ÉTUDE OBJECTIVE DES PHÉNOMÈNES
§ I. — L'illusion du repos dans la matière brute.
Après avoir régné sans conteste sur la science pendant de longues années, l'hypothèse atomique a été récemment l'objet de vives attaques. On a crié à la déroute de l'atomisme au nom d'une nouvelle idole, V Énergétique, quoiqu'il n'y ait pas réellement d'incompatibilité essentielle entre ces deux manières différentes d'envisager les phénomènes naturels. Ce sont seulement les cerveaux des théoriciens qui diffèrent. De deux hommes chargés de décrire une charge de cavalerie, l'un s'intéressera surtout aux hommes et aux chevaux en mouvement, l'aulre pourra attacher une importance capitale aux bruits qui ont accompagné la chevauchée ; cette différence dans l'appréciation des phénomènes sera surtout accentuée si l'un des deux observateurs est sourd et si l'autre est aveugle. Le premier connaîtra seulement les formes et le mouvement, le second ignorera tout ce qui n'est pas bruit ou son. Quand nous étudions la nature, nous sommes tous plus ou moins sourds ou aveugles ; nous connaissons tel ou tel aspect d'un phénomène, mais un être fait autrement que nous pourrait ignorer les aspects que nous observons et en connaître d'autres qui nous échappent; et chacun attribuerait naturellement une importance capitale à ce que ses sens lui auraient appris.
Seul un individu capable de connaître tous les aspects des phénomènes pourrait trancher le différend.
Les physiciens ont tous les mêmes organes des sens, mais ils ont des tendances personnelles qui les conduisent à se placer à divers points de vue, et cela est d'ailleurs éminemment profitable à la science. L'atomisme et l'énergétique, dont quelques-uns ont voulu faire des concepts incompatibles, semblent correspondre simplement à des manières différentes d'envisager les phénomènes.
Pour jeter un coup d'œil d'ensemble sur l'état actuel de notre connaissance du monde, nous nous servirons de l'hypothèse atomique ; nous ne nous en servirons que pour faciliter le langage et surtout parce que cette hypothèse permet de se faire des choses une image favorable au but que nous nous proposons ; mais il faut immédiatement remarquer que le plus ou moins de légitimité de la théorie atomique ne retentira en rien sur la solidité de nos conclusions quant à la place de la vie dans les phénomènes naturels. Si nous montrons, par exemple, que la vie est, dans son essence, un phénomène chimique, ce résultat sera acquis quelles que soient ensuite les découvertes des savants relativement à la nature même des phénomènes chimiques. Il est fort utile de se reporter aux représentations que nous fournissent les conceptions moléculaires ; cela frappe davantage ceux qui aiment à s'imaginer le comment des choses, tendance, nous devons le reconnaître, fort répandue en biologie.
Arrêtons-nous donc, en commençant, à l'hypothèse atomique ; nous ne saurions nous passer de quelques explications pour situer la vie parmi les manifestations de l'activité universelle.
Un corps homogène, de l'eau par exemple, jouit de certaines propriétés auxquelles nous reconnaissons que c'est de l'eau. Prenons-en une certaine quantité: si nous la divisons en deux parties égales, chacune des moitiés reste de l'eau et ne dijQTere par aucune propriété de la quantité première si ce n'est qu'il y en a deux fois moins. Divisons encore en deux l'une de ces moitiés et ainsi de suite, aussi longtemps que nous le pourrons. Si l'eau était une substance continue, comme ces substances imaginaires auxquelles nous appliquons les raisonnements mathématiques, nous pourrions répéter indéfiniment notre division, et nous obtiendrions seulement, chaque fois, une quantité d'eau deux fois plus petite que la précédente. Etant données les méthodes d'expérimentation qui sont à notre portée, nous ne pouvons pas continuer très loin cette opération et il est bien certain que la plus petite quantité à laquelle nous puissions mécaniquement arriver par division se compose encore d'eau véritable. Cependant, au cours de ces diminutions successives, apparaît un phénomène très intéressant.
Si nous avions affaire à une substance homogène et continue comme celles dont nous nous occupons en mathématiques et que nous avons créées dans notre imagination, deux quantités quelconques de cette substance se comporteraient de la mcme manière dans des conditions identiques et, en particulier, affecteraient, dans des conditions identiques, des formes mathématiquement semblables. Seule, une unité conventionnelle conviendrait à la mesure d'un volume donné de cette substance théorique, volume qui, pris isolément, ne saurait être considéré d'une manière aljsolue ni comme grand, ni comme petit, nous pourrions trouver que ce volume est grand ou petit, par rapport à nous, par rapport au mè'^e, mais ce ne serait là qu'une apprécia-
tion par comparaison avec des corps arbitrairement choisis.
