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L'objet du présent ouvrage est d'étudier la formation territoriale et la constitution intérieure des deux Etats fédéraux qui se développèrent en Grèce pendant les deux dernieps siècles de l'indépendance. Les événements dont se compose l'histoire des ligues étolienne et achéenne sont matériellement assez bien connus; mais ils n'ont pas encore été rattachés méthodiquement à l'histoire générale de Grèce. Je voudrais montrer d'une part quelle a été l'importance de la fédération étolienne parmi les Etats grecs, grâce à quel concours de circonstances les Etoliens ont pu soumettre et agréger à leur union tant de peuples de la Grèce centrale et septentrionale; comment, d'autre part, une ligue péloponnésienne groupa, sous le nom commun d'Achéens, tous les Hellènes de la péninsule méridionale. Il sera nécessaire, à cet effet, de reprendre brièvement le récit un peu au delà de l'époque dite « époque des ligues , » car les origines de l'un et l'autre Etat me paraissent plus lointaines , et les causes de leur développement plus complexes qu'on ne les a représentées jusqu'à ce jour. En négligeant de relier cette dernière période de l'histoire grecque aux périodes précédentes qui sont mieux connues, on risque fort d'exagérer l'importance des faits qui la signalèrent et des formations politiques auxquelles se rattachèrent les peuples de la Grèce avant la conquête romaine. On s'expose à croire que les deux grandes fédérations d'Etolie et d'Achaïe vécurent indépendantes jusqu'à la réduction de la Grèce en province romaine, tandis qu'en réalité, à dater de l'avènement de Philippe V en Macédoine, elles ne jouissent d'une autonomie précaire et apparente
2 LNTRODUCTION.
que grâce à l'antagonisme des Romains et du puissant successeur d'Antigone Doson (221).
En outre, l'histoire constitationnelle des deux ligues n'a été que très sommairement étudiée dans les ouvrages contemporains; les opinions les plus contradictoires ont été exprimées par les historiens qui ont essayé de déterminer le caractère des institutions d'Achaïe et d'Etolie. Cependant, s'il est impossible de composer, à l'aide du témoignage des historiens grecs et giâce aux découvertes épigraphiques, un tableau complet des constitutions fédérales, du moins nous croyons qu'on en peut rétablir les principaux traits. Mais il est nécessaire de ne point confondre dans une étude de ce genre toutes les époques, de ne point réunir, comme on l'a fait trop souvent, des témoignages se rapportant à des périodes très difTérentes , sinon les conclusions les plus opposées paraissent également vraisemblables : l'un, par exemple, portant de préférence son attention sur les textes qui nous dépeignent l'état des institutions achéennes à l'époque d'Aratus, affirmera avec quelque raison que, dans la ligue péloponnésienne, le gouvernement est de fait aux mains de l'aristocratie, que le stratège, riche et puissant personnage, dispose à son gré des charges pu- .bliques; l'autre, donnant une valeur prépondérante aux événements de la période pendant laquelle Philopœmen et Lycortas sont souvent investis de la première magistrature, remarquera que la constitution achéenne est un mélange d'aristocratie et de démocratie, que l'autorité personnelle de Philopœmen ne s'exerce point sans obstacle ni contrôle. Enfin on pourra, en lisant dans Polybe l'histoire des dernières révolutions qui précédèrent la conquête romaine , croire que les démagogues furent maîtres du pouvoir dans l'Etat achéen. Or, depuis la reconstitution de la ligue achéenne jusqu'à la prise de Gorinthe par l'armée romaine, les institutions fédérales ne demeurèrent pas immuables ; nous savons qu'à aucune autre époque les révolutions politiques ne furent plus fréquentes, que jamais les luttes sociales ne furent plus vives en Grèce. Donc , en admettant même que la constitution de la ligue achéenne ait conservé la même forme extérieure pendant un siècle , il faut reconnaître que le sens et le caractère en furent profondément modifiés par des révolutions progressives, et il est également inexact, à mon avis, de présenter un de ces états successifs et transitoires des institutions achéennes comme leur état définitif et leur régime permanent. A plus forte j-aison , la ligue étolienne, qui fut , pendant près de deux siècles, libre et forte en Grèce, dut-elle subir l'effet des révolutions et être succès-
sivement gouvernée par difîérents partis et selon divers principes.
La même remarque nous conduit à penser que ni les Achéens ni les Etoliens no mirent, pendant tout le cours d'un siècle, leurs forces en Grèce au service d'une même idée, d'un même pi-incipe de gouvernement. Si les guerres civiles, les révolution,; qui modifièrent le régime intérieur des deux Etals portèrent successivement au pouvoir tantôt un parti, tantôt l'autre, la politiijue extérieure des gouvernants dut être aussi variable, soit en ELolic, soit dans le Péloponnèse. Il est invraisemblable que les Ktoliens se soient présentés de tout temps aux Grecs comme les champions de la démocratie, voire même de la démagogie pure; que les Achéens, au contraire, aient toujours défendu les intérêts de l'aristocratie et demandé l'appui des peuples étrangers qui soutenaient ou feignaient de soutenir la même cause. Par suite, les guerres que se firent les deux ligues ne furent point invariablement amenées par l'opposition symétrique de leurs principes de gouvernement intérieur ; d'autres causes contribuèrent à faire naître une rivalité qui, d'ailleurs, ne fut point constante. L'intérêt, l'esprit de conquête inspirèrent aussi la politique de cette époque.
