I. V. VAtlas de M. Malliias-Duval
On voit au début, sur le jaune, une petite tache qui représente la substance vivante et active. Le jaune, ce sont les matières alimentaires que cette petite quantité de substance vivante va assimiler, transformer en substance de poussin. Or la forme de cette quantité croissante de substance vivante est essentiellement variable ; ce n'est qu'au bout d'un certain temps qu'elle se rapproche petit à petit de la forme de poussin dont elle s'écartait prodigieusement d'abord. Il est donc bien certain qu'il n'y a pas, dans l'œuf de poule, un minuscule poussin qui grandit jusqu'à l'éclosion.
Mais il y a assimilation ; il y a transformation de jaune d'œuf en substance de poussin, exactement comme, après l'éclosion, il y a transformation des grains de blé ou d'avoine mangés par le poussin en substance de poule. Seulement, depuis l'œuf jusqu'au poussin, la forme de la masse vivante varie d'une manière plus évidente que depuis le poussin jusqu'à la poule. Nous allons avoir à nous occuper maintenant de cette question de la forme, mais nous pouvons remarquer tout de suite que de telles variations de forme ne sont pas pour nous surprendre ; nous connaissons en effet des cas extrêmement simples dans lesquels la forme d'une masse de substances non vivantes varie avec la masse, dans des conditions mécaniques données. Observons, par exemple, un robinet dont l'eau s'écoule goutte à goutte ; au moment où une goutte d'eau vient de tomber, l'eau qui obture l'ouverture du robinet a la forme d'un ménisque surbaissé; ce ménisque se gonfle petit à petit et arrive à prendre la forme d'une demi-sphère, puis de trois quarts de sphère ; il se détache enfin et a la forme d'une larme, puis d'une sphère parfaite. Chez le poulet, les transformations sont bien plus considérables et nous allons les étudier maintenant ; après V assimilation vient la question de la forme des substances assimilées.
U assimilation, phénomène chimique, s'accompagne de phénomènes morphologiques. Une observation familière nous permet de prévoir que les mewe5 phénomènes morphologiques doivent toujours accompagner les mêmes phénomènes d'assimilation Nous reconnaissons l'espèce d'une plante ou d'un
animal à sa forme et, si nous l'analysons cliimiquement, nous somme sûrs, la forme une fois constatée, que nous trouverons telle ou telle substance chimique dans son intérieur. Notre analyse chimique la plus simple est celle que nous faisons avec notre sens du goût; envoyant un chou, nous prévoyons le goût du chou et, réciproquement, le goût du chou nous fait deviner la forme du chou. Les chiens font avec leur odorat ce que nous faisons avec notre goût; un chien reconnaît son maître à son odeur, c'est-à-dire que l'analyse chimique par l'odeur lui fait deviner la forme connue du maître ; un bon chien de chasse devine une perdrix au flair.
Cette remarque très courante nous fait prévoir que la composition chimique (dévoilée par le goût ou l'odorat) est liée à la forme spécifique. Malheureusement, la chimie est encore impuissante à réahser l'analyse totale des substances vivantes ; il faut suppléer expérimentalement à l'insuCfisance de la chimie. Or, nous connaissons des expériences, très souvent répétées, qui démontrent péremptoirement l'existence d'un rapport entre la forme spécifique ella composition chimiquue. Ce sont les expériences de mérotomie, mot bien savant, qui indique seulement que l'on a coupé un animal vivant en deux ou plusieurs morceaux.
Ces expériences ont été effectuées sur des animaux de toutes sortes, depuis les Protozoaires jusqu'aux êtres les plus élevés en organisation, mais les résultats n'ont pas été les mêmes dans tous les cas. Passons d'abord en revue une série d'animaux chez lesquels les suites de la mérotomie ont été comparables. ^ Dans cette série, nous trouvons d'abord la presque totalité des Protozoaires. Un Stentor, par exemple, de quelque manière qu'il soit coupé, pourvu qu'il continue de vivre, c'està-dire d'assimiler (et, dans Tespèce, cela a lieu quand le morceau de Stentor conserve un morceau de noyau) reprend au bout de quelque temps sa forme spécifique. ^ .