L'eau n'est pas dans ce cas ; laissons-en tomber une certaine quantité, dans des conditions précises, sur la surface horizontale d'une glace bien dressée. Elle y prendra, je suppose, la ibrme d'un bouton ressemblant à une demi-sphère. Versons-en maintenant une quantité cent fois plus grande, dans les mêmes conditions, sur une glace horizontale identique à la première ; si l'eau était comparable à notre substance théorique de tout à l'heure, cette quantité cent fois plus grande prendrait naturellement la forme d'un bouton semblable au premier et cent fois plus grand que lui. Il n'en est rien ; notre seconde expérience nous donnera une large flaque d'eau Umitée supérieurement par une surface horizontale jusqu'au voisinage de ses bords. Donc, dans les circonstances considérées, la quantité d'eau cent fois plus petite s'est comportée autrement que la quantité d'eau cent fois plus grande. Donc, l'eau n'est pas une substance continue et homogène, comme les substances théoriques auxquelles on apphque les formules de l'algèbre. Donc encore, et c'est la conclusion importante à laquelle je voulais arriver en prévision de l'étude ultérieure de ce qu'on peut appeler les dimensions de la vie, il y a des quantités d'eau que l'on peut considérer comme petites, d'une manière absolue \ sans les comparer à aucun corps arbitrairement choisi ; ou, si vous voulez, il est possible de trouver, pour l'eau, une unité de mesure absolue.
Ceci nous amène à faire, sur la structure de l'eau, une hypothèse moléculaire. J'emprunte à une conférence de Jean Perrin un exemple très clair d'une telle hypothèse :
I. On a pu dire aussi que ces quantités d'eau sont de l'ordre de grandeur des couches de passage.
Voilà, au loin, sur une colline verdoyante, une tache blanchâtre. Si cette tache se composait d'un enduit homogène et continu, no as pourrions la considérer comme indéfiniment divisible en petits carrés de même nature. Supposons, au contraire, que cette tache soit un troupeau de moutons. C'est là une hypothèse qu'il nous sera facile de vérifier au moyen d'une lunette d'approche. Il y aura, par exemple, 70 moutons. Alors nous pourrons diviser la tache en 70 parties de même nature, mais il nous sera impossible de pousser plus loin la division sans changer la nature des parties. Cette tache aura donc une unité absolue de mesure, le mouton, et elle sera petite ou grande, d'une manière absolue, et sans comparaison avec rien, suivant que le nombre des moutons qui la constitue sera petit ou grand.
L'hypothèse que nous avons faite en supposant que notre tache était un troupeau de moutons est une hypothèse moléculaire. Faisons-en une semblable pour l'eau et une goutte de ce hquide représentera désormais pour nous un nombre entier de molécules d'eau. Malheureusement, le microscope ne nous permettra pas de faire pour l'eau ce que la lunette d'approche rendait facile pour le troupeau de moutons ; nous ne pourrons pas voir séparément les molécules d'eau ; notre hypothèse ne sera pas susceptible d'une vérification directe.
Remarquons d'ailleurs, immédiatement, que notre hypothèse moléculaire ne nous renseignera pas le moins du monde sur la structure intime de la matière, pas plus que, tout à l'heure, elle ne nous apprenait la structure des moutons. Dans une goutte d'eau, il y a un nombre déterminé de molécules d'eau dont chacune ne peut être divisée sans cesser d'être de l'eau, mais nous ne savons pas comment est faite la molécule d'eau ; ce peut être un monde très complexe ; peut-être, si nos moyens d'investigation nous permettaient d'aller plus
loin, serions-nous obligés de faire, pour comprendre la structure de la molécule, une nouvelle hypothèse moléculaire (comme nous le faisons, dans l'espèce, pour nos moutons de tout à l'heure qui sont composés de molécules matérielles), et ainsi de stiite... Et ceci suffit à nous mettre en garde contre les raisonnements purementmathématiques que notre imagination applique si volontiers à des corps n'existant pas dans la nature ; nous devrons nous défier en particulier des réflexions philosophiques que nous suggère, relativement à l'infiniment petit, notre idée instinctive et trompeuse de la continuité.
