LA CONNAISSANCE DE L AYL'MR
la lumière n'allait pas plus vite que le son, un chasseur ne pourrait pas tirer une perdrix au vol.
Pratiquement donc, pour la vie terrestre, la vitesse de la lumière est sufiisante parce qu'elle est infiniment rapide par rapport à nos déplacements et à nos changements. Il n'en serait plus de même pour un être qui se mouvrait lui-même avec une vitesse comparable à celle de la lumière. Le D"" Trublet prétend qu'un tel être « se ferait de la succession des phénomènes une idée très dilT'érente de celle que nous en avons. » En réalité, un tel être, du moins s'il n'avait pas le moyen de j)ercevoir les vibrations autres que les vibrations lumineuses, ne se ferait, des phénomènes, aucune idée du tout. Quand il marcherait vers un point lumineux, il ne le verrait plus, par suite de l'exagération du phénomène de Doppler ; quand il s'en éloignerait il ne le verrait pas davantage, par suite de l'exagération du même phénomène en sens contraire*.
I. Si, nous baignant au bord de la mer, nous attendons, sans bouger, les vagues qui viennent vers nous, nous en recevons, par exemple, six à la minute ; si nous marchons vers elles avec une vitesse égale à la leur, nous en recevons douze dans le même temps.
De même quand une locomotive vient vers nous en sifflant, si sa vitesse est considérable, non négligeable par rapport à celle du son, nous recevons à la seconde bien plus de vibrations sonores que nous n'en aurions reçu de la locomotive au repos dans le même temps ; le son nous parai donc plus aigu quand la locomotive s'approche, plus grave au contraira ^uand elle s'éloigne.
Pour la lumière, les vibrations sont beaucoup plus rapides et se transtnellent bien plus vite ; cependant Doppler a remarqué que quand certaines étoiles sont dans des conditions telles qu'elles se rapprocher.t de Qous ou s'éloignent de nous avec une vitesse couipar;d)le à celle de la lumière, leur couleur change ; c'est l'équivalent de la hauteur du son pour le siQlct de la locomotive.
Supposons-nous maintenant capables de nous mouvoir avec la vitesse do ia lumière ; si nous marchons vers im point lumineux, notre œil au lieu de recevoir 600 trillions do vibrations à la seconde, en recevra i aoo trillions, ce qui est en dehors du spectre visible ; il ne verra donc rien. A.U contraire, si nous nous éloignons de ce point, les vibrations ne nous atteindront plus et nous ne verrons rien non plus. Notre vision des objets dépendra donc du sens de noire promenade; nous serons aussi mal rcn-
l80 îiES LIMITES DU CONNAISSABLÈ
Il va plus loin, le bon D' Socrate ! Il nous laisse entendre que si cet individu se déplaçait plus vite que la lumière, il la verrait avant qu'elle fût produite ; il entrerait alors dans la catégorie de ceux qui (( perçoivent les phénomènes dans un ordre rétrograde et les voient se dérouler de notre futur à notre passé ».
Je me rappelle qu'étant enfant, j'eus un jour à traiter le problème suivant: Un train part de Brest pour Paris à 6 heures du soir avec une vitesse de 20 kilomètres à l'heure ; un autre train est parti à 6 heures du matin de Paris pour Brest avec une vitesse de ko kilomètres à l'heure, et la distance de Paris à Brest est de 600 kilomètres : où se rencontreront les deux trains ? Ayant mal pris l'énoncé du problème, j'attribuai au train partant de Paris une vitesse de /loo kilomètres au lieu de ko et j'en conclus, par TappUcalion de ma formule algébrique, que la rencontre aurait lieu dans l'Océan Atlantique, en un point où ni l'un ni l'autre train n'avaient jamais été attendus.
Il y a des cas où, en mathématiques, les solutions négatives ont une signification; dans le cas de mes trains de chemin de fer, comme dans celui de l'individu imaginaire du D' Trublet, ces solutions n'ont aucun sens. Il faut se défier des généralisations.
