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DE LA MATIÈRE

L'homme connaît beaucoup de choses qui se passent autour de lui. Pour un grand nombre de erens, cette connaissance arrive, non pas au corps même de l'homme, mais à un principe immatériel qui l'habite, sorte de divinité statique qui jouit, entre autres propriétés toutes admirables, de la faculté d'être renseignée sur les phénomènes extérieurs. Nous avons vu plus haut ce qu'il faut penser de ce principe immatériel comme de tous les autres ; il résulte uniquement d'une conception physique erronée. Remarquons d'ailleurs que ce principe immatériel qui, à ce qu'il parait, connaît par lui-même, quand il a quitté sa prison animale, ne peut rien savoir du monde extérieur, tant qu'il habite le corps de l'homme, sans l'intermédiaire tout imparfait des organes de ce corps ; il ignore fatalement tout ce qui est sans action sur la substance de son hôte : il n'est au courant que des mouvements qui influencent les terminaisons nerveuses, chose vraiment bien mesquine pour un pur esprit.

Gomme, d'autre part, ce pur esprit jouit de la singulière propriété de ne se manifester en aucune manière, comme nous ne nous rencontrons jamais avec la

moindre trace de son activité lorsque nous étudions les phénomènes objectifs, il sera plus sage d'essayer de nous rendre compte des choses exactement comme s'il n'existait pas et de supposer que l'homme ou l'animal, formé de matière humaine ou animale, connaît, par lui-même, ce qu'il connaît. Les partisans du principe immatériel pourront, s'ils le veulent, le supposer em. busqué derrière toutes les réactions matérielles grâce auxquelles l'homme connaît; cela n'enlèvera rien de leur précision aux faits que nous allons passer en revue.

La grande loi qu'il faut étabUr au début de cette étude est que, seule, la matière en mouvement peut être connue de nous. Nous ne connaissons que le mouvement DE LA MATIÈRE. On pouvait croirc le contraire lorsque l'on admettait la théorie des actions à distance, on pouvait penser que tel corps situé là-bas, avait le pouvoir intrinsèque de faire naître en nous la notion de son existence. Il faut renoncer aujourd'hui à cette manière de concevoir les choses ; si nous connaissons l'existence d'un corps qui nous paraît immobile, c'est que son repos molaire dissimule des mouvements particulaires capables de se transmettre jusqu'à nous. Notre connaissance de ce corps lointain résulte uniquement des modifications apportées dans notre substance par le mouvement émané de lui et nous allons avoir à passer en revue les divers mouvements qui peuvent modifier notre substance.

Nature de la conscience. — Mais immédiatement se pose une question : comment se fait-il que d'une modification de notre substance résulte en nous une sensation, une connaissance de quelque chose ? C'est là le

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grand point d'interrogation. Nous devons nous borner à constater sans chercher à expHquer, celt les expHcations humaines ne sont que des comparaisons et avec quoi comparerions-nous la faculté de connaître si ce n'est avec elle-même ? C'est là le triomphe des partisans du principe immatériel. Il y a en nous, disent-ils, un principe immatériel qui connaît, par essence, ce qui se passe en nous et ainsi la difficulté est écartée ; mais elle est remplacée par la difficulté plus grande de comprendre ce qu'est un principe immatériel et de le comparer avec quelque chose de connu.

Raisonnons, plutôt, comme nous l'avons fait jusqu'à présent. L'homme est une synthèse d'activités moléculaires et de mouvements molaires résultant de ces activités. Tous les actes humains qui peuvent être soumis à une analyse objective résultent d'activités synergiques ; ce qui heurtera le moins le sens que nous avons déjà acquis de la nature de l'homme, ce sera donc de supposer que le phénomène purement subjectif de la connaissance est également une synthèse de phénomènes élémentaires, mais ce sera là une pure hypothèse, non susceptible de démonstration directe ; cependant, cette hypothèse tirera une grande vraisemblance du fait que les mêmes modifications de notre organisme, chaque fois qu'elles se produisent dans des conditions comparables (ce qui est d'ailleurs fort difficile à réahser d'une manière parfaite à cause de la variabilité incessante de l'organisme) produisent en nous les mêmes sensations. Et ainsi nous sommes amenés à penser (je ne saurais trop répéter que ceci est hypothétique) que les éléments matériels dont est composé notre organisme contiennent les éléments de la connaissance. Il y a d'ailleurs un moyen de contenter les amateurs de principes immatériels en traduisant celle hypothèse de la manière suivante :

