qui entourent le Péloponnèse étaient sous son influence. M. Fustel de Coulanges {Cité antique, IV , 13, p. 413) montre que c'est là un élément considérable de la force du tyran.
FORMATION TBRRITORIALE DE LA LIGUE AGHÉBNNE. 75
Mais la nécessité de rompre l'alliance macédonienne devenait de plus en plus pressante; car, après Zama, Rome était libre d'intervenir en Grèce avec de grandes forces. Le roi sentit bientôt que ses anciens alliés seraient sollicités à la défection en présence des menaces du sénat , et voulut se les attacher plus que jamais par un service. L'embarras des Achéensfut réel quand Philippe offrit, en 200, à l'assemblée fédérale d'Argos d'aider la ligue contre Nabis (i). On refusa son secours; mais l'alliance n'était point rompue par ce fait, et les Achéens devaient se hâter, s'ils voulaient éviter de prendre part, dans le camp macédonien, à une lutte dont les Romains n'étaient distraits par aucune diversion. Déjà, l'année même du congrès d'Argos , la ligue étolienne était formellement entrée dans l'alliance du sénat (200).
Ce ne fut point sans difficultés ni sans protestations que l'assemblée de Sicyone se prononça, en 198, pour l'amitié de Rome (2). ËQ effet, une loi nationale défendait à tout magistrat achéen de présenter aux assemblées une proposition contraire à l'intérêt du roi de Macédoine (3). On passa outre et la majorité fut favorable à Rome ; mais, avant le vote, les délégations de Dymae, de Mégalopolis et d'Argos se retirèrent (4) ; et même cette dernière ville fit défection (5). Le roi la céda à Nabis, qui devenait son allié, du jour où les Achéens se rattachaient au parti romain.
La ligue obtint par la force des armes, et grâce surtout aux victoires des légions, de notables accroissements de territoire (6). L'armée achéenne mit en déroute, à Cléones, la garnison macédonienne de Corinthe (7) ; et une expédition heureuse délivra aussi des troupes royales la Pérœa Rhodienne(8). Toutefois cô fut après
(1) Titc-Live, XXXI, 25. - Polybe, XVI, 38.
(2) Polybe rappelle que les Achéens ont reçu de grands bienfaits d'Antigone cl de ses successeurs ; le roi Philippe cite comme preuves les grands honneurs décernés par les Achéens à ses prédécesseurs (Polybe, XVI I, 6, 5 et 6).
(3) Tite-Live, XXXIl, tl-
(4) Oymœ avait été sauvée par Philippe , en 205 , d'une attaque de l'armée romaine.
(5) Philoclès, lieutenant du roi, se fait livrer Argos (Tite-Live, XXXII, 25).' Tite-Live montre combien cette ville était attachée à la maison royale de Macédoine. Philippe y était invoqué par le héraut avant toute délibération de l'assemblée, et associé à Jupiter, Apollon et Hercule dans le culte argien. Ce culte du roi de Macédoine était inscrit dans le recueil des lois de la ville (Ibid.).
(6) Polybe marque formellement que la ligue achéenne fut sauvée par la rupture de l'alliance macédonienne (Polybe, XVII, 13. 7).
(7) Tite-Live. XXXIII, 14, 15, 16.