Sans doute, les luttes qui divisent les Etats grecs pendant le dernier siècle de l'indépendance ressemblent beaucoup plus à des guerres civiles, à des querelles intestines qu'à des guerres étrangères. En lisant dans Polybe le récit des batailles (|ue se livrent Etoliens et Achéens, on n'éprouve point le même sentiment qu'en étudiant, d'après Thucydide, l'histoire de la guerre du Péloponnèse. Les adversaires nous paraissent moins étrangers les uns aux autres ; les différences d'origine , de mœurs , nous semblent moins marquées ou même tout à fait effacées. La conquête de la Grèce par Philippe et Alexandre a, en effet, détruit toutes les barrières qui séparaient les peuples de souche hellénique ; enfin, les mœurs se sont adoucies , l'âpreté des haines locales s'est atténuée sans disparaître complètement : tout étranger n'est plus un barbare, et les conquérants macédoniens sont désormais comptés au nombre des Hellènes.
Mais les rivalités d'intérêt ont survécu au patriotisme étroit et égoïste des anciens Grecs, aux traditions religieuses et politiques du vieil esprit local, et dès que ces rivalités subsistent, dès que l'intérêt demeure en jeu, l'ardeur des querelles intestines et des convoitises sociales ne sufTit plus à expliquer la politique extérieure des Etats.
C'est pourquoi il nous a paru difficile d'admettre que l'histoire
des deux ligues élolienne et achéenne puisse être réduite à l'histoire de deux partis opposés, de deux factions ennemies : plusieurs faits contredisent cette interprétation.
Tout d'abord, comme nous l'avons déjà remarqué, la lutte des Etoliens et des Achéens ne fut point constante ni perpétuelle ; en effet, au moment où l'on constate leur antagonisme, la fédération du Nord est déjà en décadence, tandis que celle des peuples péloponnésiens est encore mal formée. En outre, il sera facile de démontrer que bien des causes amenèrent cette rivalité assez passagère, à l'exclusion de l'esprit de parti (1).
Rien ne prouve, d'ailleurs, que les révolutions aient suivi dans les deux ligues une marche opposée ; au contraire, le témoignage des historiens anciens, celui de Polybe en particulier, nous porterait à croire que, des deux côtés, le régime politique subit à peu près aux mêmes époques les mômes modifications. Nous serions donc en présence de deux séries de faits analogues et non contradictoires. Enfin, les constitutions étolienne et achéenne offrent vraiment de trop frappantes analogies pour qu'on suppose que les deux Etats aient été gouvernés suivant des principes absolument différents et par des partis animés l'un contre l'autre d'une hostilité irréconciliable.
Telles sont les trois questions qui seront examinées dans cette étude.
1° Les ligues étolienne et achéenne ne se sont-elles formées que grâce à la réunion des peuples et des villes affiliés au même parti sur tout le territoire de la Grèce? Quelles autres causes ont concouru à leur développement ?
2" L'histoire des révolutions qu'ont subies ces deux ligues est-elle l'indice d'un état politique et social très différent? Et l'esprit de parti guida-t-il surtout leur politique étrangère ?
3" Les institutions des deux groupes de peuples sont-elles assez dissemblables pour nous autoriser à croire que, d'une part la démocratie, de l'autre l'aristocratie, aient été un principe immuable ou dominant de gouvernement ?
Mais, avant d'entrer en matière, j'indiquerai sommairement ce que je dois à mes prédécesseurs, et dans quelle mesure j'ai essayé de compléter leur œuvre et de modifier leurs conclusions.
(1) Pour rendre cette démonstration plus frappante, nous exposerons séparément l'histoire du développement territorial de chacune des deux ligues, au risque de répéter quelquefois, dans l'un et l'autre récit, les mêmes faits.
C'est aux érudits du dix-septième siècle que revient l'honneur d'avoir abordé l'étude de cette période si confuse et si mal connue de l'histoire grecque. Ils publièrent des ouvrages qui peuvent être rattachés à deux genres très différents; d'une part, des recueils de textes tirés des auteurs anciens ; de l'autre, des discours, des dissertations, des commentaires (1).
Mais, au-dix-huitième siècle surtout, les lettrés, les publicistes, les philanthropes se passionnèrent pour l'histoire des républiques fédératives de l'antiquité. Il est aisé de comprendre la raison de cet enthousiasme qui s'inspira rarement de l'amour de la science : on voulut chercher dans le passé des exemples de fédérations semblables ou analogues à celle des Etats-Unis d'Amérique. Les philosophes réformateurs se mirent aussi en quête d'exemples antiques qui pussent leur servir d'arguments et donner quelque crédit aux théories nouvelles. Quand la Révolution française éclata , les comparaisons et les rapprochements entre des événements et des sociétés d'époques très différentes devinrent plus que jamais à la mode.