Donc, nous admettons que l'eau est formée de molécules toutes semblables et qui ne sauraient être divisées sans perdre la propriété d'être de l'eau. Mais la chimie nous apprend à diviser la molécule d'eau en éléments plus simples qui s'appellent l'hydrogène et l'oxygène, de même que l'anatomie nous permet de diviser un mouton en ses tissus.
Celte décomposition est une des choses qu'il nous est le plus difficile de nous représenter, car nous ne pouvons la comparer à aucun des phénomènes que nous font directement connaître nos sens. Voilà un corps qui a certaines propriétés parfaitement définies et que nous divisons en des corps nouveaux ayant des propriétés toutes différentes ! On a imaginé de construire des solides représentant les divers atomes des corps simples ; l'atome de carbone est, par exemple, représenté par un tétraèdre régulier aux quatre sommets duquel sont des crochets où l'on peut suspendre d'autres objets représentant des atomes d'hydrogène ; mais un tel artifice, s'il soulage la mémoire, ne satisfait pas l'esprit, car tous ces solides figurés sont des corps immobiles, dépourvus de propriétés actives ; les crochets en particulier sont vraiment bien peu capables de représenter cette affinité
si mystérieuse, toujours prête à se manifester dès que les conditions sont convenables ! Gela est dans la nature de l'homme; dès qu'il a acquis la certitude de l'existence de quelque chose, il faut qu'il se représente, s'imagine ce quelque chose ; et comme il ne peut rien inventer, il est réduit à des comparaisons avec des objets familiers. Quand on nous parle d'atomes, nous pensons instinctivement à des objets qui ressembleraient, en plus petit, à des grains de plomb ou à des petits pois, corps immobiles. Et je dis corps immobiles parce que nous les croyons tels en réalité, oubliant que s'ils étaient réellement immobiles nous ne les verrions pas. La matière ne peut se manifester à nous que par son mouvement et si nous voyons des petits pois c'est que leur substance est le siège des mouvements incessants dont quelques-uns, se transmettant à nos yeux, nous donnent l'impression visuelle. Mais nous oublions tout cela, nous ne nous disons pas que les mouvements capables d'impressionner notre rétine sont peut-être du même ordre de grandeur que les atomes et, par conséquent, ne sauraient nous faire voir les atomes, dont nous voulons cependant nous faire une image, comme si la Jorme visuelle pouvait exister dans un corps plus petit qu'une vibration lumineuse.
Erreur an tliropomorphique an alogue à celle de la continuité de la matière ; parva « non licet » componeremagnis.
Quand nous parlons de mouvement, nous songeons toujours au déplacement des masses visibles, au mouvement molaire\ et nous avons le tort d'oublier que si wons voyons l'immobilité des masses, c'est grâce à un mouvement particalaire incessant.
Voici une barrique pleine, immobile depuis fort longtemps ; je tourne le robinet et immédiatement le
I. J'emprunte celte expression à E. D. Cope qui, dans une toute autre circonstance, en a fait un usage excellent.
Le Dantec. — Le connaissable. 4
liquide s'écoule. Cela ne vous surprend pas? Pour ma part je trouve cela prodigieux. Comment, ce liquide était au repos absolu et en règle avec les lois de l'hydrostatique et dès qu'en un point quelconque de sa surface se produit un orifice au niveau duquel ces lois ne sont pas vérifiées, immédiatement il se met en mouvement comme s'il avait été toujours en éveil, prêt à faire tous les sacrifices pour ne pas être pris en contravention ! C'est tout simplement incroyable pour quelqu'un qui croit au repos réel du liquide. Mais il n'y a que repos molaire, tandis qu'un mouvement parliculaire' se traduit à chaque instant par une pression incessante sur les pai'ois de la barrique. Le phénomène de l'écoulement de l'eau, comme tous les phénomènes dus à la pesanteur, n'est que la transformation d un mouvement particulaire en un mouvement molaire ou d'ensemble, dès que les circonstances le permettent. L'eau, au repos, a, dites-vous, une surface libre horizontale.^ Si l'eau était réellement au repos, sa surface hbre aurait une forme quelconque.
Je ne crains pas d'insister sur ces questions, au^ risque de paraître ennuyeux. Ce qui étonne le plus les gens, dans la vie, c'est l'apparente spontanéité du mouvement des êtres vivants. Or nous verrons que cette apparente spontanéité n'est que le résultat d'une transformation de mouvements parti culaires en mouvements molaires, exactement comme pour l'écoulement de l'eau par le robinet de la barrique'.