C'est surtout chez les Hydres que le phénomène de la régénération est célèbre, depuis les expériences classiques de ïrembley. On peut couper une Hydre en un grand nombre de tronçons : chaque tronçon, dans de bonnes conditions extérieures, continue de vivre, et prend au bout de quelque temps la forme d'une petite hydre semblable à la première. Le même phénomène de récupération de la forme spéci-
fique se manifeste, quoique avec des différences, chez les Étoiles de mer, les Tritons, les Lézards, etc.. Coupez la patte à un Triton (le triton est une espèce de Salamandre aquatique), et vous n'obtiendrez pas un Triton plus petit et semblable au premier, mais la patte repoussera, de sorte que la forme spécifique sera récupérée. Si vous coupez la queue à un Lézard, la queue repoussera de même.
Donc, dans tous les cas précédents, pourvu que l'animal continue de vivre, c'est-à-dire d'assimiler, la substance spécifique reprend en croissant la forme spécifique qui est sa forme d'équilibre. Et ceci est une démonstration de l'existence du rapport établi tout à l'heure dans une première approximation entre la forme spécifique et la composition chimique de la substance spécifique.
Mais le phénomène n'est pas général I
Si l'on coupe un bras à un homme, l'homme reste manchot. Si l'on coupe la patte à une Grenouille, animal pourtant assez voisin du Triton, la patte ne repousse pas; elle ne repousse pas davantage à un poulet ou un canard.
Il y a donc deux catégories d'êtres vivants au point de vue de la mérotomie : ceux qui régénèrent un membre coupé quand ils continuent de vivre, et ceux qui ne régénèrent pas un membre coupé, même s'ils continuent de vivre.
Gela veut-il dire qu'il y a deux catégories d'êtres vivants : les uns dont la forme est déterminée fatalement par leur composition chimique, les autres dont la forme nest pas déterminée par leur substance, puisque, même quand la substance conserve sa composition par l'assimilation, la forme spécifique de ces derniers êtres n'est pas régénérée?
Ge serait bien extraordinaire !
Suivons en effet les développements individuels de deux animaux appartenant à chacune de ces catégories ; ces développements sont de tout point comparables ; on voit la quantité de la substance vivante de chaque embryon s'accroître progressivement sous l'influence de l'assimilation ; les formes de chaque animal croissant se succèdent dans un ordre régulier pour chaque espèce, de telle manière que chaque forme paraît bien résulter de l'addition d'une nouvelle quantité de substance spécifique à la forme immédiatement précédente. Bref, il y a un parallélisme complet entre les deux évolutions.
APPENDICES aa5
A quoi donc attribuer cette différence essentielle dans les manières dont les deux animaux considérés se comportent vis-à-vis de la régénération ? Nous allons voir intervenir ici un facteur morphologique nouveau, le squelette.
A mesure, en effet, que la substance de l'animal, croissant en quantité sous l'influence de l'assimilation, construit les formes successives de l'être, il ne se produit pas seulement de la matière vivante spécifique, mais aussi des substances accessoires, dont quelques-unes sont excrétées, dont d'autres se précipitent sous une forme durable au sein des tissus, constituant ainsi une charpente solide.
C'est cette charpente solide qu'on appelle le squelette ; il est bien entendu que sous le nom de squelette il ne faut pas entendre seulement les os et les cartilages, mais l'ensemble de toutes les substances résistantes qui encombrent l'organisme et le figent dans sa forme actuelle. Evidemment, cette charpente solide joue à chaque instant de l'évolution individuelle un rôle considérable en fixant la morphologie de la masse vivante.
Suivant les espèces, le squelette a une importance plus ou moins grande. Dans les Hydres, par exemple, on peut considérer son rôle comme nul. C'est pourquoi, n'étant soutenue par aucun squelette résistant, une portion quelconque du corps d'une Hydre prend, dès qu'on le détache du reste de l'animal, la forme spécifique d'équilibre qui lui est propre.
