CHAPITRE PREMIER
ANTÉCÉDENTS HISTORIQUES DE LA SECONDE LIGUE ACHÉENNE. CAUSES QUI ONT PRÉPARÉ LE GROUPEMENT FÉDÉRAL DES ÉTATS PÉLOPON-
NÉSIENS.
Le nom de ligae achéenne donné à la confédération qui réunit, au second siècle avant notre ère, les Etats grecs du Péloponnèse, a été pour un grand nombre d'historiens une grave cause d'erreur. Les uns , recherchant les précédents qui expliquent la formation d'une ligue dans cette péninsule, sont remontés jusqu'aux temps de Deucalion et d'Hellen ; c'est le cas de Merleker (1) ; les autres ont cru retrouver le germe de cette union de tant de cités et de peuples différents dans l'ancienne association locale des villes d'Achaïe , détruite en 288 par le roi de Macédoine Antigone Gonatas (2). Les premiers me semblent avoir assigné à la seconde ligue achéenne une origine bien éloignée ; les seconds ont peutêtre exagéré dans le sens opposé , en croyant que l'histoire particulière de l'Achaïe suffisait à expliquer le rapprochement de tous les Péloponnésiens. Sans doute c'est là un des éléments de la vérité , mais un seul et non le plus important. Une erreur analogue, qui a déjà été signalée , consiste à tirer un argument de la conformation géographique de l'Achaïe en vue de déterminer les causes naturelles du développement territorial de la ligue
(1) Merleker, Achaicorum libri très. Cf. les trois premiers chapitres du livre I", p. 1 à 60.
(2) Wahner, Freeman et Petit de JuUeville, ouvrages cités.
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dite achéenne, ou même la nature de sa constitution politique (1). Il faudrait en toute justice étendre son étude à la géographie du Péloponnèse tout entier et à l'histoire de tous les peuples où des principaux peuples qui s'y étaient établis (2).
Cependant le témoignage de Polybe devrait nous mettre en garde contre cette tendance, bien qu'au premier abord il paraisse nous porter h l'illusion. En effet, d'une part son patriotisme le pousse à représenter l'union achéenne comme parfaite , à vanter la concorde qui aurait régné de tout temps entre les villes fédérées ; et il attribue cet accord (qui ne fut jamais de longue durée, l'histoire en fait foi) , à l'excellence des lois achéennes adoptées par tous les membres de la ligue (3). Mais d'autre part , remarquons qu'il n'est point question, dans ces pages consacrées à l'éloge de la constitution achéenne, des causes historiques du groupement des villes péloponnésiennes. Polybe laisse seulement entendre que sa patrie fut, plus que tout autre Etat grec, à l'abri de la discorde : il ne fait allusion qu'à la politique intérieure et à l'administration des affaires communes. En revanche , il marque très nettement que « le peuple dont les ancêtres portaient ce nom d'Achéens n'est supérieur aux autres peuples du Péloponnèse ni par le nombre de ses villes, ni par le courage de ses guerriers; car la nation des Arcadiens et celle des Lacédémoniens lui sont bien supérieures en population et en valeur militaii'C (4). « Polybe sent donc bien que cette dénomination d'Achéens appliquée à d'autres peuples plus connus qui abandonnèrent leurs noms nationaux étonnerait le lecteur ; il donne l'explication de ce fait et prend soin de nous avertir en même temps qu'il n'a pas un sens historique ordinaire.
Bien plus , Polybe montre que, si les Achéens ont pris l'initiative, au troisième siècle, et réussi à former une ligue péloponnésienne, depuis longtemps les peuples qui furent enfin réunis aspiraient à se coaliser, que d'autres tentatives antérieures, mal-
(1) M. Freeman (oiivr. cité, p. 198) s'est fondé sur des remarques de ce genre pour établir une distinction entre les ligues achéenne et étoiienne. Selon cet historien, la géographie montre que la ligue achéenne devait être une fédération de villes, et la ligue étoiienne, au contraire, une association de peuples.
(2) Je ne m'arrêterai point à discuter la théorie de Wahner, qui attribue la formation de l'union péloponnésienne à la vertu, « casca virtus, » des Achéens. Ce sont là des considérations sentimentales tout à fait étrangères Ji l'histoire et qui n'expliquent rien. Cf. Wahner, ibid., p. 9.