La science ne gagna rien, comme on devait le prévoir, à cet empressement intéressé. L'un dissertait avec l'espoir de démontrer que Washington, premier président de la Fédération américaine, devait être comparé à Aratus, fondateur de la seconde ligue achéenne ; l'autre reconnaissait dans Franklin ou John Adams le caractère de l'Arcadien Philipœmen ; enfin rien ne paraissait plus naturel que de comparer la civilisation des Grecs avant Péri clés à celle des Peaux-Rouges d'Amérique (2). M. de Tocqueville a caractérisé la « politique abstraite et littéraire » qui est répandue à doses inégales dans tous les ouvrages de la fin du dixhuitième siècle : « Il n'y en a aucun, depuis le lourd traité
(1) Godefroy, De causis interitûs reipublicx Achxorum oratio. Genève, 1641. — Schoock, Achaia vêtus. Utrecht, 1864. — Prasch, Assertio reipublicx Achxorum. Ralisbonne, 1686.
(2) Cf. par exemple : Sainte-Croix , Des anciens gouvernements fédératifs et de la législation de la Cnte. Paris, 1799, p. 6. « La peinture fidèle que Thucydide nous a laissée des mœurs des anciens habitants de la Grèce est entièremeat semblable à ce que nous savons des sauvages de l'Amérique. » P. 9-10, (à propos du prytanée) : « Les sauvages américains ont le même usage. »
h INTRODUCTION.
jusqu'à la chanson , qui n'en contienne un peu. Il n'est question que de principes, de contre-forces et de contre-poids (1). » La remarque s'applique surtout avec justesse aux écrivains de ce temps, érudits et autres, qui ont étudié l'histoire et les institutions des républiques fédérales de la Grèce. Au lieu de rechercher dans les historiens anciens des textes qui mettent en relief les faits et les personnages, ils ne sont préoccupés que de donner un exemple <à l'appui de leurs principes abstraits, que d'établir un parallèle entre leurs héros contemporains et les grands hommes de l'antiquité.
Montesquieu ne s'était point longtemps arrêté, dans l'Esprit des lois, à l'étude des ligues grecques ; il avait seulement essayé de déterminer le rôle et le caractère du conseil des Amphictyons (2). Le savant Fréret avait publié un traité sur V origine et l'ancienne histoire des premiers habitants de la Grèce, œuvre d'érudition presque exempte de la philosophie déclamatoire de son siècle (3).
On n'en saurait dire autant des travaux historiques de l'abbé de Mably (4). Ce lettré, convaincu que les événements de l'histoire grecque tout entière sont parfaitement connus, ne se soucie que de moraliser, et, comme les derniers siècles de l'indépendance hellénique lui offrent « une abondante moisson de réflexions » nouvelles et également utiles à la morale et à la politique (5), » il en interprète les faits et en dépeint les personnages à sa manière. Ainsi, il raconte la naissance et le développement de la ligue achéenne en une sorte d'idylle politique qui rappelle certains passages du Télcmaque : « Les Achéens ne voulaient ni acquérir de grandes richesses, ni se rendre redoutables par leurs exploits; ils n'aspiraient qu'à un ])onheur obscur, le seul vraisemblablement pour lequel les hommes soient faits. Leur sénat fut sans ambition, et ]3ar conséquent juste sans effort (6). »
Je ne pense pas, avec l'historien anglais Freeman, que la phi-
(1) L'Ancien régime et la Révolution, liv. III, chap. i, p. 204.
(2) Esprit des Lois, liv. XXIX , chap. v. «• Amphictyon veut qu'on ne détruise jamais les villes grecques, et sa loi ouvre la porte à la destruction des villes. »
(3) Cf., dans Sainte-Croix, 1787, Supplément aux oeuvres de Fréret, Vreniére élude sur la nature de la Confcdcrulion Amphictyonique. Sainte-Croix examine la thèse de Fréret exprimée par la formule suivante : « Il n'y eut jamais d(! véritable gouvernement fédératif avant la ligue achéenne. »
(4) Observations sur l'histoire de la Grèce, 1794-1795.
(5) Ibid,, Introd., p. 5.
(6) Ibid., p. 218.
losophic historique do Mably ait toujours exclu l'érudition et la connaissance exacte des textes anciens les plus importants (1). Mais l'esprit critique lui fait défaut ; on trouve cités et traduits sans distiction dans ses œuvres les témoignages les plus contraires de Plutarque et de Polybe.
En outre , Mably ne parle que très brièvement du rôle des Etoliens en Grèce et ne cite quelques-unes de leurs institutions que pour mieux montrer par contraste l'excellence des lois achéennes. Plein de cette pensée, il s'évertue à chercher, entre les deux confédérations, des différences profondes ; et il est amené à méconnaître cette vérité historique , qu'à aucune autre époque peut-être les divers Etats de la Grèce proprement dite n'ont offert tant de points de ressemblance et de termes de comparaison.