A chaque atome matériel est attaché indissolublement un pur esprit atomique qui a la propriété de connaître les diverses péripéties de l'histoire de cet atome. Dans une molécule, assemblage d'atomes, il y a un esprit moléculaire, synthèse des esprits atomiques, et ainsi de suite, dans l'homme, synthèse des molécules, il y a un esprit humain, synthèse des esprits moléculaires; seulement cette hypothèse aurait un désavantage, c'est que la mort de l'homme, désagrégeant sa synthèse matérielle, désagrégerait aussi l'esprit humain correspondant, et cela est contraire au dogme de l'immortalité. De plus, si nous supposons l'esprit atomique indissolublement lié à l'atome, il vaut autant dire que l'atome a en lui-m-jme un élément de connaissance. Gela paraît inadmissible à beaucoup de gens ; comment, disent-ils, un morceau de charbon aurait de la conscience ? JNous ne pouvons pas savoir ce que sent un morceau de charbon, nous ne pouvons savoir que ce qui se sent en nous-mêmes, et nous constatons que nous-mêmes, synthèses d'atomes, sommes conscients.

Nous admettrons donc, jusqu'à nouvel ordre, que chaque atome possède un élément de conscience atomique et cette hypothèse invérifiable, mais qui n'est en contradiction avec aucun fait connu, nous permettra de concevoir que l'homme puisse connaître les mouvements qui modifient sa substance.

11 est bon d'ailleurs de constater, et cela plaira sans doute aux vitalistes, que, même dans cette hypothèse, les êtres vivants se comporteront, au point de vue de la conscience, tout autrement que les corps bruts. En effet, nous avons dit que l'atome possède un élément de conscience qui est tenu au courant de l'histoire de cet atome. Mais un atome qui fait partie d'un édifice moléculaire n'a pas d'histoire, pas plus que la lune dans

sa rotation autour de la terre ; l'élément de conscience n'a quelque chose à enregistrer que lors d'une dislocation moléculaire; à ce moment il se produit une se/wation dans la molécule, agglomération d'atomes, mais nous devons remarquer que cette sensation moléculaire, dans les corps bruts, est extemporanée . En effet, elle ne se produit qu'au moment d'une réaction et les corps bruts se détruisent toujours chimiquement en réagissant ; à une conscience moléculaire succéderait donc, par suite de la réaction accompagnée de sensation, une autre conscience moléculaire n'ayant plus rien de commun avec la première.

Au contraire, les substances vivantes ont la propriété de réagir dans certaines conditions, en assimilant ; c'està-dire que les molécules sont remplacées par des molécules identiques en plus grand nombre et ceci se produit sans cesse, dételle manière que la sensation, dans la substance vivante, est continue ; il y a mémoire élémentaire, et l'on comprend qu'une modification quelconque, apportée du dehors et influençant la marche de ce phénomène continu, soit connue de la substance vivante.

Je n'insiste pas sur ces considérations assez délicates ; j'ai exposé ailleurs comment on peut concevoir la synthèse des consciences moléculaires dans le plastide, puis la synthèse des consciences plastidaires dans l'individu \ ^^ous allons maintenant nous demander, étant donné ce que nous savons de la nature des phénomènes vitaux, quels sont ceux des phénomènes cosmiques qui peuvent les influencer et par conséquent être connus des êtres vivants.

I. Le déterminisme biologique et la personnalité consciente- Paris, F. Alcau, 1897.

Quels mouvements pouvons-nous connaître ? — Pour faire cette étude nous devons nous rappeler que le phénomène essentiel de la vie, l'assimilation, est un phénomène moléculaire ou chimique, mais que les conditions de ce phénomène chimique sont en relation étroite avec des mouvements molaires d'échanges, de telle manière que, d'une part, les réactions assimilatrices sont la source qui entretient les mouvements d'échange et que, d'autre part, ces mouvements d'échange sont indispensables à la continuation de l'assimilation. Donc, pourront être connus d'un être vivant, tous les phénomènes qui seront susceptibles d'influencer ses réactions chimiques, soit directement, soit par l'intermédiaire d'une modification des mouvements molaires qui y sont liés.

La connaissance la plus immédiate viendra à l'être par contact, soit qu'une simple pression mécanique s'exerce à sa surface et modifie ainsi les mouvements molaires d'échange (écrasement, tact élémentaire), soit qu'une substance chimique répandue dans le milieu ambiant intervienne dans les réactions mêmes de l'être ou, tout au moins modifie le régime osmotique des échanges avec l'extérieur (goût élémentaire, odorat élémentaire).