(3) Polybe, II, 38, 39.
(4) Id., Il, 38, 39.
heureuses il est vrai, attestèrent le môme désir d'union. « Souvent, avant cette époque, on avait essayé de convaincre les Péloponnésiens qu'il fallait s'associer dans un intérêt commun ; mais personne n'avait réussi, attendu que chacun s'étudiait moins à défendre la liberté commune qu'à assurer sa propre domination (1). » Dans l'esprit de Polybe, citoyen de Môgalopolis, la plus grande responsabilité de ces échecs doit être attribuée à Lacédémone , ennemie de sa ville natale , ennemie de la ligue achéenne, qu'elle contribuera tant à asservir aux Romains.
Notre intention est de reconstituer dans ses principaux trails cette histoire des essais d'union péloponnésienne auxquels l'écrivain grec fait allusion. On peut tout d'abord étudier d'une manière générale la période pendant laquelle le Péloponnèse, réuni en grande partie sous la domination Spartiate, essaya, surtout à la faveur de l'intervention thébaine , de secouer le joug.
Il avait fallu à Sparte de longues années pour conquérir la péninsule. Une lutte d'un siècle l'avait rendue maîtresse de la Messénie (750-650). Au sixième siècle elle avait entamé l'Arcadie, la citadelle centrale du Péloponnèse, par la prise de Tégée : bientôt après, la fertile Gynurie était réunie au territoire laconien. Pourtant, après la soumission définitive de la Messénie, les progrès de la cité dorienne furent longtemps arrêtés ; les partisans de l'oligarchie Spartiate furent tenus en échec par l'établissement de puissantes tyrannies , celle d'Orthagoras à Sicyone , de Gypsélos à Gorinthe, si riche alors (650-550).
Mais la rivalité de Gorinthe et d'Argos favorisa Sparte dans sa lutte contre les tyrans. Vers l'an 550, la plupart d'entre eux étaient vaincus. Sauf Argos et douze villes achéennes, le Péloponnèse se trouva groupé en une ligue constituée sous la haute direction de- Sparte. Gette ligue entretenait une armée de quarante mille soldats ; les flottes de Gorinthe et d'Egine assuraien t sa prééminence sur mer ; Amasis envoyait ses présents aux confédérés qu'il considérait comme les arbitres de la Grèce entière (2);'Grésus devenait l'allié et l'hôte de Sparte. Athènes seule commençait à porter ombrage à cette première coalition péloponnésienne.
A l'époque des guerres rnédiques, les peuples de la péninsule ont leur politique , leur conduite indépendante; ils obéissent au Spartiate Eurybiade après avoir déclaré qu'ils ne marcheraient pas au combat sous le commandement d'un Athénien. Les Gorin-
(1) Polybe, II, 37.
(2) Hérodote, V, 49.
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thiens ont leur amiral. Thémistocle ne peut faire agréer ses conseils qu'à prix d'argent.
Quand Xerxès force lesThermopyles, le Péloponnèse se désintéresse et s'isole du reste de la Grèce. Par les soins de Sparte , un mur est construit pour défendre le passage de l'isthme de Corinthe. Les alliés campent derrière cet abri pendant que Mardonius ravage l'Attique ; la Grèce du nord est divisée et se défend avec peine. A Platées, Athènes met en ligne huit mille combattants, tandis que Sparte a levé soixante mille hommes sur son territoire et chez ses sujets. La victoire est donc surtout l'œuvre des peuples péloponnésiens. Enfin, quand l'habileté d'Aristide assure à Athènes le commandement d'une ligue maritime, le faisceau des forces péloponnésiennes est encore réuni sous l'hégémonie de Sparte. On voit que pendant une première période de l'histoire grecque, le Péloponnèse a pris conscience de son unité, grâce à cette hégémonie; les nations qui s'en partageaient le territoire ont été rapprochées les unes des autres, ont contracté une prédisposition à la vie en commun; elles n'ont, d'ailleurs, point souci des événements qui se passent au delà de l'isthme, sur l'autre rivage du golfe de Corinthe. Au reste, après la conquête, le régime de l'hégémonie est devenu assez doux; Sparte, au témoignage de Thucydide (1), n'exige de ses alliés ni tribut, ni contribution ; les vaincus sont devenus des alliés volontaires.