Son contemporain Sainte-Croix , sans échapper à l'entraînement des passions du siècle, a du moins laissé une œuvre pleine de vrai savoir, composée avec une méthode irréprochable, et gui reste encore, à mon avis, le fondement de toute étude sur les gouvernements fédératifs de l'antiquité grecque (2). Il avoue luimême que le bonheur du genre humain l'intéresse autant que la vérité historique; il s'efforce de « mériter l'attention des véritables philosophes, » et caresse surtout « l'espoir que ses observa- » tiens auront pu être de quelque utilité à l'Amérique septentrio- » nale (3). » Mais toutes ces préoccupations ne l'ont point empêché de contrôler les uns par les autres les témoignages des écrivains anciens qu'il reproche à Mably de connaître imparfaitement. Bref, la science de Sainte-Croix est une science originale et de première main ; et s'il compte que la morale et la politique contemporaine pourront profiter du résultat de ses recherches, au
(1) Freeman, History of Fédéral government from Ihe foundaîion of the Achaian League to the disruption of the Vnited States, vol. I, gênerai introduction, History of the Greek Fédérations, 18G3, p. 319. « L'étude de Mably sur la ligue achcenne est écrite dans le style des savants français du dix-huitième siècle. Il est à peine besoin dédire ce qu'elle paraît à la lumière de la science anglaise et allemande du siècle présent. »
{'l) La doctrine de Sainte-Croix est exposée dans plusieurs ouvrages. En 1787, il publia, comme supplément aux œuvres de Fréret, une Première étude sur la nature de la confédération amphictyonique. En 1793, ses lectures occupèrent souvent du même sujet les dernière^ séances de l'ancienne Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Six ans plus tard , il réunit toutes ses études antérieures en un seul volume intitulé : Des anciens gouvernements fédératifs et de la législation de la Crète. Paris, 1799.
(3) Sainte-Croix, ibid., p. 6, et Préface, p. ix.
moins a-t-il été « amené à ce résultat uniquement par les faits (I). «
Aussi l'histoire grecque, et en particulier l'histoire des confédérations grecques, doit-elle beaucoup à Sainte-Croix. Le premier, il a fait remarquer qu'il convenait de rechercher l'origine de la seconde ligue achéenne et les antécédents de l'union péloponnésienne , non dans l'histoire des villes d'Achaïe, mais dans celle de l'ancienne ligue arcadienne; il montre qu'en réalité, l'Arcadic joue de tout temps, dans la Confédération, un rôle prépondérant, que le plus grand nombre des hommes d'Etat achéens est fourni par cette région (2). A lui revient aussi l'honneur d'avoir critiqué, timidement il est vrai, le témoignage de Polybe sur l'histoire d'Etolie. Il s'étonne que l'historien achéen reproche d'une part aux ennemis de sa patrie leur goût du luxe, et rende ailleurs justice à leurs vertus guerrières (3). Enfin, sans étudier en détail les institutions des Etoliens, il pressent que leur gouvernement ressemblait, par plus d'un point, à celui des Achéens (4), et ne comprend plus dès lors comment Polybe les proclame si souvent rebelles à toute loi. Le mérite de Sainte-Croix a été beaucoup trop rabaissé par M. Freeman, qui le place injustement à côté de Mably (5). Sainte-Croix est un vrai savant, aussi dégagé qu'il était possible des passions de son temps, quoique encore quelque peu imbu des principes des philanthropes , des économistes et des philosophes. On ne peut lui refuser un grand sens critique, de la finesse, de la science sans apparat, une méthode excellente qui donne aux faits leur place et leur valeur sans les réunir en compilation inutile (6). Le premier, il a recherché d'une manière vraiment scientifique , d'après les sources , les origines du gouvernement fédéral en Grèce : ce n'est pas un médiocre service ri;ndu à l'histoire ancienne. Nous rencontrerons, après lui , des ouvriers de détail, patients et ingénieux, à l'époque de la renaissance des sciences philologiques en Allemagne. 11 m'a semble que, malgré les progrès incontestables qui leur sont dus, le livre de Sainte-Croix conservait tout son intérêt.
(1) Sainte-Croix, ibid.. Préface, p. ix.
(2) Ibid., p. 160.
(3) Ibid., p.. 204, 205.
(4) Ibid., p. 205.
[b) Freeman, déjà cite, p. 319.
(6) L'Article IV et^t un modèle de discussion scientifique. L'auteur recherche si « la glande assemblée amphictyoniquc fut réellement la diète générale des diflférents peuples de la Grèce. » Et ses conclusions sont définitives.
INTRODUCTION. \i
Il n'est besoin de citer que pour mémoire les publicistes Hamilton et Madison qui ont collaboré à la rodation du Federalisl. M. Freeman a analysé et apprécié dans son grand ouvrage leurs principaux articles (I). L'historien anglais Jes loue d'avoir deviné par sagacité le caractère des Fédérations grecques , eu profitant des leçons que l'expérience leur mettait sous les yeux dans les Etats-Unis d'Amérique, et comparé deux civilisations absolument originales et différentes que séparent vingt siècles. Cette disposition d'esprit a malheureusement poussé Hamilton et Madison à juger les anciens Grecs au nom des idées et des doctrines modernes, et rendu leur sagacité inutile, sinon très nuisible. Ajoutons qu'ils paraissent tous deux n'avoir connu Polybe qu'à travei'S les écrits de l'abbé de Mably (2).