Chez l'homme au contraire, pour passer immédiatement à l'extrémité opposée de l'échelle, le squelette a une importance très considérable, et si l'on enlève un bras à un individu quelconque de cette espèce, le squelette manchot qui persiste suffit à étayer dans une forme manchotte la masse de substance humaine conservée. Entre l'Hydre et l'homme, le Triton et le Lézard fourniraient des cas intermédiaires ; je ne veux pas m'y arrêter, mais je dois vous signaler, avant de quitter ce sujet, une expérience de physique qui permet de comprendre, dans un cas infiniment simple, le rôle du squelette comme charpente de la forme d'équilibre du corps. Cette expérience, réaUsée il y a fort longtemps par Plateau, a trait aux bulles de savon. Vous avez tous fait des bulles de savon, étant enfants, et vous savez que, libres dans l'air atmosphérique calme, ces bulles ont la forme d'une sphère. Plateau imagina de souffler ces bulles dans des grillages de
Le Damec. — Le connaissable. i5
formes variées, et, dans ces conditions, les bulles, au lieu de devenir sphériques, épousaient la forme du grillage, c'està-dire qu'au lieu d'une bulle ronde et homogène on avait une série de surfaces très complexes dirigées par les arêtes du grillage.
Devait-on dire, devant la constatation de ce résultat, que la forme d'équilibre normale d'une bulle de savon n'est pas sphérique. Evidemment non, mais, dans l'expérience de Plateau, il existait une nouvelle condition d'équilibre, la présence d'un grillage, d'un squelette ; et le rôle de ce nouveau facteur était si important au point de vue de l'équilibre de la lame d'eau de savon que la nouvelle forme obtenue n'avait plus aucun rapport avec celle qu'elle aurait naturellement prise à l'air libre.
C'est exactement la même chose qui se passe dans les animaux pourvus, comme l'homme, d'un squelette suffisant pour fixer définitivement la forme d'équilibre. Au cours de la croissance, les substances actives assimilantes prennent bien, à chaque instant, une forme qui est leur forme d'équilibre à ce moment-là ; mais elles sécrètent en même temps un squelette rigide qui fixe cette forme définitivement, de sorte que, une fois l'animal adulte, la forme n'est plus en réalité la forme d'équilibre d'une substance active, mais la forme d'un squelette sur lequel se moule la substance humaine. Et par conséquent, le fait de la non-régénération d'un membre coupé ne prouve pas le moins du monde que la forme de l'homme ne soit pas, comme celle de l'Hydre ou du Lézard, la forme d'équilibre d'une certaine quantité de substance en état d'activité assimilatrice. Voici d'ailleurs une expérience bien simple qui permet de comparer ce qui se passe, dans une espèce donnée en présence d'un vieux squelette, à ce qui se passe dans la même espèce en l'absence de ce vieux squelette résistant.
Je coupe un jeune rameau d'un arbre ; l'arbre reste ébranché, le rameau ne repousse pas ; il y a dans l'arbre un vieux squelette résistant, le bois, qui fixe la forme d'équilibre. Maintenant, je plante le rameau coupé dans une terre convenable ; il y a dans ce rameau coupé des parties jeunes et dépourvues de squelette ; ces parties assimilent et construisent ce qui n'a pu se régénérer chez le vieil arbre, des branches nouvelles qui, à mesure qu'elles se produisent,
s'encroûtent de squelette et deviennent incapables de régénération.
Cet exemple résume parfaitement tout ce qui a été dit précédemment et permet d'affirmer que, lorsqu'il n'y a pas régénération, c'est le squelette qui en est la cause. Il y a donc une relation établie entre la forme spécifique et la composition chimique; la composition chimique dirige la forme spécifique.
Mais alors l'assimilation entraîne l'hérédité !
En effet, un morceau détaché d'un être vivant, et capable de vivre par lui-même, fabrique sa propre substance et prend progressivement la forme de celui auquel il a été emprunté, puisque la même substance nécessite la même forme. Et les êtres vivants se divisent à ce point de vue en deux catégories : 1° ceux dont un morceau quelconque est capable de vivre par lui-même, c'est-à-dire d'assimiler après avoir été détaché du corps du parent; par exemple, les Hydres, etc. ; 2" ceux dont un morceau quelconque, détaché du corps du parent, est incapable de vivre par lui-même ; ceci a lieu, par exemple, chez les animaux supérieurs et l'homme. Mais si, dans cette dernière catégorie d'êtres, un morceau quelconque, arbitrairement choisi, ne peut pas vivre, il y a néanmoins des éléments spéciaux, capables d'assimilation en dehors du corps du parent, et que l'on appelle les éléments reproducteurs . Un élément reproducteur est donc, par définition, un élément qui dilïère des autres éléments du corps, en ce qu'il peut vivre par lui-même; et cela ressort avec évidence de toutes les considérations précédentes.
