CHAPITRE H
LA LIGUE ÉTOLIENNE A-T-ELLE AU CONTRAIRE FAVORISÉ LA DÉMOCRA- TIE ET LES DÉMAGOGUES?
La ligue étolienne a compté plus d'un siècle d'existence indépendante, au sens le plus large du mot. Pendant ce temps, elle n'a pas échappé, plus que les autres Etats grecs, aux transformations politiques, aux révolutions intérieures. Et s'il est vrai (jue, depuis la domination d'Alexandre, quia rapproché les peuples et les cités, il y avait en Grèce une communauté réelle d'idées et de sentiments, les Etoliens ont subi à coup sûr les mêmes révolutions que les autres peuples grecs. Sans doute, les événements n'ont pas eu, dans toute la Grèce, la même succession. Mais dans la lutte que se livrèrent, aux derniers temps de l'indépendance hellénique, les riches et les pauvres, les mêmes questions se sont posées partout dans les mêmes termes, puisque chaque ville, chaque peuple, chaque confédération renfermait exactement les mêmes classes d'hommes et les mêmes éléments de discorde. Appliquons ce principe à l'examen des révolutions étoliennes ; il deviendra dès lors impossible de présenter l'histoire extérieure et intérieure de la ligue étolienne comme l'histoire du parti démocratique, voire même de la démagogie en Grèce.
Les faits ne sont pas si simples; et en tout cas, ceux qui nous sont connus ne nous donnent pas une idée si nette et si précise. Laissons à l'histoire de ce temps sa confusion réelle et sa complexité. Il est vrai, pour nous en tenir ici à l'Etolic, que la lutte y fut, comme partout, longue et cruelle entre riches et pauvres, que la ligue fut quelquefois appelée à intervenir dans ces querelles. Mais ces causes historiques ne doivent pas tout expliquer; l'Etolie se développa aussi par le mouvement naturel et le besoin d'expansion d'un peuple nombreux et belliqueux (1). Ses hommes
(l) Cf. Petit de Julleville, Histoire de la Grèce sous la domination romaine, Thorin, 1875, p. 9 à 15.
politiques intervinrent quelquefois dans les guerres intestines des cités limitrophes autant pour étendre le territoire de leur patrie que pour faire triompher tel ou tel parti. Enfin il n'est pas certain que le seul esprit de parti ait guidé plus tard les Etoliens dans le choix de l'alliance romaine ou macédonienne. Sans doute leur patriotisme devait être parfois singulièrement mêlé d'autres sentiments moins généreux, d'idées plus égoïstes ; mais il comptait pour quelque chose dans leurs résolutions. En 207, un ambassadeur rhodien, parlant devant l'assemblée étolienne, l'adjure de faire la paix avec la Macédoine et de s'unir à Philippe dans l'intérêt de tous les Grecs : si Polybe, qui n'est pas impartial pour les •Etoliens, met ces arguments dans la bouche d'un orateur parlant devant leur assemblée, c'est que, vraiment, il y avait encore, en Etolie comme dans le reste de la Grèce, un patriotisme hellénique plus ou moins altéré, mais survivant aux discordes civiles et aux haines sociales (1).
En effet, les textes anciens ne nous révèlent rien de particulier dans les révolutions que traversa l'Etolie, rien d'original dans ses institutions, rien d'exceptionnel dans ses lois. Il est si aisé de se tromper sur le sens de la constitution étolienne que toutes les opinions ont été successivement émises à ce sujet : M. Fustel de Coulanges, tout en montrant l'importance de la lutte entre riches et pauvres dans l'histoire de l'Etolie, ne méconnaît pas la force d'expansion et la puissance militaire de ce peuple (2). M. Freeman, malgré son habitude d'introduire des jugements moraux dans l'appréciation des faits, atténue encore cette doctrine et exprime un avis auquel je me rallierai en partie : pour lui, la ligue étolienne ne diffère pas sensiblement, par ses institutions, de la ligue achcenne (3). M. Petit de Jullcville ne voit dans toute l'histoire intérieure de l'Etolie que démagogie effrénée (4). Enfin M. Bazin a conclu de l'examen des mêmes institutions que le régime de de l'Etolie était aristocratique (5).
Une telle diversité d'opinions prouve au moins que les textes précis manquent pour trancher définitivement la question. Voici les différents témoignages qui ont été invoqués ; voyons s'ils sont concluants.
(1) Polybc, V, 24, 11; V, 100, 9.
(2) Cf. en particulier, Etude sur la conquête de la Grèce par les Romains, p. 32.