Dans notre siècle, la philologie allemande a produit un grand nombre d'études générales et spéciales sur l'histoire et les institutions des ligues grecques. Tittmann (3) est le premier qui ait donné, très brièvement il est vrai, une analyse des documents qui peuvent servir à pénétrer le sens de la constitution étolienne; il a montré avec quelle réserve on devait admettre le témoignage de Polybe en cette matière , toutes les fois qu'à l'exposition des faits est joint un jugement. Sa chronologie et son récit historique sont empruntés en grande partie à l'ouvrage de Drumann (4) , publié quelques années plus tôt. Le professeur Lucas développa les observations de Tittmann sur l'autorité du témoignage de Polybe ; son livre est le premier essai systématique de critique des historiens de la ligue étolienne (5) : faisant ressortir clairement l'exagération des reproches de Polybe à l'adresse de la confédération rivale de sa patrie , il dépassa lui-même la mesure dans le sens contraire et composa une sorte de panégyrique passionné des Etoliens. Merleker, avec plus de modération , prit parti pour
{\) En particuliei' dans les premiers chapitres, où l'autenr examine en quoi consiste le gouvernement fédéral.
(2) Cf. le n" 18 du Federalist , articles de Hamilton et Harrison. M. Freeman avoue sans hésiter que ces publicistes ont connu très imparfaitement les textes anciens.
(3) F. -W. Tittmann, Darstellung der griechischen Staatsverfassungen. Leipzig, 1822, p. 721 à 728.
(4) W. Drumann, Ideen zur Geschichte des Verfalls der griechischen Staaten. Berlin, 1815. — Cet ouvrage renferme très peu d'idées générales, bien que son titre l'annonce : c'est trop souvent une traduction commentée de Polybe et de Plutarque.
(5) Chr. Lucas, Ueber Polybius Darstellung des .Etolischen Blindes, 1827,
Polybe et la ligue achéenne dont il prépara plutôt qu'il n'écrivit l'histoire ; ses trois livres d'Achdiques ne sont trop souvent qu'une traduction ou une paraphrase latine de Plutarque, de Polybe , de Pausanias et de tous les auteurs anciens qui ont parlé de l'Achaïe, des Achéens, et non seulement de la ligue achéenne. On lui doit aussi une liste chronologique des stratèges de la même confédération (1).
Après cette étrange querelle soulevée par Lucas , et que nous avons peine à comprendre aujourd'hui, on crut, en présence de tant d'aigres contradictions, qu'il était impossible d'arriver à une connaissance suffisante de l'histoire constitutionnelle et à une conclusion raisonnée sur le sens des institutions fédérales delà Grèce : l'attention fut reportée sur la simple chronologie et l'étude matérielle des faits. Dans cette période de paix scientifique , parurent en Allemagne deux histoires, ou plutôt deux catalogues historiques et recueils des textes anciens, l'un général et comprenant tous les témoignages relatifs aux événements du dernier siècle de l'indépendance grecque (2); l'auti-e, nous instruisant des destinées de l'Etolie depuis Homère jusqu'à la conquête romaine, ne laissant de côté aucun mythe, aucune légende, aucune allusion furtive d'historien ou de poète (3). Cependant , l'auteur du second ouvrage, Brandstàter, dans le trop court chapitre qu'il consacre à l'étude des lois fédérales de l'Etolie , reprend pour son compte les violentes attaques de Lucas contre l'autorité de Polybe (4), tandis que. Schorn s'abstient scrupuleusement de tout jugement inutile.
Le livre do E. Wahner Sur les origines et les institutions de la ligue achéenne , quoique renfermant seulement un très bref résumé de l'histoire et un exposé sommaire de la constitution achéenne, marque un grand progrès de méthode sur les œuvres
(1) Merleker, Die Geschichte des Etolisch-Achdischen Bundesgenossen Krieges. Kdnigsberg, 1831, et surtout : Achakonim libri très. Darmstadt, 1S37. — Cf. p. 282 : « Lucas.. .. videtur nimiùm torsisse, ut vel ab omni proisùs macula puros redderet .^tolos , velut heroes suos. »
(2) Schorn , Geschichle Griechenlands von der Entstehung des Mtolischen und Achâis' chen Bundes bis auf die Zersturung Korinth's. Bonn , 1833.
(3) F. -A. Brandstàter, Geschichte des Mtolischen Landes, Volkes und Bundes
{nebst einer hisloriographischen Abhandlnng ûber Polybius). Berlin, 1844.
(4) On sent particulièrement l'influencé' de Lucas dans les passages suivants, p. 257-258 : « In wie fern sind die ^toler und ihre Geschichte von Polybius parteiisch und Ungerecht behandelt worden. » P. 260-268 : » Gehâssigkeiten gegen die ^toler. » P. 279 et suiv. : « Politik des iEtolischen Bundes nach Polybius. »
précédentes de rénidition allemande. Nous aurons plusieurs fois l'occasion d'en discuter les opinions dans le cours de notre étude (1).