Une autre définition, fort différente, a généralement cours aujourd'hui, parce que l'on a cherché à tirer des conclusions de l'étude de l'homme seul ; cette définition fait des éléments reproducteurs des éléments doués d'une puissance mystérieuse et différant essentiellement des autres tissus du corps, en ce que le corps tout entier serait représenté à leur intérieur, un peu comme dans Vhomunculus des spermatistes. Cette théorie dite du plasma (jerminatif me paraît erronée et nuisible. Un œuf est, simplement, de la substance d'homme qui peut vivre par elle-même ; du moment
qu'elle peut vivre, c'est-à-dire assimiler, la masse croissante de substance qui résulte de son activité prend fatalement les formes successives qui conduisent finalement à la forme d'homme, exactement comme nous le voyions tout à l'heure pour la partie active de l'œuf de poule qui, peu à peu, construit le poussin. Du moment que c'est de la substance de poule, et qu'elle assimile, elle prend fatalement les formes successives qui conduisent à la forme de poule ; de même, de la substance d'homme qui assimile prend fatalement la forme d'homme.
Je vous fais remarquer immédiatement que nous n'avons pas à nous demander, à propos de l'hérédité, comment il se fait qu'il existe une substance aussi admirable que la substance d'homme ayant la propriété : i° d'assimiler, ce qui lui est commun avec toutes les autres substances vivantes ; 2° de prendre fatalement, quand elle assimile, la forme étonnamment précise et merveilleusement coordonnée qui est la forme de l'homme. L'existence de cette substance qui prend la forme d'homme, ou, ce qui revient au même, l'existence de l'homme qui est composé de cette substance, est du ressort de la science de l'origine des espèces.
Qu'il existe une substance capable d'assimiler, cela est de l'ordre des phénomènes chimiques ; que cette substance ait comme forme d'équilibre une forme donnée, même extrêmement compliquée, cela n'est pas non plus pour nous surprendre, car il faut bien qu'une substance ait une forme; mais que cette forme très compliquée constitue un mécanisme admirable, capable de se fournir, dans un milieu variable, de tout ce qui est nécessaire à l'assimilation, voilà qui tient du merveilleux.
Et cependant, grâce surtout au génie de notre immortel Lamarck, le père de la théorie transformiste, nous arrivons à nous expliquer comment une substance primitive simple, capable seulement d'assimiler, a pu se perfectionner progressivement au point d'arriver à l'état prodigieux oii elle se trouve aujourd'hui. Nous arrivons à comprendre comment s'est produite parallèlement à l'évolution morphologique qui a conduit à la forme humaine, l'évolution chimique qui conduit à la substance humaine.
Aujourd'hui, étant donné qu'il y a des hommes doués d'assimilation, de la substance d'homme qui peut vivre
prend fatalement la forme humaine ; maïs, je le répète, le fait de l'existence même de cette substance admirable ne doit pas nous préoccuper quand nous étudions l'hérédité. Toute la biologie tient dans l'analyse complète d'un brin d'herbe ; il faut savoir se borner et étudier d'abord l'hérédité, indépendamment de l'origine des espèces, puisque la connaissance de l'hérédité est nécessaire à l'étude de l'origine des espèces ; une espèce actuelle provient d'une espèce primitive par une accumulation d'hérédités.
Quant à nous demander comment peut être moléculairement construite une substance qui a l'homme pour forme d'équilibre, c'est là une question à laquelle la chimie actuelle ne peut pas donner de réponse' ; mais savons-nous seulement établir im rapport entre la structure moléculaire des substances chimiques et la forme infiniment simple des cristaux? Contentons-nous de comprendre, avec les transformistes, que de la substance humaine ait pu se former progressivement et, sans vouloir pénétrer dans l'intimité de sa structure, revenons à l'élude de l'hérédité.
