CHAPITRE IV
LA LIGUE ACHÉENNE DEPUIS LA MORT DE PHILOPOEMEN JUSQU A LA RÉDUCTION EN PROVINCE ROMAINE.
La mort de Philopœmeii eut pour principal effet d'amener une division plus compliquée des deux partis, qui jusque-là se disputaient le pouvoir. Le grand politique que les Péloponnésiens venaient de perdre avait pour tactique de détruire en détail, par toutes sortes de subterfuges, l'influence romaine. Tantôt il agissait avec vigueur et mettait les envoyés romains en présence de faits accomplis; tantôt il imaginait quelque prétexte légal pour éviter de les recevoir dans les assemblées fédérales ; bref, il ne se soumettait qu'après avoir épuisé les démarches, les prières, les ruses, à la dernière extrémité. Arista^nos pensait, au contraire qu'on pouvait tout obtenir de la faveur de Rome, et qu'il convenait , par conséquent, de tout faire pour la mériter ; mais pas plus que Philopœmen,iln'entendait introduire les envoyés du sénat dans toutes les ■ affaires intérieures de la ligue. Jamais il n'eût songé à se servir de l'autorité de Rome pour gagner le pouvoir chez ses concitoyens.
Qu'elle fût franche on détournée, la politique de résistance devenait désormais d'une application difficile; car les Romains ne seraient plus distraits de leur intervention dans les affaires de Grèce par aucune autre entreprise qui pût les mettre en danger où les occuper exclusivement.
Mais le parti même d'Aristœnos ne parut plus à certains Achéens se prononcer assez nettement en faveur de Rome. Gallicratès voulut qu'on provoquât l'intervention romaine. Polybe, qui le déclare traître à la patrie, est suspect de partialité en cette occasion ; iDCut-être a-t-il abusé de cette épithète qu'il reproche lui-môme à Démosthène d'avoir employée trop souvent à tort.
Callicratès eut chez ses concitoyens des honneurs, des statues (1), comme Lycortas et Philopœmen; ce qui prouve qu'il ne fut point un personnage tout à fait méprisable : mais l'historien n'a point de termes trop violents pour flétrir les chefs des partis démagogique ou romain (2).
Il est malaisé de déterminer exactement quel parti représenta Callicratès dans l'Etat achéen. Je ne crois pas qu'il se rattachât à la démagogie (3), ni à la démocratie modérée (4) que représentaient les chefs des plus grandes familles du Péloponnèse, Archon, Lycortas, Polybe, constituant par le fait une véritable aristocratie. Un passage de Polybe ferait plutôt soupçonner que Callicratès et ses partisans voulaient une modificalion de l'ancien pacte fédéral qui donnât aux membres de la ligue plus de liberté et restreignît l'action du pouvoir central (5). C'est sans doute dans ce dessein qu'ils favorisaient les sécessions et invoquaient l'intervention romaine sans la moindre réserve. Les Achéens n'eussent point décerné des honneurs à un homme dont la conduite eût été purement et simplement servile. Lycortas et son parti soutiennent la souveraineté absolue du pouvoir fédéral à l'égard de chacun des membres de la ligue (6). A leurs yeux, une ville qui a consenti à entrer dans l'union péloponnésienne ne doit plus avoir de relations avec les Etats étrangers que par l'intermédiaire du pouvoir exécutif de la fédération, ou après permission du congrès. On sait combien les répressions de révoltes étaient dures éternelles sous le gouvernement de Philopœmen. Il y eut peut-être une réaction à la suite de quelques excès. Polybe lui-même avoue que Phi-
(1) Polybe, XXXVII, l.
(2) Cf. Fustel (le Coulanges {ibid., p. 97).
(3) Au moment où il meurt, en 150, ses statues sont renversées. Or, Polybe nous montre clairement que le peuple surtout avait pris Callicratès en horreur (Polybe, XXX, 20). Sa mémoire est maudite par les démagogues qui seront élevés au pouvoir pendant les dernières années de la ligue.
(4) Ce parti est désigné clairement par Tite-Live racontant la guerre de Persée. « C'est un parti qui prenait la défense de la liberté et des lois. Ceux qui le composaient étaient aussi cliers à leurs concitoyens que mal accueillis à l'étranger. » C'est le parti de Polybe : on ne peut admettre que Callicratès ait suivi la même politique (Tite-Live, XLV, 31, 4 et 5).
(5) Polybe dit que l'obéissance absolue aux ordres de Rome entraîne la violation des serments, des lois, des traités d'union , de tout ce qui constitue la fédération achéenne : « 7rapa6f)vat zoxic, ôpxoy;, toù; vôixoy;, -cà; cTiQXa;, à a^viyzi irci xoivriv (îuiJL7toAtT£tav ri[j.â)v » (Polyb., XXVI, 1,4).