Je parle de ces impressions au contact comme si tous les êtres étaient de simples plastides ; chez les animaux supérieurs, pourvus d'un système nerveux, il y a des surfaces sensorielles spéciales dans lesquelles est localisée la possibilité d'être impressionné par les actions de contact (organes du tact, du goût, de l'odorat), mais il existe néanmoins, dans le reste de l'organisme, une sensibihté plus obtuse à ces mêmes actions.

Je ne veux pas d'ailleurs m'occuper ici de la précision plus ou moins grande des connaissances de l'être vivant : il faudrait faiie une étude complète du système

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nerveux et des organes des sens ; je veux seulement m'enquérir de Vordre des phénomènes connaissablés.

Si ces actions par contact mécanique ou chimique étaient les seules qui puissent être senties par un organisme vivant, le monde connu par cet organisme serait Umilé à l'organisme lui-même. Ce qui élargit le champ de ses connaissances, c'est le transport à distance de certaines substances ou de certains mouvements capables d'impressionner.

D'abord, la diffusion de substances chimiques à partir d'un certain point peut faire connaître à l'animal l'existence lointaine du centre de diffusion ; la mouche sent la viande ; le poisson goûte (?) (ou sent) l'appât faisandé, etc.. ; le plastide chimiotac tique est attiré vers le tube capillaire dans l'expérience de Pfeffer. Pour ce qui est de la mouche ou du poisson, nous ne doutons pas un instant de l'existence d'une sensation olfactive ou gustative ; pour le plastide chimiotaclique nous devons être plus réservés, mais il me paraît vraisemblable qu'il a la connaissance plus ou moins obtuse de l'action chimique nouvelle à laquelle il est soumis et probablement de la direction de la diffusion.

Passons maintenant aux transmissions ayant lieu par suite d'un déplacement molaire de deuxième espèce, c'est-à-dire de proche en proche. Il est probable que les poissons sont renseignés, grâce à leur ligne latérale, sur les plus lentes de ces vibrations , les vibrations un peu plus rapides sont perçues par ce qu'on appelle l'organe auditif des animaux. Que cet organe soit rudimen taire ou fort compliqué, son fonctionnement consiste toujours, plus ou moins grossièrement, dans la mise en mouvement, sous l'influence des vibrations sonores, d'une masse solide ou liquide constituant un

gd LES LIMITES DU CONNAISSABLE

récepteur; le mouvement de ce récepteur détermine des pressions capables d'impressionner les échanges molaires qui ont lieu entre les cellules et l'extérieur et c'est ainsi que l'organisme en subit la répercussion ; je ne fais que signaler ce mécanisme et je renvoie encore une fois à l'excellent livre du D' Pierre Bonnier, YAudiiion. La perception des vibrations sonores élargit un peu le cercle des connaissances permises à l'animal, cependant il faut avouer que, réduit à ce moyen de renseignement, cet animal aurait encore un horizon fort borné. On entend des coups de canon à plusieurs lieues ; l'éruption du Krakatoa a été entendue à Saigon ; mais outre qu'il faut un bruit d'une formidable intensité pour qu'il soit encore sensible à une si grande distance, le renseignement qui résulte de son audition est bien peu de chose, sauf quand il s'agit de communications phonétiques entre individus d'une même espèce, et alors encore la distance permettant ces communications est très restreinte. Restent donc les vibrations de l'éther, vibrations infiniment plus rapides et se transmettant beaucoup plus vite. Ce sont elles qui permettent l'établissement de communications entre des points très éloignés, mais comment sont-elles connues de l'homme et des animaux ? Les vibrations sonores, mouvement molaire, agissaient sur les conditions molaires de vie des cellules , les vibrations particulaires de l'éther ne pourront impressionner, directement au moins, ces conditions molaires et par conséquent ne pourront pas être perçues par l'organe adapté à l'audition. L'homme a cependant pu imaginer des appareils transformateurs, grâce auxquels le mouvement particulaire produit un mouvement molaire susceptible d'impressionner l'oreille. Tel, par exemple, le canon du Palais-Royal qui transmet aux habitants du quartier l'indication de la direction des rayons calo-

rifiques quand le soleil passe au méridien. Mais le meilleur exemple de cette transformation d'un mouvement particulaire en mouvement molaire est fourni par le téléphone dont la réversibilité fait l'admiration du monde. Des vibrations sonores de l'air mettent en mouvement une plaque légère devant un électroaimant ; les A^brations de la plaque se répercutent dans le courant électrique qui traverse l'électro-aimant et ce courant, arrivant n'importe où dans un appareil semblable au premier, restituera à une seconde plaque le mouvement vibratoire de la première. Ainsi, grâce au téléphone, les communications d'homme à homme par le moyen de l'audition deviennent beaucoup plus étendues ; elles s'étendent presque indéfiniment, maintenant que Poulsen a inventé le relais téléphonique.