Je n'ai parlé jusqu'ici que de forme spécifique et de substance spécifique, la forme d'homme, de chèvre, de chou, la substance d'homme, de chèvre, de chou. Et, cependant, tous les hommes ne se ressemblent pas ; il y a une forme individuelle ; nous allons voir aussi qu'il y a une substance individuelle.
Prenons, pour cela, un exemple simple chez les végétaux qui se reproduisent le plus facilement par boutures. Vous connaissez tous les Bégonias et vous n'ignorez pas qu'un Bégonia, découpé en un très grand nombre de petits morceaux, peut, entre les mains d'un bon jardinier, donner naissance à un très grand nombre de plants nouveaux.
Considérons un Bégonia d'une espèce donnée et choisissons un plant qui se fasse remarquer par des caractères très personnels dans sa variété. Si nous faisons des boutures avec
I. C'est pour répondre à une question analogue que les Darwiniens ont corislruit la théorie des particules rcpréscnlalives (v. Lainarckiens et Darwiniens, op. cit.).
aSo LES LIMITES DU CONNAISSABLE
des petits morceaux de ce plant, nous obtiendrons de nouveaux Bégonias qui auront les caractères personnels du parent.
Ceci précise la notion d'hérédité ; il n'y a pas seulement hérédité des caractères spécifiques, il y a hérédité des caractères personnels ou, pour employer le langage auquel nous avons été conduits lout à Theure, chaque morceau de Bégonia fabrique, par assimilation, non seulement de la substance de Bégonia, mais de la substance d'un Bégonia déterminé, de la substance personnelle. Autrement dit, chaque individu est formé d'une substance qui lui est propre et con&erve, par l'assimilation, sa substance propre. Voilà ce que nous ne pouvions pas prévoir a priori et que le seul exemple des boutures de Bégonia nous a prouvé de la manière la plus nette. Paul et Joseph sont tous deux des hommes et sont formés de substance d'homme, mais pas de la même substance d'homme ; Paul est formé de substance de Paul, Joseph de substance de Joseph. Ils ne diffèrent pas seulement par leur forme, mais aussi par leur substance, qui est en rapport avec leur forme ; c'est-à-dire que si l'on pouvait faire vivre et assimiler des morceaux de chacun d'eux, le morceau de Paul reproduirait un Paul, le morceau de Joseph un Joseph. ^lalheureusement, c'est là une expérience que nous ne pouvons pas faire chez l'homme à cause de la complication de la sexualité.
Chose étonnante, les seuls éléments de l'homme et des animaux supérieurs qui soient capables de vivre par euxmêmes, c'est-à-dire de reproduire le parent, semblent au premier abord incapables d'assimilation ; ils sont incomplets ! Je n'ai pas à entrer ici dans le détail des phénomènes sexuels ; qu'il me suffise de dire que l'oeuf capable de reproduire un homme résulte de la fusion d'un élément emprunté à un homme avec un élément emprunté à une femme. En d'autres termes, le morceau de substance humaine qui donnera naissance à un indi^ddu nouveau résultera de la fusion de deux morceaux de substances différentes, empruntés à deux individus différents. Et c'est ainsi qu'un homme ne se continue Das dans son fils ; la substance du fils n'est pas la
substance du père ; ce n'est pas non plus la substance de la mère • c'est un mélange des deux. Cette substance nouvelle a donc des caractères personnels parmi lesquels il peut y avoir certains caractères du père, certains caractères de la mère, mais aussi des caractères nouveaux qui sont quelquefois tout à fait différents des caractères paternels et maternels.
Et suivant les hasards, suivant les proportions du mélange, chaque œuf, provenant de deux parents donnés, aura des propriétés différentes de celles d'un autre œuf provenant des mêmes parents. Les enfants d'un même couple ne se ressemblent pas ; les uns ressemblent au père, les autres à la mère ; les autres à aucun des deux.
Ceci comphque la notion d'hérédité et introduit de la variété dans les individus. 11 n'y aurait d'hérédité totale que dans le cas de parthénogenèse, c'est-à-dire dans les cas où un parent se reproduirait par lui-même. Cela n'a pas heu chez l'homme, mais se produit communément chez les abeilles, les pucerons, les daphnies, etc..