L'historien anglais M. Freeman se rattache à l'école philologique allemande par sa vaste et consciencieuse érudition et rappelle aussi les publicistes et les philosophes du siècle dernier en ce que, non content d'établir la vérité historique, il croit nécessaire de juger les hommes et les institutions de l'antiquité grecque au nom de nos idées et de nos doctrines politicjucs. Son oeuvre est moitié d'un érudit, moitié d'un doctrinaire (2).
Pour lui, les savants du continent européen, « continental scholars, » sont incapables ou peu capables de comprendre l'essence du vrai gouvernement fédéral, parce qu'ils n'ont point, comme les Anglo-Saxons, la pratique et l'expérience du régime parlementaire : la science de la politique contemporaine lui semble la condition indispensable de toute étude des démocraties fédératives de l'antiquité. Aussi , l'auteur ne ménage-t-il pas ses railleries aux « French studcnts » Mably et Sainte-Croix (3); c'est une injustice h l'égard de ces deux écrivains qui ont précisément commis nombre d'erreurs pour s'être trop inspirés et pénétrés , dans des ouvrages relatifs cà la Grèce , de l'Amérique et de ses publicistes , de l'Angleterre et de la i)hilosophie politique de Locke et de Harrington (4). Si M. Freeman eût connu une Etude sur la conquête de la Grèce par les Romains , publiée en France cinq ans avant son ouvrage , il eût été sans doute plus indulgent pour la science de notre pays (.5) et plus porté à croire que la simple et profonde connaissance des textes originaux vaut bien , pour un historien de la Grèce, les inspirations de la politique actuelle. Il me semble, au contraire, que la science, d'ailleurs si sûre de
il) Wahner, De Achxorum fœderis origine atque inslittUis. Berlin el Glogau, 1854.
(2) Cf. surtout les premiers chapitres dans lesquels l'auteur s'arrête longuement à une discussion sur le meilleur principe de gouvernement fédératif.
(3) Même ouvrage, p. 319.
(4) Sainte-Croix (ouv. cit., p. 160 et suiv.) examinant la constitution de la ligue arcadienne, discute, d'après les principes de Harrington et de Locke, l'essence de ce gouvernement représentatif.
(5) Fustel de Coulanges , Etude sur la conquête de la Grèce jiar les Romains. Amiens, 1858. — M. Freeman affirme, par exemple, que les Anglais, grâce à leur habitude du gouvernement représentatif, peuvent comprendre mieux que les « continental scbolars » comment la ligue achéenne, démocratique d'apparence a été souvent gouvernée par une aristocratie. Or c'est là précisément une partie essentielle de la démonstration de M. Fustel de Coulanges (cf. chap. III : Vue ligue aristocratique et xine ligue démocratique).
l'historien anglais eût beaucoup gagné à s'isoler dans l'antiquité, à se dégager des idées et des comparaisons empruntées à notre civilisation (1). Il applique, en somme, dans son ouvrage une méthode dogmatique qui conviendrait mieux à la philosophie qu'à l'histoire. Après avoir posé a priori les principes du vrai gouvernement fédéral , il a examiné si les ligues grecques se rapprochaient de son modèle idéal de confédération (2). Que les institutions achéennes et étoliennes se soient sensiblement modifiées dans l'espace de deux siècles , peu importe : que les révolutions , si fréquentes depuis la mort d'Alexandre jusqu'à la conquête romaine, aient transformé l'organisation fédérale, les idées et la condition matérielle de la société grecque , les rapports des cités entre elles, il n'importe pas davantage : ce sont là des faits dont M. Frecman tient peu de compte.
Dès lors, en vertu de ses principes mômes, il lui elait difficile de rester impartial : les actions, les institutions des Etoliens et des Achéens ne sont plus seulement étudiées , mais jugées, louées ou condamnées. Un souci moral pousse constamment M. Freeman à se prononcer au nom de ses préférences personnelles : c'est ainsi que toutes les entreprises de la ligue étolienne sont expliquées par l'amour naturel du pillage et les instincts féroces de ce peuple grec (3) : les conquêtes et les annexions du même Etat rappellent à l'auteur ses griefs contre la politique contemporaine et l'entraînent à des comparaisons et à des allusions d'une jus-
(t) Cf. la conclusion d'une comparaison entre les ligues achéenne et étolienne, p. 348 : « l'Etolie ressemble à la Suisse par ses plus graves défauts, l'Achaïe à l'Amérique par ses plus grandes qualités. » M. Freeman reproduit ici, sans le savoir, une comparaison de Mably très justement critiquée par Sainte-Croix (p. 108) comme peu concluante : « La distinction essentielle d'associés et de confédérés admise par les Suisses n'a jamais été connue des Grecs. On ne trouve nulle part le modèle de la confédération helvétique, assez compliquée pour exiger une étude particulière. »
(2) La composition mémo de l'ouwage le montre clairement : la première partie est une étude et une appréciation dogmatiques des institutions fédérales de la Grèce ; la seconde partie , bien distincte , est un répertoire de faits , un long récit. Parfois les événements, loin de guider le jugement de l'auteur, — car M. Freeman juge toujours, — sont déclarés vraisemblables ou invraisemblables, selon qu'ils conQrment ou contredisent ses principes et sa conception purement idéale du meilleur gouvernement dans les Etats fédéraux.