I. Le mouvement Brownien, dont nous parlerons un peu plus tard, démontre directement l'existence de cette agitation particulaire.
3. Un joli exemple de mouvements molaires et de mouvements particulaires simultanés se trouve dans un jet d'eau qui, regardé par un observateur tournant le dos au soleil, produit un arc-en-ciel.
Les couleurs de l'arc-en-ciel résultent du mouvement particulaire des rayons solaires et, tandis que, (mouvement molaire), les gouttes du jet d'eau se meuvent sans cesse, l'arc-en-ciel semble immobile si le spectateur ne se déplace pas, repos apparent qui provient d'un double mouvement.
PLACE DE LA VIE DANS LES PHÉNOMÈNES NATURELS 5l
De cet exemple si simple, nous pouvons tirer encore une autre considéralion. Nous avons l'habitude d'attribuer l'écoulement de l'eau à la pesanteur qui, disonsnous, est une Jorce. Cette force existe, au repos, prête à agir dès que tout obstacle sera écarté, sorte de divinité statique née en chaque corps pesant sous l'action lointaine de la terre. Nous verrons un peu plus tard ce que pense la science moderne de ces créations à distance : c'est une erreur provenant de notre croyance instinctive au repos des corps qui nous paraissent immobiles : quand nous tirons sur une corde, nous pensons que nous ne bougeons pas, que nous avons fait naître une force statique sous l'influence d'un agent de même ordre, notre volonté, et ensuite, toutes les fois que nous parlons de forces, nous imaginons en réahté un homme, ou plutôt un pur esprit, qui tire ou pousse dans le sens considéré et qui est toujours prêt à manifester sa puissance dès que les conditions le permettront. Cette notion des forces physiques, notion que nous croyons en toute conscience avoir tirée de la pure observation des corps bruts, est, en réalité, une notion anthropomorphique. Nous avons prêté des forces statiques à la nature inanimée parce qu'il nous a semblé que nous en possédons en nous ; et ensuite, lorsqu'ayant parcouru l'étude des corps bruts avec cette notion de force empruntée à nous-mêmes, nous arrivons à l'étude au fonctionnement vital, nous retrouvons fatalement, comme explication de notre activité, ces mêmes forces dont nous avions tiré de nous-mêmes l'idée première. Nous croyons arriver de l'étude du monde extérieur à la conception de la force vitale, alors que nous revenons simplement, sans nous en apercevoir, à l'idée a priori dont nous sommes partis pour étudier le monde extérieur. Mais on ne voudra pa«K en <X)nvenir ; le mot force est trop commode; c'est le «fiême mot d'ailleurs que
52 LES LIMITES DU CONNAlSSABLE
l'on traduit quelquefois (( principe immatériel » ; c'est la divinité statique qui agit en restant immuable, alors que action veut dire changement. La physique ne nous fournit aucun exemple d'une telle source d'activité et les philosophes devront y renoncer s'ils veulent dire des choses qui ont un sens ; il n'y a pas de forces statiques, il n'y a que des transformations de mouvement.
Réactions chimiques. — Revenons au phénomène qui nous a amenés à cette longue digression, la décomposition chimique. Nous n'avons pas à faire ici d'hypothèses sur la nature de cette propriété mystérieuse qu'on appelle l'affinité, mais nous sommes obhgés de penser que cette propriété n'est pas d'origine statique. Ceux qui aiment à se représenter les choses pourraient, par exemple, considérer l'édifice moléculaire comme une sorte de minuscule système planélaire\ microcosme ayant des propriétés spéciales dues à sa constitution spéciale et à son mode de mouvement intérieur. Que serait alors le repos chimique ? Une apparence de repos comme tous les autres repos que nous connaissons ; il n'y aurait pas plus d'immobilité dans une molécule chimique qu'il n'y en a dans notre système solaire, mais la molécule resterait identique à elle-même, sans changement, tant qu'aucun cataclysme n'interviendrait. Le cataclysme serait ce que nous appelons la réaction chimique et évidemment, il serait différent suivant la nature des microcosmes entre lesquels il se produirait ;
I. II va de sol que cette comparaison est seulement approchée, les planètes de notre système solaire étant cîcs masses ineitcs, soumises uniquement à une gravitation qm n'a rien de spécifique, tandis que les atomes transportent dans tous les microcosmes auxquels ils sont annexé* leurs propriétés très spéciales.