Quand s'ouvre la guerre du Péloponnèse , Sparte est à la tète d'une confédération formidable ; Argos et l'Achaïe seules s'abstiennent de s'adjoindre à l'union (2). Mais les épreuves de cette longue guerre, les ravages des flottes athéniennes, les dépenses excessives d'hommes et d'argent qu'entraînent tant d'expéditions, forcèrent les chefs de la ligue à augmenter les charges de leurs associés. Les mêmes causes accrurent chez les Péloponnésiens le mécontentement et fomentèrent des dissentiments.
En 419, après la rupture de la paix de Nicias, Alcibiade trouve pour Athènes des alliés détachés de Sparte, Argos, l'Elide et Mantinée en Arcadie ; grâce à ces défections il peut, avec une petite armée, traverser de part en part la péninsule jusqu'.à Patras (3). L'année suivante, les Lacédémoniens doivent livrer une sanglante
(1) Thucyd., I, 19.
(2) Id. , II, 9. Toutes les villes achéennes restent neutres sauf Pellcne, qui prend parti pour Sparte. Après la paix de Nicias (Thucyd., V, 58), la même ville est encore l'alliée des Spartiates contre les Argicns.
(3) En 419, Patras se prononce pour Athènes et s'assure l'acc'-s de la mer en
bataille à Mantinée (418) pour recouvrer l'Elide et l'Arcadie.
Lysandro rendit défîiiitivcment tributaires les alliés de sa patrie ; il fallait remplacer les subventions de la Perse. A sa mort, le Péloponnèse se soulève encore. Cette fois, c'est Corinthe qui entre avec Argos dans l'alliance de Thèbes et d'Athènes. Une victoire remportée près de Corinthe (394) i-établit la domination de Sparte. Mais malgré tout, l'esprit de rébellion faisait des progrès ; et quand Agésilas revint, criblé de blessures,de la bataille indécise de Goronée, il fut contraint de licencier les contingents péloponnésiens dont la fidélité lui paraissait douteuse, et ne put traverser (juc de nuit les villes arcadiennes soulevées. L'heureuse guerre d'escarmouches, conduite par Iphicrate autour de Corinthe, dut co)itribuer aussi à ébranler la fidélité déjà chancelante des alliés (394- 392(1).
C'est la paix d'Antalcidas qui rétablit l'union forcé du Péloponnèse (387). La répression des révoltes fut impitoyable : Mantinée (2) rasée, sa population fut dispersée dans cinq villages ; Argos, Corinthe, Phlionte reçurent des harmostes. Ces mesures rendirent un soulèvement impossible, tant que les sujets de Sparte ne recevraient point du dehors un puissant secours.
Ils l'attendirent quinze ans. Enfin les victoires d'Epaminoudas ramenèrent l'autonomie dans le Péloponèse. A Leuctres, le général thébain, comprenant qu'il pourrait gagner des alliés dans l'armée même de ses ennemis, frappa surtout les Lacédémoniens (3): l'aile droite, composée d'alliés, se garda bien de venger ses maîtres et, encore intacte, déserta le camp. Avant même la bataille, Epaminondas avait réveillé, par un spectacle ménagea dessein, les vieilles haines des Péloponnésiens contre Sparte (4).
Dès les premiers succès des Thébains, quelques émeutes avaient
construisant une ligne de longs murs (Thucyd., V, 52). Puis, six ans après(413), les douze villes achéennes ont adhéré, sans doute par nécessité, à l'allianee lacédémonienne (Thucyd., II, 9, et VII, 34).
(1) En 391, la confédération urbaine d'Achaïe entretient une garnison à Calydon, en Etolie. Xénophon ajoute, il est vrai, que les Calydoniens avaient reçu le droit de cité {Hellén., IV, 6, l). Les Etoliens comptent sur le secours d'Agésilas pour ressaisir cette ville et Naupacte (ihid., IV, 6, 14).
(2) Déjà, vers 420, Mantinée semble faire partie d'une ligue composée des Argiens et des Eldens et dirigée contre Sparte (Thucyd., V, 45).