Ce n'est pas que nous ne puissions nous faire une représentation d'un monde identique au nôtre et où tout marcherait à rebours ; rien n'est amusant comme de voir fonctionner à l'envers le cinématographe Lumière ; on admire des plongeurs qui sortent de l'eau les pieds en avant et sautent d'un bond sur le rivage ;
seignés sur les faits extérieurs que pourrait l'èlre un homme dont les sous ne percevraient pas de mouvements ondulatoires plus rapides que les vagues de la mer I II ne faut pas oublier d'ailleurs que si les conditions de vie étaient, dans le monde, dilférenles de ce qu'elles sont, les hommes, résultat de l'évolution sous l'ialluencc des phénomènes naturels, seraient, eux aussi, dillérents.
LA CONNAISSANCE DE L AVETSIR lOI
on voit des buveurs qui vomissent dans leur verre. Les boîtes à musique aussi permettent de moudre en commençant par la dernière note le célèbre morceau de La Traviafa. Puisqu'il est si facile de nous donner une image du monde renversé quant à l'ordre chronologique des faits, il est encore plus facile de le raconter avec des mots, mais il faut se défier des mots ! « On peut concevoir, dit le D'Trublet, des êtres construits de telle façon. . . , etc. » ; « il n'y a aucune raison pour que nous ne voyions pas ce qui n'est pas encore », dit M. Maeterlinck. Ce sont là des phrases très faciles quant à la construction grammaticale, mais la construction effective de l'être idéal qui verrait l'avenir est plus difficile. Le poète de Pelléas nous laisse entendre qu'il suffirait d'orienter autrement la circonvolution de Broca, et je crois que, présentée ainsi, l'erreur est manifeste.
Comment, en effet, connaissons-nous ? Nous ne devons pas oublier d'y penser quand nous nous demandons ce que nous pouvons espérer connaître. Nous connaissons directement et indirectement. Etudions d'abord les procédés de connaissance directe : centre du monde que je connais, je perçois par mes organes des sens des mouvements (vibrations lumineuses, sonores) ou des apports de substances (goût, odeur) qui proviennent de l'extérieur et mettent plus ou moins de temps à arriver jusqu'à moi. Je reçois de ces mouvements ou de ces apports de substance des impressions actuelles, mais elles me renseignent sur des faits qui sont passés au moment oii je reçois ces impressions, c'est-à-dire que je suis toujours forcément un peu en retard dans la connaissance des événements du monde extérieur ; des événements que je connais au même moment peuvent être plus ou moins anciens : ainsi le D' Socrate ïrublet voyait à la fois Sirius et un peupher, le premier ayant mis de nombreuses années, le second un milhonième
de seconde à lui envoyer sa lumière ; il voyait donc des choses inégalement anciennes, mais passées ; et quand il disait qu'il voyait ainsi (( ce qui est et ce qui sera, car si l'étoile, telle qu'elle nous apparaît, est le passé par rapport à l'arbre, l'arbre est l'avenir par rapport à l'étoile )), le bon docteur raisonnait comme celui qui aurait prétendu connaître l'avenir parce qu'il avait vu le général Boulanger qui est postérieur à Louis XIV et qui par conséquent est l'avenir pour Louis XIV. 11 nous est facile de connaître des choses passées plus récentes que d'autres plus anciennes, mais ce n'en sont pas moins, pour nous, observateurs, des choses passées. Si les habitants de Sirius voient jamais le peuplier du D"^ Trublet, ce sera dans bien des années, mais de ce qu'ils ne l'ont pas vu plus tôt, il ne s'ensuit pas que le bon docteur a connu l'avenir. A des voyageurs débarquant en 1848 dans l'Ile des Chasseurs, les habitants demandèrent des nouvelles de Bonaparte, et ces voyageurs, qui n'avaient pourtant pas la double vue, ne furent pas embarrassés pour répondre.