Parmi les vibrations de l'éther, quelques-unes ne peuvent être connues de l'homme qu'indirectement, par l'intermédiaire d'un transformateur ; telles sont par exemple les oscillations hertziennes qui viennent à notre connaissance par l'intermédiaire d'un résonateur ou d'un radio-conducteur; mais il y a aussi des mouvements éthérés que nous pouvons connaître directement et c'est par ceux-là que nous sommes le mieux renseignés sur le monde extérieur. A cette catégorie appartiennent les vibrations lumineuses.

La connaissance directe d'un mouvement particulaire de l'éther ne peut se produire chez nous que si ce mouvement particulaire est capable d'influencer les réactions chimiques de l'assimilation, le phénomène esse/î/i'e/ de la vie cellulaire. Or, même chez les espèces animales ou végétales les plus inférieures, on constate une sensibilité à la lumière (phototactisme, phototropisme, héliotropisme) qui est une preuve certaine de son influence chimique. Le plaslidc attiré par la lumière éprouve-t-il de ce fuit une sensation spéciale.'^ îNous ne pouvons

l'affirmer, mais il me paraît très probable qu'il acquiert une notion plus ou moins obtuse de la direction des rayons incidents dont l'action sur son mouvement est si manifeste.

Chez les animaux supérieurs, la possibilité d'être impressionnés par les rayons lumineux est localisée à certains tissus particuliers, du moins en ce qui concerne la sensibilité spéciale, car les faits actuels de photothérapie prouvent que les autres tissus ne sont pas non plus tout à fait indifférents à l'action de la lumière.

La rétine, placée chez nous derrière un appareil optique de premier ordre, reçoit des impressions tout à fait précises, grâce auxquelles nous avons notre connaissance de beaucoup la meilleure du monde ambiant. Par elle nous connaissons la forme des objets au repos molaire et le mouvement molaire de ceux qui bougent : et cette connaissance s'étend extrêmement loin, puisque nous pouvons voir directement, par une nuit claire, les étoiles les plus prodigieusement éloignées. Par l'addition d'appareils optiques spéciaux (lunettes, microscopes) à ceux qui existent naturellement devant notre rétine, nous développons encore le champ des investigations possibles à l'organe admirable de la vision, soit dans le très lointain, soit dans le très petit.

Pas plus que pour l'audition, je n'entrerai ici dans l'élude du mécanisme nerveux par lequel l'image rétinienne vient à notre connaissance définitive. Je ne veux envisager dans ce chapitre que la question de savoir quels mouvements peuvent, directement ou indirectement, être connus des êtres vivants. J'étudierai dans un chapitre ultérieur la nature des moyens par lesquels nous pouvons avoir la notion de la Jorme des objets extérieurs.

Parmi les vibrations de l'éther, d'autres que les

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lumineuses impressionnent peut-être aussi nettement certaines espèces animales, mais à ce sujet nous ne pouvons en ce moment faire autre chose que des hypothèses; en tout cas ces impressions, si elles existent, sont vraisemblablement des actions chimiques directes comme celle de la lumière sur les animaux pourvus d'yeux.

Quant à ces vibrations hypothétiques qui seraient la source de l'attraction universelle, trop petites pour déterminer des dislocations moléculaires, dépourvues par conséquent d'activité chimique, elles ne sauraient être connues directement de nous. Nous ne pouvons les connaître que par leur effet molaire, c'est-à-dire parla pesanteur, par la chute des corps. Et, sur cette chute des corps, nous pouvons être renseignés de deux manières différentes : i° par l'intermédiaire d'organes des sens adaptés à autre chose ; par le tact qui nous permet de percevoir une pression résultant de la pesanteur ; par la vue qui permit à Newton de voir tomber une pomme ; 2° par un organe adapté spécialement à cette fonction, l'appareil des canaux semi-circulaires, dans lequel le mouvement molaire du liquide nous renseigne sur la direction de la pesanteur par rapport à nous, c'est-à-dire, en réahté, sur notre direction par rapport à la pesanteur. Mais il nous est impossible d'avoir, des vibrations mêmes de l'attraction universelle, une autre connaissance que celle que nous donne le mouvement molaire d'attraction. Nous ne connaissons aucun transformateur de ces vibrations en quelque chose, autre que la gravitation, qui puisse être connu de nous. Ces vibrations agissent uniformément sur tous les corps que nous connaissons, sur les êtres vivants comme sur les corps bruts, sur les corps simples comme sur les corps composés ; elles n'ont pas de manifestation spécifique sur un objet particulier. C'est pour cela que,