(3) Cette journée coûta la vie à quatre cents Spartiates (sur sept cents) et à mille Lacédémoniens.
(4) Pausanias, IV, 32, 6 : « Avant d'engager le combat, Epaminondas envoya
chercher à Lcbadée le bouclier d'Aristomène et on le plaça dans un trophée
élevé en vue de l'ennemi. >'
éclaté; en 374, Phigalie expulsait les partisans de Sparte; à Argos, douze cents d'entre eux étaient- tués à coups de bâtons (skytalismos) parles démagogues.
Mais tous ces mouvements isolés ne pouvaient aboutir à une grande insurrection. Le plateau d'Arcadie élait une citadelle interposée entre tous ces peuples : tant qu'une armée lacédômonienne en restait maîtresse, les résistances étaient proniptement étouffées. Que l'Arcadie se soulève, toutes les rébellions auront un centre ; et ce qui avait favorisé l'hégémonie Spartiate en deviendra la ruine. Aussi cotte région avait toujours été l'objet d'une surveillance particulière; les Arcadiens étaient les plus durement opprimés des peuples du Péloponnèse. Leur nombreuse population était répartie, à la vérité, entre une multitude de communes urbaines ou rurales. Mais les citoyens retrouvaient leur unité dans la religion nationale de Zeus Lycœos et d'Artémis Hymnia. Le Lycée était considéré comme la montagne sainte de toute l'Arcadie (l).
A la faveur des défaites de Sparte vaincue par les Thébains, ce grand peuple essaya de reconquérii- son indépendance. Le premier indice de ce désir de liberté avait été le relèvement de Mantinée (2). Le Péloponnèse entier, réuni cette fois par lahaine commune des Lacédémoniens, prit part à l'œuvre ; les murs furent reconstruits par des travailleurs envoyés de i'Argolide etdePElide,les Mantinéens abandonnèrent les bourgades où le vainqueur les avait relégués, et rentrèrent dans leur patrie.
Ce n'était là encore qu'une protestation : Sparte ne s'opposait point à la reconstruction de Mantinée et évitait de provoquer un soulèvement général. L'Arcadie entra en hostilité ouverte avec elle par la fondation de Mégalopolis ; elle se donna ainsi une capitale et un centre de résistance. Epaminondas avait chargé le général thébain F'ammenès de surveiller les travaux et de proléger la cité nouvelle (3). L'Arcadie envoya un conseil fédéral siéger dans le Thersilion de Mégalopolis : et Lycomède écrivit les lois dont devait se composer la constitution de la ligue.
La formation de cette ligue arcadienne est à nos yeux l'un des
(1) Cf., pour de plus amples détails, Curlius, Hist. ijrecq., t. IV (trad. Bouchô- Leclercq), p. 400 et suiv.
(2) Après la bataille de Leuclrcs (Xcnoph., Hellén., VI, 5, 3). Pausanias marque bien qu'Epaminondas est l'auteur de cette restauration (IX, 14, 4).
(.3) a 'K7ra|j.£tvtôv3a; ■^v ô èneyz'.çia.ç (xoù; 'Apxàôaç) i; tôv dUvoixKjfiov »
(Pausanias, VIII, 27, 2).
des antécédents historiques les plus importants qui préparrronl la voie à l'union péloponnésienne à laijuelle l'Achaïe prêtera son nom(l). Elle marque dans l'histoire du Péloponnèse une seconde période; les peuples de la péninsule que la conquête, puis un pacte social, avaient unis sous l'hégémonie lacédémonienne, ont réagi, depuis la fin de la guerre du Péloponnèse, contre cette autorité trop absolue. Ils ont lait d'abord des tentatives isolées d'émancipation aisément réprimées pour la raison que nous avons dite. Du moment où l'Arcadie se coalise en fédération contre Sparte, toutes les résistances ont un lien : et les ville du Péloponnèse se sentent rapprochées en comprenant qu'elles ont un ennemi commun (2).
Mais l'esprit local est encore trop puissant pour permettre une union durable des rebelles. Les Thébains sont encore à leurs yeux trop étrangers, plus étrangers que leurs oppresseurs; caries souvenirs de la conquête dorienne sont depuis longtemps effacés; la haine de Sparte a déjà un caractère politique. Epaminondas fait revivre ces souvenirs dans son intérêt; ils peuvent accroître l'irritation du peuple, frapper les esprits ; mais le temps des guerres de race est passé en Grèce.