(3) History of Federul governmenl, I, p. 323, 324.
(4) Cf. ibid., p. 4, 9. 11 à 14, 25, etc..
(5) Mémoire sur VEtolk, p. 264.
Du cinquième siècle au troisième, nous ne savons rien de la constitution intérieure de l'Etolie. Thucydide nomme un roi des Agi'^ens : mais on ne peut affirmer que toutes les nations étoliennes aient été soumises au même régime à cette époque (1).
Depuis la réunion de tous ces peuples en jcotvo'v (2) jusqu'à l'année 220, aucun fait ne nous révèle un changement notable de la constitution fédérale. A cette époque nous voyons deux grands personnages très puissants prendre une influence dominante sur les résolutions de la ligue .Dorimachos et Scopas, sans être investis d'aucune fonction publique, convoquent les Etoliens pour les entraîner à une expédition (à une incursion de pillage, dit Polybe). Grâce à la connivence du stratège, leur parent, ils engagent des hostilités sans consulter ni l'assemblée légale, ni les Apoclètes (3). Puis, menacés par Aratus et les Achéens, ils ont recours seulement alors aux procédés légaux, et demandent à être rapatriés (4). Polybe a peut-être exagéré l'indépendance de Dorimachos et de Scopas, pour les rendre plus semblables à des brigands et à des aventuriers ; il n'en reste pas moins acquis qu'à cette date, en Etolie comme en Achaïe, l'influence personnelle jouait un grand rôle. On objectera que Dorimachos et Scopas sont des démagogues et sont assez sûrs de leur pouvoir sur la multitude pour négliger de s'entendre avec les magistrats. Soit. Mais s'ils sont maîtres du peuple, pourquoi négligent-ils aussi de consulter l'assemblée des citoyens?
D'ailleurs, admettons dans une certaine mesure, comme nous avons dit plus haut, qu'il y ait eu quelque concordance entre la politique intérieure et la politique extérieure de la ligue, et nous serons convaincus que les opinions étaient bien partagées vers cette époque en Etolie. En 219, il y a en Etolie un parti puissant qui souhaite une alliance avec les Achéens et la Macédoine (5).
Un ambassadeur étolien envoyé à Sparte exhorte les Spartiates à ne pas encourager ce parti par leur exemple. Donc, le gouvernement de la ligue n'était pas irrévocablement aux mains d'un parti démagogique.
(1) Thucydide, III, 111. M. Freeman suppose que toute l'Etolie était, à cette époque, soumise à des rois.
("2) ^. Vischer, dont nous avons suivi l'opinion , pense que la ligue étolienne était déjà bien constituée à l'époque de la guerre lamiaque. Kleine Schriften , I , p. 373-4-5.
(3) Polybe, IV, 6, 8 ; V, 5, 10.
(4) Id., ibid., 9, 9.
(5) Id., ibid., 36, 2.
Remarquons, en passant, que Philippe de Macédoine, représenté comme le constant allié de la démagogie en Grèce , est , à cette époque et sera toujours dans la suite, l'ennemi de la ligue étolienne. En revanche, les Romains, cités souvent comme les ennemis acharnés de la démagogie grecque, n'auront pas, à Gynoscéphales , d'alliés plus dévoués et plus utiles que les Etoliens (1).
On a invoqué, pour prouver le caractère démagogique de la ligue, son intervention en faveur des démagogues dans les villes divisées par les factions. En 220, dit-on, ce fut la cause de leur intervention à Cynœtha. — Ce premier fait est peu concluant, puisque Polybe nous dit qu'ils pillèrent et tuèrent également des citoyens des deux partis contraires (2). Il semble donc qu'ils ont tout simplement profité des disensions de Cynœtha pour occuper un poste de plus dans le Péloponnèse.
I/autre exemple cité remonte à l'année 197. A cette date, un parti appelle les Etoliens ; un autre, celui des riches, dit-on, livre la ville aux Romains, Il ne faut pas oublier qu'à cette époque les Romains étaient alliés de la ligue étolienne, à laquelle ils devaient leur succès contre Philippe. Une faction préfère l'occupation romaine, parce que c'est la meilleure garantie contre les retours offensifs de la Macédoine. Mais, en 196, le décret de Flamininus adjoindra de nouveau Opunte et la Locride à l'union étolienne. En outre, il n'est pas prouvé que le parti des riches ait appelé les Romains ; le sens du texte de Tite-Live est au moins hypothétique. Ce second fait nous semble aussi peu concluant que le premier (3).