Le Dantec. — Le connaisaaU*», î

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contrairement aux autres vibrations de l'éther, dont quelques-unes, ne nous influençant pas directement, ont pu être étudiées par leur action spécifique sur des objets connus de nous, les vibrations de l'attraction universelle resteront toujours hypothétiques pour nous et ne nous seront connues que par l'effet molaire attribué autrefois à la pesanteur considérée comme une propriété inséparable de la matière I

§111. — Limites du connaissable. — Métanthropie

Nous avons passé en revue l'ensemble des procédés par lesquels les êtres viA^ants peuvent être mis au courant des événements du monde extérieur'. Suivant le cas, ce sera le tact, le goût, l'odorat, l'ouïe, la vue, ou tel autre sens n'existant pas chez l'homme, qui donnera 1 indication la plus précieuse, mais toujours, en fin de compte, ce sera un phénomène chimique (jui renseignera l'animal. Voyons maintenant, étant donnée la nature de nos modes de connaissance, quelles sont les Kmites du monde connaissable pour nous.

Les distances stellaires sont énormes si on les compare aux dimensions des objets familiers qui nous entourent. Dans beaucoup de cas, l'homme a pu calculer avec une approximation relative ces distances évaluées en prenant comme unité le chemin parcouru en une seconde par la lumière. Elles dépassent toute imagination, et cela confond notre manie de vouloir toujours nous faire une représentation des choses dont nous connaissons l'existence. Mais néanmoins, malgré notre impuissance à concevoir les dimensions prodi-

I. Je laisse de côté le sens des attitudes segmentaires, par lequel l'animal est au courant, non des événements exti rieurs, mais de sa propre isposition dans l'espace.

gieuses du monde connu de nous, notre ambition va encore plus loin et se préoccupe de connaître tout ce qui est. Nous nous grisons de grands mots, nous parlons d'infini et les gens sages nous font remarquer que nous ne pouvons nous imaginer ni un monde fini, car qu'y aurait-il au delà? ni un monde infini. Nous retrouverons ce hesoin tout à l'heure, du côté de l'infiniment petit. Il me semble que ces questions, irritantes pour le bon sens, ne se posent plus quand, au lieu de se perdre dans des considérations nuageuses , on se place sur le terrain de la nature de nos moyens de connaître. C'est la lumière qui nous renseigne sur les objets très éloignés, il y a donc une limite à la distance des objets que nous pouvons percevoir, fussentils d'immenses soleils, puisque l'intensité de la lumière décroît proportionnellement au carré de la distance ; ou encore, autrement : supposons que notre monde soit contenu dans une bille d'éther, séparée d'autres billes analogues par un milieu cosmique qui soit à l'éther ce que l'éther esta l'atome pesant et qui ne transmette pas la lumière. Notre connaissance sera forcément limitée à notre bille d'éther ; et il pourra y en avoir des milliards de semblables sans que nous soyons jamais avertis de leur existence. C'est une pure foUe que de penser à ce qui, en vertu de la nature même delhomme, est inconnaissable à l'homme; mais l'homme est plus fier de son imagination que de ses organes des sens !

Voilà pour le très grand.

Pour les objets qui ont des dimensions d'un ordre de grandeur analogue au notre, c'est la vue principalement qui nous renseigne ; mais il y a une limite inférieure à la dimension des objets que nous pouvons voir, même au moyen des meilleurs microscopes. Les objets les plus pelits qui soient justiciables de l'obser-