(1) Il n'entre point dans notre sujet de faire ici un tableau de la constitution fédérale d'Arcadie ; Curtius et Freeraan ont déjà réuni tous les renseignements que les historiens anciens nous ont légués sur cette matière. Remarquons seulement, d'une part, qu'au moment de la reconstitution de la seconde ligue achéenne, les Arcadiens seront les plus empressés de tous les Péloponnésiens à se joindre à l'union « TrpoôyjiÔTaTa twv 'E),),ïivwv » (Pausanias, Arcad., 6, 1) ; d'autre part , la numismatique démontre plus clairement encore que le témoignage des écrivains grecs, l'importance de l'union arcadienne dont Lycomède fut l'instigateur. C'est l'Arcadie qui semble avoir connu , la première de toutes, les provinces grecques , le gouvernement fédéral ; M Leicester Warren reconnaît qu'une des monnaies fédérales arcadiennes a été frappée au sixième siècle (Essay on fédéral coimge, p. 11). La série de vieilles médailles de la Confédération arcadienne portant le mot APKAAIOON, date du cinquième , peut-être du sixième siècle. Déjà, à cette époque, HerEea, Cleitor et Mantinée frappent monnaie comme au temps de la ligue achéenne {Ibid., p. 31). La fondation de Mégalopolis donna une immense impulsion à l'art numismatique dans le Péloponnèse {Ibid., p. 33). Enfin, parmi les monnaies fédérales datant de l'époque de la ligue achéenne , vingt-trois sont frappées par des villes arcadiennes; pour le reste du Péloponnèse, on n'en a retrouvé que vingt-huit. On voit quel rôle a pu jouer l'Arcadie dans l'histoire de l'union péloponnésienne; il est donc impossible de donner trop d'importance aux antécédents fédéraux du peuple arcadien.
(2) Pausanias, VIII, 27 , 3, 5 : « 'Xnô xe npo6u(iîaç xai ôtà to ex^o; tô Aax£-
ôai[iovîwv Tcaxpiôa; açiatv ouaaç ÈxXiTteîv ÈustOovTO -îuveXéyovto i: ti^v MeYa^-'O''
TtôXtv CTtouS^. ')
54 LES LIftUES ÉTOLIENNE ET ACHÉENNE.
Tout d'abord une alliance formelle est conclue entre l'Arcadie, l'Argolide et l'Elidesous la protection des Thébains. Epaminondas et Pélopidas sont à la tête de l'armée péloponnésienne qui compte cinquante mille hommes (370) : la Messénie fut aussi appelée à la liberté ; l'Arcadie et l'Argolide envoyèrent des hécatombes pour célébrer la restauration des murs de Messène; Pylos,Ira, Méthone se relevèrent de leurs ruines. Corinthe, Sicyone, Mégare avaient massacré leurs harmostes. En 367 les villes d'Achaïe adhèrent à l'union sauf Pellène qui reste quelque temps fidèle à Sparte (1). Il se forma donc une coalition véritable du Péloponuèse à cette époque; et l'intention bien marquée des coalisés est de se rendre indépendants, de réduire Lacédémone à la Laconic.
Cette coalition si i)uissante sera vaincue, parce que les coalisés, craignant d'être asservis parles Thébains, se croiront capables de lutter avec leurs propres forces ; enfin les convoitises de chacun d'eux entretiendront des divisions dont Sparte saura profiter. Lycomède de Mantinée renonce à la protection Ihébaine et proclame que le Péloponnèse s'affranchira sans un secours étranger. Puis la discorde se met entre les Eléens et les Acadiens qui se disputent la Triphylie; Archidamos, fils d'Agésilas, inflige une première défaite aux confédérés à Malea. Cet échec détermina une scission dans l'Arcadie elle-même : Tégée et Mantinée devinrent ennemies l'une de l'autre.