(6) Tite-Live, XXXIX, 36, 37 : « Pourquoi, Romains, lorsque je n'examine pas comment vous avez agi à Capoue, venez-vous demander aux Achéens raison de leur conduite chez les Lacédémoniens vaincus ? »
FORMATION TERUITORfALE DE I,A LIGUE ACHÉRNNE. 81
lopœmen oxeirait le iiouvoir avec iliirctô (l). Callicratès se consacre au coulraire à la clérensc des libertés locales ; il soutient devant le sénat romain les réclamations des ambassadeurs lacédcmonicns et leur droit d'invoquer un arbitrage étranger. Remar- (juons que cette coutume était très répandue dans l'antiquité, et ne jugeons pas, au nom de notre droit international moderne, les idées des anciens (2). Pour nous, Gallicratès serait un traître; aux yeux de Polylje, sa politique était funeste, puisqu'elle favorisait l'intrusion des Romains dans les affaires intérieures de la ligue. Mais cet avis n'était point universellement partagé, puisque Gallicratès eut dans le Péloponnèse un parti puissant et des honneurs extraordinaires. Il est possible que tous ses concitoyens aient plus tard maudit sa politique, quand l'effet funeste s'en fit sentir. Ce n'est point une raison pour affirmer qu'il ait souhaité la servitude, dont il fut pourtant l'auteur principal en aggravant les dissensions, en envenimant les haines dans sa patrie.
L'élection d'Hyperbatos (3) à la dignité de stratège fut la première victoire du parti de Gallicratès (179-178). Mais ce n'était pas une victoire complète, car l'ambassade envoyée, cette même année, à Rome, pour discuter devant le sénat la question du rétablissement des exilés lacédémoniens, comptait, à côté de Gallicratès, Lycortas, Lydiadas de Mégalopolis et Aratus de Sicyone. Lycortas maintint devant les sénateurs le droit absolu du pouvoir fédéral sur Lacédémone : Gallicratès invita Rome à exercer chez ses compatriotes une action pjlus directe.
En souhaitant à la ligue des hommes d'Etat tels que Gallicratès, le sénat ordonna le rétablissement des exilés (4). Il semble que cette politique ne fut point unanimement flétrie par les confédérés, puisque Gallicratès fut élu stratège l'année suivante (178- 177). Polybe attribue ce succès à l'ignorance du peuple, qui ne savait pas exactement ce qui s'était passé dans le sénat romain ; il accuse Gallicratès de vénalité. Pourtant un débat avait sans aucun -doute précédé, dans rassemblée achéenne, l'envoi d'une ambassade et la nomination des ambassadeurs. Ges ambassadeurs avaient reçu une mission bien déterminée ; et, au retour, ils du-
(1) « TÔ irXeïov o-j Ttpô; x*f '> ^'^^'>-^ [i-êxà uapp-zic-îa; ■iro),tT£u6[A£vo;» (Polybe, XXIV, 9,4).
^2) Cf. Recueil épigraphique , n" XIV , sentence arbitrale prononcée par des juges dans une contestation entre les Achéens et les Lacédémoniens.
(3) Polybe, XXVI, 1, 1, 6.
(4) Polybe. ibid., XXVI, 3.
renten rendre compte en présence du congrès. Quoi qu'il en soit, Gallicratès rétablit les exilés à Sparte et à Messène.
La troisième guerre de Macédoine amena une recrudescence des discordes dans dans le Péloponnèse et permit à l'intervention romaine de s'exercer d'une manière brutale. Persée eut sans contredit un parti dans la ligue achéenne (1) ; Polybe ne dissimule pas que le roi de Macédoine jouissait dans toute la Grèce d'une grande popularité. On le vit bien quand il remporta sur les Romains une légère victoire (2). Chez les Achéens, au témoignage de Polybe , les uns supportaient avec peine que tout se décidât de manière à assurer l'empire du monde à un seul peuple, mais s'abstenaient également de combattre et de secourir les Romains en attendant l'issue de la lutte ; les autres assistaient sans déplaisir à cette lutte décisive, et souhaitaient la victoire de Persée, sans pouvoir toutefois amener leurs concitoyens à cette opinion ; d'autres enfin avaient entraîné, grâce à leur ascendant, des Achéens dans le parti de Persée (3). Tous étaient également suspects ; mais le plus grand nombre était accusé d'abstention et de silence. Toutefois , l'historien achéen marque formellement qu'on ne put convaincre un seul des accusés , ni d'avoir parlé dans ce sens, ni d'avoir envoyé des lettres à Persée ; il les félicite de s'être soumis à l'enquête et au jugement comme des hommes ayant pleinement conscience de leur innocence (4).