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vation directe sont encore beaucoup plus grands que , des molécules. A partir de cette limite inférieure nous pouvons encore être renseignés sur la nature des corps ; par le goût et par l'odorat et d'une manière plus générale, i I parles méthodes de la science chimique. Mais ces rensei- ''. ^ gnements, très précis d'ailleurs, ne nous donnent aucune 1 1 connaissance de la forme des molécules ; nous avons : i d'ailleurs vu plus haut que la notion optique de forme ' i tire son importance de ce que nous avons, dans la vie n ordinaire, bien plus d'occasions d'être renseignés par i; la vue que tout autrement et que la vue nous donne 1 1 une image des objets en repos molaire apparent. Dès • r que l'on arrive à des objets dont la dimension est égale i i ou inférieure à l'amplitude d'une vibration lumineuse, * il ne peut plus être question de forme au sens habituel ; du mot. Par exemple, je suppose qu'un corps visible ' soit limité par une surface donnée par une équation ( algébrique connue, et ait environ un millimètre de 1 diamètre. Avec une unité de grandeur qui serait le j trillionième de celle qui était employée dans le premier ; i cas, la même équation représenterait une surface sem- l blable algébriquement à la première et qui aurait un i triUionième de millimètre de diamètre. Eh bien, nous n'avons pas le droit de dire que nous nous imaginons cette surface semblable à la première, car elle est trop petite par rapport aux vibrations lumineuses et elle ne peut donner d'image visuelle.

Il faut nous défier du langage mathématique, grâce auquel nous pouvons parler de corps qui auraient ces dimensions infinitésimales, absolument comme s'ils étaient comparables aux corps inacroscopiques. Déjà pour les atomes, nous avons une tendance instinctive à

I. Celte question sera longuement étudiée dans un chapitre spécial Notion de forme.

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nous représenter de petites masses en repos molaire, comme des grains de plomb et c'est là une erreur certaine. Le pouvoir représentatif de l'imagination humain© est aussi borné du côté de l'infiniment petit que du côté de l'infiniment grand. Nous connaissons les atomes, mais nous ne pouvons nous les représenter, A partir d'une certaine dimension minima, notre connaissance des corps prend donc un autre caractère, et rien n'est plus dangereux que les comparaisons, proposées pour satisfaire l'imagination, entre ces corps invisibles et les objets macroscopiques familiers.

Dans l'état actuel de la science, nous pouvons affirmer l'existence des atomes, sans nous imaginer c© qu'ils sont. J.-J. Thomson a même démontré récemment que les atomes sont probablement eux-mêmes de petits microcosmes dont des corpuscules planètes peuvent être détachés (rayons cathodiques, par exempie)...

Disons-nous bien cependant que, malgré toutes les découvertes admirables de la science moderne, il est aussi chimérique de songer à connaître la structure de la matière dans l'infiniment petit, que de vouloir scruter l'infiniment grand. Notre connaissance est forcément limitée, vers le petit, comme vers le grand, par la nature même de notre être. Nous considérons l'atome ou tout au moins le corpuscule de J.-J. Thomson comme ce qu'il y a de plus petit ; mais n'oubhons pas que ce corpuscule, très petit par rapport à nous, n'est pas petit d'une manière absolue. Il nous est impossible de savoir si ce corpuscule n'est pas lui-même un monde d'une complexité analogue à celle de la bille d'éther que j'imaginais tout à l'heure et qui comprend les planètes et les soleils ; il nous est impossible de savoir ce qui se passe à son intérieur puisque ces phénomènes intracorpusculaires ne retentissent aucunement sur les

phénomènes qui impressionnent noire substance vivante. Quand nous disons que Falome est immuable, cela veut dire surtout que ce qui se j)asse à son intérieur nous est inconnu et inconnaissable, ne nous regarde pas.

Nous avons vu plus haut que, parmi les vibrations de l'éther, quelques-unes nous sont directement connaissables par leur activité chimique sur la substance vivante ; d'autres nous sont indirectement connaissables parce que, trop petites pour agir sur les phénomènes chimiques qui sont l'essence de notre vie, elles peuvent encore avoir une action molaire synthétique qui est connue de nous ; mais s'il y en a de plus petites encore, et rien ne nous permet de l'affirmer ou de le nier, elles ne retentissent plus sur rien de ce que nous pouvons connaître ; elles sont en dehors de ce qui nous concerne dans le monde.

Une remarque s'impose encore au sujet de ces divers mouvements vibratoires de l'éther. Nous ne savons pas ce que c'est que l'éther et nous n'avons aucun droit de faire des hypothèses à son sujet, mais nous pouvons nous demander s'il n'est pas illogique d'attribuer au même corpuscule^ des mouvements vibratoires de vitesses aussi diverses que celles des oscillations hertziennes, de la lumière, des rayons X. Je ne fais cette remarque que pour répondre à l'étonnement que manifestent ordinairement ceux à qui l'on parle pour la première fois des vitesses prodigieuses des mouvements vibratoires. Une vibration lumineuse se fait, par

I. S'il est inutile pour les mathématiciens de se demander quelle est la nature dos corps dont ils étudient le mouvement dans leurs équatioiisr il n'en est plus de même quand on essaie de se représenter les choses, cl quand nous parlons de vibration, nous ne pouvons nous empêcher de nous demander quel est l'objet qui vibre, à moins que ces vibrations ne représentent roscillation de l'état de quelque chose comme dans le conducteur de Hertz.