Sparte l'emporta donc encore une fois et reconquit la prééminence; battue à Mantinée, elle fut du moins délivrée d'Epaminondas (362). La paix qui fut conclue après cette bataille ne contraignit les Spartiates qu'à laisser subsister Mégalopolis. Quant à la clause qui devait reconnaître l'indépendance de Messène, ils refusèrent d'y souscrire suivant le conseil d'Agésilas. L'indépendance péloponnésienne était sacrifiée.
Mais le 'mot d'ordre de tout soulèvement était trouvé; Sparte
(1) En 368, Pellène est alliée de Sparte; les autres villes d'Achaïe se prononcent moins netlement. Pellène passera dans la suite au parti de Thèbcs (Xénoph., [lelién., VII, I, 15, IS, et 2, 11). D'ailleurs la politique des Thébains fut très variable en Achaïe. Epaminondas y avait laissé subsister les oligarchies locales; ses concitoyens le désavouèrent et établirent le gouvernement démocratique sous la surveillance d'harmostes. Cette mesure amena un revirement en faveur de Sparte (Xénoph., Hellén., "VII, 1 , 41 , 42, 43). C'est sans doute après une révolution dirigée contre les harmostes thébains qu'Epaminondas détache de l'Achaïe Naupacte, Galydon et Dymse. Selon Diodore (XV, 75), Epaminondas « délivra Dymœ, Naupacte et Galydon que les Achéens occupaient. » Il n'y a pas lieu de proclamer, comme M. Frceman (p. 239 , note 5), que ce fait est invraisemblable.
FORMATION TEIUUTOlirALE DE LA LIGUE ACHÉENNE. 55
s'était aliéné les peuples de la péninsule. A toute occasion son autorité sera attaquée ; de l'ensemble de ces luttes sortira l'union fédérale qui sera le triomphe d'une vieille tradition de haine contre Lacédémone. 11 y eut d'autres antécédents ; mais celui-là n'est pas le moindre.
En veut-on une preuve? Quand Philii)pe intervient dans les affaires de Grèce et prépare la domination de son peuple en nouant partout des intrigues, il est appelé dans le Péloponnèse par les Arcadiens, les Argiens et les Messéniens, qui implorent son secours contre Sparte. Nous sommes accoutumés à juger avec Démosthène que ces partisans du roi de Macédoine furent traîtres à la patrie grecque. Mais il n'y avait pas encore de patrie grecque à cette époque ; l'orateur athénien comprend, comme on doit s'y attendre, la politique des Péloponnésiens à condition qu'elle soit favorable aux intérêts de son pays; sinon il la répudie et la flétrit. Mais les Péloponnésiens avaient une tout autre manière de voir ; et Polybe s'est fait l'interprète de leur opinion en protestant contre le jugement de Démosthène. On comprend que la tradition politique des peuples du Péloponnèse était bien différente de celle des Athéniens. Dans la pensée de Démosthène, Athènes devait s'unir aux trois Etats grecs alors dominants, pour résister aux empiétements de la Macédoine. Mais les Arcadiens, les Messéniens, et tous les peuples que la mort d'Epaminondas avait replacés sous le joug de Sparte, se souvenaient sans doute que les Athéniens avaient combattu àMantinée dans l'armée lacédémonienne. Ils n'avaient donc aucune raison de souhaiter un rapprochement entre Sparte et Athènes ; la première clause d'un traité de ce genre eût été la reconnaissance de l'hégémonie Spartiate dans le Péloponnèse. Philippe, au contraire, pouvait paraître à leurs yeux comme un libérateur éloigné et par suite moins dangereux. Aussi Polybe félicite-t-il les hommes politiques que Démosthène appelle traîtres d'avoir bien compris les intérêts du Péloponnèse : Philippe aurait pu reprendre et achever l'œuvre d'Epaminondas (1).