Et ceci met en garde contre une certaine manière d'envisager l'hérédité. On se demande souvent, et nous allons voir pourquoi, si tel caractère d'un homme est héréditaire, c'està-dire sïl est fatalement déterminé par la nature de la substance personnelle de Tindividu considéré. Si l'homme se reproduisait tout seul, le fils étant formé de la substance du père, on verrait bien que le caractère en question se reproduit ou ne se reproduit pas chez le fils ; malheureusement, le fils étant formé, partie de la substance du père, partie d'une substance différente, les hasards du mélange peuvent faire qu'un caractère qui serait transmis dans une reproduction parlhénogénétique, ne se transmet pas dans une reproduction sexuée. Si donc le caractère se transmet, on peut affirmer qu'il était héréditaire ; s'il ne se transmet pas, il ne faut rien affirmer ; il pouvait être héréditaire et avoir disparu dans le mélange avec la substance materneUe.
Il peut paraître étonnant, après tout ce que j'ai dit en commençant, que l'on discute la question de savoir si un caractère est héréditaire, c'est-à-dire si telle particularité de la forme d'un individu est ou n'est pas en relation avec la nature de sa substance individuelle. C'est que, pour ne pas compliquer l'exposition du sujet, j'ai évité de parler jusqu'à
présent d'une cause de variation dans la forme des individus, cause indépendante de la nature même de leur substance et tenant seulement aux conditions de milieu. Mais avant d'entrer dans l'étude de cette cause de variation, il y a encore une autre complication dont je dois dire quelques mots.
L'œuf, en assimilant, fabrique un homme formé de substance d'homme; mais cette substance d"hommene se montre pas homogène. Il y a dans un homme des muscles, des nerfs, des os, des épithéliums, etc.. Comment parler de substance personnelle quand il s'agit d'un ensemble si complexe? Une hétérogénéité analogue se manifestait dans le Bégonia et, cependant, chaque morceau de Bégonia reproduit un Bégonia identique au parent. C'est que cette hétérogénéité apparente ne fait que masquer l'unité réelle de l'individu. Paul et Joseph paraissent formés des mêmes muscles, des mêmes nerfs, des mêmes épithéliums, et, cependant, il n'y a pas un type unique de muscles d'homme, de nerfs d'homme, etc, avec lequel on pourrait construire indifféremment Paul ou Joseph. Paul a des muscles de Paul, Joseph des muscles de Joseph ; le caractère personnel de la substance de Paul reste dans tous ses éléments quelque diflérents qu'ils paraissent être les uns des autres et quelque semblables qu'ils soient en apparence à ceux de Joseph, Voici un exemple qui vous fera comprendre comment est possible cette unité dens l'hétérogénéité.
J'ai là deux jeux de cartes. L'un d'eux a le dos bleu et des dessins carrés, l'autre a le dos rose et des dessins rectangulaires. Si je regarde les cartes de ces jeux par leur côté significatif, je trouve dans chacun d'eux le huit de pique, le sept de trèfle, etc., et je puis croire par conséquent qu'il serait indifférent de changer une carte du premier jeu avec la carte correspondante du second. Mais c'est là une illusion qui vient de ce que je n'ai regardé les deux jeux que d'un certain côté. En les regardant par le dos, je constate dans chacun d'eux une homogénéité parfaite; toutes les caries du premier jeu ont le dos bleu avec des dessins carrés, toutes celles du second jeu ont le dos rose et les dessins rectangulaires. Donc, suivant le point de vue, on constate l'iiomo-
généité ou rbétérogénéité. De même pour Paul et Joseph. Si je les observe au point de vue tissu, je constate que chacun d'eux est forme des mêmes éléments, comme les deux jeux de cartes sont formés des mêmes cartes. Si je les observe au point de vue individu, je constate que tous les éléments de Paul ont en commun un caractère particulier (le dos des cartes), qui les distingue absolument des éléments correspondants de Joseph.
Ceci établi, je ne m'occuperai plus de rbétérogénéité, due, dans chaque individu, à la différenciation cellulaire, et je reprendrai mon langage synthétique de tout à l'heure : Paul est composé de substance de Paul ; Joseph de substance de Joseph.