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exemple, 700 trillions de fois à la seconde, et l'on s'effraie de ce chiffre surtout parce qu'on oublie qu'il est en rapport avec la dimension très petite du corps vibrant. Nous appliquons noire notion humaine du temps à des choses qui sont tout à fait hors de proportion avec les dimensions humaines.

L'atome, nous l'avons vu, ou le corpuscule de J.-J. Thomson, pour être très petits par rapport à nous, ne sont pas pelils d'une manière absolue. Ceux qui aiment à croire que les petites choses sont comparables aux grandes imagineront volontiers que l'atome est habité par des êtres qui lui sont ce que nous sommes à la terre (hypothèse tout à fait illégitime : je n'ai pas besoin de le démontrer) . Ces êtres feraient la géographie de l'atome en prenant pour unité l'atome-mètre qui serait la quarante millionième partie de son méridien... Mais voici que je me laisse entraîner à parler du méridien d'un atome comme s'il ressemblait à un petit pois ou à un grain de plomb I II y a des comparaisons vraiment dangereuses.

Quoi qu'il en soit, nous pourrions, à un autre point de vue, étabhr la chronologie du corpuscule dont la vibration donne la lumière rouge (en admettant que la lumière résulte du déplacement d'un corpuscule, ce que nous allons discuter dans un instant) en prenant comme unité de temps, au lieu de notre seco/ic/e humaine, la durée d'une de ses vibrations, c'est-à-dire un septcents trilUonième de seconde. Ceci nous permettra de mettre les choses au point. Une de nos secondes comprendrait sept cents trillions de secondes du corpuscule en question. Or il faut environ 3o miUions de nos secondes pour faire une de nos années; si donc, nous composons l'année pour le corpuscule comme nous la composons pour nous (ce qui est d'ailleurs parfaitement illogique) une de nos secondes corrospon-

dra à un peu plus de 20 millions d'années pour le corpuscule qui nous donne la lumière. Nous serons moins étonnés en pensant au nombre formidable des mouvements qui doivent s'exécuter pour que, pendant une seconde, nous voyions le paysage qui nous entoure, lorsque nous nous placerons au point de vue des corpuscules qui nous donnent la lumière et que nous nous dirons que notre seconde n'a pas duré pour eux moins de 20 millions d'années.

Tout ce calcul est ridicule et cependant je ne le crois pas inutile pour montrer que, lorsqu'on veut se rendre compte des choses, il faut toujours prendre une unité de temps qui corresponde à l'unité d'espace ; n'oublions pas que nous mesujrons le temps pour nous hommes, et avec une mesure choisie à notre taille.

Je reviens maintenant à la difficulté que je signalais tout à l'heure et que l'on rencontre lorsque l'on compare les vitesses des mouvements vibratoires connus. Les radiations hertziennes varient de 60 millions à 2^0 milhards par seconde. Les radiations lumineuses, dans le spectre visible, varient de 600 à 760 trillions. Les rayons Rôntgen sont encore plus rapides...

Dans la théorie de Fresnel, on devait supposer que la lumière est réellement due au déplacement d'un corpuscule qui vibre perpendiculairement à la direction du rayon lumineux. La théorie de Maxwell nous a fait penser que cette vibration, qui s'exécute à la vitesse de 700 trilhons à la seconde, n'est pas effectivement le déplacement d'un corpuscule, mais une variation périodique de l'état électrique de quelque chose, variation dont la période est précisément d'un septcentstrilhonième de seconde. Hertz a paru démontrer le bien, fondé de la théorie de Maxwell en fabriquant une lumière nouvelle (moins rapide il est vrai et non sensible à l'œil de l'homme) par une décharge qui éta-

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blil dans un conducteur électrique un état oscillatoire...