(1) Polybe, XVII, 14: i Démosthèue doit être critiqué parce qu'il a
accusé, au hasard et sans discernement, du crime le plus honteux les plus
honorables des Grecs; il les accuse de trahison parce qu'ils ont soutenu la
cause de Philippe. Mais ces hommes pouvaient défendre leur conduite en alléguant nombre de motifs très justes, surtout les Arcadiens et les Messéniens. Ceux-ci en effet, appelant Philippe dans le Péloponnèse, abaissèrent les Lacédémoniens, et permirent d'abord à tous les peuples de cette région de respirer un peu, et de prendre quelque conscience de la liberté; puis, ayant recouvré par le même moyen le pays et les villes que les Spartiates, au temps de leur puis-
Pendant ce temps, la ligue des villes d'Achaïe, qu'on représente comme ayant préparé les voies h la grande fédération qui prit le même nom, envoyait son contingent h l'alliance des Athéniens et des Thébains et partageait le désastre de Chéronée (338) (1). Or, si Polybe approuve la conduite des partisans de la Macédoine, c'est parce que leur politique lui paraissait conforme à la tradition péloponnésienne. Pourquoi donc rechercher dans le passé le plus éloigné de la petite province d'Achaïe les origines de l'union fédérale de la péninsule? Admettons que le rapprochement de ces .petites villes fut l'occasion , le commencement matériel de la seconde ligue achéenne; toujours est-il qu'il existait antérieurement, chez les peuples péloponnésiens, une tradition constante d'indépendance et de groupement. Cette tradition était ijée d'abord delà communauté dans laquelle les avait tenus, à l'origine, la conquête dorienne, plus tard la prééminence moins brutale de Sparte. Après la guerre du Péloponnèse, ils s'entendirent peu à peu pour se dégager d'une association qui leur imposait des charges pesantes sans leur conférer aucun avantage. Ils espérèrent la délivrance d'Epaminondas d'abord, puis du roi de Macédoine; le moment n'était jms encore favorable.
Sous Alexandre et ses successeurs, le Péloponnèse resta toujours divisé (2). Sparte, était tenue, il est vrai, dans une étroite
sance, avaient arrachés aux Messéniens , aux Mégalopolitains, aux Tégéates et aux Argiens, donnèrent cet accroissement à leurs patries. En échange de ces bienfaits, ils devaient non pas déclarer la guerre à Philippe et aux Macédoniens, mais s'appliquer de toutes leurs forces à servir l'honneur et la gloire de ce prince » A nos yeux, rien ne montre mieux que ces réflexions de l'historien jusqu'à quel point la haine de Sparte était un élcoient du patriotisme achéen et de la tradition politique des hommes d'Etat qui créèrent l'union péloponnésienne. Le ressentiment qui anime Polybe et le rend quelquefois injuste quand il rapporte les actions de Cléomène, Machanidas etMabis, n'est donc pas inspiré seulement par la haine des démagogues : c'est un ressentiment historique; le grand citoyen de Mégalopolis, comme Piiilopœmen et Lycortas , se reporte avec douleur vers ce passé d'oppression du Péloponnèse. Il déplore que Sparte, si funeste à la liberté péloponnésienne dans le passé, la mel^ace encore, et compromette l'œuvre d'Aratus et de Philopœmcn. Et Polybe ne pouvait manquer, en vertu du môme raisonnement, de considérer l'Arcadie fédérale du quatrième siècle comme l'ébauche de la ligue péloponnésienne à laquelle l'Achaïe donna son nom sans y avoir autant de droits que sa patrie.
(1) Dès l'année 341 , Philippe promet à ses alliés les Etoliens de leur donner Naupacte; les Achéens avaient donc ressaisi cette ville après la mort d'Epaminondas (Démosth., Philipp., III, 44). Sur la conduite des Achéens à Chéronée, cf. Pausan., VII, 6, 5.
(2) Et l'Achaïe en particulier, qu'on représente comme ayant échappé aux
dépendance. En 331 le roi Agis perdit la vie dans une Ijataille contre Antipater (1). Mais une garnison macédonienne surveillait également de Méiialopolis les maîtres et les sujets de la veille ; tous étaient [)liés sous le même joug. Il fallut obéir ensuite (3U5) à Démétrius Poliorcète , proclamé généralissime de tous les Grecs.
Nous avons vu dans quel état de division se trouvait le Péloponnèse à l'époque où la puissance étolienne est à son apogée. En 288, la petite ligue d'Achaïe est dissoute par Antigone Gonatas '. la tentative de Sparte qui forma en 281 une coalition contre les Etoliens, échoua misérablement. Jusque vers le milieu du troisième siècle, la Grèce du sud est une proie que se disputent les Etoliens et les successeurs d'Alexandre en Macédoine. Mais si aucun prince étranger, aucun Etat, ne peut y asseoir solidement sa prépondérance, le Péloponnèse est aussi incapable de s'unir et de se délivrer (2).