(3) Cf. p. 342 : n Les annexions faites par l'Achaïe furent au moins faites aux termes d'une parfaite égalité; les annexions de l'Etolie ne furent, dans bien des cas , que des conquêtes de la force brutale. » Que furent donc les annexions de Sparte et de Messène après les exécutions capitales et les expulsions ordonnées par la ligue?
INTKODUCTION. 13
tesseet d'une utilité douteuses (1). Sous le bénéfice de ces réserves, l'ouvrage de M. Freeman doit être regardé comme le plus grand travail de généralisation sur les gouvernements fédéraux de la Grèce qui existe jusqu'à ce jour : son histoire du développement territorial delà ligue achéenne est presque complète, bien qu'elle doive, à notre avis, être présentée d'une manière toute différente ; au moins les documents et les textes sont-ils toujours interprétés avec ordre et méthode , et le récit , d'une clarté parfaite qui n'exclut pas les recherches , peut-il toujours être suivi aisément. Les chapitres traitant de l'histoire d'Etolie sont moins complets , et l'exposé des institutions de l'une et l'autre ligue très restreint (2).
Au reste, des critiques analogues à celles qui précèdent ont été déjà adressées à l'œuvre de M. Freeman par l'éminent professeur de Baie , M. Vischer. J'aurai souvent à citer les opinions de cet écrivain qui a consacré à l'histoire fédérale de Grèce deux articles courts mais importants, l'un critique à l'adresse de VHistory of Fédéral government , l'autre dogmatique. Il s'est appliqué surtout à rechercher les plus lointaines origines des ligues en Grèce et la nature des rapports qui existaient entre le pouvoir central et chacun des Etats fédérés du Péloponnèse (3).
Remarquons que , dans aucun des ouvrages qui précèdent , l'histoire fédérale n'est rattachée à l'histoire plus vaste de l'hellénisme : on ne donne pas aux ligues étolienne et achéenne leur place relative parmi les Etats qui se sont formés en Grèce au second et au troisième siècle; de même, on n'explique pas en quoi l'esprit public , le patriotisme des Grecs s'est modifié à cette épo-
(1) Cf., p. 60, une curieuse comparaison entre les massacres de Corcyre et la Révolution française. Bien entendu, cette comparaison est suivie d'un éloge de l'Angleterre qui n'aurait, au dire de M. Freeman, jamais connu les excès révolutionnaires.
Cf., p. 350 et 351, notes, une protestation indignée de M. Freeman contre le nom de « Suisse française » donné à une partie du territoire helvétique, et une comparaison entre les annexions étoliennes et la réunion à la France de Mulkouse. Ailleurs, les conquêtes étoliennes lui rappellent la cession de la Savoie et du comté de Nice à notre pays. Singuliers arguments dont l'emploi étonne un peu dans des chapitres d'histoire ancienne ! Mais M. Freeman nous a avertis que l'étude de la politique moderne donnait un grand avantage aux historiens anglais sur leurs confrères du continent. On nous permettra d'en douter.
(2) Aussi restreindrons-nous considérablement, dans notre étude, le récit de l'histoire de la ligue achéenne.
(3) Wiihem Vischer, Kleine Schriften . t. I, 1877, p. 308 à 381 : Ueber die Bildung von Slaaten und Biuiden oder Centralisation und Fœderation im alten Griechenland, et bZA à à87 , un article critique sur ['History of fédéral Government.
que, comment leur état social s'est aussi transformé sous l'influence de révolutions d'un caractère général ou particulier. Bref, les travaux dont nous avons donné plus haut l'analyse sont incomplets , soit parce qu'ils ne traitent que de l'histoire matérielle des Etoliens et des Achéens et négligent de montrer l'influence des événements sur les institutions ou des révolutions sur la politique môme de ces peuples, soit parce qu'ils isolent trop ces deux fédérations des autres puissances contemporaines.
Cette grave lacune a été comblée par l'étude de notre maître, M. Fustel de Goulanges , Sur la conquête de la Grèce par les Romains. Il a montré comment il fallait associer l'histoire des discordes intestines des Grecs à celle de leur asservissement par l'étranger, et découvert les causes de la rapide décadence d'Etats encore forts et bien armés (1). On comprendra que, malgré quelques divergences d'opinion , je m'abstienne déjuger ici cet ouvrage d'un homme auquel je dois tant.
L'impulsion était donnée à ces recherches d'un genre nouveau; désormais l'attention des historiens se porte vers l'histoire intérieure de la Grèce à « l'époque des ligues. « En 1869, M. Vasiliefski examine les effets de La réforme politique et du mouvement social dans la Grèce antique pendant la période de sa chute (2). Il détermine avec une grande sagacité les causes de la rivalité de Sparte et de la ligue achéenne au temps de Gléomène , montranc la décadence de la puissance laconiennc depuis l'hégémonie d'Alexandre , décadence à la fois matérielle et morale (3). Un des chapitres de son livre est spécialement consacré à. l'étude de la constitution achéenne (4). Le même esprit a inspiré deux Histoires de la Grèce sous la domination romaine, publiées l'une en Allemagne par F. Hertzberg (5), l'autre en France
(1) Cf. Conclusion : « Nous nous sommes proiiosc de recheicher comment la Grèce fut conquise par les Romains. Nous n'ignorons pas que bien des causes de toute nature ont concoui u à l'achcvcment de cette œuvre. Mais nous avons cru trouver la plus géncrale chez les Grecs eux-mêmes. » P. 103.