au cataclysme succéderait un nouveau repos chimique, c'est-à-dire une nouvelle dis tribution des planètes-atomes en microcosmes dont chacun aurait encore sa constitution spéciale et son mode de mouvement spécial.
hes propriétés chimiques des corps ne se manifestent à nous qu'au cours des réactions chimiques ; nous donnons précisément le nom de repos chimique aux périodes qui séparent les réactions, parce que, pendant ces périodes, le mouvement intérieur de chaque microcosme reste lettre close pour nous. C'est par la manière dont un corps réagit avec un autre corps que nous sommes renseignés sur sa nature ; il n'y a pas de repos véritable pendant le repos chimique, mais seulement maintien de la composition et du mode de mouvement dans chaque édifice moléculaire. Réaction veut dire changement dans la distribution en microcosmes des planètesatomes.
Voilà une définition suffisante des phénomènes dits chimiques. Les atomes des corps dits simples sont-ils eux aussi des microcosmes complexes? Cela nous importe peu dans l'étude que nous faisons puisque , dansles phénomènes vitaux, nous ne rencontrons jamais de transformation de ces atomes. Si la chimie découvre un jour un moyen de décomposer les corps simples, ce sera fort intéressant au point de vue général, mais la biologie n'en tirera aucun avantage.
Les actions à distance. — H y a quelques années à peine, on séparait ofllciellemenl lensemble des phénomènes de la nature en deux catégories bien tranchées les phénomènes chimiques et les phénomènes physiques. Les premiers étant ceux que nous avons définis précédemment, les seconds comprenaient évidemment tous les
autres, c'est-à-dire l'ensemble des mouvements autres que la création ou la destruction d'édifices moléculaires. On étudiait en physique la pesanteur, l'hydrostatique, l'acoustique, l'optique, la chaleur, l'électricité, les changements d'état des corps . Mais on ne pouvait nier
l'existence d'un Hen entre la physique et la chimie ; aucune réaction chimique ne peut se produire en dehors de certaines conditions physiques déterminées (chaleur) et de plus, toutes les réactions chimiques s'accompagnent de phénomènes physiques (chaleur, lumière, électricité). En outre certains phénomènes physiques suffisent à provoquer des réactions chimiques. Néanmoins on conservait la séparation tranchée de deux ordres de phénomènes. La chose n'est plus aussi aisée aujourd'hui. Dans une dissolution, paï* exemple, y a-til phénomène physique ou phénomène chimique ? U ionisation n'est-elle pas une sorte de dislocation des édifices moléculaires ? On a créé le nom de chimie physique pour désigner l'ensemble de ces phénomènes frontières des deux domaines précédemment délimités. Nous verrons que la biologie a beaucoup à compter avec la chimie physique, quoique les particularités vraiment caractéristiques de la vie soient d'ordre purement chimique. La physique pure ne perd pas non plus ses droits en biologie, car, non seulement elle s'occupe des conditions dans lesquelles peuvent se manifester les réactions vitales, mais encore eUe étudie les transmissions de mouvements grâce auxquelles les être vivants sont mis en relation avec le monde extérieur.
Nous devons donc dire quelques mots des divers modes suivant lesquels peut s'étabhr une relation entre deux points distants l'un de l'autre dans l'espace.