Voyons-nous dans les événements intérieurs se révéler plus nettement le caractère démagogique des institutions étoliennes ? Cela est douteux. On a parlé de l'abolition des dettes en Etoile à
(1) » Chez les Béotiens, la démocratie avait pris le dessus... Les Béotiens devaient donc être les alliés de Philippe ; en effet, leurs troupes combattirent pour lui à Gynoscéphales. » Fustel de Coulanges, ibid., p. 4G et 47. — A ce compte, les Etoliens seraient gouvernés par l'aristocratie, puisque leurs troupes combattent dans l'armée romaine.
(2) Polybe, IV, 16, Il et 17 ; 18, 7 et suiv. ; 29, 6.
(3) « Opunte seditio orta est. Factio una ^Etolos, qui propiores erant, altéra Romanos accersebat ; sed opulentior factio, exclusis .^tolis missoque ad imperatorem romanum nuntio, usque in adventum ejus tenuit urbem. » Tite-Live, XXXII, 32, 2. Le mot opulentior factio signifie tout aussi bien le « parti le plus puissant » que le « parti des riches; » c'est le sens adopté dans le lexique de Forcellini. On attendrait plutôt opulentiorum factio pour désigner la « faction des riches. »
la date de 205. Cotte mesure a-t-elle bien exactement la signification qu'on lui attribue (1)? Los Etoliens s'étaient endettés à la suite de guerres continuelles (2); leur luxe y avait aussi contribué. Ils nomment Dorimachos et Scopas nomographes et les cliargent d'écrire des lois sur la matière. Alexandre l'Etolien fait remarquer à ses compatriotes qu'il ne faut pas « engager l'avenir, » sous prétexte de se débarrasser des dettes présentes. Les lois sont écrites ; mais, bientôt après, Scopas, un des deux législateurs, est forcé de se retirer à Alexandrie. *
Le texte de Polybe est assez obscur ; il est compris dans les fragments très maltraités du treizième livre. Tel qu'il est, il semble indiquer une autre mesure qu'une suppression ou réduction des dettes. D'abord, est-il bien question de dettes particulières? Quels sont ces emprunts contractés pour faire face aux besoins de la guerre perpétuelle? Quoi qu'il en soit, il semble que l'objection d'Alexandre(3)aux projets de Dorimachos et de Scopas, s'applique beaucoup mieux aune opération telle que la capitalisation des emprunts précédentsou qu'un emprunt nouveau. Gomment comprendre aussi cette remarque de Polybe, si la décision porte sur des contrats particuliers : « Les Etoliens s'étaient insensiblement endettés eux-mêmes et les autres? » Polybe entend, sans doute, que les guerres continuelles avaient obéré les finances de l'Etolie proprement dite et aussi des confédérés etoliens de provinces voisines (4). Que Dorimachos et Scopas aient été des personnages turbulents et aient espéré de gagner quelque chose aux mesures financières dont ils prenaient la responsabilité, on peut l'admettre; mais l'échec de Scopas n'est pas précisément un fait de nature à prouver que ces lois soient restées longtemps populaires (5). Quand bien même le récit de Polybe nous montrerait, en 205, l'Etolie dans un trouble profond , quelle conclusion générale peut-on en tirer pour affirmer qu'elle a toujours été vouée aux excès démagogiques ?
(1) Polybe, XIII, 1, 2, 3.
(2) Ibid. : « 01 AlTw>oi, 8ià te Tr]v auvéxetav xwv iroXÉiiwv, xai otà xi^v TtoXuTs- Xeiav Twv piwv, sXaOov oO [aôvov àXXouç, àXXà xaî (jcfaç, aÙTOÙç, xaTaxpeoi yevYiOévTeç. » Est-ce donc insensiblement que les Etoliens s'aperçoivent qu'ils sont en proie à la guerre sociale : « eXaOov (rcpSç aÙToûç. »
(3) Ibid. : « CE AItwXoi' 'AXé^avôpoç àvxÉXsYe xoïç ■^çidifoii.é^oiii ïj^îou [iyj
|i6vov Ttpô; là napàv àTroêXéirîiv el xoucpicrÔi^ffovTai xwv èvscttwtwv ffuvaXXaYjj-àxwv , àXXà xai Tïpôç xô [aéXXov. >> 11 n'y a là rien qui fasse présumer une lutte des riches contre les pauvres ; il n'est pas question de deux partis. Alexandre adresse son conseil à tous les Etoliens, dans l'intérêt de l'Etat,
(4) Cf. page 88, la note 2.
(5) Polybe, XIII, 3, l.