J'arrive maintenant aux variations qui peuvent surs'cnir dans un individu de substance donnée sous l'influence des conditions de milieu. Nous avons vu tout à l'heure que la forme d'un individu est en relation avec la nature de sa substance constituante, mais il est bien évident que cette relation n'empêche pas les influences extérieures d'agir momentanément sur cette forme ; la plupart des animaux ne sont pas formés d'une substance rigide, et des impressions ambiantes peuvent les déformer plus ou moins. Une bulle de savon, sphérique dans l'air libre, prend la forme d'un grillage déterminé clans les expériences de Plateau. De même, un être vivant dépourvu de squelette et qui est sphérique dans 'eau libre, deviendra momentanément cubique si on l'enferme dans un cube où il est comprimé. En d'autres termes, il faut dire que la forme d'un individu est dirigée par la nature de sa substance constituante, dans certaines conditions de milieu. La substance ne changeant pas, la forme peut changer sous l'influence d'actions externes.
Dans le cas de la bulle de savon des expériences de Plateau, l'influence du grillage a lieu une fois pour toutes. Dans le cas d'un être vivant, les influences extérieures se manifestent successivement pendant toute la vie, depuis l'état d'ceuf jusqu'à la mort. Et, à chaque instant, elles modifient plus ou moins la forme de l'individu en voie d'évolution. Or, remarquons que chez l'individu en voie d'évohition, il se fabrique à chaque instant un squelette plus ou moins résis-
tant qui fixe plus ou moins la forme momentanée de Tindifidu et garde, par conséquent, l'impression des formes réalisées fortuitement sous Tinfluence des conditions extérieures. Coupez le bras à un enfant, il continuera de grandir avec ce caractère de manchot qui a été réalisé dans son squelette. C'est là une modification très considérable ; il peut y en avoir quotidiennement de moins importantes qui se fixent néanmoins dans le squelette.
L'alimentation aussi peut avoir une influence ; suivant que vous nourrissez un enfant avec du pain ou avec de la viande, il fabriquera bien toujours sa substance personnelle par assimilation, mais les substances accessoires qui constituent le squelette différeront avec les divers aliments. Et ces difî"érences s'accumuleront au cours de la vie, de manière à permettre au bout de quelque temps des différences morphologiques sensibles entre deux individus issus d'une substance identique, deux frères pucerons issus d'une même lignée parthénogénétique, par exemple.
C'est pour cela que l'on doit dire qu'un individu donné est le résultat de deux facteurs, l'hérédité et V éducation. L'/ierédité, c'est la nature de sa substance personnelle, l'ensemble des propriétés de l'oeuf dont il provient. L'éducation, c'est l'ensemble des circonstances extérieures à travers lesquelles s'est produit le développement de l'individu. On conçoit facilement, sans insister davantage, que des éducations difi"érentes puissent donner des formes différentes à des êtres ayant même hérédité, et aussi que la même éducation puisse donner certains caractères communs à deux êtres ayant des hérédités différentes (caractères de convergence). C'est même une question fort importante et à laquelle je ne m'arrêterai pas ici, que de déterminer la limite des divergences possibles (sans que la mort intervienne) entre deux êtres ayant même hérédité. On donne le nom de caractères acquis à ces variations intervenant sous l'influence de l'éducation. En réalité, si l'on parle rigoureusement, on doit considérer tous les caractères de l'adulte comme des caractères acquis, puisque chacun d'eux porte plus ou moins la trace de l'éducation de cet adulte. Mais on a l'habitude de considérer comme plus spécialement acquis les caractères réalisés chez les individus, dans des conditions différentes de ceUes où s'est normalement perpétuée leur espèce.
A propos de ces caractères acquis, une question se pose, question qui ne se posait pas pour les bulles de savon de Plateau. Une bulle de savon ayant épousé la forme d'un grillage, sa substance ne change pas, c'est-à-dire que, si vous la recueillez et si vous la soufflez de nouveau à l'air libre, elle redeviendra sphérique. En sera-t-il de même pour un être vivant?