Mais qu'est-ce alors que l'état électrique? Si nous voulons k toute force le comparer aux choses de notre monde, nous serons obligés de penser encore que cet état électrique (l'état dun conducteur électrisé positivement, par exemple) résulte d'un mouvement de quelque chose, mouvement qui se transmet par l'élher et détermine à distance des phénomènes d'attraction et d'influence. De sorte que la lumière proviendrait d'une variation oscillatoire très rapide dans un état qui résulterait lui-même d'un mouvement oscillatoire probablement plus rapide encore. Et, en définitive, quel serait le corpuscule qui serait l'objet de ce mouvement? Nous nous perdons ; nous ne pouvons plus nous figurer ces choses... Et si ce corpuscule existe, n'est-ce pas kiimème un univers ? Et ne sont-ce pas des phénomènes de mouvement dans ces univers d'ordre inférieur qui produisent, si elles existent les variations qualitatives de l'Energie ?

Tout ceci soit dit surtout pour montrer que l'abus des comparaisons mathématiques nous entraîne aisément, par suite des règles de similitude, à voir dans les petites choses la répétition des grandes. J'ai supposé un hommehabitant l'atome ; de môme je pourrais supposer sans plus de fondement que les billes d'éthcr imaginées tout à l'heure font partie du nez d'un géant...

Notre logique, si impeccable lorsque nous l'appliquons aux objets directement sensibles à l'homme (et cela est fort naturel par suite de sa genèse môme : la logique est le résumé héréditaire de l'expérience humaine, mais l'homme n'a eu affaire dans son évolution qu'aux corps dont le repos ou le mouvement peuvent 1 impressionner), notre logique, dis-je, et la langue mathématique qui en est la forme parfaite, ne

peuvent être d'aucun secours à notre imagination quand nous voulons franchir les limites du domaine qui nous est directement connaissable...

Si l'on tient néanmoins à considérer l'univers comme formé de mondes emboîtés les uns dans les autres, chacun de ces mondes étant l'atome du monde immédiatement supérieur, il faudra prendre comme point de départ le monde moléculaire de notre chimie et c'est à partir de ce point origine que l'on limitera, vers le grand et vers le petit, le domaine de la connaissance.

J'ai cru devoir m'étendre longuement sur toutes ces considérations et si j'ai fait quelques hypothèses en les exposant, ces hypothèses étaient uniquement destinées à facihter le langage en nous donnant une représentation concrète des choses ; mais, je le répète, le plus ou moins de légitimité de ces hypothèses ne saurait infirmer notre conclusion.

Or, la conclusion de toute cette enquête est que la vie est d'essence chimique ; elle peut doiic être impressionnée pai' tout ce qui, dans la nature, est capable d'influencer les réactions moléculaires, soit directement, soit indirectement. Grâce au fait que les radiations lumineuses sont précisément douées d'activité chimique, le dom-aine de la connaissance de 1 homme s'étend fort loin, mais cela n'empêche pas qu'il soit limité, d'une part du côté du très grand, d'autre part du côté du très petit. Tout ce qui est en dehors de ces deux limites est inconnaissable à riiomme ; on ne saurait dire que cela constitue un domaine métaphysique car rien ne peut être en dehors de la nature, mais il est logique de dire que c'est un domaine métanthropiqae. D'ailleurs, si l'bomme ne peut connaitre ce domaine,

cela lui est bien indijjérent, les mouvements qui lui sont inconnaissables l'étant uniquement parce que, précisément, ils ne peuvent pas agir sur lui. Malheureusement l'esprit humain se préoccupe volontiers de ce qui ne le regarde pas.

R IXI. — La notion de forme'

Avez-vous observé le fonctionnement d'un phonographe? Vous prononcez une phrase devant l'appareil, avec le timbre de voix et les intonations qui vous sont propres. Cela ébranle l'air atmosphérique et les vibrations de ce milieu élastique mettent en mouvement, d'une certaine manière, une plaque mince qui porte un stylet. L'agitation du stylet est donc une conséquence de la phrase prononcée par vous. Jusqu'ici, rien d'étonnant. Mais, devant le stylet et contre sa pointe, tourne avec une certaine vitesse un cyhndre enregistreur recouvert d'une substance que le stylet peut rayer ; de sorte que, quand vous avez fini de parler, le stylet a tracé sur le cyhndre une hgne sinueuse, et cette ligne sinueuse est la transcription fidèle de ce que vous avez dit ; c'est là qu'est la merveille. Si vous répétez la même phrase, avec les mêmes intonations et la même intensité devant le même appareil tournant avec la même vitesse, le stylet tracera une ligne sinueuse identique à la première. Si, au contraire, une autre personne que vous parle devant le cornet avec un timbre et des intonations dillérant des vôtres, la hgne sinueuse sera différente. Elle le sera encore plus si la phrase prononcée n'est pas la même. A une phrase prononcée d'une manière donnée devant un appareil

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