Il ne s'agit plus d'ailleurs ici de connaissance directe ; le mode de connaissance qui consiste à recueillir le témoignage d'un autre individu est essentiellement indirect, mais entre le premier mode de connaissance et le second, il y a un intermédiaire, la mémoire. Notre connaissance directe est actuelle et extemporanée. Je connais à chaque instant ce que je perçois à cet instant même par mes organes des sens ; je suis ainsi à chaque instant le centre d'un monde qui m'envoie des mouvements et des substances. Un instant après, je suis devenu autre, en un endroit différent, et je me trouve centre d'un monde différent, dont j'ai encore à ce moment précis la connaissance directe ; je suis ainsi une succession d'états momentanés dans chacun desquels je suis au courant de phénomènes extérieurs par connais-
LA CONNAISSANCE DE l'aVENIR i83
sance directe; ma connaissance directe de chaque instant est comparable à chacune des photographies successives du cinématographe. Mais je suis une machine plus intéressante que le cinématographe ; je me construis moimême, au cours de ces états successifs et j'appelle à chaque instant mon /)a55e l'ensemble des faits qui ont influé sur moi et dont la répercussion s'est gravée en moi. De ces faits passés, quelques-uns ont laissé dans ma mémoire une trace soHde, d'autres ont eflleuré sans graver. Je co/inai5 donc, à chaque instant de ma vie. d'abord, directement, tout ce qui, a ce moment précis, frappe mes sens, ensuite, par la mémoire, tout ce que j'ai retenu de ce qui a frappé mes sens précédemment. Je ne connais donc que le passé, par suite même de mon moyen de connaître, et 1 on modiiierait ma circonvolution de Broca, que cela ne me ferait pas connaître autre chose.
Mais nous avons dans notre orsranisation un méca-
nîsme merveilleux, le langage articulé, qui nous permet de représenter par des mots des choses qui n'existent pas ; nous parlons donc de l'avenir qui n'existe Jamais pour celui qui parle.
Autre point de \'ue : « Les choses futures sont déterminées, elles sont dès lors terminées», dit le D' Socrate, et il conclut que « nous sommes tous morts depuis longtemps ». L'excellent docteur me fait l'effet d un agréable fumiste.
Evidemment, dans cent ans, tout ce qui doit se passer d'ici-là se sera passé, en vertu des lois naturelles, et aucun de nousneseraplus à même de recueillir par connaissance indirecte le souvenir de ce qui est aujourd'hui le présent ; n'attachons donc pas trop d'importance à nos petites querelles ou à nos ambitions mesquines ; voilà de bonne philosophie ; mais n'en concluons pas que celte cartouche de fusil a déjà éclaté parce qu'il est vraisemblable
l8/i LES LIMITES DU CONNAISSABLE
qu'elle éclatera le jour où on voudra bien s'en servir.
Les phénomènes sont déterminés et si nous connaissions toutes les conditions d'un phénomène, nous pourrions prévoir ce phénomène en toute sécurité. Cela arrive dans les expériences bien conduites : « Savoir c'est prévoir », a dit Auguste Comte. Encore reste-t-il, même dans les cas les mieux étudiés, la possibihté de l'imprévu. Le meilleur tireur n'est pas sûr de tuer l'oiseau posé sur la branche tant que la chose n'est pas faite; la terre peut trembler au moment même où il pressera la détente. 11 y a de l'imprévu, même dans les cas très simples où nous nous sommes entourés de toutes les précautions imaginables. Comment alors se proposer de prévoir ce qui arrivera dans quelque chose d'aussi complexe que la vie d'un homme, problème dans lequel entrent tellement d'éléments divers qu'il ne s'y trouve plus, pour ainsi dire, que de l'imprévu et du hasard? Quel est celui de nous qui peut affirmer connaître aujourd'hui l'être dont l'influence changera peut-être demain toute sa destinée.
Les choses sont déterminées, cela est sûr; il n'y a pas d'exception aux lois naturelles et nous sommes tous des pantins soumis à ces lois ; mais il y a trop de ficelles et personne ne peut les (enir toutes à la fois ; c'est pour cela que nul ne peut prévoir l'avenir.
Quant à admettre que « ce qui n'est pas encore par rapport à nous doit forcément exister déjà et se manifester quelque part », cela revient à affirmer que ce monsieur qui tombe de cheval sous ma fenêtre au moment même où j'écris est déjà tombé de cheval précédemment; et cela, d'ailleurs, n'est pas impossible...
Le mystique chantre des abeilles veut croire aux sorcières qui prédisent l'avenir; mais il ne me semble pas que le joyeux D' Trablct ait parlé sérieusement quand il a dit que (( les choses futures existent déjà ».