I. Conférence faite à la Sorbonne, le 20 janvier
ment précis. Un homme moyen a un volume d'environ 60 litres, cela fait 60 millions de millimèlres cubes et à peu près 60 trillions de cellules dont chacune doit se trouver à sa place avec ses caractères propres.
Et l'œuf, gros comme une tête d'épingle, reproduit tout cela I Que contient-il donc de si extraordinaire ?
Préoccupés de cette question, les premiers naturalistes qui, armés du microscope, découvrirent les éléments reproducteurs de l'homme et de la femme, essayèrent de trouver dans leur intérieur quelque chose qui expliquât leur propriété singulière et, guidés par cette idée préconçue, ils s'imaginèrent y voir un petit homme minuscule, un homunculus. Us en donnèrent même des dessins. Malheureusement, les uns voulaient trouver Thomunculus dans l'élément mâle, les autres dans l'élément femelle. Ce fut la grande querelle des Spermatistes et des Ovistes.
Celte prétendue découA^erte de l'homunculus donna lieu à la théorie fantastique de V emboîtement des germes. Pour les ovistes, par exemple, un œuf contient un homunculus qui, s'il est femelle, contient à son tour, dans son ovaire minuscule, les réductions des êtres de la génération suivante ; de cette deuxième génération les individus femelles contiennent eux aussi, dans des ovaires encore plus petits, les réductions encore plus infimes des êtres de la troisième génération et ainsi de suite jusqu'à la consommation des siècles. En remontant à l'origine des choses, toutes les générations qui ont existé et qui existeront devaient être représentées en raccourci dans l'ovaire de la première femme, s'il y a eu une première femme I
Voilà une hypothèse bien difficile à admettre 1 mais, ce qui est pis, elle n'explique rien, ainsi que je vais essayer de vous le montrer.
Supposons, par exemple, qu'un œuf de chèvre contienne un minuscule chevreau. Pensez-vous que le problème sera résolu pour cela? Oui, si nous nous contentons de comparaisons avec des phénomènes qui nous sont familiers. Nous sommes habitués à voir les petits êtres grandir : Sic canlbus catalos similes, sic matribus hoedos»
dit le berger de Virgile. Donc, puisque nous voyons, sans étonnement, le jeune chevreau que la chèvre a mis bas prendre petit à petit les dimensions de sa mère, nous ne devons pas nous étonner davantage de voir se transformer en un jeune chevreau nouveau-né le minuscule animal qui est inclus dans Toeuf maternel. Encore ne faut-il pas prendre cette comparaison au pied de la lettre I Un jeune chevreau n'est pas la reproduction exacte d'une chèvre ; un enfant n'est pas la reproduction exacte d'un homme ; si un enfant grandissait en restant semblable à lui-même, il donnerait naissance, non pas à un homme, mais bien à un monstre grotesque rappelant les bonshommes en baudruche que l'on vend dans les foires et que l'on fait grossir en soufflant dedans.
Passons même sur celte petite dissemblance. Comment pouvons-nous sans étonnement voir le chevreau nouveau-né devenir chèvre? Voici un tableau qui résume l'ensemble des phénomènes de la première année :
lait, \
choux, foin, j Chevreau \ feuilles de/ ^ acide carbonique, ^ -Chèvre + \ saule, etc. > =: < crottes, } H- de3o livres.
de 4 livres
eau.
air atmosphérique.
urines , etc.
C'est-à-dire qu'en traitant par un chevreau de 4 livres les substances alimentaires contenues dans la deuxième colonne, on a obtenu, outre les substances excrémentiti elles de la troisième colonne, une chèvre de 3o livres ; c'est-à-dire, encore, que, pendant la première année, il y a eu, aux dépens d'éléments différents empruntés à l'extérieur, fabrication de 26 hvres de substance de chèvre. Le chevreau , par son activité propre, transformé en sa propre substance des substances différentes ; il a assimilé des matières alimentaires, le mot assimiler étant pris là dans son sens étymologique « transformer en substance semblable ».
L'activité du chevreau a consisté dans une série d'opérations : l'ingestion des aliments, leur digestion ou dissolution dans le tube digestif, l'absorption du liquide résultant de la digestion et enfin V assimilation de ce liquide, sa transformation en substance de chevreau. Le tableau ci-dessus passe par-dessus toutes ces opérations intermédiaires et indique
seulement le point de départ et le résultat définitif qui est la transformation d'une certaine quantité de choux, de foin, etc., en substance de chèvre. Quand on écrit une équation chimique, on procède de même; on s'inquiète de retrouver dans le second membre de l'équation exactement les mêmes éléments que dans le premier, sans se demander quelles transformations intermédiaires ont subies les divers réactifs considérés. Au contraire, en général, quand nous observons la vie d'un animal, nous nous attachons surtout aux phénomènes intermédiaires qui se succèdent sous nos yeux et nous ne songeons pas au phénomène d'ensemble, V assimilation, qui est la caractéristique réelle de la vie. L'assimilation, c'est la vie ! Et ceci reste vrai même quand la période de croissance est terminée; il y a sans cesse assimilation, c'est-à-dire formation de la substance de l'être vivant aux dépens de substances différentes, mais cette formation de substance nouvelle ne fait que réparer des pertes de substance dues à des destructions qui n'ont rien de vital, de sorte que l'assimilation ne se traduit plus par une augmentation totale de la substance de l'être vivant.
Voilà donc le phénomène essentiel, la fabrication, par un être donné, de substance identique à la sienne. Or, remarquons-le immédiatement, ce phénomène mystérieux de Vassimilation intervient aussi bien dans la transformation en chevreau nouveau-né du chevreau minuscule su23posé dans l'œuf de la chèvre, que dans la transformation en chèvre du chevreau nouveau-né. Quelle que soit la forme hypothétique de la substance active de l'œuf, il n'en est pas moins nécessaire que cette substance hypothétique assimile une énorme quantité de matières alimentaires, les transforme en sa propre substance et non en une autre, de manière que son poids se multiplie par des millions et des millions. Voilà le grand problème I Quant à supposer que la forme de cette minuscule quantité de substance active de l'œuf suffit pour diriger et rendre semblable à elle-même, pendant le formidable travail de l'assimilation, les formes successives de la masse croissante de substance assimilée, cela est tout à fait invraisemblable et, d'ailleurs, ce n'est pas vrai.
Observons en efl'et le développement d'un œuf de poule'.