En même temps que l'on croyait aux forces comme à des divinités statiques soucieuses d'obéir à certaines lois, on n'avait pas de peine à croire aux actions à distance,
c'est-à-dire à des actions analogues à celles de la baguelle de la bonne fée sous l'influence de laquelle un mur se dressait subitement sur la route du mauvais géant. La terre contenait quelque chose de Jort (ou quelqu'un) dont la puissance se manifestcdt en faisant naître dans la lune une attraction vers notre globe ; une masse électrise'e contenait de même quelque chose de fort ( ou quelqu'un) et attirait un objet comme la terre attire la lune. . . Faraday a démontré expérimentalement, pour l'électricité au moins, l'illégitimité de cette conception, mais beaucoup de gens veulent la conserver pour donner un semblant de consistance aux théories vitalistes. Il est bon, en effet, de trouver dans la physique des exemples de quelque chose agissant là ou ce quelque chose n'est pas, car cela donne une apparence de vraisemblance aux principes immatériels qui agissent forcément là où ils ne sont pas, puisque, par définition, ils ne sontnuUepart! Aussi a-t-onvoulu donnera cette croyance aux actions lointaines un parrain de marque, l'immortel Newton. Et cependant l'illustre physicien a pris la précaution dénoncer son fameux principe : « Tout se passe comme si les corps s'attiradent... » Il a même écrit ailleurs : « Que la gravité soit innée et essentielle à la matière de telle sorte qu'un corps puisse agir sur un autre corps à distance, à travers le vide, sans l'intermédiaire de quelque chose par quoi et à travers quoi leur action et leur force puisse être transportée de l'un à l'autre, est pour moi une si grande absurdité que je crois qu'aucun homme capable de penser avec quelque compétence sur les sujets philosophiques ne pourra jamais y tomber. »
Aujourd'hui aucun physicien ne croit plus aux forces à distance, ce qui n'empcche pas les 99 centièmes des êtres pensants de conserver les expressions surannées qui y sont relatives ; si l'on expurgeait la physique clé-
mentaire de toutes les notions reconnues fausses, les biologistes n'y trouveraient plus d'aliment pour le système vitaliste ; mais quand on fait une découverte, le langage courant conserve les mots qui représentaient l'erreur détruite, et avec les mots l'erreur subsiste, bien plus répandue que la vérité...
Dans tous les cas où nous savons comment une relation s'établit entre deux points éloignés, c'est toujours par un transport de mouvement de l'un à l'autre. Ce transport de mouvement peut se faire de plusieurs manières que nous allons passer en revue très rapidement.
Le mode de transmission de mouvement qui nous est le plus familier est le mode de transmission par déplacement molaire, c'est celui du joueur de quilles qui lance sa boule, du canonnier qui tire sur la cible, etc. Il peut y avoir aussi un déplacement molaire moins complet, déterminant une transmission de proche en proche comme celui des vagues de la mer, comme celui des ronds qu'on fait en crachant dans un puits. Un mouvement du même ordre, mais à oscillations plus rapides, est celui que nous déterminons dans l'air au moyen d'un diapason ; l'oscillation de la lame vibrante se communique à une couche d'air qui subit une compression et une dilatation successives et communique, par suite, une oscillation semblable à la couche d'air voisine. Ce sont ces derniers mouvements, quand ils sont compris entre certaines limites de vitesse, qui nous donnent l'impression du son.
Voilà donc déjà deux modes de transmission par déplacement molaire. Le premier nous semble assez restreint comme puissance ; nos instruments bahstiques les plus perfectionnés ne nous permettent pas, en effet, de lancer un projectile au delà de quelques kilomètres. C'est cependant à lui que l'on emprunta la
première comparaison destinée à expliquer la propagation de la lumière. 11 n'y avait plus là, à proprement parler, un mouvement molaire, puisque les particules projetées étaient supposées beaucoup plus petites que les petites particules matérielles connues, mais on ne se préoccupait pas de savoir jusqu'à quel point était légitime une comparaison entre les mouvements de corps ayant des dimensions si peu comparables. Quoi qu'il en soit, cette théorie de l'émission, abandonnée pour la lumière, a été reprise pour les rayons cathodiques ; récemment Arrhénius a expliqué les aurores boréales par l'émission, jusqu'à la limite de notre atmosphère, d'une poussière cosmique émanant du soleil. La théorie de l'émission ne présente aucun intérêt particulier en biologie ; je n'en parlerai donc pas davantage. Je ne m'étendrai pas non plus sur les mouvements vibratoires de l'air ; je' préfère renvoyer le lecteur au récent livre de Pierre Bonnier ^ qui explique l'audition d'une manière très suggestive.
Nous arrivons maintenant aux transmissions de mouvement qui s'effectuent sans déplacement molaire et à travers des espaces dépourvues de matière pondérable. Quelques-unes de ces transmissions sont connues par leurs résultats seulement ; telle est, par exemple, celle d'où résulte l'attraction universelle. De cette transmission nous ignorons tout, sauf qu'elle existe et c'est pour cela que beaucoup de gens ont accepté, comme vraisemblable, la naissance à dislance, dans tous les corps pesants, de la force qui les attire vers la terre. Nous avons vu que Newton, malgré les apparences, n'avait jamais cru à cette création lointaine de forces. Descartes a été plus explicite encore : à la formule célèbre (( dans le vide, tous les corps tombent