(2) Vasiliefki , Lu Réforme politique et le mouvement social dans la Grèce antique pendant la période de sa chute. Saint-Pétersbourg, 1860. — Nous avons pu prendre connaissance de cet important ouvrage, écrit dans une langue que nous ignorons, grâce à l'obligeant concours de M Latichev?, professeur et membre de l'Ecole russe d'Athènes. Nous ne saurions assez le remercier ici de ce service.
(3) Ibid., chap. III.
('i) Ibid., cha]). V.
(5) G.-F. Hertzberg, Die Geschichte Griechenlands unter der Uerrschafl der Romer. Halle. 18GG, première partie. De Flamininus à Auguste.
par M. Petit de Jallevillc (1). Tous deux , dans les pages d'introtroduction où est rapporté le récit de la conquête, marquent à la fois l'influence de l'intervention étrangère et celle des discordes intestines sur l'asservissement des Grecs. Mais l'écrivain français fait plus grande la part des révolutions intérieures et de l'esprit de parti dans cette œuvre commune. Pour lui, l'hostilité des ligues achéenne et étolienne, l'une aristocratique, l'autre appuyée partout sur la démagogie , est le fait dominant do cette époque. Je crois qu'il y a quelque exagération à simplifier ainsi les événements et m'efforcerai de la démontrer : la Grèce était divisée , mais ne l'était point avec une telle symétrie. Au reste . M. Petit de Julleville sent vivement la difficulté , et avoue qu'au premier abord on ne peut constater une opposition notable entre les constitutions des deux Etats (2).
Ainsi, d'un côté, l'histoire matérielle et chronologique des fédérations achéenne et étolienne n'est connue que par fragments , ou, si les faits qui la composent ont été, pour certaines périodes , exactement et complètement rapportés , ils ont été trop souvent isolés de l'histoire générale du monde grec, c'est-à-dire privés de leur explication naturelle. D'autre part, des institutions, dont le sens est parfois si difficile à saisir, faute de documents concluants, ont été rarement étudiées dans leur ensemble. Nous essayons de compléter sur ces deux points l'œuvre déjà considérable de nos maîtres et devanciers. Dans le récit des événements qui ont amené la formation des deux grandes ligues helléniques et réuni des peuples de même race longtemps constitués en Etats
(1) Petit de Julleville, Histoire de la Grèce sous la domination romaine. Paris, Thorin, 1875.
(2) Page 14 : « Rien ne paraît d'abord plus semblable que les constitutions des deux ligues. Mais rien n'était plus différent que leur action, tant un peuple est ce que le font ses mœurs, et non ce qu'indiquent ses lois.» M. Petit de Julleville explique la prépondérance de l'aristocratie en Achaïe par ce fait, contestable d'ailleurs , que les rancunes politiques et les haines sociales n'étaient point vives chez ce peuple comme chez les autres Grecs (p. 12). Mais, le fait même fùt-il attesté par les textes et prouvé , on n'en peut rien induire touchant la nature du gouvernement fédéral , car la ligue achéenne n'est point l'Achaïe ; les villes proprement achéennes ne sont, à l'époque même d'Aratus et dès l'a.ijonction de Sicyone, qu'une petite partie de la confédération. Il faudrait me^ ner à bien la même démonstration en l'appliquant à l'Arcadie, à l'Argolide, à la Messéuie, etc., etc. ; or c'est impossible. Le témoignage des historiens grecs, de Polybe en particulier, prouve que les discordes intestines firent leur œuvre dans le Péloponnèse comme ailleurs ; les mêmes partis s'y formèrent. Ht M. Petit de Julleville le reconnaît, puisqu'il nous représente la ligue achéenne comme le groupement de toutes les villes affiliées au parti aristocratique.
séparés, nous marquerons les causes les plus générales qui onl favorisé ce développement historique , et replacerons , à chaque époque importante, l'histoire particulière des Achéens et des Etoliens dans celle de l'hellénisme. Pour l'étude des institutions , nous nous bornerons à classer et à interpréter, à l'aide de comparaisons et de rapprochements empruntés exclusivement à des faits du même ordre, les trop rares témoignages que nous a laissés l'antiquité. Nous mettrons aussi à profit les documents épigraphiques les plus instructifs (1).
(\) Les renvois sont indiques d'après les éditions suivantes : Polybe, Didot. 1859; Tite-Live, Madvig, 18G3 ; Piutarque, Didot, 1846; Pausanias, Schubart et Walz, 18^8; Strabon, Didot, 1853; Dioloiv. Di lot -. Arrien. idm.