Évidemment, si l'assimilation était le seul phénomène possible dans la substance vivante, la réponse à cette question serait immédiate : il n'y a pas modification de la substance vivante sous les influences extérieures. Mais aux phénomènes réellement vitaux d'assimilation peuvent se superposer des phénomènes de destruction, et la superposition de ces deux phénomènes peut entraîner des variations dans la nature de la substance; l'éducation peut modifier l'hérédité. La substance vivante, emprisonnée dans une forme qui n'est pas sa forme normale, peut être gênée par cette forme et subir des variations qui l'adaptent à sa prison. Je me contente de signaler ici cette possibilité que j 'ai longuement étudiée ailleurs \
Évidemment, une forme quelconque imposée à un être vivant n'aura pas de chances de modifier l'hérédité de l'être de manière à devenir sa forme normale. La substance d'un manchot ne devient pas de la substance de manchot. Le pied bot volontaire des Chinoises ne transforme pas la substance des Chinoises en substance de Chinoises pied bot. Et, de fait, ces variations ne sont pas héréditaires.
Mais il y a d'autres mutilations qui le sont. L'épilepsie développée par Brown-Séquard chez les cobayes, sous l'influence de lésions nerveuses, était héréditaire et transformait par conséquent leur substance en substance de cobaye épdeptique.
La question se pose donc, en face de chaque variation acquise fortuitement, de savoir si cette variation est ou n'est pas héréditaire. C'est la grande question de l'hérédité des caractères acquis. Elle est d'une importance capitale au point de vue social. Voici, par exemple, un individu tuberculeux ; il l'est devenu par infection fortuite. Sa substance est-elle transformée en substance de tuberculeux ?
I. É\'olution indiyiduelle et hérédité. Paris, F. Alcan, ïSy8. — L'Unité dans l'Etre vivant. Paris, V . Alcan, 190a.
Autre chose. Je n'ai parlé que de caractères morphologiques ; mais tous les biologistes savent aujourd'hui que les caractères dits psychiques correspondent à un certain état de la substance constitutive des êtres ; leur transmission héréditaire est donc de même nature que celle des caractères physiques. Le problème de l'hérédité des tares physiologiques se transporte alors naturellement à celui des tares psychologiques. Dans notre société peu indulgente, on appelle voleur un individu qui a volé une fois ; sa substance est-elle devenue delà substance de voleur? Transmettra-t-il à ses enfants la propriété fatale d'être des voleurs ? Je me contente de poser le problème.
C'est Lamarck qui a le premier affirmé la possibihté de la transmission héréditaire des caractères acquis. C'est ainsi qu'il a expliqué l'évolution progressive des espèces. Les élèves de Darwin ont au contraire nié cette possibilité. Nous avons vu, en effet, au cours de cette causerie, qu'il y a deux moyens de concevoir l'introduction de la variété dans les individus : i° le hasard du mélange des sexes qui répartit inégalement chez l'enfant les caractères du père et de la mère ; 2° la variation de la substance individuelle au cours de l'évolution individuelle, ou, si vous voulez, la variation adaptant aux conditions ambiantes. Les Lamarckiens considèrent le second moyen comme capital pour l'explication de la progression des espèces. Les Néo-Darwiniens attribuent au contraire la progression aux hasards du mélange des sexes. Il semble aujourd'hui que cette dernière école a perdu beaucoup de terrain. On peut d'ailleurs montrer que le mélange des sexes, loin de produire des caractères nouveaux, a comme résultat de fixer le type moyen d'une espèce donnée,
Vous voyez combien est importante en biologie cette question de l'hérédité. J'ai à peine indiqué les nombreux problèmes qu'elle pose. Je voudrais surtout avoir montré ici que l'hérédité et la vie, c'est la même chose. Il n'y a pas de phénomène vital qui se manifeste sans le secours de l'hérédité. Vouloir essayer d'expUquer la vie par quelque chose et l'hérédité par autre chose, c'est éminemment antiscientifique.
Toutes les considérations précédentes tendent à prouver autre chose encore ; c'est (jue malgré l'importance capitale qu'ont à nos yeux les phénomènes morphologiques, ils ne sont que le résultat de phénomènes chimiques moins faciles à découvrir, mais essentiels.
Quand on lit dans le livre de la nature, il ne faut pas s'en tenir à ce qui est écrit en gros caractères. Les choses importantes sont quelquefois entre les lignes.
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