Le parti de Gallicratès accusa les modérés d'exposer la patrie par une imprudente abstention ; ces accusations produisirent l'effet attendu. Dès que la guerre fut déclarée, un décret fédéral supprima tout rapport entre l'Achaïe et la Macédoine ; la neutra-
Cl) Polybe avoue qu'avec de l'argent Persée aurait pu gagner l'appui de tous les Grecs contre Rome (XXVIII, 9, 5). Tite-Live reconnaît que le parti romain était à peiue plus puissant dans le Péloponnèse que le parti macédonien (XLII, 12). Appien explique les causes de l'irritation des Romains contre le roi de Macédoine ; ce sont ses progrès en Grèce qui effraient le sénat (Appien , Mac, IX, t, 4). « "Oxt TTpàç 7roX>,wv ôiew; èv o\iyu> àyaTîtoTO xat èuaivoTto... xai 8ti TToXXoïç ë6v£(7i v.tyoLÇiiG^i.é'JOi, xai çOiXXvîv, xal awçpôvM; àvTi (J.e'8riç xat xpuçv^; <^PX^'' "
(2) Tite-Live/XLIl, 63 ; Polybe, XXVI, 8.
(3) Polybe, XXX, 6.
(4) Polybe ne nie pas les sympathies des suspects pour le roi de Macédoine ; il affirme que les Romains ne purent trouver la preuve matérielle d'une complicité, Mais combattre Gallicratès, que Rome soutenait officiellement, c'était combattre Rome; et se déclarer contre l'ami des Romains, c'était indirectement se prononcer pour Persée. Le peuple achéen le comprenait bien, sans avoir besoin d'entendre des discours , et le roi de Macédoine savait bien aussi quels étaient ses amis sans échanger une correspondance avec eux (Cf. Tite- Live, XLII, 30, 37).
FORMATION TERniTOniALE DE LA LIGUE ACHÉENNE. S,'}
lité officielle était donc, proclamée (1). Mais iiii incidcnl lemiL tout en question. En 17r)-l7i, Xénarchos, i'rôre d'Archoii , et partisan caché de la Macédoine , était stratège quand le congrès achéen fut appelé de nouveau à se prononcer. On proposa d'abord de rapporter le décret de neutralité ; et la majorité semblait acquise à cette proposition. Archon l'appuya au nom du parti modéré. Gallicratès demanda le maintien du décret et déclara, qu'en cas de guerre, la ligue serait obligée de fournir à l'armée romaine un contingent. Cette opinion prévalut : et l'assemblée de Mégalopolis refusa de recevoir les ambassadeurs de Persée. Gallicratès avait sans doute remplacé Xénarchos au pouvoir, ou fait nommer une de ses créatures, quand Marcellus vint féliciter, au nom du sénat, la ligue de s'être montrée si fidèle à la cause romaine (173) (2).
Désormais l'intervention étrangère ne rencontre plus d'obstacles. Le sénat envoie des ambassadeurs non seulement au gouvernement fédéral, mais aux villes de la ligue : ce qui tendrait à prouver que le parti de Gallicratès était surtout un « parti séparatiste » s'appuyant sur la protection de Rome. En 171, les deux Lentulus parcourent les villes du Péloponnèse et leur demandent de se conduire comme au temps des guerres contre Philippe et Antiochus (3).
Cependant le parti modéré revint encore au pouvoir (170-169). Rome change de politique; Archon, réélu stratège, sait se plier à cette nouvelle tactique; si Atilius et Marcius demandent une preuve de fidélité, il l'accorde sans délai ; il envoie à Ghalcis une garnison de mille Achéens (4). Popilius et Octavius emploient alors une nouvelle ruse et enjoignent aux cités achéennes de fournir seulement aux généraux romains les secours que le sénat demanderait (5) : c'était condamner la ligue à désobéir au sénat par excès de zèle, ou à mécontenter les généraux romains par excès d'exactitude. Cette fois encore, les calculs des ambassadeurs furent déjoués ; ils ne pouvaient se jDlaindre des magistrats du parti modéré ni porter devant le congrès une accusation contre Lycortas, Polybe et Archon (6); il jugèrent sans doute prudent
(1) Tite-T.ive, XLI , 23. Cf. pour l'histoire des rapports de Persée avec les Grecs : Fustel de Coulanges, ibid., p. G4-67. (■2) Tite-Live, XLIII, G.
(3) Ici, XLII, 37.
(4) Polybe, XXVII, 2, 11.