Après la guerre qui soumit la ligue à Rome, c'est Alexandre IsioSjleplus riche des Grecs, qui est envoyé en Italie pour plaider la cause des vaincus devant le sénat (1). D'autre part, l'ambassadeur Athénien Damis,qui intercède auprès de la même assemblée en faveur de la ligue étolienne , explique que cette malheureuse guerre a été entreprise et déclarée par suite de l'emportement du peuple, que la multitude des Etoliens est livrée successivement à toutes les influences ; mais que les Romains auraient tort de rendre* toute la nation responsable (2). On peut supposer, d'après ces paroles , que des excitations démagogiques avaient amené la guerre ; mais la défaite avait été promptement suivie d'une réaction.
Vingt ans après, l'Etolie est bien en pleine révolution ; mais Polybe ne nous donne aucun détail sur les troubles et les massacres dont il fait mention. Il dit seulement que les violences étaient dirigées contre les magistrats, tandis qu'en Epire la persécution venait des plus puissants (168) (3).
Après Pydna et les massacres qui suivirent la victoire de Paul- Emile sur Persée, les villes sont opprimées par les partisans de Rome. Nous avons un curieux tableau de l'état intérieur de l'Etolie à cette époque dans Tite-Live, qui traduisait, sans doute, une phrase de Polybe : « Dans les villes , les principaux citoyens étaient divisés entre trois partis : les uns flattaient la domination de Rome ou recherchaient l'amitié des rois et tenaient le pouvoir en opprimant leurs concitoyens ; un tiers-parti, ennemi des deux autres , prenait la défense de la liberté et des lois. Ceux qui le composaient étaient aussi chers à leurs concitoyens que mal accueillis à l'étranger... A cette époque (167), les partisans de Rome étaient seuls investis des magistratures, seuls chargés des ambassades (4). « Il y avait donc, à l'époque de la guerre de Persée, un parti romain (5), un parti macédonien et un parti national. Les Etoliens étaient divisés, comme le reste de la Grèce , ni plus, ni moins.
La domination du parti romain , cruelle et violente, prit fin en 151 , à la mort de Lyciscos, ou, du moins, eut dès lors un carac-
(1) Polybe, XXII, 9. 9.
(2) Id., ibid., 14, 8, 9, 13. 15.
(3) Id., XXVIII, 4, 13 ; XXX, 14, 4«, 8.
(4) Tite-Live, XLV, 31. 4, 5.
(5) Qui paraît avoir aussi été un parti « sécessionniste » (Polybe, XXVI, 1, 4), au moins chez les Achéens. Nous ne savons (luelle était la maxime de gouvernement intérieur des partisans etoliens de Rome.
tère plus modéré ; car cet événement ramena, dit Polybe, la concorde et l'union en Etolie (1).
Nous ne voyons rien, dans tous les témoignages que nous venons de rapporter, qui distingue bien nettement les révolutions étoliennes des révolutions du reste de la Grèce dans le même temps. Rien dans tous ces faits ne prouve que la ligue étolienne ait toujours été gouvernée par les démagogues et se soit toujours efforcée de faire triompher la démagogie en Grèce. A coup sûr, les pauvres et les riches se livrèrent bataille en Etolie comme en Achaïe; la lutte fut acharnée et cruelle, comme l'est partout toute lutte sociale, mais elle eut les mêmes alternatives qu'ailleurs. Rome et la Macédoine eurent leurs partisans, tout comme parmi les citoyens de la ligue voisine. En somme, nous savons peu de chose des révolutions qui purent modifier les lois de l'Etolie ; à défaut de preuves concluantes, nous devons éviter d'affirmer que la ligue étolienne fut un Etat particulièrement aristocratique ou démocratique. Nous verrons que ses institutions présentent de nombreuses ressemblances avec celles de la ligue achéenne dont on a voulu la distinguer sans réserve. C'est le cas de rappeler encore qu'à aucune époque de son histoire, plus que pendant son dernier siècle de la liberté, la Grèce, si divisée, si faible, n'a offert tant de ressemblances entre les peuples qui la constituaient. Deux ligues qui se font la guerre, deux villes rivales, renferment à l'intérieur les mêmes partis , c'est-à-dire des hommes qui se séparent les uns des autres, qui se combattent suivant les mêmes principes politiques ou les mêmes aspirations sociales. Dès lors, comment veut-on que l'histoire de deux Etats formés d'éléments analogues n'offre pas, dans un ordre de succession différent, des faits analogues ?
(1) Polybe, XXXII. 20, 1; 21, 1.