C'est l'habileté d'Aratus, servi d'ailleurs merveilleusement par les circonstances, qui accomplira cette œuvre et opérera le rapprochement des peuples de la péninsule déjà si disposés, par leur histoire passée, à vivre en commun. Aussi leur fédération doit-elle être considérée non comme l'effet passager d'une inspiration de l'esprit de parti, mais comme le résultat d'antécédents historiques, de faits liés entre eux, et constituant une vraie tradition. Nous ne nions pas que la ligue achéenne ait dû aussi son développement à d'autres causes ; qu'il nous suffise de mettre
discordes (cf. Petit de Julleville, ouvr. cité, p. 12 à 14), éprouva en 335 quelque révolution : Alexandre supprime la démocratie à Pellène. A" ce moment les Achéens, et non seulement les habitants de Pellène, se gouvernaient démocratiquement. Pseudo-Démosth. , tt. t. tt. 'AXslàvôpou , 12 : « 'Axatol [aèv ol £V IleXoTtovviîffcp £ÔYi[Ji.oxpaToùvTO , TouTwv S'èv ne)l7Îvif) vOv xaTaXéXuxe xèv 8^(aov ô MaxeStbv , èxêa>wv twv iroXt-rwv toù; nXzia-zovz , ta 8'sxet'vMV toï; ol-x.exa.ic, SéSwxe , Xatpwva Sa TÔv 7ra).aK7Ti^v Tupavvov èYy.atéatYifrev. » Cf. Pausanias, VII, 27, 7. M. Freeman {ibid., p. 242) s'étonne qu'Alexandre ait traité si rigoureusement les Achéens de Pellène; il suffit peut-être de rappeler que la ligue des villes d'Achaïe avait combattu contre son père Philippe à Chéronée.
(1) Les Achéens, sauf Pellène, prennent part à la guerre contre Antipater; les Arcadiens même, excepté les Mégalopolitains, se sont engagés avec le roi Agis : nous ne savons s'ils entrèrent dans la coalition lacédémonienne de gré ou de force. Cf. Eschine, Cont. Ctésiph., g 165. Mégalopolis, restée fidèle à la Macédoine et assiégée par Agis, sera indemnisée et récompensée aux dépens des vaincus (Quint. Curt., VI, 1 , 21). Les Achéens se voient condamnes par le congrès de Corinthe h payer solidairement avec les Eléens une somme de 100 talents (Q. Curt., VI, 1, 19, 20).
(2) Cf. Formation territoriale de la ligue étolienne, ci-dessus.
en lumière celles dont on néglige très souvent de faire mention (1).
(1) Freeman, ibid., p. 235 : « L'objet de la ligue achéenne fut l'union de tout le Péloponnèse, ou, s'il était possible, de toute la Grèce, dans une libre et
égale confédération démocratique Périclès vécut pour Athènes, Agésilas
pour Sparte, Epaminondas pour Thèbes Aratus, Philopœmen et Lycor-
tas eurent sûrement la plus noble vision qui se put présenter jamais à l'esprit d'un homme d'Etat grée. » Sans doute il y a une différence entre le patriotisme de Périclès et celui de Philopœmen, et M. Freeman expose ici une idée très juste; mais ne l'exagère-t-il pas? Philopœmen, à coup sûr, n'eût pas hésité, si les circonstances l'eussent permis, à étendre l'union achéenne même à des villes de la Grèce continentale. Mais il l'eût fait par politique et non par sentiment panhellénique : son ambition, son dessein fut d'unir le Péloponnèse, et c'était déjà une tâche assez difficile. Nous avons vu plus haut de quels éléments se composait le patriotisme des hommes d'Etat achéens du parti modéré. Polybe se sépare nettement de la tradition historique et politique qui a inspiré les discours de Démosthène et la conduite des Athéniens : il la condamne. Pourquoi? parce que les intérêts du Péloponnèse le touchent exclusivement et inspirent ses méditations d'historien et sa conduite d'homme politique. On sait d'ailleurs avec quelle haine et quel mépris il parle des Etoliens, des Béotiens et des Athéniens. Nous sommes loin du panhellénisme.